IV. D. A. Le roi Louis XIII, de l'amour de qui toute la
cour s'apercevait , ne pouvait se lasser de parler d'elle à M. de S* S** , son favori, qu'il fit depuis duc et pair , et ce favori jeune et fort galant ne pouvait comprendre une passion qui n'allait point au but. Un jour, lassé de ces propos peu concluans, il en demanda la raison au roi, et ajouta avec la liberté de la faveur et de l'âge , que s'il avait peine à faire quelque proposition à sa belle , il n'avait qu'à l'en charger, et que son affaire serait bientôt faite. Mais à l'instant Louis XIII , prenant un visage sévère , « Ne vous avisez « jamais, lui répondit-il, de me tenir de pareils discours. Il « est vrai que je suis amoureux 3 et que je n'ai pas pu m'en « défendre , parce que je suis homme. Mais je sais ce que je « dois à. Dieu , qui me défend d'aller plus loin , et que je lui « dois d'autant plus d'obéissance et de soumission, qu'il m'a «< mis au-dessus de tout. » Plût à Dieu qu'en une si grande chose, et en bien d'autres, le roi son fils l'eût imité!
On a arrêté un Suisse à Strasbourg, qui a fait sauter deux ou trois petits magasins. Les ennemis lui donnaient cinquante pistoles pour chaque magasin qui sautait. Il a dit qu'un de ses camarades s'était chargé de tuer M. de Chamilly.
3i Octobre.
Le roi a fait donner quatre mille pistoles à M. le Grand, et deux mille au comte de Grammont, pour des avis qu'ils avaient donnés à M. de Pontchartrain.
iv. 6
Si ARTICLES INÉDITS.
2 Décembre.
Il y a une dispute entre M. de Bouillon, grandchambellan , et les premiers gentilshommes de la chambre , pour un banc que ceux-ci ont fait mettre sur le théâtre de la salle des comédies. Le grandchambellan prétend y avoir sa place de droit.
5 Décembre.
M. de Mauroy, missionnaire, qui était curé et directeur des Invalides, a fait banqueroute, et a emporté plus de 4°>000 écus. On a découvert beaucoup d'histoires scandaleuses , et il y a même des dames de qualité mêlées dans cette affaire.
12 Janvier 1692.
Le roi d'Angleterre souhaitait que le roi fît habiller de rouge tous les régimens irlandais, et qu'ils eussent une paie plus forte que les français. Mais cela ne se fera point.
Le roi a ordonné au prévôt des marchands de faire bâtir des casernes pour loger les gardesfrançaises et suisses. On y travaille actuellement , et ce sera un grand soulagement pour les habitans de la ville et des faubourgs de Paris.
3 Février.
Le roi a ordonné qu'on fît sortir de la Bastille M. le prince de Courtenay et M. de la Vauguyon. Le dernier a ordre de s'en aller dans ses terres , sans revenir à la cour.
7 Avril.
Le roi alla ensuite à Saint-Germain voir la reine d'Angleterre, qui est assez incommodée. On craint qu'elle ne se soit blessée pour avoir trop long-temps été à genoux.
39 Avril.
Le roi a réglé que tous ses lieutenans-de-roi nouveaux paieraient, pour la prestation de leur serment, cent cinquante pistoles à ses premiers valets de chambre.
19 Mai.
Le roi alla à Mons. Les chanoinesses en corps y vinrent le complimenter. Le roi , Monseigneur, et Monsieur, les baisèrent toutes. Après les chanoinesses, les magistrats saluèrent le roi. Ils se voulurent mettre à genoux en le haranguant; mais il les fit relever, et voulut qu'ils lui parlassent debout, honneur dont ils ont été très-contens.
21 Juin.
On a trouvé chez les jésuites de la ville de Namur
douze cent cinquante bombes toutes chargées ? dont ces bons pères avaient tenu le cas fort secret. Le roi , mécontent de leur conduite là-dessus , a chassé le recteur, et l'a envoyé à Dole.
22 Juin.
11 y a présentement trente-trois ingénieurs de tués ou blessés depuis le commencement de ce siège , mais il en reste encore autant qui se portent bien.
3 Juillet.
Le roi partit du camp devant le château de Namur, sur les huit heures. Avant que d'en partir , il fit prêter le serment de fidélité à l'évêque de Namur.
8 Juillet.
On a nouvelle de Rome qu'on a préconisé encore quatre évèchés , dont deux étaient vacans par la démission d'évêques qui étaient de l'assemblée de i6Si. On espère que les évèques de cette assemblée auront aussi des bulles. Le pape avait ordonné des prières publiques pour le rétablissement d'un roi catholique, et pas un cardinal italien n'y a assisté, que le cardinal Madelchini, qui est dans le parti de France.
io Juillet.
Madame la grande-duchesse, qui a eu de grands
sujets de se plaindre de madame de Montmartre, a enfin obtenu permission de M. le grand-duc de changer de demeure. Le roi y a consenti, et elle s'est mise dans le couvent de Saint-Mandé, près de Vincennes , où est abbesse une madame deGrancé.
19 Juillet.
On mande de Hollande que Wanbuneing a dit , en parlant du combat naval (de LaHogue) et de la prise de Namur, qu'on avait coupé les cheveux au roi de France, qu'ils lui reviendraient l'année qui vient, et que le roi de France avait coupé un bras aux alliés, et qu'il ne reviendrait point.
14 Août.
M. le duc d'Albret, qui, par la mort de M. de Turenne, devient aîné de la maison de Bouillon, quitte ses bénéfices, mais il ne quittera point son nom. Il ira servir dans l'armée de M. de Catinat.
N. D. A. M. de Turenne mourut en écrivant à sa maîtresse, ce qui n'empêcha pas le cardinal de Bouillon d'exiger une oraison funèbre , du père Gaillard, qui eut la complaisance de la faire. Il fut fort regretté de sa famille, dont il avait tout l'esprit.
2 Septembre.
Le roi et le roi d'Angleterre allèrent tirer dans le parc, pour voir qui tuerait plus de gibier des deux. Le roi se fit même un peu de mal à l'épaule, «mi tirant.
86 ARTICLES INEDITS.
3 Septembre.
M. de Saint-Pierre et M. le chevalier des Adrets, qui furent mis en prison , l'année passée , pour avoir voulu faire une remontrance au roi , au sujet de l'école de marine du Petit - Renaut , ont été cassés. Ils étaient capitaines de vaisseau, et sont même en réputation d'être bons officiers.
On a eu nouvelle que M. de Savoie avait abandonné Embrun et Guillestre , après en avoir fait sauter quelques tours; mais ils ne l'ont point brûlé. M. Gaprara s'excuse même de ce qu'on a brûlé Gap, par dire que s'il y eût eu des habitans, on n'y aurait fait aucun désordre. Toutes leurs troupes repassent dans leur pays , et ils ont eu la mortification de voir que, pendant qu'ils ont été en Dauphiné , pas un religionnaire n'a branlé.
6 Octobre.
Les armateurs en Bretagne ont tant fait de prises, qu'on croit que M. de Chaulnes a eu pour sa part 8 à 900,000 francs. Il a le dixième, ayant les droits d'amirauté, qui sont attachés au gouvernement de la province.
Quelques armateurs de Saint-Malo ont pris des commissions du roi d'Angleterre , et portent sa bannière. Par là, ce sera le roi d'Angleterre qui
profitera de ce qui serait revenu à M. de Chaulnes des prises qu'ils feront, et le roi a permis aux armateurs d'en user ainsi.
12 Octobre.
On dit qu'on murmure fort en Hollande contre le prince d'Orange ; et le roi a conté au roi d'Angleterre, qu'un bateleur à Amsterdam avait dit, sur le théâtre, qu'il voulait changer de condition, et se faire une destinée à souhait : que pour cela il ne voulait pas être empereur des Turcs, parce qu'il avait trop de femmes ; ni empereur des chrétiens, parce qu'il avait à répondre à trop de princes, et qu'il était entouré de trop de jésuites; ni pape, parce qu'il fallait être trop vieux ; ni roi d'Espagne, parce qu'il était trop gueux; ni roi de Fiance, parce qu'il avait trop d'ennemis: mais qu'il voulait être le roi Guillaume , parce qu'il prenait de l'argent de tous côtés, et qu'il ne faisait rien. Ces pasquinades n'empêchent pas le prince d'Orange d'en user en maître dans toute la Hollande, et il a cassé les bourgmestres.
16 Octobre.
Le roi fait venir de Provence une chiourme pour deux galères. Celles qui étaient demeurées à Rouen, on veut les envoyer à Brest, pour essayer si on ne pourra point se servir de ces galères-là sur la Seine.
88 ARTICLES INEDITS.
On n'est pas content de l'épreuve qu'on en fit il y a deux ans.
22 Octobre.
Le roi courut le cerf dans une calèche à quatre chevaux qu'il mena lui-même. Messeigneurs les ducs de Bourgogne et d'Anjou étaient à la chasse à cheval, et toutes les princesses à cheval aussi ; et ils furent tous à la mort du cerf.
2 3 Octobre.
Le pape donne des bulles aux évèques de Montauban , de Gap , de Sériât et de Lavaur. Il leur en avait refusé jusqu'ici parce qu'ils s'étaient trouvés, en i688,chez M. l'archevêque de Paris, et que l'on prétendait à Rome qu'ils avaient adhéré à l'appel au futur concile. Il ne reste plus pour finir toutes les affaires que de donner des bulles aux évêques qui ont été à l'assemblée de 1682.
3 1 Octobre.
J'ai appris que le colonel Stoppa était mort de sa blessure, à Mons, il y a déjà quelque temps. On l'a enterré sur les remparts de la ville à cause qu'il était protestant. Le régiment suisse qu'il avait a été donné à Sorbec.
i5 Novembre.
Desgrez alla ces jours passés, par ordre du
roi, à Saint- Mandé. Il prit Fabbesse et la mena à Malenouë. Le roi lui a donné trois commissaires. Elle avait eu de grands démêlés avec madame la grande-duchesse qui est retirée dans son abbaye.
3 Décembre.
Le comte de Grammont, qui est malade à Paris depuis Fontainebleau, reçut ses sacremens. Il a soixante-treize ans, et' on ne croit pas qu'il puisse réchapper.
TV. D. A. Quoique la mode du temps l'eût fait aller fort à la guerre , il n'y avait jamais brillé ni espéré de s'avancer. 11 fut quelque temps à M. le Prince , et se prostitua volontiers pour attraper; grand escroc et grand faiseur de dupes au jeu, de l'esprit, des gasconnades, de l'impudence , de l'effronterie, de la bassesse, et de toutes les misères à l'avenant, dont ses propres mémoires, faits et avoues par lui, font une foi singulière. Avec tout cela , fort dans le grand monde , et de la cour, où à la fin il attrapa les premières entrées chez le roi , à qui il se rendit agréable par son assiduité , ses bouffonneries , et se montrer valet à tout faire. Il fut également le mépris et la terreur de la cour, par tout ce que son âge, sa favei#*, et sa malice lui donnaient le droit de dire, et même en face. Il avait toujours vécu d'industrie, et les ministres le ménageaient , et lui facilitaient des grâces pécuniaires. Son visage était d'un vieux singe. Sa femme, qui avait le port et l'air d'une reine, en avait aussi toutes les manières. Rien de plus salé , de plus instruit , de plus digne, de plus trayé pour ses compagnies, ni de plus re— « licrché à la cour. Son dédain naturel était tempéré par une piété haute et éclairée qui en avait fait une véritable
9o ARTICLES INÉDITS.
pénitente. Le roi avait pour elle un goût que la jalousie et l'art de madame de Maintenon , et toutes les carres du jansénisme, qu'elle ne redoutait guère, ne purent jamais vaincre. Elle avait tant d'esprit, qu'elle en donnait aux autres , et qu'elle alliait les devoirs et le respect de femme , avec la plus parfaite connaissance et le plus vrai mépris des déportemens et des misères de son mari. Elle lui apprit dans cette maladie les premiers élémens de la religion , et comme elle lui récitait le Pater, « Comtesse, lui dit son 'i mari, répétez-moi encore cela;' cette prière est belle. Qui «« l'a faite ? » Telle était son ignorance. Ils n'eurent que deux fille§, laides, et plus dans les aventures et le grand monde que les belles.
19 Décembre.
Le pape refuse toujours de donner des bulles à nos évêques qui étaient de rassemblée de 1682. Il persiste à vouloir une rétractation en forme de ce qui se fit dans cette assemblée, et c'est ce qu'on n'accordera jamais en France.
2 a Décembre.
L'abbesse de Saint-Mandé , qui fut amenée il y a quelque temps par Desgrez à Malenouè, y est morte. Elle y a toujours été malade.
17 Janvier i6g3.
Le roi a donné 5o,ooo écus d'argent comptant à M. le duc de Larochefoucault pour lui aider à finir des affaires embarrassantes, grâce très-con-
sidérable en ce temps-ci , et que le roi a accompagnée de beaucoup de marques d'amitié.
Labbé Colbert, frère de M. de Seignelay, qui avait 4°?00° livres de rente en bénéfices en a donné sa démission , et s'est mis dans les mousquetaires.
Le prince de Danemarck vint ici au lever du roi, après que S. M. eut pris sa chemise. Le roi de Danemarck son père étant incognito , comme celui-ci, en 1668, donna à Paris la chemise au roi. Celui-ci ne l'a pas fait.
5 Février.
M. de Mauroy qui avait été condamné aux galères, le roi a commué la peine, et l'envoie à l'abbaye de Sephons, à condition que s'il fait la moindre tentative pour se sauver, il sera mis aux galères à perpétuité.
M. Vadeau de Grammont a été arrêté et conduit à la Conciergerie. Il a fait rébellion et a tué un archer. On lui fait son procès les chambres assemblées, parce qu'il est conseiller au parlement. Il y a un an qu'il avait soutenu un siège dans sa maison, et avait tué un sergent.
20 Février.
AI. de Larochefoucault donna le bâton au roi
d'Angleterre et au prince de Danemarck, honneur dont ce prince fut fort touché , parce qu'il sut que le grand-veneur ne rendait pas même ce respect-là aux princes du sang.
1 1 Mars.
Le roi demandait aux ecclésiastiques une pistole par arpent de bois qui n'avaient point été coupés selon les ordonnances, et cette affaire aurait monté à une très-grande somme. M. l'archevêque de Paris l'a accommodée pour le clergé avec M. de Pontchar train. On donnera 4>ooo,ooo de livres au roi , et l'arrêt donné n'aura plus lieu.
La maladie de la grande mademoiselle continue. Elle a une suppression d'urine, et on la croit en très-grand péril. On prétend qu'elle a fait un testament. Elle a encore plus de 200,000 livres de rente à donner.
22 Mars.
On attend un heureux succès de l'entreprise où marche le comte d'Estrées avec les vingt vaisseaux du roi. Le dessein est d'aller brûler les vaisseaux du roi d'Espagne qui sont a Baye dans le royaume de Naples. Ils s'attendent si peu d'être attaqués qu'on a nouvelle que Papachin qui les commande est allé en pèlerinage a Rome.
ANNÉE i6()3. 93
28 Mars.
Les nouveaux maréchaux prêtèrent le serment que M. de Torcy lut. Après cette lecture, le roi lui donnait sa canne qu'il mettait entre les mains du maréchal de France qui prêtait serment, et le maréchal de France la rendait au roi. Autrefois, en pareille occasion, on leur donnait un bâton fleurdelisé. Voilà pourquoi ils le portent encore à leurs armes.
n Avril.
Mademoiselle porta le cœur de mademoiselle Montpensier au Val-de-Grace. Les entrailles ont été portées aux Célestins, à la chapelle d'Orléans.
N. D. A% Les entrailles de Mademoiselle , apparemment mal embaumées , firent crever le vase qui les enfermait avec un tel bruit , que les dames , les feuillans , et tout ce qui gardait le corps , s'enfuirent , et se pensèrent étouffer aux portes avec une peur étrange.
18 Avril.
M. de Lafond, qui servait l'année passée d'intendant dans l'armée d'Allemagne, n'y servira point.
N. D. A. Lafond , intendant de Franche— Comté , et de l'armée, écrivit, la campagne précédente, une lettre à Barbésieux , par laquelle il censurait fort la conduite du maréchal de Lorge, sur les mouveinens de la campagne. Ces lettres furent prises par les ennemis, qui les renvoyèrent ouvertes au
maréchal, par un trompette , et mirent sur celle de Lafond : Ne sutor ultra crepidam. Le maréchal sur cela la lut , et le fit chasser à son tour.
20 Avril.
Les chevaliers de Saint-Lazare, faits depuis l'année 72, ont eu ordre du roi de quitter toutes les marques. Mansard et Le TNôtre étaient de ce nombre, et le roi, pour les dédommager, les a nommés chevaliers de Saint-Michel, et les a fait recevoir aujourd'hui par M. le duc de Beauvilliers. C'est toujours un chevalier du Saint-Esprit que le roi charge de recevoir les chevaliers de Saint-Michel.
1er Juin.
Le roi a appris ce matin la mort de l'archevêque de Lyon. Il avait quatre-vingt-six ans, et beaucoup de bénéfices. Il était lieutenant-de-roi du Lyonnais.
N. D. A. Cet archevêque, frère et oncle de deux maréchaux de Villeroi, peut être considéré comme le dernier seigneur qui ait été en France. Il commandait dans Lyon et dans tout le gouvernement, avec une pleine autorité, sans inspection de personne, et rien ne s'y faisait que par lui. Il avait un grand équipage de chasse, et devenu aveugle à la fin de sa vie , il allait encore à la chasse à cheval entre deux écuyers. Il vivait magnifiquement. Tout tremblait sous lui , la ville, les troupes, jusqu'à l'intendant. Nul intendant n'y subsista qu'à titre de son valet à l'aveugle. C'était un petit
prestolet , à mine de curé de village , aussi haut que son frère était souple, qui le menait a la baguette, et son neveu au bâton , qui avait plus d'esprit et de sens encore que son frère, fut peu archevêque , et moins commandant que roi de ces provinces qu'il ne quittait presque jamais.
10 Juillet.
La paix est faite avec les Tripolins. Nous leur rendrons autant d'esclaves Tripolins qu'ils nous rendront de Français, et pour ceux que nous avons de plus , ils paieront 1 5o piastres de chacun. Ils donneront trois barques chargées de blé, enverront plusieurs barbes au roi, et feront apporter à Marseille tout ce qui se trouvera dans les ruines de Lébida (l'ancienne Leptis) qui méritera d'être transporté.
5 Août.
M. le nonce vint hier faire compliment au roi sur la bataille gagnée en Flandre. Le roi lui dit qu'il pouvait assurer S. S., que plus ses armes seraient victorieuses, et plus il désirerait la paix. Ensuite il lui dit : « Je crois, monsieur, qu'à l'a- « venir les ennemis ne seront pas bien aises de se « trouver devant une armée de Français. Mais j'ai « tort de dire une armée de Français ; il faut dire « une armée de France, car la mienne était comte posée de plusieurs nations qui ont toutes égale- « ment bien fait, v •
12 Septembre.
M. le nonce vint ici apporter au roi un bref du pape, et dire qu'il avait ordre de S. S. de rendre compte au roi qu'on était demeuré d'accord de la lettre que devaient écrire les évêques de l'assemblée de 1682 , moyennant laquelle ils auront leur bulle. Ainsi voilà une affaire finie.
21 Septembre.
Raisin, fameux comédien, mourut ces jours passés à Paris.
N. D. A. Sa femme était parfaitement belle , et excellente actrice. Monseigneur en fut amoureux. Cette inclination dura assez pour qu'il y eût des enfants, et que cette comédienne méritât les soins des courtisans éveillés , et même ceux du maréchal de Noailles, qui, avec sa grande dévotion , lui en rendait beaucoup.
27 Septembre.
M. de Pile a fait un traité avec le roi , par lequel il s'oblige de fournir tous les jours à Paris cent mille rations de pain à deux sous la livre, pour les pauvres. On fait les fours dans le Louvre.
Le prince Philippe est mort ce matin à Paris. Il avait trois abbayes considérables, Corbie, Saint- Médard de Soissons, et Notre-Dame-du-Jar, que le cardinal Mazarin lui avait laissées en mourant.
N. D. A. Ce prince, grand escroc et grand débauche, mourut fort promptement. On moralisait là-dessus en pré-
ANNÉE i6g3. 97
scnrc de la maréchale de la Mellerayc , avec grand doute de son salut. « Je vous assure, dit la maréchale fort sérieusc- « ment, qu'à des gens de cette qualité-là Dieu y regarde « bien à deux fois pour les damner. » On peut juger par— là quelles idées la vanité avait données à cette femme, qui d'ailleurs avait beaucoup d'esprit.
1 4 Octobre.
Le Broussin est mort à Paris. Il était frère aîné de Duranché , et était fort connu par le goût qu'il avait pour la bonne chère.
6 Novembre.
Le roi d'Espagne a accordé au général des Carmes le traitement de grand d'Espagne de troisième classe. Jusqu'ici on n'avait accordé de pareils traitemens qu'au général des Capucins, au général de l'ordre de Saint-François, et à celui des Dominicains. Il a fait cette grâce au géne'ral des Carmes, parce qu'il est Espagnol. Le roi en France les traite comme les envoyés des tètes couronnées.
9 Novembre.
Le roi a donné une pension de 1,000 écus à M. Daquin, qui était son médecin ordinaire, et frère <ff son premier médecin, parce qu'il sort fort pauvre de sa charge.
N. D. . /. Le frère premier médecin, était fort ignorant et fort intéressé. Il devait sa fortune à madame de Montcspau , IV. 7
et fut sacrifié à madame de Maintenon. La veille qu'il fut chassé , le roi lui parla pendant tout son souper , et le traita à merveille. L'ordre était donné à Pontchartrain de l'aller congédier avant le lever. Il eut pour successeur Fagon , savant homme en tout genre, grand médecin, d'infiniment d'esprit et d'agrément dans l'esprit , excellent courtisan , fort respectueux envers les seigneurs, point intéressé, mais dominateur despotiquement des médecins et de la médecine. Une figure hideuse, un accoutrement singulier , et singulier en tout son vivre, asthmatique, bossu, et une grande connaissance des gens qui lui arrachaient quelquefois des apophthegmes.
ii Novembre.
Le parlement doit s'assembler ces jours-ci extraordinairement, pour des réglemens de police, et aviser aux moyens qu'il y a de remettre l'abondance dans Paris.
a3 Novembre.
On a mis à la Bastille le chevalier de Montavel , pour n'avoir pas voulu faire recevoir dans son régiment un lieutenant qui apportait un brevet signé de M. de Barbésieux.
3o Novembre.
Le roi nous a dit à son coucher qu'on lui avait tant représenté que les officiers qu'on tirait des cadets servaient mal, qu'il avait résolu de casser les quatre mille cadets qu'il entretenait. Ce seront les colonels présentement qui mettront les officiers
dans leurs régimens ; mais ils seront obligés , avant de les recevoir, de les amener ici au bureau, afin qu'on les voie.
19 Décembre.
M. de Fieubet sortit ces jours passés de sa retraite pour venir voirie roi qui le reçut fort bien, et le fit souvenir qu'il lui avait promis que tous les ans il le viendrait voir une fois. Il garde toujours sa place dans le conseil.
A. D. A. Le roi était fort attaché à voir sa cour grosse, même des gens dont il se souciait le moins. C'était un démérite sûr de n'y être que peu et rarement. Il était vraiment piqué contre ceux qui étaient connus de lui , qui se retiraient par dévotion, et quittaient le monde, et ne le voyaient plus. Il en parlait toujours avec amertume, et cherchait occasion de le leur faire sentir; tellement qu'il fallait, au moins une fois l'année, s'aller présenter devant lui. C'était acheter à coup sûr non-seulement repos, mais considération qu'il prenait plaisir à témoigner.
M. le Prince qui a fait légitimer depuis six mois mademoiselle de Guenany sa fille , à qui il a fait prendre le nom de Chateaubriand , a demandé au roi pour celui qui l'épousera la lieutenance-deroi de Bresse, vacante par la mort de M. d'Entremont, et le roi a été bien aise de faire ce plaisir-là à M. le Prince.
ioo ARTICLES INÉDITS.
12 Janvier.
Madame Guyon, femme de grande piété, mais*, accusée d'avoir des opinions un peu singulières sur la religion , et de les avoir inspirées à quelques dames, s'est éloignée de Paris. On ne sait si elle en a reçu l'ordre, ou si elle l'a prévenu.
14 Janvier.
Le roi et Monsieur veulent que madame la duchesse de Chartres appelle madame la Duchesse et madame la princesse de Conti ma sœur, quoique les autres l'appellent Madame.
N. D, A. Cet ordre du roi à ses filles , vient de ce que les deux princesses du sang, piquées de voir leur cadette audessus d'elles, et n'osant pourtant l'appeler ma sœur, l'appelaient ma mignonne , par un air de familiarité aigre-douce, d'autant que l'air , le visage et la taille de la petite-fille de France n'avaient rien de mignon. Cela à la fin offensa Monsieur, qui attira cet ordre, dont madame la Duchesse, encore pins que madame la princesse de Conti, eut un extrême dépit-
2 3 Mars.
M. le prince de Conti a eu nouvelle de Neuchâtel que les Etats du pays avaient reconnu madame de Nemours pour souveraine. Ils ont jugé que M. de Longueville n'avait pas pu disposer de sa souveraineté, et qu'elle passait de plein droit aux héritiers.
j5 Mai.
Le roi a ordonné à Monseigneur et à tous les généraux de ne lui point envoyer de courriers cette année que pour des affaires de la dernière importance. Il y a des années où la dépense des courriers a monté à 5oo,ooo écus. Le roi fait encore d'autres retranchemens. Il y a déjà quelque temps qu'on a donné congé à tous les ouvriers des Gobelins, et qu'on ne paie plus l'académie des sciences et la petite académie que M. Rognon avait fait établir pour la description des arts.
19 Mai.
On a nouvelle que l'électeur de Saxe est mort de la petite vérole. Une dame de sa cour dont il était amoureux , et que l'Empereur avait fait comtesse pour l'amour de lui, était morte quelques jours auparavant du même mal, et il ne l'avait point quittée durant sa maladie.
14 Juin.
On fait nettoyer avec grand soin dans le grand commun et dans les rues de Versailles, d'où l'on chasse tous les pauvres de la campagne. On craindrait que le grand nombre n'y apportât du mauvais air.
10 Juin.'
La consternation est grande en Espagne depuis
io2 ARTICLES INÉDITS.
la perte de la bataille. Il y a quelques villes où ils sont très- irrités; et à Saragosse ils ont égorgé tous les Français qui y étaient, même ceux qui étaient naturalisés, sans distinction d'âge ni de sexe.
3 Juillet.
La désertion commence un peu dans nôtre armée de Flandre, plus parmi les Suisses que parmi les Français. Monseigneur est toujours dans son camp de Saint-Tron, et va quelquefois manger chez les généraux. On se divertit fort dans cette armée-là.
8 Juillet.
On a arrêté à Paris un gros marchand de blé, fort riche , appelé Roger, qu'on croit mauvais converti, et qui a une sœur auprès de la princesse d'Orange. On l'accuse d'avoir, par beaucoup de mauvais moyens, fort contribué à faire renchérir le blé dans Paris. On prétend aussi qu'il avait beaucoup d'émissaires dans les marchés des environs.
Le roi veut qu'on appelle présentement Jean- Bart le chevalier Bart.
a5 Juillet.
Les ennemis se sont retirés de devant Dieppe, après avoir fait jouer une grosse machine qui n'a
ANNÉE 1694. io3
pas fait grand mal. Mais les bombes en ont fait beaucoup. Il y a plus de douze cents maisons brûlées ou renversées. Ils font voile du côté du Havre, et l'on croit qu'ils veulent aussi bombarder cette place.
29 Juillet.
La flotte ennemie bombarde le Havre ; mais jusqu'ici ils n'ont pas fait grand désordre. Le maréchal de Choiseul a mis un grand ordre parmi les habitans, et le feu est éteint presque aussitôt qu'allumé. Il s'élève un assez grand vent qui obligera
la flotte à s'éloigner.
i5 Août.
Le roi alla à vêpres, et ensuite il y eut procession dans la cour. Cette procession fut établie par le feu roi quand il mit le royaume sous la protection de la Vierge. Avant cela il était sous la protection de saint Michel, et plus anciennement sous la protection <fe saint Martin.
16 Août.
On a nouvelle que M. Arnaud est mort. M. de Pompone a dit au roi qu'il ne savait pas précisément en quel endroit, et qu'il croyait que c'était à Liège ou à quelque ville de Flandre. M. Arnaud était un docteur de Sorbonne, fameux par ses ouvrages, par sa vertu et par la vie qu'il a menée.
Depuis l'année 1641 il a presque toujours été caché, et n'a paru en ce pays-ci que deux ou trois ans. Madame de Longueville l'avait tenu longtemps caché dans sa maison , où elle lui portait à manger elle-même. Il était frère du feu évêque d'Angers et du père de M. de Pompone.
18 Août.
MM. de la ville de Paris vinrent présenter au roi le scrutin des nouveaux échevins. M. Turgot, maître des requêtes et gendre de M. Pelletier, fit la harangue. Le prévôt des marchands, les échevins et celui qui harangue, ne parlent qu'à genoux.
M. de Cour, un des plus savans hommes du monde, très-honnête homme, qui était attaché à M. le duc du Maine, est mort de maladie à l'armée. Il était neveu du fameux M. de Saumaise.
10 Septembre
M. de Fieubet est mort ce matin dans sa maison de Villefli proche Paris. Il y a déjà plus de trois ans qu'il avait quitté le monde, et s'était retiré aux Camaldules de Gros-Bois.
N. D. A. C'était un homme plein d'esprit, d'agrément, de saillies originales , et fort répandu dans le monde. 11 mourut dans sa retraite, d'ennui et de jaunisse. Le fils de Pontchartraln étant allé l'y voir un jour, lui demanda ce qu'il
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faisait là. « Franchement, lui répondit-il, s'il faut vous le « «lire , je m'ennuie; c'est ma pénitence. Je me suis assez « diverti pour ccjp. » Allant un jour dans une voiture avec Courtin, l'ancien ambassadeur, à Saint-Germain où était la cour, ils furent attaqués par des voleurs, et dévalisés assez poliment. À peine ceux-ci les eurent-ils laissés, que Courtin , d'un air triomphant, montra à Fieubet une bourse d'or, qu'il avait subtilement coulée dans ses chausses, pendant la visite de ces messieurs. Aussitôt Fieubet, mettant la tète à la portière, rappelle les voleurs à grands cris. Ils reviennent , et il leur dit : « Messieurs , j'ai vu à vos manières que vous étiez « d'honnêtes gens, croyant galamment les gens sur parole. « Monsieur vous a escroqués. Je ne veux pas être son com- « pliee. Fouillez , et vous ne perdrez pas vos peines. » Les voleurs trouvèrent facilement la bourse , que Courtin stupéfait tenait encore à la main. La cour rit beaucoup de l'aventure , et surtout de la colère de Courtin, qui garda longtemps rancune à son ami , moins pour la somme perdue , qu'à cause des railleries dont il fut l'objet. L'abbé Anselme, qui, de précepteur de M. d'Antin , devenait déjà illustre par son éloquence en chaire , fit l'oraison funèbre de Fieubet , et en trouva un texte si heureux pour un magistrat, mort dans la retraite volontaire, qu'on ne peut s'empêcher de le mettre ici : Conterebam molas iniqui , et de dentibus ejus auferel>am prœdam, dicebamque , in nidulo meo moriar.
27 Septembre.
Le roi courut le cerf en calèche avec madame la duchesse de Chartres, Mademoiselle et madame la Duchesse. On courut deux cerfs, et comme le le second était aux abois, un cerf de change bon-
dit, et renversa M. de Saint-Heram. 11 a la cuisse cassée , et l'on craint bien qu'il n'en meure.
2 Octobre.
Le roi après dîner entendit, dans sa chambre, des paraphrases qu'a faites Racine sur quelques chapitres de saiut Paul.
9 Octobre.
M. Bergeret mourut à Paris , au bout de deux jours de maladie. Il était secrétaire du cabinet, et un des premiers commis de M. de Croissy, et un des quarante de l'académie. Il meurt fort regretté de ses amis, qu'il avait en grand nombre.
21 Octobre.
Le marquis de Grignan , fils du comte de Gri gnan, lieutenant- générai en Provence, épouse dans ce pays-là mademoiselle Lenormand , fille d'un homme d'affaires, qui aura, dit-on, un fort gros bien.
26 Octobre.
Le roi a donné ici (Fontainebleau) ce qu'il a accoutumé de donner tous les ans, pour l'église, pour les gardes-chasses,. <pour les concierges, et cela monte à 10,000 écus!
Avant que d'aller à l'Opéra, Monseigneur alla
à la Place Royale, voir madame la princesse d'ÉpinoiX; nouvellement accouchée. Je crois que c'est la première visite qu'il ait jamais faite à Paris.
i5 Novembre.
M. d'Aubeterre a pris dans Dammarie la compagnie des carabiniers qui ont tué leur capitaine. Les six plus séditieux s'étaient sauvés dans les bois; on s'est saisi de vingt-trois qui étaient demeurés, et qui n'ont point songé à se défendre. On en a fait rouer un et pendre deux. Les vingt autres sont en prison , au pain et à l'eau , et ne serviront plus dans les carabiniers. Les six qui se sont sauvés dans les bois sont condamnés à être roués ou pendus.
25 Novembre.
Il y a eu cette année , à l'armée et dans Paris , plusieurs affaires qui ont plus eu l'air de combats que d'assassinats, ce qui a fort irrité le roi, qui craindrait que les duels ne recommencent en France, et il a ordonné qu'on informât de l'affaire qui arriva au comte d'Albert, ces jours passés, à Paris.
8 Décembre.
M. l'électeur de Bavière (avec qui nous sommes en guerre) prépare à Bruxelles de grands divertissemens pour recevoir rélectrice, sa femme. Il
iu8 ARTICLES INEDITS.
lui veut donner un opéra magnifique, et le roi a permis à beaucoup de danseurs et de chanteurs de Paris d'y aller. Il y va aussi beaucoup de filles de l'Opéra.
i3 Décembre.
M. l'évêque de Noyon fut reçu à l'académie. L'abbé de Caumartin répondit à sa harangue. Il en fut content quand il l'entendit, et même il Favait vue et approuvée auparavant. Cependant on lui persuada depuis qu'il avait sujet de s'en plaindre, et il s'en plaignit au roi. Le discours de Fabbé de Caumartin était fort éloquent et fort agréable, plein de louanges; mais on prétend qu'elles étaient malignes.
14 Décembre.
Le roi régla hier, au conseil des finances , beaucoup d'articles de la capitation. Il s'est réservé à lui-même de la faire dans sa cour. Ce seront les intendans qui la feront dans les provinces. On nommera trois gentilshommes au roi, dont il en choisira un, qui, avec l'intendant, travaillera pour la capitation de la noblesse. Chaque soldat paiera vingt sous. On n'a pas encore décidé si le clergé sera compris dans la capitation.
Ar. D. A. On avait souvent proposé la capitation, comme un secours grand à volonté , et d'une perception facile, sans que Pontehartrain eût voulu y entendre, par ces deux mêmes
raisons. Enfin les cris , les brigues et les besoins, lui forcèrent la main.
23 Janvier 1695.
Mademoiselle de Grammont est revenue depuis quelques jours de Poussay, où elle était allée se faire élire abbesse. Cette abbaye-là vaut environ 5oo écus, et il y a des exemples qu'elles se marient aussi-bien que les chanoinesses.
Le roi a approuvé que l'on fit une oraison funèbre pour M. de Luxembourg, et sa famille a choisi pour cela le père de la Rue, qui la fera après Pâques.
W. D. A. On ne sait où M. de Dangeau a pris celte approbation du roi, pour faire une oraison funèbre de M. de Luxembourg. Depuis long-temps cela dépend des familles, et depuis long-temps cela est fort prostitué. L'abbé Anselme , qui a souvent prêché devant le rof, fit, peu de mois avant celle-ci, celle de M. Fieubet, conseiller d'état, et en a fait devant et depuis bien d'autres, ainsi que quantité de prédicateurs.
2 Février.
Le roi a permis et a conseillé à M. le duc de Montmorency de prendre le nom de duc de Luxembourg. Madame sa mère, qui est à Ligny, lui avait mandé d'en prendre le nom, et il va re-
no ARTICLES INEDITS.
commencer le procès que M. son père avait contre les ducs.
JV. D. A. On sait aussi peu où M. de Dangeau a pris la permission du roi à M. de Montmorenci de prendre le nom de M. de Luxembourg, son père, d'autant qu'on n'a jamais eu besoin , ni pris de permission pour cela.
4 Février.
Le roi a donné à M. l'abbé de Fénélon l'archevêché de Cambrai. Il ne quittera point la charge qu'il a de précepteur des enfans de France ; mais il résidera pourtant à son diocèse neuf mois de Tannée, comme le concile de Trente l'ordonne aux évêques. Les autres trois mois il viendra ici faire sa charge de précepteur. 11 n'a point voulu accepter cet archevêché sans rendre l'abbaye de Saint- Valery , ne voulant pas avoir deux bénéfices à la fois.
N. D. A. La duchesse de Guiche fut affligée , jusqu'à en être malade , de ce que l'abbé de Fénélon eut l'archevêché de Cambrai, et ne s'en est jamais consolée, jusque-là qu'elle ne put pardonner à son oncle (Noailles) d'avoir eu bientôt après, et malgré lui, l'archevêché de Paris, qu'elle voulait pour l'abbé de Fénélon.
5 Février.
Le roi de Danemarck a fait M. de Guldenlew lieutenant-général , et lui a donné le commandement en Norwège. On ne croit pas qu'il revienne
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servir en France , où le roi de Danemarck avait prié le roi de le faire maréchal-de-camp.
N. D. A. Le Danemarck est Tunique pays où il y ait un nom affecté aux bâtards des rois. Cela est d'autant plus singulier, que les rois n'y sont devenus héréditaires qu'en 1660, et que , par toute l'Allemagne et le Nord , la bâtardise est en un tel mépris, même ceux des rois et des empereurs, que le peu qu'il y en a de reconnus , n'y peuvent trouver à se marier , à cause de la mésalliance et de l'exclusion de tous les chapitres d'hommes et de filles. C'est ce qui a rendu impossibles les mariages des filles des deux filles de madame de Montespan, faute de princes du sang en France et de princes d'Italie, depuis que les princes du sang ne veulent plus s'allier aux seigneurs français. Ce ne peut être en Danemarck qu'un reste de barbarie et de paganisme, et non monument d'être des derniers baptisés.
14 Février.
On mande de Hollande qu'il y a une troupe de voleurs dans les provinces de Gueldres et d'Utrecht, qui font beaucoup de désordre. Ils s'appellent les noircis, parce qu'ils se noircissent le visage pour n'être pas reconnus.
27 Février.
Le roi ayant su que M. le comte deSoissons avait vu M. le comte de Savoie , lui a ôté la pension de 10,000 écus qu'il lui donnait, et les 9,000 livres de pension qu'il donnait à la comtesse de Soissons sa femme.
lia ARTICLES INÉDITS.
i5 Mars.
Madame la comtesse de Soissons la mère , que nous avons vue ici dans une si grande opulence, est présentement à Aix - la - Chapelle dans une grande misère. Elle a demandé quelques petits secours d'argent à M. de Mazarin , qui lui a envoyé deux cents pistoles.
6 Avril.
• Le roi a donné ordre à M. le chevalier de Clermont, cornette des chevau-légers , de se défaire de sa charge , et défense à lui de paraître jamais à la cour. Le roi lui envoie cet ordre-là par l'évêque de Laon son frère.
17 Avril.
La Fontaine , fameux par ses fables et par ses contes , est mort depuis quelques jours à Paris. Il était de l'académie française.
19 Avril.
Madame D** avait fait demander au roi par l'abbé de Fénélon de lui vouloir donner ce qu'elle avait pris de trop dans le temps qu'elle s'était mêlée de la garderobe de Monseigneur. Le roi lui avait donné , et avait loué même la délicatesse de sa conscience et son scrupule. Cependant il a appris que le monde avait fort empoisonné cela pour elle, et sur
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cela il a recommencé à la justifier , et a assuré que cela n'allait tout au plus qu'à une pièce d'étoffe.
ier Mai.
Le roi alla tirer dans la plaine qui est entre le château de Compiègne et la forêt, et le soir il nous dit qu'il y avait une vieille tradition que c'étaient là les jardins de Charlemagne , et cela s'appelle encore aujourd'hui le jardin du roi.
1 Mai.
On prétend que la mort de milord Halifax, qui a été fort brusque, n'a pas été tout-à-fait naturelle. On dit qu'il parlait avec trop de force contre le gouvernement présent, et qu'il voulait donner des conseils à la princesse de Danemarck , qui ne convenaient pas au prince d'Orange.
5 Juillet.
Le roi d'Angleterre révint hier de la Trappe , où il avait passé quatre jours. M. de la Trappe, sous le bon plaisir du roi, a cédé son abbaye à un religieux de la maison qu'il a cru le plus propre à remplir sa place, et y demeurera simple religieux.
6 Août.
Le roi apprit le soir que l'archevêque de Paris était mort fort brusquement, et il n'a pas pu receiv. 8
u4 ARTICLES INEDITS.
voir les sacremens. Il était de la maison de Harlay. Il avait soixante-onze ans.
8 Août.
Le roi dit à MM. les cardinaux : Je crois que vous ne serez pas fâchés du confrère que je vous destine. C'est M. d'prléans (Coislin), à qui je donne ma nomination au cardinalat. M. d'Orléans se. jeta à ses genoux; et tous les courtisans qui étaient dans la chambre se joignirent à lui pour remercier le roi, qui a été fort loué de ce choix.
N. D. A. Son aventure du nicticorax in domicilio , a été trop sue pour l'oublier. Le roi, qui avait ouï chanter le psaume où estcepassage, et dont le mot un peu barbare l'avait frappé, ne savait pointle latin, et en demanda l'explication à M. d'Orléans , à son dîner. 11 rêva un peu, puis lui dit que c'était le nom propre d'un roi d'Israël , qui vivait fort en solitude. Chacun baissa les yeux , et on se contint, tant la vertu a quelquefois de force. Mais on ne laissa pas d'en rire ; et le roi n'en sut pas davantage.
18 Août.
On mande au roi le détail de l'incendie de Bruxelles. On compte qu'il y a deux mille maisons de brûlées , dix - sept églises , beaucoup d'hôtels considérables , les deux maisons - de - ville , et le mont-de-piété. Si les ennemis avaient voulu s'engager à ne point bombarder nos villes maritimes, ils auraient épargné ce malheur-là à Bruxelles , où
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l'on croit que la perte est de plus de l\o millions de livres. ♦
19 Août.
Les ennemis ont mal tenu la capitulation pour nos blessés ; car, au lieu de les renvoyer à Dinan , ils retiennent nos bateaux , dont ils se servent , sans aucun égard à nos pauvres blessés. Le roi leur fait dire qu'il a dix mille de leurs prisonniers qu'il traitera avec la même rigueur. Il sera obligé de le faire par représailles , quoique cela soit entièrement opposé à son humeur et à ses manières.
ier Septembre.
Madame de Polignac reparut à la cour. Elle en avait été chassée il y a sept ou huit ans , peu de temps après son mariage. C'est Monsieur qui a parlé pour son retour, et qui l'a obtenu. Monseigneur ne s'en est pas mêlé.
7 Octobre.
L'ambassadrice de Venise , qui voulait rendre visite à toute la maison royale, fut blessée par un de ces poids que les dames mettent à leurs oredles en s'habillant. La fièvre lui en a pris. Elle a été obligée de s'en retourner à Paris , sans se montrer partout ici, comme elle avait résolu.
16 Octobre.
Le roi, qui n'avait jamais bu que du vin de
i r6 ARTICLES INÉDITS.
Champagne , la quitté entièrement pour boire du vin de Bourgogne, par l'avis de M. Fagon.
19 Octobre.
Les petits princes vinrent de leur côté à la chasse, et y demeurèrent même après le roi , pour achever de tuer les sangliers qui étaient dans les toiles.
Le soir il y eut comédie. Les petits princes n'y ont jamais été depuis qu'ils sont entre les mains des hommes.
5 Novembre.
J'appris que madame Owalgraf , fille naturelle du roi d'Angleterre , que nous avons vue long-temps à Saint -Germain , était repassée en Angleterre, après avoir demeuré quelque temps en Flandre , faisant négocier avec le prince d'Orange pour avoir permission de retourner à Londres. Sa mère , qui est sœur de Churchill , se maria quelque temps avant que le roi d'Angleterre quittât ce pays -là, et a toujours témoigné depuis beaucoup de haine et d'emportement contre S. M. B., quoiqu'il ait reconnu ses enfans malgré les prières de la reine f qui s'y opposait fort.
2 1 Novembre.
M. l'évêque de Langres mourut à Paris.
JV. D. A. Il était Simiane. Il avait été toute sa vie fort du grand monde, et. très-gros joueur. Madame de Bouillon, chez
qui il était souvent, et plusieurs autres, l'appelaient toujours le bon Langres. Des gens de la cour lui attrapèrent, beaucoup d'argent , au billard; il ne dit mot, s'en alla à Langres, où il s'exerça fort au billard; revint, se fit prier pour jouer, leur gagna beaucoup d'argent, et se moqua bien d'eux au bout. C'était un honnête homme, un bon homme, un vrai gentilhomme, qui résidait le mieux qu'il pouvait, dont les mœurs avaient toujours été bonnes, que tout le monde aimait, mais qui n'était pas fait pour être évêque.
, 24 Novembre.
Les commissaires que le roi a nommés pour la recherche des trésoriers de l'extraordinaire des guerres sont M. d'Aguesseau et les six intendans des finances. C'est Monsieur qui a donné cet avislà au roi, et qui espère en avoir pour sa part plus d'un million.
1 Décembre.
On mande de Provence que le marquis de Simiane a épousé mademoiselle de Grignan. Il a 25,ooo livres de rente en fonds de terre. La demoiselle n'a que 20,000 écus; mais elle est fort jolie.
3i Décembre.
Le roi a réglé que MM. les cardinaux n'auraient plus de sièges ployans à la cérémonie des chevaliers : on leur donnera un banc comme aux autres chevaliers. On croit qu'ils seront demain assez affligés de ce réglement-la, qu'ils ne savent point encore.
n8 ARTICLES INÉDITS.
6 Février 1696.
Il y a eu à Amsterdam une grande sédition, qui a duré trois jours. Le peuple, en furie de ce qu'on avait mis un impôt sur les bières, et de ce qu'on voulait que celle des pauvres fût d'une autre couleur que celle des riches, a pillé des maisons considérables.
9 Mars.
Poisat achète le régiment du comte de Grammont, dont il donne 3o,ooo écus. C'est le plus ancien régiment de dragons de gentilshommes.
19 Mars.
M. de la Rochefoucauld, comme grand -maître de la garde-robe, a eu permission de faire porter à la chapelle un siège pour lui , derrière la chaise du roi. Il n'y en avait auparavant que trois , pour le grand-chambellan, le premier gentilhomme, et le capitaine des gardes.
i3 Avril.
Monseigneur courut le loup, et une heure après la chasse il eut une petite faiblesse qui ne venait que de ce qu'il n'avait rien mangé de tout le jour. On lui proposa de rompre le carême ? ou au moins de ne plus jeûner si régulièrement; mais on ne put rien obtenir de lui là-dessus.
ifi Avril.
Le comte de Feuquières a fait signer au roi son contrat de mariage avec mademoiselle Mignard , fille du fameux peintre du roi. Ce mariage n'a pas été approuvé de tout le monde.
10 Mai.
Mon in , colonel suisse , est mort après s'être fait tailler. Avant que d'expirer, il chargea ses gens de faire en sorte que M. le duc de Grammont , qui vient d'être taillé, ne sût rien de sa mort, de peur que cela ne lui fit quelque impression.
11 Mai.
La Bruyère mourut ici d'apoplexie. Il était un des quarante de l'académie, et était connu par un ouvrage qu'il a fait à la suite de la traduction des Caractères de Théophraste.
iV. D. A. C'est l'ouvrage où M. de Lauzun est si bien et si uniquement peint en deux paroles. C'est de lui qu'il dit cru u n est pas permis de rêver comme il a vécu. M. de Dangeau est sobre sur les louanges de la Bruyère. Il n'était pas content du coup de pinceau par lequel il l'avait donne si parlant. L'est de lui qu'il dit : « Ce n'est pas un seigneur;
« niais il est d'après un seigneur. »
12 Mai.
Le bonhomme marquis de la Varenne est tombé en enfance depuis quelques mois.
i2o ARTICLES INEDITS.
N. D. A. Son grand-père était ce la Varenne, sorti des cuisines d'Henri IV, employé aux galanteries de ce prince, et devenu un personnage. Il eut grande part au rétablissement des jésuites , et partagea avec eux, à la Flèche, les libéralités de son maître. Il s'y retira, excessivement riche, et s'y amusait à la chasse au vol. Etant un jour autour d'un arbre où une pie s'était réfugiée , et qu'on en voulait faire repartir, la pie se mit à parler et à répéter plusieurs fois très-distinctement ce vilain mot, maquereau. Le bonhomme la Varenne, qui l'entendit, en fut si frappé, qu'il tourna bride, en s'écriant au miracle, par lequel Dieu permettait que cet oiseau parlât pour lui reprocher ses crimes et sa fortune. On eut beau lui représenter que c'était quelque pie domestique . nouvellement échappée de chez son maître, où elle avait appris à parler et à dire ces ordures, rien ne put le remettre. La fièvre le prit, et, dès le soir, il donna ordre à sa conscience et à ses affaires, et mourut au bout de quatre à cinq jours.
28 Mai.
Le roi , qui va demain à Marly , a réglé qu'il n'y aurait plus à sa table que trois services , afin que les repas ne fussent pas si longs.
3o Mai.
On a su que la reine d'Espagne était morte , la nuit du 16 au 17, pendant l'éclipsé. Les Espagnols ont fait uneattention fort grande à cette circonstance.
10 Juin.
M. l'archevêque a interdit un grand nombre de
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confesseurs , autant , à ce qu'on dit , pour leurs mauvaises mœurs que pour d'autres raisons.
12 Juin.
Varillas , fort connu par toutes les histoires qu'il nous a données, mourut, ces jours passés , à Paris.
19 Juin.
Mademoiselle de Richelieu, sœur du marquis, et nièce du duc, a déclaré depuis quelques jours son mariage avec le fils de M. Clin, conseiller de la grand'chambre. Personne de sa famille ne consentira à ce mariage.
17 Juillet.
Ce matin, S. M. a donné audience à l'ambassadeur de Portugal, qui l'a fait attendre plus d'une heure sans que le roi ait témoigné la moindre impatience.
11 Août.
On commence à voler beaucoup dans Paris. On a été obligé de doubler le guet à pied et à cheval.
14 Août.
M. deChandenier est mort à Paris, âgé de quatrevingt-six ans. Il y a quarante ans qu'il était capitaine des gardes-du-corps de la compagnie écossaise. Oh lui ota sa charge pour la donner au feu
\ii ARTICLES INEDITS.
duc de Noailles. Il avait été fort long-temps sans vouloir donner sa démission. ,
N. D. A. M. de Chandenicr était l'aîné de la maison de Rocheehouart , de beaucoup d'esprit, de savoir, d'honneur, de valeur, haut et ferme, un homme qui ne se serait pas cru étranger dans l'ancienne Rome , et qui en aurait été adopté. Un tel homme n'accommodait pas le cardinal Mazarin, dans une charge si principale. Il chercha donc querelle à celui-ci, et ht accroire qu'il voulait livrer le roi à M. le Prince , allant au parlement. Chandenier n'eut pas de peine à démontrer la calomnie , ni le cardinal à le chasser. 71 eut ordre de vendre sa charge , refusa , et fut envoyé au château de Loches , où , pour le forcer à se démettre , et à prendre l'argent, on arrêta tous ses revenus. Ce traitement inouï ne l'ébranla point , et il demeura huit mois envoyant remplir une écuelle chez les bourgeois , à tour de rôle. Cette fermeté , qui piqua le cardinal , mais qui vainquit cette nouvelle barbarie, fit changer sa prison en exil. Madame de Montespan , venue en pleine faveur , le trouva dans cet état , sans que jamais il ait voulu se servir d'un crédit dont il était honteux pour sa maison. A la fin il eut la liberté de Paris et de tout le royaume, hors d'aller à la cour.
17 Août.
Quelques jeunes -gens, après avoir soupe ensemble , ont voulu attaquer le guet, qui s'est trèsbien défendu, et qui en a tué un qu'on dit neveu de l'évêque de Viviers.
28 Août,
Monsieur manda, il y a quelques jours, àMadame royale sa fille quelle se défiât de M. de Mânsfeld ,
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contre qui il y avait eu de grands soupçons à la mort de la reine d'Espagne sa sœur. Il était en ce temps-là ambassadeurde l'Empereur à Madrid.
10 septembre.
Le bonhomme Frémont, beau-père du maréchal de Lorges , est mort à Paris. On croit que c'était le plus riche homme qui fût en France.
26 Septembre.
Le roi fait vendre le gouvernement des petites villes du royaume où il n'y avait point de gouverneur. On donne au roi 6 millions de livres par avance sur cette affaire-là.
26 Octobre.
Le fils de Luily, surintendant de la musique, fit hier chanter devant le roi et toute la cour un divertissement dans le goût et la manière de son père. Le roi en parut très-content , et le loua fort.
M. le duc de Nevers étant mécontent du duc de Donzy son fils , a obtenu permission du roi de le faire mettre en prison. Il a été mis à la Bastille.
itr Novembre.
Mesdemoiselles de Soissons avaient fait demander au roi par M. de Bouillon ce qu'elles auraient à faire à l'arrivée de la princesse de Savoie. Le
ia.4 ARTICLES INÉDITS.
roi leur a fait dire qu'il ne voulait point qu'elles la vissent jusqu'à ce qu'elles eussent changé de conduite.
3 Novembre.
Dans les séjours que la princesse de Savoie (destinée au duc de Bourgogne) a faits dans son voyage, elle a dîné en cérémonie franehine, le maître-d'hôtel portant le bâton devant elle, les bourgeois partout sous les armes , et haranguée par tous les corps de ville.
1 2 Novembre.
Au sortir de son conseil, le roi fit venir la princesse chez lui. Il lui a donné des maîtres pour apprendre à danser et à jouer du clavecin.
i5 Novembre.
Le roi dit ces jours passés à la princesse que toutes les princesses avaient des ménageries à l'entour de Versailles , et qu'il lui en voulait donner une bien plus belle que celle des autres, et que pour cela il lui donnait la véritable ménagerie , qui est celle de Versailles.
10 Décembre.
Le roi a fait donner à M. le comte de Brionne 1 5,ooo livres pour avoir été au-devant de la princesse de Savoie, et 3,ooo livres à M. Desgranges, maître des cérémonies. Mais la duchesse de Lu de,
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les dames du -palais, et moi, n'aurons rien d'extraordinaire , parce que nous sommes déjà regardés comme domestiques de cette princesse, et en cette qualité nous serons payés de nos appointemens du jour que nous avons été nommés.
24 Décembre.
La princesse fit aussi ses dévotions. On lui donna après la communion l'ablution comme aux enfans de France.
10 Janvier 1697.
On croit que madame de Valentinois retournera bientôt avec son mari, qui la veut ravoir. M. l'archevêque de Paris a vu madame d'Armagnac pour lui dire qu'elle ne pouvait en honneur et en conscience s'empêcher de la rendre à son mari.
18 Janvier.
M. le Bailly d'Auvergne et le chevalier deCaylus se battirent à Paris ; ils sont blessés tous deux. Ce n'est pas un duel, mais on ne laisse pas de craindre que cela ne leur fasse une très- mauvaise affaire. On prétend que ce sont des demoiselles qui sont cause de ce combat, et on accuse mademoiselle de Soissons et mademoiselle de Chambonneau. Mademoiselle de Soissons a ordre de se retirer de Paris dans huit jours, et si elle n'obéit on la mettra
ï26 ARTICLES INÉDITS.
clans un couvent, et mademoiselle de Chambonneau a ordre de ne pas approcher de la cour et de Paris de plus de trente lieues.
a3 Janvier.
M. l'abbé de Polignac s'est beaucoup trop avancé en Pologne sur les offres qu'il a faites pour faire élire M. le prince de Conti. Une de ses offres était de prendre Raminieck à ses dépens avant le couronnement, à faute de quoi l'élection serait nulle. On est fort mécontent ici de sa conduite , et le roi envoie Ferval en ce pays-là pour tâcher de raccommoder une partie de ce que l'ambassadeur a gâté.
25 Janvier.
Le roi n'a point voulu amener, ce voyage-ci, les gros joueurs à Marly, afin que Monsieur, qui est à Paris , les pût avoir.
29 Janvier.
Le président de Boquemar mourut à Paris subitement, et son frère, qui est gouverneur de Bergue, mourut le lendemain. Ils étaient jumeaux, et se ressemblaient tellement qu'on s'y est souvent mépris.
N. D. A. Ces deux frères jumeaux et semblables en tout , avaient une tel!e sympathie , que le président étant un matin à l'audience , sentit tout à coup une grande douleur à la cuisse. On sut après qu'au même instant, son frère, qui était à l'ar-
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mec, avait reçu un grand coup d'épée au même endroit, et du même roté que son frère avait senti cette douleur.
i3 Février.
On a fait mettre à Saint-Lazare l'abbé Rouillé. On prétend qu'il menait une vie scandaleuse avec des demoiselles à Paris. Il était doyen de Saint- Martin de Tours, qui est un joli bénéfice, et l'on m'a dit qu'il venait d'en donner sa démission.
On mande de Londres que milord Graven y était mort, âgé de près de cent ans. Nous l'avons fort connu en France, et il avait même, je crois, un justaucorps bleu du roi, dans le temps que le roi les créa.
18 Février.
AI. Pussort mourut à Paris.
N. D.A.W était le frère de la mère de M. Colbert,etîe dictateur de toute cette puissante famille; homme de probité, quoique avare à l'excès; riche, et jamais marié; toujours à la tète des grandes commissions du conseil, et de toutes les .«flaires importantes du dedans du royaume. C'était une mine de chat fâché, dont il avait aussi le jeu; infiniment capable et laborieux, austère, chagrin, malin, glorieux et difficile.
6 Mars.
VL les cardinaux de Bouillon etd'Estrées étant dimanche dernier au sacre de M. l'évèque de Montpellier eurent une conversation assez piquante qui les a fort aigris l'un contre l'autre.
iî8 ARTICLES INÉDITS.
16 Avril.
Le roi a donné une pension de 12,000 livres à madame la duchesse de Verneuil , sur les pressantes sollicitations de la duchesse de Lude, et le roi lui a dit qu'il était honteux de donner une pension si modique, mais que durant les grandes guerres il ne pouvait pas faire toutes les grâces qu'il voudrait bien.
19 Mai.
On a eu nouvelle ces jours passés que Pallas , un des capitaines de vaisseau du roi, et qui montait le meilleur voilier de la mer, un vaisseau de 64? ayant attaqué un vaisseau ennemi, et l'ayant abordé, le capitaine du vaisseau ennemi avait mis le feu aux poudres, et fait sauter les deux vaisseaux. On regrette fort ici Pallas, qui était un brave homme.
19 Juin.
Madame de Mont*** est à Marly; elle n'y était jamais venue.
N. D. A. Le prince de Mont*** n'avait point de rang. Sa femme, fort joueuse, et encore plus autre chose, était fort de la cour de Monsieur, qui , à ce que disait le roi , lui escroqua le tabouret pour elle. C'était une effrontée qui avait de l'esprit et du manège; méchante comme un aspie , et audacieuse, en prenant son temps et ses gens. Quelquefois elle amusait le roi, et madame de Maintenon ne ia haïssait pas.
Avec cela, fort bossue, et un tant soit peu tortue; un Ion» nez crochu, toute peinte de blanc, de rouge, jusque sur les lèvres; de noir aux sourcils et aux paupières, des boules dans la bouche; parée à ravir, toujours sous les armes, toujours raccrochant, et l'air gracieux. Elle est morte dans la dernière vieillesse, tout comme elle avait vécu.
20 Juillet.
L'électrice de Saxe, en apprenant que son mari avait changé de religion, a été si saisie de douleur, qu'elle est accouchée d'un enfant mort sans être à terme.
t4 Août.
M. de la Chaise mourut au Bordeau de Vigny en revenant de Forges. Il était capitaine des gardes de la porte, et frère cadet du père de la Chaise.
Sa Majesté se confessa le soir pour faire ses dévotions le lendemain ; et le père de la Chaise lui demanda la charge qu'avait son frère pour son neveu. Le roi la lui accorda.
19 Août.
Le roi a donné 100,000 écus de brevet de retenue au petit de la Chaise à qui il vient de donner la charge de capitaine des gardes de la porte qu'avait son père, et a écrit de sa propre main au père de la Chaise pour lui mander une nouvelle aussi agréable, ajoutant qu'il n'avait point iv. ()
i3o ARTICLES INEDITS.
accoutumé d'en user ainsi , mais qu'il s'était fait un plaisir de lui donner une marque considérable de son amitié.
i5 Septembre.
J'appris que le chevalier de Sillery, premier écuyer de M. le prince de Conti, avant que de partir pour la Pologne avec ce prince, avait épousé mademoiselle Bigot, fille fort riche, avec qui il vivait en grand commerce depuis longtemps.
21 Septembre.
La princesse alla à Moret dans un couvent où madame de Maintenon était allée dès le matin.
7 Octobre.
On chanta un petit opéra dont un mousquetaire a fait la musique. Le roi et les courtisans conviennent qu'elle est aussi bonne que celle de Lully , et qu'elle n'est point volée.
i/\ Octobre.
On n'a point encore déclaré la manière dont se ferait la réforme. On sait seulement que le roi conserve quatorze mille cinq cents officiers, et qu'il n'y aura ni capitaines, ni lieutenans cassés.
28 Novembre.
M. le comte d'Aubigné, frère de madame de
ANNÉE 1697. i3i
Maintenon , se retire par dévotion dans une maison à Paris, qui est gouvernée par M. Doyen.
N. D. A. Ce frère pesait étrangement à madame de Maintenon, par sa conduite et par ses propos. Sa femme, fille d'un médecin, nommé Piètre, n'était d'aucune mise. Madame de Maintenon fit tant par Saint-Sulpice, que M. d'Aubigné fut conduit dans cette retraite, disant à tout le monde que sa sœur lui faisait accroire malgré lui qu'il était dévot, et l'assiégeait de prêtres, qui le feraient mourir. Il n'y tint pas long-temps, mais on le rattrapa encore, et on lui donna pour gardien un suivant du curé de Saint-Sulpice, appelé Madot. La femme se serait aussi fort bien passée de se mettre en retraite, mais elle prit la chose plus doucement.
25 Novembre.
Le roi a résolu d'ôter de dessus ses galères beaucoup de ceux qui y ont fait leur temps, quoique la coutume fût établie depuis long-temps d'y laisser également ceux qui y étaient condamnés pour toute leur vie , et ceux qui étaient condamnés pour un certain nombre d'années. On en tirera aussi tous les invalides, et on a résolu d'envoyer tous ces misérables-là dans nos îles de l'Amérique , pour les peupler.
14 Décembre.
M. de Vendôme arriva ici le matin. Il est si bien remis de sa maladie qu'il n'y paraît plus. Le roi l'a très-bien reçu.
i32 ARTICLES INÉDITS.
N. D. A. Cette grande maladie de M. de Vendôme était la.... Il fut manqué, et demeura fort défiguré du nez, trèsraccourci et aplati. En revenant de Catalogne, il ne s'en était point caché, et avait pris congé du roi, de Monseigneur, et des princesses, pour aller à Anet se faire traiter. C'est le premier exemple de pareille chose, qui n'a pas été imitée depuis par personne , et que le roi trouva très-bonne de lui.
a5 Décembre.
Le duc de la Force est considérablement malade en Normandie , et on ne croit pas qu'il en réchappe. Le roi a eu soin de charger des gens de se tenir auprès de lui pour l'affermir dans la religion catholique.
3o Décembre.
Le roi a réglé que dans les capitaineries qui ne sont pas tout-à-fait royales, les seigneurs hautsjusticiers pourraient chasser sur leurs terres avec deux ou trois de leurs amis, pourvu qu'ils n'en abusent pas; bien entendu qu'ils ne pourront chasser avec aucun valet.
9 Janvier 1698.
Les jésuites avaient fait une réponse à l'ordonnance de M. l'archevêque de Reims qu'ils n'avaient point signée. Le libraire a été mis en prison , et l'archevêque a présenté une requête au parlement pour y citer quelques jésuites qui ont résolu de
ANNÉE 1698. i33
soutenir le livre. Cette affaire commence à faire beaucoup de bruit.
12 Janvier.
J'appris que pendant toute l'année passée, le roi en faisant la distribution des bénéfices , avait chargé ceux à qui il donnait les évêchés et les abbayes, de payer pour les nouveaux convertis une certaine partie des revenus échus pendant la vacance.
i3 Janvier.
J'appris que dans le cours de l'année passée le roi , qui est toujours fort occupé de la conversion des huguenots, avait fait expédier un nombre infini de brevets pour des pensions, et surtout pour des filles qui se sont faites religieuses.
2^ Janvier.
On mande de Londres que le palais de Witehall est presque entièrement brûlé. C'est le palais des rois d'Angleterre : une des plus grandes et des plus vilaines maisons du monde , et la plus habitée.
ier Mars. '
Le président Talon mourut à Paris. La belle maison d'Issy était à lui. M. le prince de Conti a témoigné avoir envie de l'avoir, et le roi l'a dit
i34 ARTICLES INÉDITS.
publiquement , comme étant bien aise que ce prince fasse cette acquisition. Le roi aime qu'on ait des maisons de campagne.
10 Avril.
Le chevalier de Montchevreuil a été mis à la Bastille , à la prière de sa famille. Le roi l'a fait prendre à la Rochelle, où l'on craignait qu'il ne se mariât mal à propos.
20 Avril.
L'abbé de Froulay, oncle du comte de Tessé, est mort à Paris. Il était fort vieux.
N. D. A. Cet abbé de Froulay était prêtre, comte de Lyon, bonhomme qui ne manquait ni d'esprit ni de savoir, mais tout-à-fait extraordinaire, et un des prodigieux mangeurs de France jusqu'à sa mort. Il allait toujours à pied, par choix, et avait des chambres et des chemises par tous les quartiers de Paris, pour changer quand il en avait besoin, car il suait largement, et était grand et gros. Tout l'été, il allait sans culotte, avec sa soutane. Un enfant de chœur qui le découvrit dans une église où il disait souvent la messe, eut la malice , en l'habillant dans la sacristie, d'attacher avec une épingle le bas de sa chemise au bas de l'aube, ce qui produisit au lever- Dieu le plus risible spectacle.
2 Mai.
Trois pages de madame la duchesse de Bourgogne ont été envoyés à Saint-Lazare par une lettre de cachet pour quelque débauche de jeunesse.
ANNEE 1698. i35
22 Mai.
Le comte de Grammont avait donné des avis au roi il y a deux ans contre des gens qui s'étaient mêlés des fourrages en Alsace. La plupart de ces gens s'étaient retirés de l'autre côté du Rhin ou en Suisse. Il y en avait un condamné à 12,000 écus, et qui voulait bien payer en revenant. Le comte de Grammont a prié le roi, pour le dédommager des frais qu'il a faits dans cette affaire depuis deux ans, et le récompenser de ses peines, de lui abandonner cet homme-là. S. M. y a consenti, et le comte de Grammont en tirera 4o ou 5o,ooo livres.
2 Juin.
On sut que S. M. avait chassé de sa cour les abbés de Langeron et de Beaumont, et MM. Dupuy et de l'Échelle , le premier lecteur, le second sous-précepteur, et les deux derniers gentilshommes de la manche de monseigneur le duc de Bourgogne. On accuse ces messieurs d'être fort attachés aux nouvelles opinions. L'abbé de Beaumont est neveu de M. l'archevêque de Cambray. Le roi en même temps a cassé Fénélon , exempt de ses gardes, qui est frère de M. de Cambray.
27 Juin.
Le roi a fait arrêter M. de Charnacé , autrefois
i36 ARTICLES INEDITS.
officier des gardes-du-corps. On l'accusa en dernier lieu d'avoir fait et débité de la fausse monnaie, et on le mène à Montauban, où l'on va instruire son procès.
i3 Septembre.
J'ai appris que le chevalier de la Ferté a eu une lettre de cachet pour ne pas approcher de Paris de quarante lieues. On prétend qu'il a voulu faire de grandes violences chez la duchesse de la Ferté sa belle-sœur, et qu'il l'avait menacée de la tuer.
2 5 Octobre.
Le soir on joua Mélicerte, où Molière avait travaillé autrefois. Il y a plusieurs fragmens de lui qu'on reconnaît.
3o Octobre.
Le soir on joua la comédie du Bourgeois- Gentilhomme avec la musique et les danses. Monseigneur le duc de Bourgogne , messeigneurs ses frères, et madame la duchesse de Bourgogne, y étaient pour la première fois de leur vie.
7 Novembre.
La duchesse de Choiseul mourut à Paris après une longue et cruelle maladie. Son mari a persisté jusqu'à la fin à ne la vouloir point voir. Elle n'avait que trente-quatre ans.
9 Novembre.
Le roi a fait donner au duc de Croy, qui a commandé l'armée de l'Empereur, et qui est venu ici sans argent et sans moyen d'en avoir, quatre ou cinq cents pistoles pour s'en retourner à son pays.
17 Novembre.
Le soir il y eut comédie. Monseigneur le duc de Bourgogne etmesseigneurs ses frères y allèrent. On joua Britannicus. C'est la première comédie sérieuse qu'ils aient vue.
ier Décembre.
Le roi prit médecine. Il la prend tous les mois, le dernier jour de la lune.
6 Décembre.
Le soir, quand le roi fut entré chez madame de Maintenon , monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne avec les dames, lui donnèrent un petit divertissement que le roi lui avait ordonné de faire à Meudon, afin qu'il le trouvât ici à son retour. Monseigneur le duc de Bourgogne était Apollon. Madame la duchesse de Bourgogne et les dames étaient les neuf muses. C était le soir de la naissance de madame la duchesse de Bourgogne qui entre dans sa quatorzième année.
±38 ARTICLES INEDITS.
22 Décembre.
Le soir il y eut comédie. Les trois enfans de Monseigneur y étaient avec lui. Ils vont présentement souvent à la comédie. Mais ils n'y vont point les dimanches ni les jours de fête.
27 Février 1699.
I/après-dîner monseigneur le duc de Bourgogne et madame la duchesse de Bourgogne vinrent chez madame de Maintenon à la représentation ftAthalie. On avait fait venir pour cela des demoiselles de Saint-Cyr qui la jouèrent fort bien. Le spectacle fut fort touchant et fort agréable. Cela se fit fort en particulier.
2 Mars.
Le roi avait fait convier au bal le roi et la reine d'Angleterre. Mais ils s'en excusèrent , disant que dans l'état malheureux où ils étaient , ils avaient assez vu de bals ce carnaval, en voyant ceux de Marly.
6 Mars.
On avait augmenté la paie des Suisses depuis qu on a diminué le nombre des hommes qui étaient dans chaque compagnie , afin de dédommager par là la perte que faisaient les capitaines. Cependant il y a quelques cantons qui ont refusé
de signer cette nouvelle capitulation, et le roi, mécontent de ce procédé, a remis la paie sur le pied qu'elle était durant la guerre.
28 Mars.
Le roi fait travailler à Newbrisac. Ce sera une place qui coûtera du moins 5 millions. Il n'y a aucune habitation , on l'a fait en plein champ.
29 Mars.
Le comte de Grammont a déjà tiré 40,000 livres du don que le roi lui avait fait sur les munitionnaires d'Alsace, outre les 4°>ooo livres qu'il avait eues d'abord , et le roi trouve bon qu'il en tire encore 4^,ooo autres. Si bien que cette affaire lui aura valu 40,000 écus.
8 Avril.
On a affiché dans Paris des placards très-insolens, et injurieux surtout à M. d'Argenson , lieutenant de la police. Il y a beaucoup de choses ridicules dedans. Ce ne peut être qu'un fou qui a fait cela. Ainsi on n'y fait point d'attention. C'est M. d'Argenson lui-même qui les a apportés à M. de Pontchartrain.
ai
Avril.
Le roi dit hier à son coucher que le duc de la Force était à l'agonie dans sa maison de la Bon-
i4<> ARTICLES INÉDITS.
laye. Le roi nous ajouta que ce duc mourait bon catholique. On a ôté d'auprès de lui depuis quinze jours sa femme, qui est huguenote très-opiniâtre.
ier Mai.
M. de Valincourt , qui est attaché à M. le comte de Tholose, a été choisi pour aider à M. Despréaux qui, par la mort de Racine, se trouvait seul chargé de l'histoire du roi. Despréaux l'écrira seul *, mais M. de Valincourt l'aidera , et c'est Despréaux qui a prié le roi de le lui donner pour l'aider.
Le roi apprit que M. Savari avait été assassiné dans sa maison à Paris. Il avait une servante et un valet qui ont été tués aussi, et l'assassinat a apparemment été fait le jour; car on les a trouvés tous habillés, et en différens endroits de la maison. Il paraît, par des écrits qu'on a trouvés, que c'est une vengeance, et on n'a rien volé dans la maison. M. Savari était frère du feu évêque de Seez. Il était curieux, homme de plaisir, et avait beaucoup d'amis.
N. D. A. Ce Savari était un homme à son aise, bien nippé, et qui n'avait presque point de domestiques. Il vivait en épicurien, et recevait chez lui des parties de plaisir choisies, mais réservées , de toutes débauches de gens de considération. On y était sur un pied de secret et de liberté entière, et la
ANNÉE 1699. i/4l
politique n'en était pas bannie. On n'a jamais su la cause de cet assassinat; mais on en a fort soupçonné un petit homme du plus haut parage, qui y allait souvent, et ce soupçon fut tel, qu'on n'osa approfondir davantage, de peur de trouver vrai ce qui n'était que trop soupçonné.
i5 Mai.
On a découvert à Paris l'homme qui a assassiné M. de Savari. C'est un marchand de chevaux nommé Poitié, qui avait fait cette méchante action seul et par vengeance. Il a tout confessé.
N. D, A. Cet assassin de Savari a bien fait le coup. Mais la vengeance , c'est sur quoi le rideau a été tiré avec soin.
24 Mai.
Le père de la Ferté, jésuite, frère du duc de la Ferté , a été accusé d'avoir fait dans l'église de Saint-Roch un sermon très-imprudent. On Pote de Paris, et on l'envoie à Nantes.
Madame Tiquet eut le cou coupé en Grève à Paris, après avoir été auparavant appliquée à la question , où elle avoua tout. Le roi donne son bien au mari , et à ses enfans.
24 Juin.
Il est arrivé quelque désordre à la Trappe. Le père Agathe- Ange (Gervaise), qui en était abbé depuis que le fameux M. de la Trappe a quitté, a
:4a ARTICLES INÉDITS.
été accusé d'avoir une mauvaise conduite. On a recherché sa vie. L'ancien abbé, qui avait été son meilleur ami, a cru avoir sujet de s'en plaindre. On prétend qu'il l'a convaincu sur plusieurs mauvais commerces. On l'a ôté de la maison , et on l'envoie à Septfons.
i3 Août.
On avait découvert l'après-dînée la statue équestre du roi, faite par Girardon , et qu'on a élevée dans la place Vendôme. Cela se fit avec beaucoup de cérémonie, le duc de Gèvres, gouverneur de Paris , marchant à cheval à la tête du prévôt des marchands et des échevins.
4 Septembre.
Le chevalier de Courcelle , qui était à la Conciergerie pour un prétendu duel, fut jugé mercredi, et fut absous. Après son jugement il alla se remettre en prison , dont il ne voulut point sortir sans la permission du roi. Le roi envoya cet ordre, et il eut l'honneur le soir de faire à Versailles la révérence à S. M.
9 Septembre.
M. le chancelier a fait expédier et sceller la commission de contrôleur-général des finances pour M. de Chamillart, y faisant attacher le serment. Mais il a eu la politesse de ne le lui point faire
ANNÉE 1699. j43
prêter, lui disant qu'il avait déjà assez prêté de sermens de fidélité au roi, et qu'ainsi celui-là serait superflu.
î3 Septembre.
Le roi, à qui les grandes coiffures que l'on a depuis quelques années déplaisaient, l'a témoigné. Les princesses et toutes les dames les ont changées, et la reine d'Angleterre a voulu donner l'exemple aux dames plus âgées, en abaissant fort sa coiffure.
29 Septembre.
Le jeune roi de Danemarck voulait négocier ici pour obtenir que le roi, dans ses lettres, le traitât de Majesté; mais il n'a pas réussi. Les rois de Danemarck, en écrivant aux rois de France, mettent votre sérénité, et les rois de France ne les traitent que de vous.
6 Octobre.
Tous les grands joueurs sont allés à Montargis dès hier, pour jouer avec Monseigneur et Monsieur. En l'absence de Monseigneur il n'y a ni appartement ni comédie; mais il reviendra demain.
is Octobre.
Le roi, qui est très -content du maréchal de Villeroi , lui a accordé une gratification de 3oo,ooo livres , à prendre 5o,ooo livres par an , durant six
i/,4 ARTICLES INÉDITS.
ans , sur les octrois de la ville de Lyon , et la ville à les payer, sans que cela diminue en rien les droits du roi*
Le roi a créé des lieutenans de police dans toutes les villes comme à Paris. Les maires les achèteront , et elles seront jointes à leur charge. Et si quelques-uns de ces maires ne voulaient ou ne pouvaient pas les acheter , on les remboursera de l'argent qu'ils auront donné pour être maires . et il se trouvera assez d'acheteurs. Cette affaire vaudra au roi du moins 4 millions de livres.
25 Octobre.
La pauvre madame de Montchevreuil mourut ici le matin, bien regrettée de ses amis. Elle est morte comme une sainte, comme elle avait vécu.
N. D. A. Madame de Montchevreuil était à la cour ce que M. de la Reynie (lieutenant de police) était à Paris, mais en sotte et en dupe au dernier point. C'était une figure longue , étroite, dévote, austère et amère ; un nez sans fin , de longues dents jaunes, présentées par un rire d'imbécile, qui contrefaisait le rire de bonté, même de protection; un visage de cire jaune j en un mot, une fée , qui , depuis les pieds jusqu'à la tête, ne se remuait que par ressorts, qui, avec toute sa vertu et son inquisition, n'empêcha pas les désordres d'une de ses filles ^ au milieu de la cour, ni sa belle-fille d'y passer les nuits au jeu, et à sa perte tous les jours à son insu. C'était le tribunal des jeunes et des vieilles, sur le te'moignage de
ANNEE 1699. i45
qui on était admise ou rejetée, distinguée ou délaissée , parfois chassée ou rappelée. N'abordait pas à elle qui voulait, et quiconque y arrivait aurait donné grand'chose pour avoir bagues sauves. C'était le cœur, l'ame^ la confiance totale, et sans examen ni appel, de madame de Maintenon, qui marquait en cela son discernement ordinaire , qu'elle faisait adopter au roi. C'était le surtout de toutes choses, la frayeur des filles du roi, et de madame la duchesse de Bourgogne ellemême, et celle que Monseigneur et Monsieur ne se dispensaient pas de ménager avec des façons fort subalternes. Bonne femme d'ailleurs et point glorieuse, et dont le mari était le meilleur et le plus sot des humains. On peut juger combien les ministres rampaient devant elle.
a5 Octobre.
Le roi donna le matin une audience secrète a l'ambassadeur d'Espagne. C'est la première qu'il ait eue. Cet ambassadeur fit de fortes instances au roi pour que S. M. voulût faire révoquer par messieurs de la Sorbonne la condamnation des livres de Marie d'Agreda; et il pressa fort aussi S. M. de faire établir dans tout le royaume l'immaculée conception de la Vierge. Enfin cette audience se passa en affaires de religion , et point du tout de politique.
Le roi a donné à la petite mademoiselle de Charollais le logement dans le château qu'avait Racine.
9 Novembre.
J'appris que le marquis T*% colonel du régiment iv. 10
i46 ARTICLES INÉDITS.
d'infanterie de M. le duc du Maine, avait obtenu du roi la permission de le vendre.
N. D. A. Ce T** était fort avare, point marié, et fort courtisé pour son bien. Ou l'appelait le noir T**, parce que c'était un des plus noirs et des plus médians hommes du monde, pourvu qu'il n'y eût pas à dégainer. Le prince d'Elbeuf lui sangla, à un souper, d'une épaule de mouton à travers la joue, qui fit grand bruit alors, et rien de plus.
i5 Novembre.
Le vieux M. d'Aroui mourut à la Bastille , où il était depuis long-temps. Il ne s'était ruiné et n'était tombé dans son malheur que pour avoir voulu faire trop de plaisirs durant qu'il était trésoriergénéral des États de Bretagne.
Le roi tint conseil le matin avec ses ministres , ce qu'il n'a point accoutumé de faire les vendredis. C'est le seul jour de la semaine qu'il ne travaille point avec ses ministres.
5 Décembre.
Le soir, chez madame de Maintenon, le roi vit une comédie de dévotion intitulée Jonathas, qui fut jouée par madame la duchesse de Bourgogne et par la famille de Noailles. La pièce fut bien jouée, et parut fort touchante au roi et à Monsieur. Il n'y avait point d'autres spectateurs que le
ANNÉE 1699. i47
capitaine des gardes en quartier et les dames du palais.
18 Décembre.
M. de Harlay de Boneuil , conseiller-d'État , fit faire la semaine passée, à Paris, un service magnifique pour le feu chancelier Boucherat , son beaupère. On dit que la dépense passe j 00,000 livres.
8 Janvier 1700.
Madame la duchesse de Nemours ayant fait quelque chose qui a déplu au roi , S. M. lui a envoyé ordre par M. de Torcy de se retirer à sa terre de Coulommiers en Brie. On voulait qu'elle changeât le gouverneur qu'elle a mis dans Neuchâtel , et qu'on regarde ici comme un brouillon. Elle a persisté à le vouloir garder , et a même écrit des lettres là-dessus dont on n'a pas été content.
10 Janvier.
Les courtisans ont permission présentement de faire accommoder à leurs dépens les appartemens qu'ils ont ici de la manière qui leur sera le plus agréable, en faisant avertir le surintendant des bâtimens des changemens qu'ils y voudront faire. Jusqu'ici tout s'était fait dans les iogemens aux dépens du roi , et depuis Fontainebleau il en avait coûté plus de 60,000 livres à S. M.
i3 Janvier.
On vint dire au roi que la duchesse de Noailles était morte à Paris. Gela ne s'est pas trouvé vrai. Mais il n'y a pas d'apparence qu'elle puisse revenir de l'état où elle est.
N.D. A. Madame de Noailles vivait dans une extrême piété depuis un grand nombre d'années; retirée chez son fils, le cardinal, qu'elle avait suivi partout, et à qui elle se confessait tous les soirs.
20 Janvier.
On croit que M. le cardinal-nonce partira de France sans avoir l'audience de congé du roi, parce qu'à Rome ils ne veulent pas qu'il voie ici les princes du sang , et le roi ne veut point lui donner d'audience qu'il ne voie tous les princes de sa maison.
N. D. A. N'en déplaise à l'auteur, qui n'ose tout dire, il ne fut pas question de la visite du cardinal Delfini aux princes du sang, mais aux bâtards, et c'est ce qui le fit partir sans prendre congé.
24 Janvier.
Le roi a fait acheter toutes les terres qui sont entre la maison de Cavoye et la rivière , et en a fait don à Cavoye, qui désirait passionnément cette augmentation à sa maison, et qu'il n'aurait pas pu faire sans la bonté du roi , parce que ces terres étaient à beaucoup de particuliers qui lui faisaient
tous les jours des difficultés nouvelles. Ce présent est plus considérable par l'attention que le roi a eue de faire plaisir à Cavoye, que pour l'argent qu'il en pourra coûter au roi ; et les jardins de Lucienne par là deviendront tout-à-fait aimables.
14 Février.
Madame de Tambonneau, la mère, mourut à Paris. Elle avait quatre-vingt-quatre ans. Elle était demi-sœur de la feue duchesse de Noailles. Elle avait eu un fort gros bien.
N. D. A. La vieille Tambonneau était de ces maîtresses bourgeoises du temps passé , qui , à force d'aimer le monde, le subjuguent, et attirent même chez elles la bonne compagnie de la cour, et se font un tribunal que la mode autorise. Elle n'appelait jamais son fils que Michaut, avec un parfait mépris. 11 était président des comptes , et ambassadeur en Suisse.
12 Février.
Madame de Montespan achète la terre d'Ovaron. Elle donne 5o,ooo écus comptant, et elle paiera le reste, par année, sur la pension de mille pistoles par mois que le roi lui donne.
11 Mars.
Le roi a donné au marquis de Rivaux , le père , 4,ooo livres de pension par pure charité, parce que c'est un homme de qualité fort pauvre.
i5o ARTICLES INÉDITS.
21 Mars.
Le roi a encore accordé un don au comte de Grammont , dont on dit qu'il retirera 80,000 livres.
Il est arrivé une affaire fâcheuse au comte de la Bourlie , colonel de Normandie. On a fait une violence cruelle dans sa maison , à la campagne où il était , à un domestique accusé à tort d'avoir volé. On a prétendu que ces violences avaient été faites par l'ordre du maître. M. le chancelier a rapporté cette affaire au roi. On espère que la Bourlie se justifiera. En attendant il a été obligé de se cacher.
i4 Avril.
Presque toutes les grandes villes, à l'imitation de Paris et de Lyon , demandent au roi la permission de faire des loteries, en prenant toujours le dixième pour les hôpitaux, et le roi en a déjà beaucoup accordé.
18 Avril.
On voulait écrire les billets noirs de la loterie de madame la duchesse de Bourgogne ; mais le roi n'a pas voulu qu'on travaillât un dimanche, quelque petit que soit ce travail-là.
a3 Avril.
Par les comptes faits avec les gens d'affaires depuis l'année 1689, il paraît que leur gain a monté
ANNÉE 1700. i5i
à 82 raillions de livres. Le roi leur fera payer leur avance au denier 10, et leur droit de présence avec des frais nécessaires. Ces articles , retranchés sur les 82 millions de livres, diminueront fort le profit sur lequel ils sont recherchés , et ce que le roi leur laissera encore pour leur peine fera que S. M. tirera beaucoup moins d'argent d'eux que l'on n'avait cru dans le commencement.
3 Mai.
Le soir on chanta chez madame de Maintenon le motet qu'a fait M. le duc de Chartres. Madame la princesse de Conti, qui y chantait, voyant quelque courtisan qui y était entré, pria le roi de le faire sortir , disant qu'elle ne voulait pas chanter devant ceux à qui elle n'était pas accoutumée ; et le courtisan sortit.
6 Mai.
S. M. fut près d'être renversée dans un petit chariot qu'elle mène par devant avec une manière de gouvernail, et que les porteurs poussent par derrière. Ces porteurs n'eurent pas la force de retenir ce chariot à une petite hauteur que le roi montait à côté des degrés , et S. M. fut un moment en l'air. Mais, avec sa présence d'esprit ordinaire , il se tira de cet embarras , et fit grand'peur aux courtisans qui le suivaient.
i Juin.
Le courrier qu'on avait envoyé à M. le cardinal de Bouillon revint hier. Il était à Frascati quand M. le prince de Monaco lui porta la triste nouvelle de son exil. Il s'évanouit presque en l'apprenant ; et quand il fut revenu de sa surprise , il dit qu'il allait obéir aux ordres du roi.
ii Juin.
Le roi fit donner, ces jours passés, mille pistoles au duc de la Force, qui revenait de ses terres où il a fait beaucoup de conversions. Ce duc espère que cette gratification se tournera en pension.
i5 Juin.
Le soir, madame la princesse de Conti alla à Meudon , déguisée , avec mesdames d'Épinoy , de Villequiers ,- et du Rouvroi. On vint dire à Monseigneur, comme il était à table, que des dames de Paris le priaient de permettre qu'elles entrassent pour voir son appartement. Monseigneur le refusa d'abord ; mais enfin il y consentit. Il ne reconnut point d'abord madame la princesse de Conti, ni les dames, quoiqu'elles n'eussent pas de masques. Les blondes avaient des tours de cheveux noirs , et les brunes en avaient de blonds. Mais quand Monseigneur les eut reconnues, cela le divertit fort, et il les fit mettre à table.
ANNÉE 1700. i53
17 Juin..
Mademoiselle de Condé est à la dernière extrémité. Madame la Princesse , qui l'aime extrêmement, n'entre plus dans sa chambre. Elles sont à Asnières, auprès de Paris, où on l'avait menée pour le bon air (1).
2 Juillet.
Le roi a répandu cinquante Suisses ici dans le château (de Versailles), pour y prendre les gens qui gueusaient, et les faire conduire à l'Hôpital- Général, à Paris.
11 Juillet.
Le roi , après son dîner, vit une danse des tambours de son régiment, qui dansèrent l'épée à la main , et qui récitaient même des vers en dansant. Le roi leur fit donner trente pistoles.
16 Juillet.
Le roi a commandé à M. de la Rochefoucauld d'avoir des chiens pour le cerf, beaucoup moins vifs que ceux qui sont présentement dans la meute, afin qu'il puisse avoir le plaisir de suivre la chasse
fr^Jen'ai transcrit cet article que pour indiquer aux. babitans de Paris un séjour que, du temps de Louis XIV, on estimait drjà le plus convenable aux ma lad es. (1 doit cel avantage h un site ouvert , un sol léger, «les eaux salubres, et une température lèche, adoucie par le voisinage de la Seine, qui roule à plein canal
rt sain alterrisscment.
i54 ARTICLES INEDITS.
dans sa calèche. Il ne laissera pas de conserver , outre cela , la meute ordinaire dans l'état où elle est.
3i Juillet.
Le matin , à la messe, madame la duchesse de Bourgogne devait tenir l'enfant du concierge avec Monseigneur ; mais le curé ne trouva pas qu'elle fût en habit décent, parce qu'elle était en habit de chasse , avec un justaucops et une perruque. Le baptême fut remis, et on approuva le curé.
3 Août.
Il y a eu une dispute à l'assemblée du clergé , entre le premier et le second ordre , c'est-à-dire entre les prélats et les abbés. Il a été décidé que le second ordre n'aurait que la voix consultative sur les points de religion.
4 Août.
Le roi a donné des lettres patentes aux jésuites , comme les filles de Sainte-Marie et les carmélites en ont, pour ne rien payer, comme communauté, de ce qui se lève sur le clergé.
4 Septembre.
On jugea dans le conseil l'affaire du marquis de Gêvres et du comte de Grammont , pour l'île Louviers, à Paris. Le comte d'Évreux était intervenu dans cette affaire. Ils l'ont perdue tous trois, et le
ANNEE 1700. i55
roi la donne à la ville de Paris , qui indemnisera MM. deGêvres et de Grammont des dépenses qu'ils y ont faites.
2 3 Octobre.
M. de Pontchartrain ayant averti le roi que mademoiselle de la Force, qui était pensionnaire dans la maison établie à Paris par madame de Miramion , songeait à s'évader pour passer en Angleterre, où la duchesse sa mère s'est retirée pour la religion , S. M. a ordonné qu'on la transférât aux Filles-Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine, joù elle sera plus resserrée.
6 Novembre.
M. le comte de Tholose fut prié par M. d'Antin de dire au roi qu'il renonçait au jeu pour toute sa vie. Le roi répondit qu'il le ppuvait faire , mais qu'il ne savait pas pourquoi on lui en rendait compte. Madame de Montespan a souhaité que M. d'Antin quittât le jeu , et lui donne pour cela 12,000 livres par an de plus. M. d'Antin avoue qu'il a gagné 6 ou 700,000 livres au jeu , et l'on croit même qu'il en a gagné beaucoup davantage.
14 Novembre.
Les chevaux du roi se cabrèrent , et étaient si vicieux, que le roi fut obligé de sortir de sa calèche, et se mit dans le second carrosse , où étaient
M. de Noailles et M. le Premier. Il les fit demeurer avec lui. Il y avait long-temps que le roi n'avait été en carrosse avec des courtisans , chose qui lui était fort ordinaire autrefois.
18 Novembre.
Madame la duchesse de Bourgogne vit à Meudon un meuble nouveau , qui est selon l'ordonnance , et qui ne laisse pas de coûter i5o?ooo liv.
3o Novembre.
Le roi d'Espagne (duc d'Anjou) fut quelque temps enfermé avec le père Martineau , jésuite. On a choisi , pour lui servir de confesseur jusqu'à Madrid, le père d'Aubenton. On ne sait pas s'il demeurera en Espagne , parce que les rois d'Espagne ont accoutumé d'avoir des dominicains pour confesseurs, et jamais de jésuites.
14 Décembre.
M. Spenheim , envoyé de Brandebourg , parla à M. de Torcy sur la qualité de roi qu'a prise son maître. Il tâche à justifier ce procédé. On sait de ce pays-là que madame l'électrice a fait ce qu'elle a pu pour empêcher son mari de prendre la qualité de roi, et ses ministres les plus sensés s'y opposaient aussi.
3o Décembre.
Dans le parc de Marly , le roi menait sa calèche
lui-même, comme il a coutume de la mener, et voulant tourner un peu court, il versa sans se faire aucun mal. 11 ne lui était jamais arrivé de verser ; car on ne peut pas être plus adroit qu'il est à tout.
2 Janvier 1701,
Un colonel espagnol a apporté des lettres de la reine douairière d'Espagne. Elles sont en français, et pleines de grandes plaintes de la manière dont on la traite en Espagne ; elle demande qu'on punisse sévèrement le comte de Sant-Istevan , son majordome, et la duchesse de Frias, sa dame d'honneur, qui l'ont quittée honteusement , et l'ont outragée en la quittant. Elle demande cette grâce au roi, comme roi et comme cavalier, qualité qui l'engage à protéger les dames malheureuses. Le style de ces lettres est fort extraordinaire. Le roi y a fait réponse en termes généraux.
5 Janvier.
Sur les onze heures du matin , M. de Barbézieux lit son testament et se confessa. Il ne se croyait point fort mal. Il soutenait même à M. Fagon que sa maladie n'était point dangereuse. Il avait des hoquets qui empêchèrent qu'on ne lui proposât de recevoir le saint viatique. Il tourna tout d'un coup à la mort, et mourut à quatre heures.
i58 ARTICLES INÉDITS.
N. D. A. Les débauches abrégèrent sa vie , et firent grand tort à son travail. Grand nombre de gens y perdirent , et beaucoup de dames parurent fort éplorées dans le salon ; mais quand on se mit à table , et qu'on eut tiré le gâteau des rois, le roi témoigna une gaieté qui se fit remarquer et imiter; et tout en train de crier la reine boit, il renversa son assiette, et frappa dessus avec sa cuiller et sa fourchette, ce qui fut à l'instant imité des plus affligées , et se recommença avec un tintamarre de collège , à chaque fois que la reine de la fève but, et qui fut excitée à recommencer souvent.
6 Janvier.
Le roi sut à son coucher que le bonhomme Rose était mort à Paris. On assure qu'il laisse plus de 800,000 écus de bon bien.
N. D. A. Il avait été au cardinal Mazarin , et avait conservé, par la reine-mère, une grande familiarité avec le roi, dont il avait la plume , c'est-à-dire qu'il écrivait toutes les lettres de la main du roi , dont il imitait l'écriture à s'y méprendre , et avait un style inimitable. C'était un homme de beaucoup d'esprit, fin, adroit, hardi et dangereux au dernier point, et à qui on ne marchait pas impunément sur le pied. Il y a de lui des histoires sans nombre. Du reste , modeste et respectueux dans son état , avare à l'excès , plaisant , gai , salé , et croyant peu de chose. Encore un mot de ce bonhomme avec sa calotte de satin, ses cheveux verts, son rabat presque d'abbé, son petit manteau, et toujours son mouchoir entre son habit déboutonné et sa veste , avec un assez beau visage, et ses yeux perçans et pétjllans d'esprit, à quatre-vingt-huit ans, sans incommodité quelconque.
ANNÉE 1701. i5()
7 Janvier.
Le roi sut , à son lever , que M. Stoppa était mort à Paris , à quatre-vingts ans passés. Il était colonel du régiment des gardes-suisses, et avait la confiancce du roi sur les troupes suisses qui sont dans le royaume. Il tirait beaucoup d'argent de la cour , et quand sa femme mourut , il avait 5 00,000 livres d'argent comptant, et pour plus de 3oo,ooo livres de vaisselle d'argent, de pierreries ou de meubles. Il a été si bien pillé , qu'on ne lui a rien trouvé après sa mort.
i5 Février.
M. de Tonnerre vint le matin , au lever du roi , en grand habit de deuil , et lui apprit la mort de M. l'évêque de Noyon , son oncle.
N. D. A. On trouva dans les papiers de M. de Noyon des mémoires pour son oraison funèbre. Il faudrait un livre pour épuiser ce prélat.
19 Février.
On a fait avertir toutes les dames et les demoiselles qui savent monter à cheval, de se tenir prêtes à suivre madame la duchesse de Bourgogne aux cavalcades où elle prend grand plaisir.
27 Février.
M. le duc de Beauvilliers , que l'on avait dit si dangereusement malade à Lusiçnan , est chez lui ,
i6o ARTICLES INÉDITS.
à Saint>Aignan , où M. de Chevreuse lui a mené Helvétius.
N, D. A. Fagon avait condamné M. de Beauvilliers , qui en effet était à l'extrémité. M. de Chevreuse eut le courage, et c'en fut un grand alors, de mener Helvétius à Saint-Aignan , qui y guérit M. de Beauvilliers en peu de jours , dont Fagon et toute la médecine pensèrent crever de dépit. Car Helvétius était un charlatan et un ignorant, à leur dire.
17 Mars.
La capitation est registrée et publiée. Elle sera plus forte que la dernière. Le roi a réservé à son conseil de taxer les courtisans .
9 Avril.
Ségrais, de l'Académie française, connu par beaucoup d'ouvrages qu'il a faits , et en vers et en prose, mourut ces jours passés à Caen , où il s'était retiré.
a5 Avril.
M. le duc de Chartres ne servira point. Le roi a trouvé que cela ne convenait point à ses intérêts, et avait espéré que Monsieur en détournerait M. le duc de Chartres. Mais Monsieur n'ayant pas voulu s'en charger , le roi a témoigné à M. de Chartres qu'il lui ferait plaisir de n'y plus songer.
N. D. A. M. de Chartres voulait servir à toute tête, et Monsieur voulait qu'il commandât une armée. Tout soumis
ANNÉE ^or. 161
qu'il fut au roi, il lui prenait quelquefois des révoltes, et celle-ci fut violente. La bouderie dura deux mois, avec quantité de picoteries. Monsieur était outré de ce que son fils n'avait point le gouvernement promis lors de son mariage, et que, loin de donner une armée a son fils, le roi l'empêchait de servir, pour l'en éloigner, tandis que les bâtards continuaient à servir. Il est vrai que le roi avait pressé Monsieur, le jour de sa mort, de se faire saigner, mais il est vrai aussi que ce même jour ils se querellèrent tous deux plus vivement que Monsieur n'avait osé faire de sa vie , et qu'ils se quittèrent sur cette querelle , et Monsieur fort brusquement. Ou a cru depuis que rémotion qu'il en eut hâta sa mort , et augmenta la douleur du roi et les prodigieux traitemens qu'il fit à madame et à M. de Chartres.
7 Mai.
Le roi étant le matin au conseil à son ordinaire, la duchesse de Lude demanda à lui parler. Le roi la fit entrer. Elle dit à S. M. qu'on avait vu au réveil de madame la duchesse de Bourgogne qu'elle était présentement en état d'avoir des enfans; de quoi le roi fut fort aise.
9 Mai.
On a tiré 1,100,000 livres du privilège qu'on a accordé pour la glace.
i3 Mai.
L'abbé de Brosse est mort. Il laisse une abbaye. C'est la seule du royaume que le roi n'avait pas donnée. L'abbé l'avait eue de Louis XTII, à l'âge
iv. , ,
162 ARTICLES INEDITS.
de six ans, et il en a joui plus de quatre-vingts ans.
a5 Mai.
MM. les comtes d'Albert et d'Uzès furent jugés et absous , et, en conséquence de leur absolution, étaient descendus de leur chambre pour sortir de la Conciergerie. Le comte d'Uzès en sortit effectivement, mais le comte d'Albert reçut un ordre du roi d'y demeurer encore.
28 Mai.
Le maréchal de Tourville mourut la nuit, à Paris, après une longue maladie. Il n'avait pas soixante ans , et laisse un fils fort jeune et fort pauvre. Ce maréchal n'avait amassé aucun bien , et était cadet d'une maison qui n'était pas riche.
N. D, A. Le maréchal de Tourville s'appelait Cottentin , et, du consentement des Anglais et des Hollandais , le plus grand homme de mer de son temps , en tout genre , doux , modeste , et un des plus bravée hommes du monde , mais sans esprit quelconque que pour son métier ; bien fait , et aimant les dames, un fort honnête homme aussi, et adoré dans la marine. Ce fut son père que M. de Saint-Simon envoya au cardinal de Richelieu , à la journée des Dupes , lui dire que sur sa parole il vînt à Versailles. Le reste de l'histoire est connue et fameuse , et nulle part si vraie que dans Le Vassor.
i«' Août.
Madame la duchesse de Bourgogne alla se bai-
ANNÉE 1701. i63
gner dans la rivière, au-dessous du port de Marly. On fit tendre des tentes dans une île qui est là , et après le bain elle se coucha, et joua jusqu'à la nuit dans ces tentes.
27 Août.
On fit une affaire de 4 millions de livres, qui seront payés par les gens qui ont acquis des charges pendant la dernière guerre avec le droit d'hérédité, et c'est une confirmation de ce droit d'hérédité qu'on leur accorde.
ier Septembre.
Le roi a défendu à l'abbé Bernou , qui se mêle de faire la Gazette présentement , d'y parler de la maladie du roi Guillaume.
6 Septembre.
Le roi d'Angleterre pria hier le roi de trouver bon qu'il fût enterré dans la paroisse de Saint- Germain sans aucun mausolée, avec ces mots pour toute épitaphe : Ci-gît Jacques second , roi d'Angleterre.
[7 Octobre.
La reine d'Espagne (princesse de Savoie) a été obligée de relâcher à Antibes, et comme elle était sur sa galère fort incommodée par les punaises , elle a mis pied à terre , et on l'a logée dans le château.
]64 ARTICLES INEDITS.
29 Octobre.
Le roi met des cornettes dans toutes ses compagnies de cavalerie. Ils avaient été réformés après la paix de 1697.
20 Novembre.
Le roi d'Espagne a écrit au roi Jacques III , qui est à Saint-Germain , et le reconnaît roi d'Angleterre , comme nous le reconnaissons en France.
i5 Décembre.
On mande de Barcelonne que la reine est fort jolie, qu'elle témoigne avoir beaucoup d'amitié pour le roi son mari , et qu'elle est présentement fort contente. Elle détruit bien par sa conduite tous les bruits qu'on avait fait courir d'elle les premiers jours de son mariage.
24 Décembre.
Le roi avait fait ses dévotions le matin, et avait touché les malades espagnols et italiens qui étaient ici ; mais il ne toucha point de Français.
14 Janvier 1702.
On a publié depuis peu un édit qui donne permission à la noblesse de faire le commerce en gros sans déroger.
3o Janvier.
M. le maréchal de Catinat salua le roi à son dîné,
ANNÉE 170a. i65
et S. M. le reçut assez gracieusement , mais elle ne lui parla point en particulier.
4 Février.
Le vieux abbé de Vatte ville, que nous avons vu ici long-temps , est mort depuis quelques jours. C'était un homme dont la vie avait été pleine d'événemens fabuleux, jusqu'au temps que le roi prit la Franche-Comté. •
N. D. A. Cet abbé était prêtre et chartreux-profès. Il s'enfuit de son couvent après avoir tué son prieur; il se fit circoncire , devint pacha , et commanda en Morée l'armée lurque contre les Vénitiens. Il trahit les mahométans; fut absous par la cour de Rome, et rendu susceptible de posséder tous bénéfices. Il revint en Franche-Comté, se lia d'intrigues avec la reine— mère , et favorisa de tout son pouvoir la conquête de cette province. Il eut de Louis XIV la nomination de l'archevêché de Besançon ; mais le pape refusa les bulles. Il se contenta de prendre en échange l'abbaye de la Baume , et d'autres avantages pécuniaires. Il vécut en grand seigneur, grande meute , belle écurie , grosse table , force compagnie , et surtout, et sans se cacher, fort peu châtié dans ses mœurs ; grand tyran chez lui , et tenant les intendans en respect, et les yeux fermés par ordre de la cour. Tl y \ en ait trè,s-rarement faire des apparitions , et y était reçu du roi avec considération. Il se plaisait à s'aller montrer quelquefois chez les chartreux, et à les morguer.
19 Février.
Madame , qui a cassé la chambre de ses filles , prendra deux dames auprès d'elle, à chacune des-
quelles elle donnera 4?ooo livres. La maréchale de Clérambault en est une.
iV. D. A. Cette maréchale était fille de Chavigny, et une des femmes de France qui avait le plus d'esprit et de savoir, et avec cela un esprit très-salé et très-agréable , sans montrer jamais qu'elle sût rien; du reste riche, avare, bijoutière, et singulière à l'excès, ne se souciant de personne , et toutefois considérée. Elle avait pensé mourir de la poitrine étant jeune. On lui conseilla d'éviter de parler tant qu'elle pourrait. Elle fut une année entière de suite à ne pas proférer une parole ; ce qui l'accoutuma à ne parler presque plus le reste de sa vie. Mais quand elle était en liberté , et qu'elle s'y mettait , personne n'était de plus excellente compagnie. Elle prétendait, quoiqu'elle s'en cachât fort, trouver l'avenir par de petits points et des calculs , et celal'avait liée à Madame , qui se plaisait fort à ces curiosités. On ne la rencontrait jamais qu'avec un masque sur son grand et vieux visage pâle; elle disait pour raison , que dès que l'air la frappait , son teint s'e'levait en croûtes. Mais c'était en effet une ancienne habitude de le conserver, qu'elle n'avait pu quitter avec la mode qui en était autrefois. Elle jouait, sans mot dire, la journée et une partie des nuits. Elle avait une sœur qu'elle aimait passionnément, et qui tomba malade. Elle y envoyait à tous momens; puis quand elle sut qu'elle était au plus mal, elle dit : « Ma pauvre sœur î qu'on ne m'en parle plus. » La maréchale n'en parla de sa vie, non plus que de ses 'deux fils, qu'elle survécut long-temps; mais pour ceux-là, elle ne les aimait pas trop.
24 Février.
Madame la duchesse de Bourgogne s'était mise au lit l'après-dînée , fatiguée de la pesanteur de
l'habit qu'elle avait hier à la comédie , et qui était trop chargé de pierreries. (Pour jouer Absalon et les Précieuses de Molière. )
14 Mars.
Le roi n'étant pas content de la conduite de M. l'évêque de Gap , qui n'a pas profité des avertissemens que S. M. lui a fait donner , a relégué cet évèque à Condom.
N. D. A. Cet évèque , appelé Hervé , était parvenu à l'épiseopat, par ses missions et par une vie fort sainte. Son épiscopat le fut de même jusque vers l'âge de cinquante ans , qu'il
se dérangea, et la dégringolade fut rapide et affreuse
Cette forceneiïe à la fin lui valut cet exil , dans lequel , ne changeant point de vie , on voulut ]qu'il quittât son évêché , mais il n'y voulut point entendre. La cérémonie d'un concile provincial, et un grand éclat, réduisirent le roi à capituler avec lui. Il se démit, moyennant la douerie d'Aubrac, de 20,000 livres, et la permission d'être à Paris tant qu'il voudrait, dont il usa avec son même scandale, et allait même effrontément à la cour, où il contait fleurettes aux dames en passant. Devenu fort vieux , Dieu le toucha. Il se retira, travailla à des missions avec des capucins, et finit avec beaucoup de repentir de ses déréglemens.
28 Mars.
Le roi a fait ouvrir depuis quelques jours une caisse d'emprunts, où l'on a 8 pour 100 d'intérêts. On y a déjà porté plus de 2 millions de livres.
168 ARTICLES INEDITS.
Les états-généraux donnèrent part au roi , ces jours passés , de la mort de leur stathouder ; mais on n'en prendra point le deuil, si la reine Anne n'en envoie donner part au roi, ce qu'on croit qu'elle ne fera pas.
N. D. A. Les mémoires devaient ajouter un fait certain , curieux, et unique. MM. de la Trémoille, de Bouillon , et par eux MM. de Duras, sortis d'une fille du fameux prince d'Orange, fondateur de la république des Provinces-Unies, et par conséquent fort proches parens du roi Guillaume , demandèrent au roi s'ils prendraient le deuil , et le roi leur défendit d'en prendre aucun.
29 Avril.
Le chevalier de Sommery arriva de Naples. Le roi d'Espagne l'envoie pour rendre compte au roi de son voyage.
N. D. A. Le chevalier de Sommery passa à Rome sans y coucher, vit le pape Clément XI un momeut, alla à Saint- Pierre, et de la porte : «< N'est-ce que cela? » dit-il, et s'en alla. Le bon pape n'a jamais pu digérer cette action, et en a parlé cent fois. Elle est unique aussi en son espèce.
30 Avril.
M. de la Poipe , comte de Lyon , à qui le roi avait donné révêché de Poitiers , s'est excusé de l'accepter, disant qu'il croyait que la Providence l'avait attaché à l'Église de Lyon , qu'il était trop
vieux pour pouvoir bien faire son devoir dans un évèché où il y a à travailler autant qu'à Poitiers , et que , n'ayant aucun bien , il ne pourrait pas payer les bulles, qui sont de 3o,ooo livres, ni acheter les meubles et l'équipage convenables à un évèque.
Le roi donna audience le matin au duc de Me dina-Celi, retournant de la vice-royauté de Naples en Espagne. Il est sept fois grand.
22 Juillet.
Don Bernado de Quiros , qui était ambassadeur d'Espagne en Hollande, a eu une audience trèsfavorable du roi. S. M. lui dit : « Je sais que vous « avez bien servi le roi votre maître , et même « contre moi. Mais, loin de vous en savoir mau- « vais gré, je vous en loue; vous faisiez votre de- « voir. »
3o Août.
Le roi a fait payer à M. de Lauzun 76,000 liv. pour le fonds et les arrérages de deux maisons qu'on lui avait prises durant sa prison.
6 Septembre.
M. de Canaple , qui a soixante-quinze ans passés, épouse mademoiselle de Vivonne. On avait déjà parlé de ce mariage, et la mort du marquis
de Créqui , qui n'a point laissé d'enfans , l'a déterminé à le faire.
N. D. A. Ce Canaple était un vieil imbécile qui avait commandé à Lyon , où il donnait la bénédiction dans les rues, de son carrosse, comme l'archevêque ; voulait donner des démissoires , et user, comme commandant, de toute la jurisdiction ecclésiastique; on en riait, et on le laissait faire.
7 Septembre.
M. l'évêque de Senlis fut reçu à l'Académie. M. Chamillart, son frère, était à la réception. L'on avait pratiqué , dans un cabinet voisin de la salle où se font les réceptions, une tribune pour les dames. Il n'y en avait jamais eu à aucune assemblée de l'Académie française, mais seulement à celles de l'Académie des sciences et des inscriptions.
N. D. A. Cet éveque de Senlis était un homme de bien , et le meilleur homme du monde, mais un imbécile, et le jouet même de toute sa famille. L'Académie élut bassement M. Chamillart, parce qu'il était alors ministre favori, et tout puissant, qui d'ailleurs n'était rien moins qu'un sujet académique , et qui donna son frère en sa place. Cette nouveauté des femmes fut en faveur des filles de Chamillart , et de leurs amies, qui y allèrent pour se moquer du pauvre Senlis.
8 Septembre.
Un Syrien, venu du Grand-Caire, a présenté depuis quelques jours une lettre au roi, de la part
du patriarche d'Ethiopie , qui marque la vénération de ces peuples d'Afrique pour S. M.
3o Septembre.
Les ennemis ont fait de grands sacrilèges dans les églises, ce qui augmente encore beaucoup l'aversion des Espagnols pour eux.
18 Octobre.
M. le comte d'Ayen arriva pendant que le roi était à la messe. M. de Villars l'a envoyé porter les étendards et les drapeaux pris à Friedlingen.
N. D. A. M. de Villars crut si bien cette bataille perdue, que Magnac, lieutenant- général , le trouva sous un arbre, s'arrachant les cheveux , et qu'il lui apprit qu'elle était gagnée. Il eut peine à le croire, et poussa plus d'une demi-lieue, et trouva qu'il était vrai. On trouva fort ridicule l'envoi du comte d'Ayen , pour apporter les drapeaux pris, et qu'il en eut accepté la commission , ne s'étant pas trouvé du tout à la bataille.
19 Octobre.
M. le maréchal de Villeroi est libre , et est parti de Gratz, le Ier de ce mois, avec un officier de l'Empereur qui le conduit. L'Empereur veut qu'il passe en Italie , dans l'armée du prince Eugène, à qui il donne la rançon du maréchal.
26 Novembre.
Le duc de Guiche avait demandé une eonfisca-
tion du bien que les Hollandais ont en Poitou. Cette confiscation est considérable. Le roi fera régir les biens de ces gens-là par l'intendant , et donnera au duc de Guiche , durant la guerre , 20,000 livres de pension, qui seront payées au trésor royal. Le duc de Guiche a promis le quart de ce qui lui reviendrait à ceux qui ont donné l'avis. Ainsi , il n'aura que i5,ooo livres pour lui.
8 Décembre.
Le chevalier de Lorraine mourut Taprès-dînée , à Paris. Il avait quatre grandes abbayes.
2V~. D. A. C'était l'homme de France qui avait été le mieux fait , avec un fort beau visage, et qui , jusqu'à la fin de sa vie, avait conservé le plus grand air, et le plus audacieux. Aussi l'était-il au dernier point , quoique poli extrêmement, mais toujours avec hauteur, et plus audacieux avec Monsieur qu'avec personne. Il gouverna toute sa vie ce prince en maître absolu , et vécut splendidement à ses dépens. En se mettant entre les deux frères, pour ployer le cadet à toutes les volontés de l'aîné , et le tenir bas devant lui , il fut ménagé par le roi , et en tira force grâces , distinctions , et argent. Sa tyrannie était extrême sur tous ses voisins , dans ses abbayes, et à Frémont, maison de chasse et de plaisance, qu'il avait sur le chemin de Fontainebleau , où le roi dînait souvent en y allant et venant. Il mourut subitement, jouant chez lui à l'ombre , comme la plupart de sa famille , et ne fut guère regretté que de mademoiselle de Lillebonnc , qu'on croit qu'il avait épousée secrètement. On sait qu'il fut accusé de la mort de Madame , qui l'avait fait exiler, et à qui ni lui ni Monsieur ne le pardonnèrent jamais.
'ANNÉE 1702. i73
i5 Décembre.
A la promotion que le roi vient de faire pour la marine, il a réglé qu'il y aurait toujours mille officiers , parmi lesquels , comme de raison , on ne comprend pas les gardes-marine.
14 Février 1703,
Le roi d'Espagne a donné au cardinal Portocarrero le commandement de son régiment des gardes à cheval.
16 Février.
Il est arrivé des bateaux de Troyes à Paris. Ainsi, l'entreprise de rendre navigable la rivière de Seine depuis Nogent jusqu'à Troyes a réussi, quoique jusqu'ici on l'eût crue impossible.
17 Février.
Il y eut bal avant souper. Mademoiselle de Charolois y dansa pour la première fois , et coucha ici. Elle dansa même fort bien , et le roi lui fit beaucoup d'amitiés. Madame de Maintenon parut un moment au bal pour la voir danser. Mademoiselle de Charolois n'a pas encore dix ans.
26 Février.
Un de nos armateurs a pris un vaisseau de Dantzick. Les deux tiers de cette prise sont pour l'abbé de Polignac , à qui le roi a donné la confis-
cation des vaisseaux de cette ville-là , jusqu'à ce
qu'il soit remboursé de toute la perte qu'ils lui
causèrent. Il lui est dû encore plus de 5o,ooo
écus.
14 Mars.
Le roi d'Espagne a donné à chacun des six aidesde-camp que le roi lui avait envoyés la campagne passée, un diamant de trois cents pistoles, et une épée d'or de cent pistoles. Ils sont tous revenus en France.
a3 Mars.
Madame de Toisy mourut ces jours passés à Paris. Elle a fait madame la duchesse de Noailles sa légataire universelle.
N. D. A. Madame de Toisy était une femme de très-peu , mais de beaucoup d'esprit et d'honnête galanterie , qui avait trouvé moyen de voir la compagnie la plus choisie , et quand elle eut vieilli , de la voir avec autorité. On ne laissait pas de s'en moquer ; mais avec tout cela , elle tenait son petit tribunal dans Paris, où l'élite de la cour ne dédaignait pas d'aller. Son mari était mort.
27 Mars.
MM. les ducs de Bourgogne et de Berri allèrent tirer dans la plaine de Saint-Denis , où ils tuèrent cent cinquante lièvres. Le roi loua fort Catelan , capitaine de la plaine , disant qu'il n'y avait jamais tant eu de gibier, et que personne ne se plaignait de lui.
i«r Avril.
La marquise de Richelieu, qui était aux Anglaises du faubourg Saint-Antoine, a trouvé moyen d'en sortir en escaladant les murailles. Elle a écrit à madame de Bouillon qu'elle allait chercher quelques pays où elle fût moins malheureuse.
5 Avril.
Le roi , Monseigneur , et madame la duchesse de Bourgogne , allèrent tous trois séparément à Marly voir cinquante carpes d'une beauté extraordinaire que M. le Premier a données au roi. S. M. a gardé les trente plus belles , et a donné les autres à Monseigneur, qui est aussi dans ce goût-là.
10 Avril.
Madame la duchesse de Bourgogne monta jusqu'au haut du Mont-Valérien , et visita toutes les loges des religieux.
i5 Avril.
On mande de Languedoc que Julien ayant su que cinq cents fanatiques , hommes ou femmes, étaient assemblés , il y avait marché , et les avait tous pris. On enverra les hommes aux galères, et les femmes sont en prison.
29 Avril.
Le prince d'Auvergne , qui avait été condamné
i76 ARTICLES INÉDITS.
ces jours passés à avoir le cou coupé, fut hier effigie en Grève.
3o Avril.
Le roi se fit saigner , et ce fut du bras droit , chose qu'il n'aime point. Dans toutes ses maladies, il a toujours été saigné du bras gauche.
4 Mai.
M. de Béchamel mourut à Paris. Il était surintendant de la maison d'Orléans.
N. D. A. Ce Béchamel, beau -père de Desmarets et du duc de Brissac, avait été fort dans les affaires, mais avec bonne réputation , et aimait singulièrement la bonne compagnie de la cour , qu'il attirait chez lui par le jeu , par la chère la plus exquise , et par le goût le plus raffiné en tout. C'est lui qui a fait ce qu'il y a de plus beau à Saint-Cloud, pour la maison et pour les jardins, et le roi le consultait quelquefois sur les siens. Il dépensa des trésors à Nointel , où il menait grande compagnie. Ce fut à cette occasion que le comte de Fiesque fit cette chanson si plaisante de son entrée dans Nointel, dont le refrain est : « Vive le roi , et Bé- « charnel, son favori! » du ridicule de laquelle il n'est jamais revenu , et dont le roi, avec toute sa grave majesté, rit aux larmes. Il avait été bien fait, et au gré des dames.
3o Mai.
M. de Cronstrom , envoyé de Suède , eut hier sa première audience du roi , qui lui parla de S. M. suédoise avec de grandes marques de joie de ses heureux succès contre le roi de Pologne. Le roi de
Suède n'a pas encore vingt-un ans , et a gagné quatre batailles.
14 Juin.
On sut, au lever du roi , que le vieux Gourville était mort à Paris subitement. Il y avait longtemps qu'il ne sortait plus de sa chambre. Il avait été mêlé dans beaucoup d'affaires. C'était un homme d'un grand sens, et il a laissé des mémoires curieux , mais qui ne sont point imprimés.
IV. D. A. Depuis plusieurs années, il avait déclaré à ses domestiques qu'il ne laisserait rien à pas un , mais qu'il leur augmenterait leurs gages chaque année , et il l'exécuta fidèlement.
3o Juin.
M. de Lamoignon avait été choisi pour remplir à l'Académie française la place vacante par la mort de M. Perrault. Mais il a eu des raisons particulières qui l'ont empêché d'accepter, et il a écrit à l'Académie une lettre très-honnête pour la remercier de l'honneur qu'elle lui avait fait , et pour s'excuser de ne le point accepter.
10 Juillet.
Madame la duchesse de B*** fut déclarée dame d'honneur de Madame.
N. D. A. Son mari , très-débauché , et peu tourné aux femmes, mangea beaucoup, et poussa souvent à bout sa vertu et sa constance. Elle n'avait le plus souvent d'habits IV. 12
i78 ARTICLES INÉDITS.
et de chemises, que ce que la maréchale de Chamilly, son amie intime , lui en donnait , qui souvent aussi l'emmenait chez elle , après des scènes où les coups de poing et de pied n'étaient pas épargnés. Tant fut procédé , que le duc de B*** consentit à la battre devant le monde pour causer une séparation dans les formes, et cela fut exécuté. Mais le vivre delà pauvre femme fut réglé si court, parce qu'il n'y avait plus d'étoffe , qu'elle mourait de faim , et voilà ce qui la mit en servage.
14 Juillet.
Le roi a donné à M. de la Rochefoucauld un brevet de retenue de 3oo,ooo livres sur ses charges, et M. de laRocheguyon y a consenti, quoiqu'il en eût la survivance.
N. D. A. M. de la Rochefoucauld donnait tout à ses valets, et ne se souciait point de ses enfans , qu'il traitait avec une dureté et une hauteur étrange. Le roi lui avait payé deux fois ses dettes , et lui avait en outre donné des biens immenses. Mais c'était un gouffre. Ses enfans, aux dépens de qui était ce brevet de retenue, en gémirent avec leurs amis. Leur père était trop fort contre eux pour oser souffler devant lui , et aussi peu aller au roi , qui avait un faible extrême pour le père, et une aversion pour eux, que rien n'avait pu effacer depuis l'histoire des lettres au prince de Conti.
11 Juillet.
On a arrêté à Paris une bâtarde du marquis de Sablé que l'on a mise aux Madelonettes. Elle était en carrosse avec son père ; et l'on a mis à Saint- Lazare le vieux Bélisani, qui voulait l'épouser.
ier Août.
Le duc de La Ferté mourut à Paris. Il ne laisse que des filles et un frère jésuite.
N. D. A. 11 avait toujours servi avec distinction , tantôt bien , tantôt mal avec le roi , et jamais avec indifférence. C'était le plus agréable et le plus fort débauché de son temps, qui a tué bien des gens à table , où il avait bien plus d'esprit qu'ailleurs ; du reste , incapable de rien de suivi , ni de sérieux, et se moquant volontiers de tout. Il mourut fort pénitent et fort changé. Son frère s'était fait jésuite, malgré le maréchal son père , et s'en repentit bien dans la suite. Il fut grand prédicateur, et même directeur. Mais il se barbouilla dans sa compagnie. Il avait aussi beaucoup d'esprit, plus que son frère , et qui aurait tourné comme le sien. Tous deux bien faits , et de fort bonne mine.
21 Août.
Le roi donna audience à l'ambassadeur de Savoie, qui, en sortant de là, parut un peu consterné. Il persiste à dire qu'il veut qu'on lui fasse couper le cou si les bruits qu'on répand de son maître sont vrais.
Le roi a donné à M. de Lusignan une pension de 3ooo livres. Il est homme de mérite et de naissance; mais il est mal dans ses affaires.
11 Septembre.
M. de Torcy fit voir au roi des lettres qui an-
noncent qu'on est dans une grande consternation à Vienne , que le roi dés Romains avait de violentes vapeurs , et que même , dans un de ses accès , il avait frappé le confesseur de l'Empereur.
21 Septembre.
Le roi se promena fort hier au soir dans les jardins de Villeroi , et ce matin , avant que de partir, il a travaillé avec les gens du maréchal, et leur donna des dessins pour les embellissemens de la maison. Le roi s'y plaît, et se souvient avec plaisir d'y avoir été dans sa grande jeunesse. Le maréchal avait envoyé de l'armée Rarco, son intendant, pour que rien ne manquât dans sa maison, et il a fait nourrir les gardes-du-corps, les cent-suisses , et les gardes-françaises et suisses.
3o Septembre.
Le roi donne à la Vienne , premier valet de chambre qui sert de quartier, la survivance de sa charge pour son fils qui n'a que quinze ans.
Ni D. A, La Vienne était un barbier de Paris , qui devint bientôt petit baigneur, et que le hasard de quelque pratique des jeunes gens du bel air de la cour mit à la mode. Le roi , qui, dans sa jeunesse, vivait fort avec eux par le commerce de la galanterie, sut que la Vienne avait des secrets agréables, et s'en trouva si bien, que cela fit sa fortune. 11 devint premier valet de chambre, et avec lui c'était être tout. Grossier, brutal, et parfaitement avec le roi, il vivait d'égal avec les
plus grands et les plus vieux seigneurs , d'une manière si ridiculement familière, qu'on en mourait de rire, et d'autant plus que ce n'était point gloire, car il leur parlait souvent de leurs vieilles aventures, et par conséquent de ce qu'il avait été. Il était d'ailleurs bon homme ; aimait à faire plaisir, et en a fait beaucoup , et de grands. Il avait une femme d'une vertu et d'un mérite rare, aussi renfermée dans son état que son mari en paraissait sorti.
12 Octobre.
Le soir il y eut comédie; le roi d'Angleterre s'y divertit fort. Non-seulement il n'en avait jamais vu , mais même il n'en avait jamais lu.
3i Octobre.
Le roi a permis à M. le maréchal de Villars de revenir. Il avait demandé son congé plusieurs fois, et M. l'électeur ne sera pas fâché qu'il revienne. Ils ne s'accommodaient pas ensemble.
N. D. A. La diversité des projets, l'autorité que le maréchal voulait prendre, et surtout l'énormité des contributions qu'il levait sur amis et ennemis, les brouillèrent. La mauvaise expédition du Tyrol, que l'électeur concerta de dépit, et ou le maréchal ne voulut pas l'aider, acheva de les rendre incompatibles. Le maréchal était d'ailleurs jaloux de sa femme , à qui le roi n'avait pas voulu permettre de passer F>;ivière. N'espérant plus de monter à une plus haute fortune par la faveur de l'électeur qu'il voyait perdue, il ne cherchait, depuis que sa main fut faite, que les prétextes de 1 tour a\ ee son butin.
5 Novembre.
Dulybois , gentilhomme ordinaire du roi , est allé par ordre de S. M. à Paris, et demeurera auprès de M. l'ambassadeur de Savoie , qu'il accompagnera partout.
N. D, A. On mettait souvent ainsi des gentilshommes ordinaires à la garde des ambassadeurs avec les maîtres desquels on était sur le point de rupture, ou en rupture ouverte , et même chez les nonces. Ils logeaient et mangeaient avec l'ambassadeur, allaient partout avec lui, et ne le quittaient point, en sorte que sa chambre même ne leur était jamais fermée. C'étaient d'honnêtes espions à découvert, pour voir et rendre compte de tout , rompre toutes mesures par leur présence, et empêcher l'ambassadeur de s'évader et d'expédier des courriers.
1 1 Décembre.
Le chevalier de Roucy , capitaine de vaisseau, épouse la fille unique de Ducasse, chef d'escadre, qu'on croit riche de plus de 400,000 écus.
N. D. A. Ducasse était d'autour de Baïonne , où son père et son frère faisaient et vendaient des jambons. Il se fit flibustier, et acquit assez de réputation et de bien en ce métier, pour devenir capitaine de vaisseau du roi , et enfin chef d'escadre où il se distingua fort. Il eut de furieuses prises avec Pointis , autre chef d'escadre , de grande réputation, qui prit Carthagène. Ce Ducasse continua ses services au roi , et au roi d'Espagne, par des actions si brillantes et si utiles, qu'il devint lieutenant— général , et chevalier de la Toison-d'Or.
ANNEE 1703. i83
22 Décembre.
Le grand inquisiteur de Portugal a déclaré au roi son maître qu'il ne pouvait pas répondre de la fidélité des Portugais, si l'archiduc entrait dans le pays avec des hérétiques.
9 Janvier 1704.
Madame la duchesse de Nemours, qui depuis quelques années était reléguée à Coulommiers , st eu permission de revenir à Paris depuis quelques jours.
N. D. A. On fut enfin honteux de l'exil d'une vieille princesse, dont tout le crime était d'être extrêmement riche , sans héritier, et en procès avec un prince du sang que le roi n'aimait point, mais à qui, par orgueil, il trouvait mauvais qu'on résistât.
2 Février.
Le roi, après dîner, entendit le sermon du père Massillon , qui inséra dans son compliment des choses très-éloquentes et très -chrétiennes sur la tempête qui a séparé la flotte ennemie , et qu'on lui était venu apprendre un peu avant qu'il entrât en chaire.
i5 Mars.
Durant le voyage de Marly, madame la duchesse de Bourgogne, après avoir dîné avec le roi, entrait chez madame de Maintenon avec toutes ses dames. On y lisait jusqu'à cinq heures la Vie de
sainte Thérèse et le sire de Joinville , et puis elle jouait jusqu'au souper.
20 Mars.
On chanta à ténèbres un miserere que M. le duc d'Orléans a fait faire à Venise par le maître de la musique de Saint-Marc, et qui fut très-bien exécuté , et trouvé fort beau.
21 Mars.
Madame de Lyonne, veuve du secrétaire d'État, mourut à Paris. Il y avait long-temps qu'elle y menait une vie fort retirée.
N. D. A, Son mari, le célèbre et habile ministre, était mort par excès de diète. Il crut se faire une longue santé par la diète de Cornaro, dont le livre faisait alors du bruit. Il Fentreprit et mourut, au grand malheur de l'Etat.
12 Avril.
Le roi , le matin à son lever à Marly , apprit par l'abbé Bossuet la mort de M. l'évèque de Meaux son oncle.
25 Mai.
Après le salujt, le roi se promena beaucoup dans la maison de Saint-Cyr, et dans les jardins, où il vit toutes les demoiselles de Saint-Cyr dansant dans les jardins, chaque classe dans une allée différente, et plusieurs troupes séparées à chaque classe.
ANNEE 1704. i85
10 Juin.
L'Académie élut hier M. le marquis deTréville. M. l'abbé de Clairembaut , qui en est chancelier , vint le soir en rendre compte au roi, et lui demander son agrément. Le roi lui répondit que cette place ne convenait point à un homme aussi retiré que M. de Tréville , et qu'ainsi il fallait que l'Académie procédât au choix d'un autre sujet (1).
N. D. A. Troisvilles , que par corruption on appelait Tréville , était un gentilhomme de Béarn , qui avait beaucoup d'esprit et de lecture, et un esprit galant et agréable. Il débuta fort bien dans le monde et a la cour, où des dames du plus haut parage et de beaucoup d'esprit le recueillirent fort, et peut-être plus que de raison. Il se dégoûta de la guerre, pour se jeter dans une grande dévotion. Celle du fameux Port-Royal était celle des gens d'esprit. Il tourna de ce côté-là, et persévéra plusieurs années. Un voyage qu'il fit dans son pays, le changea. De dévot, il devint philosophe, et dans cette philosophie on lui reprocha de l'épicurien. Il se remit à faire des -vers , à donner des repas recherchés, à exceller par un bon goût, difficile à atteindre. Ses remords et ses anciens amis de piété l'y rappelaient par intervalles; sa vie dégénéra en haut et bas, en quartiers de relâchement et de régularité; ses dernières années furent plus réglées et plus pénitentes qu'au commencement de sa dévotion. Ce qu'il en conserva, dans tous les temps , fut l'abandon de la cour, auquel il joignait souvent la satire, qui lui attira ce refus
(1) Cel article se trouve dans l'édition do madame de Genlis. Mais le motif du refus du 101 est si singulier, qu'il m'a paru convenable de IVxpliquer par la noti • !u commentateur.
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du roi pour l'Académie , faible vengeance , mais qu'il ne put se refuser, faute de trouver son homme mieux à sa porlée. Cette satire et Port-Royal étaient chacun plus qu'il ne fallait pour se plonger dans la disgrâce. Mais ce qui seul y aurait suffi, c'était la profession de ne jamais voir le roi. Cela seul était un crime non de lèse-majesté, mais, ce qui était pis, de lèse-personne de Louis XIV.
22 Août.
Le roi alla l'après-dînée courre le cerf, et quoiqu'il soit fort sensible à la mauvaise nouvelle ( la funeste journée de Hochstett), il n'y a nul changement à sa vie, nulle altération dans son visage ni dans ses discours. Le père la Chaise lui avait préparé un discours de consolation ; mais le roi l'a prévenu dès qu'ils ont été seuls ensemble, et ce bon père nous a dit que S. M. lui avait parlé avec tant de piété , tant de résignation à la volonté de Dieu, et avec tant de force et tant de courage, qu'il ne lui a jamais paru si grand et si digne d'admiration. Il console les familles dont on dit qu'il y a eu des gens tués.
26 Août.
On apprit la mort du cardinal Delfini, qui a été nonce en France il y a quelques années.
N. D A. Ce bon Delfini étant ici nonce, allait franchement à l'Opéra , et entretenait une maîtresse. Le roi le souffrit quelque temps. Mais, comme il était alors dans une grande dévotion pour lui et pour les autres, il lui en fit
parler de sa part. Le nonce répondit qu'il était bien obligé au roi, mais qu'il n'avait jamais songé à être cardinal par la France. Il continua, comme s'il n'eût point été averti, fut cardinal en partant, et reçut des mains du roi sa barrette.
ier Septembre.
Le marquis de Vervins fut assassiné ces jours passés à Paris, devant la maison de madame de Miramion. Il est blessé de plusieurs coups d'épée dont on espère pourtant qu'il ne mourra pas. On accuse de cet assassinat l'abbé de Grandpré, son cousin - germain , qui venait de perdre un procès contre lui , et l'on n'en doute plus depuis qu'on a su qu'il était en fuite.
12 Septembre.
Par les lettres qu'on reçut de Madrid , le roi d'Espagne priait le roi de donner grâce à Gabaret, qu'il avait envoyé servir sur la flotte, et qui y a eu la jambe emportée. Gabaret avait été long-temps capitaine de vaisseau en France ; mais il se battit en duel il y a deux ans , et fut contraint de quitter le royaume. Le roi a mandé au roi d'Espagne qu'il n y avait rien qui lui pût faire accorder grâce pour un duel , et qu'il n'y avait pas songé en la lui demandant.
28 Octobre.
Le soir on chanta chez madame de Maintenon une ode de l'abbé Genest à la louange du roi. La
i88 ARTICLES INEDITS.
musique est de la Lande, et le roi la trouva si bonne, que, quand elle fut finie, il la fit recommencer.
. ier Novembre.
Le prieuré de Saint-Geosme a été donné à l'abbé Héron. Il était à l'abbé de Grandpré, qui fut condamné il y a huit jours à être roué pour l'assassinat de M. de Vervins , qui est guéri de toutes ses blessures.
16 Novembre.
Le roi alla se promener dans ses jardins. Il a ordonné qu on ôtât toutes les grilles qui enferment les bosquets, et veut que tous les jardins et toutes les fontaines soient pour le public.
18 Novembre.
Madame la duchesse de Bourgogne a dîné à son grand couvert , seule à table , servie par ses gentilshommes servans , ce qui ne lui était pas arrivé depuis plus de quatre ans. Elle en usera de même tous les mardis. Elle avait beaucoup de dames à son dîner , après lequel il y eut un grand cercle.
N. D. A, Le roi, qui n'aimait la dignité que pour lui, ne laissait pas de regretter la majesté des cercles de la reine— mère, parmi lesquels il avait été nourri , et qui durèrent autant qu'elle. Il essaya de les faire continuer par la reine, sa femme, dont l'esprit distrait ne put porter le poids. Il voulut après le? renouveler par la dauphine de
Bavière. Elle avait tout ce qu»'il fallait dans l'esprit pour s'en bien acquitter; mais les incommodités de ses grossesses et de leurs suites, jusqu'à sa dernière et longue maladie, leur coupèrent court. Madame la duchesse de Bourgogne était trop enfant pour les lui faire reprendre de meilleure heure, et l'était trop encore pour les vouloir continuer. Aussi ne durèrent-ils guère , et se sont ainsi ensevelis.
a3 Novembre.
Hier, avant le conseil des finances, le roi travailla avec M. le comte de Toulouse et M. de Pontchartrain. Il avait paru , au retour de M. le comte de Toulouse , qu'il n'était pas content de M. de Pontchartrain , qui prétend n'avoir eu aucun tort avec ce prince , et qui prend le roi à témoin de sa conduite. C'est lui seul qui peut en savoir le fond.
N. D. A. Pontchartrain était le fléau de la marine, et l'horreur de tout ce qui dépendait de lui. Un amiral était sa bête, et un amiral, bâtard du roi, son bourreau. Le comte de Toulouse avait contre lui des griefs si énormes, que Pontchartrain était perdu, si sa femme, la modestie et la vertu même, n'eût obtenu sa grâce de l'amiral, en se jetant à ses pieds , fondant en larmes , chez la duchesse d'Orléans. C'est ainsi que ce ministre fut sauvé ; mais il en coûta cher à l'Etat. La peur qu'il eut de succomber sous la gloire ou sous la vengeance d'un» amiral , fils du roi, le détermina à perdre lui-même la marine, pour la mettre hors d'état de revoir l'amiral à la mer. Il se le promit, et se tint exactement parole. Cela ne fut que trop bien vérifié depuis par les faits, et que les débris de cette marine ne l'appauvrirent pas.
tc)o ARTICLES INÉDITS.
18 Décembre.
Madame la duchesse d'Aiguillon mourut à Paris dans un couvent où elle était novice. Elle l'avait été dans deux ou trois autres sarçs se faire religieuse. Elle signait la Duchesse Novice , et était fort extraordinaire en tout.
21 Décembre.
Les billets de la monnaie ont cours dans le commerce. On est obligé de les prendre comme de l'argent comptant, et le roi en paie l'intérêt jusqu'au jour qu'ils seront remboursés. Mais ils ne seront pas reçus dans les caisses du roi. Il faut que tout ce qu'on y porte soit en argent comptant. Les moindres de ces billets sont de 5oo livres.
ier Janvier 1705.
Le roi tint le chapitre des chevaliers de l'Ordre, où les preuves de M. de Puyzieulx furent admises
N. D. A. Puyzieulx était un fort bon homme , franc et simple, avec beaucoup d'esprit, et fort orné, et de fort bonne compagnie, qui aimait à manger et à dépenser, qui se fît croire et aimer des Suisses; un petit homme blond, rougeaud , réjoui , gros comme un muid, et d'une figure assez ridicule, et le meilleur homme du monde. Dans une audience que lui donnait le roi , il lui demanda permission, en riant, d'user de l'ancienne familiarité de leur enfance.
Il lui dit agréablement que, puisqu'il était assez heureux pour pouvoir se natter que le roi était content de lui , il ne pouvait dissimuler que lui ne l'était pas, de ce que le roi, étant le plus honnête homme de son royaume, et le plus sûr en ses paroles, il lui en avait pourtant manqué, et depuis des années infinies. Le roi surpris , mais point choqué, par l'air plaisant et le tour agréable qu'il avait donné à sa plainte , le poussa de lui dire en quoi il lui avait manqué de parole. Puyzieulx le pria de se souvenir qu'un jour, jouant à colin-maillard, il lui avait mis son ordre pour le cacher mieux, et qu'en le lui rendant, il le lui avait promis dès qu'il serait le maître , et lui en âge de le porter ; qu'il y avait pourtant nombre d'années que l'un et l'autre étaient arrivés, sans qu'il lui eût tenu parole. Le roi rit avec plaisir de ce souvenir de sa première jeunesse , se rappela parfaitement le fait, et, dès le lendemain, commanda un chapitre à quatre jours de là, ety nomma Puyzieulx.
4 Janvier.
Le roi a donné 4>ooo livres de pension à madame de Caylus. Elle en avait déjà 6,ooo livres. On a souhaité qu'elle ne fût plus sous la direction du père de la Tour, et elle a pris un directeur qui n'est point père de l'Oratoire.
Sitôt que le roi fut entré chez madame de Maintenon, il fit appeler le maréchal de Villars. Il lui dit : Je n'ai pas le loisir de vous entretenir présentement; mais je vous fais duc.
A. D. A. Villars, dès la Bavière , avait tenté pnr l'électeur,
19a ARTICLES INEDITS.
d'être fait duc. La réponse du roi fut trempée dans l'indignation la plus forte de cette audace , dont le murmure de la cour alla jusqu'au frémissement. On ne pouvait oublier sa naissance; on se souvenait du peu de part qu'il avait eu au gain de la bataille de Friedlingen , qui le fit maréchal de France. Madame de Maintenon , qui se souvenait avec goût d'avoir été plus qu'amie de son père, le conduisait par la main, et le bombarda duc, comme on le voit ici. La consternation fut générale , et marquée sans ménagement. Le nouveau duc et sa femme eurent le bon esprit de n'en faire ni semblant, ni souvenir dans les suites, et de se pâmer entre les bras de la fortune , avec toute la modestie la plus propre à émousser les pointes universelles qu'elle cause.
24 Janvier.
Le duc de Tresme fut reçu à la maison de ville à Paris , et fut traité de monseigneur par le prévôt des marchands. Les maréchaux de l'Hôpital et d'Aumont, et M. de Mortemart, avaient laissé perdre ce droit. M. de Créqui le fit rétablir en représentant au roi que M. de Montbazon , gouverneur de Paris avant tous ces messieurs, en avait toujours joui, et depuis M. de Créqui il n'y a plus eu de dispute là-dessus.
25 Janvier.
On fit chez le duc d'Albe, à Paris , la noce du comte de Rupelmonde , seigneur flamand , avec mademoiselle d'Alègre , sœur cadette de madame de Rarbézieux.
ANNÉE 1705. i93
N. D. A. D'Àlègre ne fut pas heureux en famille. Sa femme, riche héritière d'un président de Tholose, était une dévote a triples carats , et folle au centuple , que le cardinal de Coislin fit arrêter une fois, proche d'Orléans , ivre de la lecture des pères du désert, et allant seule de son pied chercher les déserts, tandis qu'on la cherchait à Paris, d'où elle s'était échappée. Elle acheta, pendant une absence de son mari , assez sot pour lui avoir laissé sa procuration , pour i5o,ooo liv. de tableaux de dévotion, tous plus tristes les uns que les autres. En meubles, en faste, et plus que tout, en désordres , elle le ruina. M. de Rupelmonde , qui ressemblait fort à un apothicaire, fut tué de bonne heure. Sa veuve intrigua plus que jamais , et à force d'audace et d'insolence , de commodités et d'amourettes , parvint à être dame du palais,et à marier au fils du comte de Grain mont, sa fille rousse, et dépiteusenient laide.
16 Février.
Mademoiselle de Bouillon est tombée malade dans l'appartement de M. son père au château ; et comme les médecins soupçonnent que c'est la petite-vérole , on l'a transportée à l'hôtel de Bouillon , à la ville , et les médecins de la maison royale n'y vont plus.
a 3 Février.
On plaça au bal de Marly la duchesse d'Albe et madame des Ursins au-dessous de madame la princesse de Conti, afin qu'étant au premier rang elles vissent mieux danser.
N. D. A. Rien de pareil à l'air de triomphe que prit ma-
iv. 1 3
i94 ARTICLES INÉDITS.
dame des Urfeîhs , à l'empressement servilc de tout ce qu'il y avait de plus considérable auprès d'elle, à l'attention du roi de la distinguer , et de lui faire les honneurs de tout, comme à un diminutif de reine d'Angleterre. Madame de Maintenon et madame la duchesse de Bourgogne n'étaient occupées que de madame des Ursins , qui signala plus le prodigieux vol qu'elle prenait, par un petit chien sous son bras, que par aucune autre distinction publique. Personne ne revenait d'étonnement d'une familiarité que madame la duchesse de Bourgogne même n'eût osé se donner , tant les batagelles frappent quand elles sont hors de tout exemple. Le roi, sur la fin d'un de ces bals, caressa le petit épagneul, et ce fut un autre degré d'admiration pour les spectateurs. Depuis cela, on ne vit plus guère madame des Ursins au château de Marly sans ce petit chien sous le bras , qui devint la dernière marque de faveur et de distinction pour elle.
ier Mars.
Il n'y aura point de sermon cette semaine, parce que le père Gaillard, qui prêche, a vu mademoiselle de Bouillon durant sa maladie.
4 Mar9.
M. le maréchal d'Arco , qui commande les troupes de rélecteur de Bavière, servira sous ce prince en Flandre , et aura un rang au-dessus des lieutenans-généraux du roi. Il n'y avait point d'exemple qu'un feld-maréchal eût servi avec les troupes du roi.
7 Mars.
Le roi donne à M. le comte de Grignan 200,000
ANNÉE 1705. i95
livres de retenue sur sa charge, sans quoi madame de Grignan ne pourrait pas trouver ses reprises quand il mourra, s'étant engagée à toutes les dettes de son mari , qui vit fort noblement dans son emploi.
Madame Duplessis Bellièvre , mère de la maréchale de Gréqui , est morte à Paris d'une grande vieillesse. Elle avait eu beaucoup de crédit durant la surintendance de M. Fouquet, dont elle était parente. Elle avait près de cent ans.
TV. D. A. Elle s'appelait de Brue. C'était une des femmes de France qui , avec de l'esprit et de l'agrément, avait le plus de tète , le courage le plus mâle , le secret le plus profond , la fidélité la plus complète , et l'amitié la plus persévérante. Elle souffrit la prison la plus rigoureuse, les me— * naces les plus effrayantes, et enfin l'exil le plus fâcheux , à l'occasion de la chute de M. Fouquet , et acquit une estime même de leurs communs persécuteurs, qui se tourna à la fin en considération; sans avoir cessé d'être, jusqu'à la fin de leur vie, la plus ardente et la plus persévérante amie de M. Touquet, à travers les rochers de Pignerol, et à la connaissance du public et de leurs communs amis.
28 Mars.
Le père Gravé , confesseur de madame la duchesse de Bourgogne , étant très-souvent incommodé , se retire. Le roi lui donne 800 livres de pension. Madame la duchesse de Bourgogne a
choisi pour son confesseur, en sa place, le père de la Rue, fameux prédicateur, et homme de beaucoup d'esprit.
N. D. A. La gêne de la confession élait grande dans la famille royale. Monseigneur n'a jamais eu d'autre confesseur que celui du roi. Il en donnait à ses petits-fils. Madame la duchesse de Bourgogne, élevée à Turin, dans l'éloignement des jésuites, en eut un pour confesseur en arrivant, qui lui ayant été ôté pour les affaires de la Chine, le roi lui en nomma d'autres, dont elle ne s'accommoda pas, et celui-ci enfin , qu'il lui fallut bien accepter, a demeuré. Sa bellemère, Madame, ne s'en était sauvée qu'à la faveur du langage, et de ce qu'ayant amené de Bavière un jésuite allemand, les jésuites la laissèrent faire.
ier Avril.
M. Rouchu, qui était intendant de l'armée d'Italie et de Dauphiné, revient ici prendre sa place de conseiller-d'État.
N. D. A. Comme en effet il revenait tout-à-fait à Paris, il passa par Tournus, qui était son chemin, où la goutte l'arrêta quelques jours dans l'hôtellerie. Pendant ce peu de jours, il fut visité des notables du lieu. Il le trouva agréable, et y prolongea sa convalescence. Etant guéri, il s'y amusa encore tant et si bien, qu'il y devint amoureux, et y loua une maison. Au bout d'un an, il en bâtit une en lieu de la ville qui lui plut, et pour faire court, sans y avoir ni biens, ni amis, ni d'autres connaissances que celles de ce hasard de passage, il n'en est jamais sorti depuis, y a vécu plusieurs années, et y est mort. Cette singularité a paru mériter de n'être pas oubliée.
10 Avril.
Malagoti mourut à Paris. Il tirait beaucoup du roi; car outre qu'il était gouverneur de Valenciennes , il était colonel du régiment royal-Italien qu'il avait levé il y a déjà long-temps , et ce régiment vaut beaucoup.
N. D. A. Malagoti était un de ces braves que le cardinal Mazarin avait attirés auprès de lui, mais fort jeune, par le privilège d'être Italien. Le roi avait de la bonté pour lui. Il avait toute sa vie été dans les meilleures compagnies des années, homme délicieux et magnifique, et dans sa vieillesse, le plus beau vieillard du monde, avec des cheveux blancs , un visage de guerre et vermeil, et le jupon à l'italienne.
12 Avril.
Le vieux président de Maisons mourut ces jours passés.
N. D. A. Son père était le surintendant qui fit bâtir le beau château de Maisons. Il fut chassé; et quand il en reçut la nouvelle, il dit à ceux qui étaient avec lui: « Je vous «■ assure qu'ils ont tort; j'avais fait mes affaires, et mainte- « nant j'allais faire les leurs. »
i5 Avril.
Le roi fit la revue de ses gendarmes et de ses chevau-légers à l'endroit accoutumé , et qu'on voulait appeler à cause de cela Champ-de-Mars. Le roi a trouvé le nom trop beau , et lui a donné celui de la plaine de Belvéder.
28 Avril.
Le duc de Berwick , et M. de Basville, ayant été informés qu'il y avait quelques fanatiques cachés dans Montpellier , en firent fermer les portes. On y arrêta quatre de leurs chefs et ceux qui les recelaient. On prit aussi dans Nîmes Ravanet et Catinat , qu'on a fait brûler à cause des sacrilèges énormes qu'ils ont commis. On a pris avec eux Devilat et Jonquet , qu'on a fait rouer. On a fait arrêter plusieurs marchands de Nîmes, complices de leurs pernicieux desseins, et on en fera sévère et prompte justice.
26 Mai.
Cinq prisonniers qui étaient dans Pierre-en- Cise se sont sauvés , après avoir poignardé les soldats qui les gardaient , et ensuite le gouverneur , qui s'appelait Manville , ancien lieutenant-colonel du régiment Lyonnais.
2 Juin.
Le roi voulait se promener dans les jardins, où il aime à être seul , pour donner ses ordres aux embellissemens qu'il y fait faire , mais il y avait tant de peuple de Paris qui s'y promenait, qu'il aima mieux se contraindre, et ne se point promener , que de faire sortir tout le peuple de ses jardins.
17 Juin.
On apprend qu'il y avait une conspiration à Grenade, dont les principaux auteurs étaient un minime et un médecin qui ont été arrêtés. Gela devait éclater le jour de laFête-de-Dieu. Un officier vallon , qui arrive en poste de Madrid , annonce que la conspiration devait y avoir lieu le même jour qu'à Grenade , et qu'on devait y assassiner tous les Français, et se saisir du roi et de la reine d'Espagne.
17 Juillet.
Un recteur de Sorbonne , haranguant l'assemblée du clergé, où les jésuites avaient été conviés, parla contre eux très -fortement. Ils s'en sont plaints au roi, qui a ordonné au cardinal de Noàilles de faire de fortes réprimandes à ce recteur.
21 Août.
Madame la comtesse de Grignan est morte de la petite-vérole à Marseille.
N D. A. La beauté, et plus encore l'agrément et l'esprit, a \ aient donné de la réputation à madame de Grignan, en quoi toutefois elle était infiniment surpassée par madame de Sévigné, sa mère, dont le naturel, et une sorte de simplicité brillante d'esprit et de grâces, comme à la dérobée d'elle, rendaient son commerce délicieux. Elle n'avait ni le pincé, ni le précieux de sa fille, et toutes les deux beaucoup
200 ARTICLES INEDITS.
d'amis, et une infinité de gens avec qui elles étaient continuellement en commerce. Elles vivaient ensemble dans une grande union; et la mère, dans une admiration continuelle de sa fille. Gelle-ci vécut de même avec la sienne, qui épousa le marquis de Simiane , qui hérita des charmes maternels, mais qui, devenue veuve, incommodée dans ses affaires, et dévote, se confina à la fin en Provence, sans enfans. Il ne faut pas oublier un mot de la précieuse madame de Grignan , qui avait fort mésallié son fils, pour raccommoder leurs affaires délabrées. « Tl faut bien quelquefois fumer ses terres, » disait-elle. Jamais la famille de sa belle-fille ne lui pardonna.
2 Septembre.
Les ennemis, en Flandre, ont fait des réjouissances sur la victoire remportée à Cassano , mais M. de Marlborough a mandé qu'il le faisait , parce que le prince Eugène le souhaitait fort , et lui en avait écrit très-pressamment, et qu'il savait par les officiers de l'armée de Lombardie , de qui il a eu des lettres , que le combat leur avait été fort désavantageux.
8 Septembre.
On a mis une taxe sur les maisons que les bourgeois des grandes villes ont à la campagne. On compte qu'il en reviendra trois ou quatre millions au roi.
10 Septembre.
La connétable Colonne, qui était depuis quelque temps en Provence ? a eu permission du roi
de s'approcher de Paris pour voir sa famille, et elle est depuis huit jours à Passy, où le duc de Nevers , son frère, a une petite maison.
TV. D. A. C'est cette fameuse nièce du cardinal Mazarin, que le roi voulut si sérieusement épouser, dont cette volonté fut cause de Féloignement des nièces , et du mariage de celle-là en Italie , et qui dit si bien au roi : J^ous m'aimez, vous êtes roi, et je pars. Elle partit toutefois, et. courut bien le monde depuis. C'était la plus folle et la meilleure de ces Mancines. Pour la plus galante, on aurait peine à le décider, excepté la duchesse de Mercœur, qui mourut dans la première jeunesse et dans l'innocence des mœurs.
a5 Septembre.
Le roi dit que les ennemis avaient perdu huit cents hommes à l'attaque de Montjouy, et que le prince de Darmstat sûrement y avait été tué; ce qui déconcerterait fort les affaires de l'archiduc en ce pays-là.
N. D. A. Ce prince de Darmstat est le même que la cour impériale envoya à Madrid, sur la fin du règne de Charles II, avec ordre de se mettre assez bien avec la reine pour qu'elle eut un enfant. Il fut admis à tout. Le roi le fit grand d'Espagne a vie , pour s'en pouvoir servir dans les premiers emplois. On prétend qu'il les eut aussi auprès de la reine, qui était palatine, et gouvernée par les intérêts de l'empereur Léopold, son beau-frère , et que ce ne fut la faute de personne si Charles II mourut sans héritiers.
10 Octobre.
I £ roi lit , ces jours passés , une réprimande un
202 ARTICLES INEDITS.
peu forte à M. de Courtanvaux, dans son cabinet , où étaient Monseigneur , toute la maison royale , et les dames de madame la duchesse de Bourgogne. Mais cela est raccommodé présentement.
N. D. A. Le roi entra dans une colère si extraordinaire pour lui, et si terrible, qu'elle fit trembler toutes les princesses et leurs dames d'honneur, et tout ce qui se trouva le soir dans le cabinet où il fit venir Courtanvaux. Il fut au moment de perdre sa charge, et sans madame la duchesse de Bourgogne, on ne sait ce qui en serait arrivé. Courtanvaux, en sa qualité de capitaine des cent-suisses, avait eu le tort de contrarier et d'injurier une troupe de Suisses et d'autres gens que le roi avait mis sous les ordres absolus de Bontems et de Blouin, avec charge de surveiller le château jour et nuit.
i4 Octobre.
Le président Rossignol mourut ces jours passés à Paris. C'était le plus habile déchiffreur de l'Europe. Il avait de grosses pensions du roi pour cela, et le roi en laisse 5,ooo livres à sa famille.
19 Octobre.
Mademoiselle de Lenclos est morte à Paris. Quoiqu'elle fût fort vieille, elle avait conservé tant d'esprit et de raison , que les meilleures compagnies de Paris s'assemblaient tous les jours chez elle.
20 Novembre.
Le duc de Beauvilliers a neuf filles , dont il y en
ANNÉE 1705. ao3
a huit religieuses à Montargis dans le même couvent.
3 Décembre.
Messeigneurs le duc de Bourgogne et de Berri allèrent avec madame la duchesse de Bourgogne à la ménagerie, pour y faire la cuisine eux-mêmes. Ils mangèrent sur les sept heures , et n'avaient point mangé ici avant que de partir.
10 Décembre.
Le roi donna le matin une petite audience à M. de Roquelaure , dans son cabinet, dont ce duc sortit fort content, étant pleinement justifié des accusations qu'on avait faites contre lui la campagne dernière, quand Marlborough entra dans nos lignes.
N. D. A. Roquelaure avait besoin de toute la puissance de l'orviétan pour se tirer de cette affaire. Le roi, anciennement épris des charmes de mademoiselle de L****, qui n'avait pas de chausses lorsqu'elle entra au service de madame la dauphine, l'avait mariée à Roquelaure, avec un brevet de duc. On n'oubliera guère le mot qu'il dit en 1. ombreuse compagnie, à la couche de sa femme, qui ne se fit rien moins qu'attendre: « Soyez la bien-venue, mademoiselle, je ne vous attendais pas si tôt. » C'était un plaisant de profession, et, comme l'on voit, jusque sur soi-même, qui, à travers beaucoup de bas comique, en disait quelquefois d'assez bonnes Sa femme , faite pour cheminer dans une cour, l'éleva, et l'enrichit prodigieusement. La beauté
2o4 ARTICLES INEDITS.
heureuse était sous le feu roi la dot des dots, dont madame de Soubise est bien un autre exemple,
Le roi, ayant approfondi l'affaire qu'on avait voulu faire à M. de Metz , a ordonné que le chevau-léger qui était venu ici porter les plaintes contre lui irait avec toute sa famille lui demander pardon , et qu'on raierait sur les registres du chapitre de Metz tout ce qu'on y avait mis dont l'évêque pût être blessé.
N. D. A. Le fils de ce chevau-léger était un enfant de chœur, qui s'échappa en larmes de la chambre de l'évêque, en se plaignant d'en avoir été cruellement fouetté. Ce fait, qui, s'il était vrai, serait certainement indiscret et malséant dans un évêque, fut en outre empoisonné par d'odieux soupçons, qui s'évaporèrent en fumée. Le vacarme de cette aventure hâta la mort, du cardinal de Coaslin , oncle de l'évêque de Metz; et la vie irréprochable de ce dernier démentit dans la suite cette accusation.
Ter Février.
Madame la duchesse du Maine joua à Clagny la tragédie de Joseph. La pièce et les acteurs furent fort loués. Le vieux Baron y joua.
5 Février.
Le roi, à son lever, a fait de grands éloges du cardinal de Coaslin , qu'il regrette extrêmement. C'était un homme aimé et estimé généralement.
ANNEE 170J. 2o5
N. D.A. Ce cardinal n'était à la cour que le moins qu'il pouvait, et toujours en dispute avec le roi là-dessus. Tout le reste du temps en son diocèse, où il faisait de grandes aumônes. On sut, depuis sa mort, qu'il était en de grandes pratiques de pénitence, et qu'il se relevait seul toutes les nuits, à la dérobée de ses gens, pour prier; et c'est à quoi sa dernière maladie fut attribuée. Les missionnaires de la paroisse de Versailles s'emparèrent de lui à son extrémité, et, avec une barbarie étrange, n'en voulurent plus laisser approcher son confesseur. Telle est la domination de ces gens. Le roi voulut que le curé de Versailles accompagnât le corps à Orléans, qui est un honneur qui n'avait encore été rendu à personne, et dont sa vertu fut jugée digne.
11 Mars.
Il arriva ces jours passés une assez fâcheuse affaire à deux compagnies de gendarmerie , à Vitry en Champagne. Quelques gendarmes enlevèrent des filles repenties qui étaient dans un couvent. Ces gendarmes furent pris et mis en prison. Leurs camarades forcèrent les prisons , et les en retirèrent. On a repris depuis quelques-uns de ces mutins, que le roi veut qui soient punis très-rigoureusement.
14 Avril.
Les gendarmes et les chevau-légers sont cuirassés comme les gardes-du-corps. Les mousquetaires le sont aussi. Mais comme il y a beaucoup de gens faibles dans les deux compagnies des mous-
2o6 ARTICLES INÉDITS.
quetaires , le roi permet que dans les marches les valets portent leurs cuirasses qui ne sont que des plastrons.
5 Mai.
Le roi a ordonné qu'on fît le procès au prince Emmanuel de Lorraine , à Langalerie , et au chevalier de Bonneval , qui ont pris parti dans les troupes de l'Empereur.
6 Juin.
Le roi fait venir de l'armée de M. de Villars trois cent quarante carabiniers pour remplacer ce qu'il y a eu de gens tués dans ses gardes -du -corps, et on prendra un cavalier par compagnie de l'armée d'Alsace pour remplacer les carabiniers.
a5 Juin.
Madame la marquise de Villars , mère du maréchal, est morte à Paris. Elle avait quatre-vingtquatre ans.
N. D. A. Cette marquise de Villars était une petite bonnefemme, sèche, vive, méchante comme un serpent, de l'esprit comme un démon , d'excellente compagnie , qui avait passé sa vie jusqu'au dernier bout , dans les meilleures et les plus choisies de la cour et du grand monde, et qui conseillait toujours à son fils de ne point donner de scènes au monde sur sa femme, de se vanter au roi tant qu'il pourrait, mais de ne jamais parler de soi à personne.
26 Juin.
L'abbé Testu mourut ces jours passés à Paris. Il était de l'Académie , et avait quatre-vingts ans passés.
N. D. A. Plein d'esprit, et d'un esprit orné, répertoire d'anecdotes de la cour, bon homme , et d'une bonne famille du parlement de Paris. Il avait passé sa jeunesse à la cour , et conserva jusqu'à la fin de sa vie considération , amitié , liberté , et commerce avec madame de Montespan et madame de Maintenon. C'est peut-être le premier homme connu qui se soit plaint de ce mal, si miraculeusement devenu commun depuis , ignoré de ceux qui l'ont, et de ceux qui le traitent, et qui, sous mille formes différentes, est appelé vapeurs.
29 Juin.
M. le duc d'Orléans fait reconnaître le fils qu'il a eu de mademoiselle de Séri, et lui donne 5oo,ooo livres, dont la mère aura la jouissance.
3o Juillet.
Messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berri allèrent tirer dans la plaine de Saint-Denis, où l'on tua quinze cents perdreaux. Monseigneur le duc de Berri en tua pour sa part près de trois cents dont il en rapporta deux cent quarante, et pourtant il ne tira pas si bien qu'à son ordinaire ; il tira près de sept cents coups , chose sans exemple , et n'en fut point du tout incommodé.
so8 ARTICLES INEDITS.
2 Août.
Madame de Polignac la jeune est morte en Languedoc , et a fait l'abbé de Polignac , son beaufrère, son légataire universel.
N. D. A. Le Bordage , qui en était passionné, quoiqu'on lui disputât d'avoir de quoi l'être , la fut trouver dès qu'il la sut bien malade, et fut témoin de sa triste mort, qui l'outra de telle sorte , qu'il ne la voulut pas survivre , et qu'il serait mort, sans ses valets, qui le crevèrent de vinaigre et de choses spiritueuses , et le réveillèrent ainsi, qu'il n'en était presque plus temps. Ce trait lui acquit grandement la faveur des dames.
i5 Octobre.
Mademoiselle de Séri , qui a été fille d'honneur de Madame , et que M. le duc d'Orléans honore de ses bonnes grâces depuis long-temps , a feint un voyage en Normandie , et est partie avec madame de Nancré. On les a trouvées en deux chaises de poste sur le chemin de Lyon. On ne doute pas que leur dessein ne soit d'aller trouver monseigneur le duc d'Orléans. On croit que ce prince ne sait rien de leur voyage.
17 Octobre.
M. de Torcy mena , après souper , par le petit degré , l'électeur de Cologne dans le cabinet du roi , où était toute la famille royale; honneur dont il fut fort touché , et que le roi n'avait jamais fait
à personne. Le roi lui dit : « Je veux que vous me voyiez dans le particulier dans ma famille, où vous n'êtes point étranger, et nous sommes tous trèscontens de vous y voir. » L'électeur avait à son cou un ruban ronge où pendait une croix de diamans magnifiques , que M. de Torcy lui avait donnée de la part du roi,
ai Octobre.
L'abbé de Polignac eut, ces jours passés, une audience du roi, très-favorable , et le roi lui dit: « Oublions tout le passé. Je suis très-aise que vous soyez content de moi , et je suis persuadé qu'un homme de votre esprit et de votre mérite me servira dignement. Je connais tous vos talens. » Cet abbé partira pour Rome la semaine qui vient.
4 Novembre.
Le roi se promena dans ses jardins , où il s'amuse à voir planter ; il faisait un temps effroyable, et le chapeau du roi étant percé , on envoya le porte-manteau en chercher un autre à la garderobe. Le porte -manteau donna le chapeau au duc de Tresme , qui sert pour le duc d'Aumont qui est en année. Le duc de Tresme le présenta au roi , mais M. de La Rochefoucauld prétendit que c'était à lui de le donner, et que le duc de Tresme empiétait sur ses fonctions; ce qui a iv. i/j
aïo ARTICLES INEDITS.
a fait une assez grande affaire entre eux, quoiqu'ils fussent bons amis.
9 Novembre.
Il n'est point vrai qu'on ait donné aucunes fêtes à Grenoble à mademoiselle de Séry , comme on l'avait dit. Elle a toujours été fort enfermée durant le peu de séjour qu'elle y a fait , et monseigneur le duc d'Orléans la fit repartir, dès qu'il sut, par une lettre de M. de Chamillard , que le roi le trouvait à propos.
20 Novembre.
Le roi a donné l'inspection de cavalerie de l'armée de M. le duc d'Orléans , qu'avait M. de Murcé, à M. de Brogiio, maréchal-de-camp.
N. D. A. Ce Murcé était frère de madame de Caylus, et cousin de madame de Maintenon. Jamais frère et sœur ne furent plus différens. Murcé avait une figure ridicule, et une bêtise singulière. H y a cent contes de lui , de son cheval isabelle , et de son valet Marcassin , qui se moquait de lui , et le gouvernait. Avec cela, brave r bon officier, et honnête homme. Il était dangereux, parce que, sans être méchant, il écrivait tout ce qui lui passait par la tête à madame de Maintenon, qui l'aimait véritablement, sans savoir pourquoi , et qu'elle se fiait d'autant plus à lui , qu'elle le savait trop sot pour rien ajouter à la vérité. Il pensa mourir de douleur, en l'année que madame la duchesse de Bourgogne vint en France , de trois malheurs qui lui arrivèrent coup sur coup, dont il fit ses plaintes à toute l'armée. Son cheval
Isabelle était mort; Marcassin le voulut quitter; et sa femme n'était pas femme d'honneur: il voulait dire dame du palais , mais il s'exprimait de la sorte , et ne put jamais dire autrement. Tout le monde l'alla voir , sur ces malheurs , pour s'en donner la comédie; et pour la prolonger, on fit un traité entre Marcassin et lui. Tl amusa tout un hiver la ville de Strasbourg, par ses plaintes publiques , de ce que sa femme , très— laide et très— dévote , lui faisait faire lit à part les samedis et les dimanches.
12 Décembre.
Il y a eu depuis quelques jours une grande affaire à Cluny , entre M. le cardinal de Bouillon et les moines , dans laquelle il paraît que les moines ont eu un procédé fort violent.
i3 Décembre.
M. de la Feuillade est de retour, et M. de Chamillard l'a présenté ce soir au roi, chez madame de Maintenôn.
N. D. A. Le roi voyant entrer Cbamillard, avec son gendre en lesse , se leva , alla à la porte, et dit à la Feuillade: « Monsieur , nous sommes bien malheureux tous deux ; » puis tourna le dos, et la Feuillade , de dedans la porte, sortit .près sa révérence, sans avoir osé dire un mot. Le roi ne lui parla jamais depuis. Ce n'était pas Je chemin de devenir maréchal de France, comme il le fut en 1724, sans avoir
servi dans l'entre-denx. #
7 Janvier 1707.
On veut établir une grande réforme dans les
Petits-Pères de Paris , et on en a chassé plusieurs qui menaient une vie un peu scandaleuse.
N. D. A. Ces Petits-Pères avaient des portes par où ils entraient et sortaient; sans être vus , et y faisaient entrer des femmes. Ils avaient des chambres et des lits, où rien ne manquait, jusqu'aux toilettes, et on y faisait bonne chère. A la fin le roi y mit la main.
12 Janvier.
Le roi a toujours donné a madame de Montespan , depuis qu'elle est retirée de la cour, trois mille louis d'or par quartier, quelque prix qu'ils valussent. Il a diminué cette année des deux tiers , à cause de la rareté de l'argent.
16 Janvier.
Le mariage du comte d'Evreux est arrêté avec mademoiselle Crozat, qui n'aura douze ans qu'au mois de mars. Son père lui donne la valeur de 2 millions de livres, quoiqu'il ait encore beaucoup d'autres enfans. Dans cette dot est comprise la terre de Tancarville , qu'on prétend qui donne le titre de connétable héréditaire de Normandie.
io Février.
Madame de Caylus reparut à la cour, et vint au souper du roi. 11 y avait treize ans qu'elle ne l'avait vu. On l'avait crue chassée de la cour , et elle ne l'était point.
N, D. A. Pour le coup les Mémoires sont trop politiques,
ANNÉE 1707. 2i3
et ils ne persuaderont à personne de ce' temps, que madame de Caylus n'ait pas été chassée. Sa dévotion , qui avait été extrême durant son exil, finit avec la direction du père de la Tour y qu'elle troqua si aisément pour une pension. Elle reparut belle encore comme un ange , et madame de Maintenon , qui l'aimait toujours, fut ravie de la revoir , et l'initia peu à peu dans tous les particuliers chez elle avec le roi , qui s'en amusait aussi , mais qui craignait son esprit, et ne l'aima jamais. Elle ne fut pas long-temps sans être de tout . et sans recevoir le duc de Villeroi , qui , après la mort du roi et de madame de Maintenon , ne bougea plus de chez elle, et y soupaittous les soirs en maître de la case, jusqu'à sa mort, dont il pensa mourir de douleur , quoique quelquefois las l'un de l'autre. La pauvre femme , depuis son retour à la cour , s'était souvent moquée de sa dévotion de Paris , et des nuits des jours— saints qu'elle avait passées devant le saintsacrement à Saint- Sulpice. Elle n'était pas bonne, et avait de quoi être fort méchante.
19 Février.
Le chevalier de Gassé a été tué à Lille dans la maison d'une femme chez qui il allait souvent. On dit que le mari de cette femme est en fuite.
22 Février.
On a cassé un colonel d'infanterie nommé Ternant p qu'on prétend qui avait tenu quelques mauvais discours.
4 Mars.
L'ancien évêque d'Autun est mort. Il avait cédé cet évêché à un de ses neveux.
<±\L\ ARTICLES INEDITS.
N. D. A. C'est lui qui , recevant la cour qui passait par son diocèse , et voyant l'archevêque de Reims en admiration de son magnifique buffet, lui dit humblement : « Mon- « seigneur, vous voyez là le bien des pauvres. » Mais l'autre lui répondit brutalement : « Monseigneur, vous auriez bien « fait de leur en épargner la façon. » C'est, à ce qu'on dit alors , sur cet évèque d'Autun, que Molière fit son Tartuffe. Il s'attacha à la fin à la cour de Saint-Germain, et se vanta d'avoir été miraculeusement guéri d'une fistule lacrymale, par l'intercession du roi d'Angleterre. Il en fit part à la reine sa veuve, au roi , et à madame de Maintenon. Mais la fistule reparut peu de jours après , et il fut si honteux du mauvais succès de cette intrigue , qu'il s'enfuit dans son diocèse. Il avait été valet à tout faire du cardinal Mazarin, et grand serviteur des jésuites.
17 Mars.
Monseigneur le duc de Bourgogne joue presque tous les jours au billard à la guerre. Madame la duchesse de Bourgogne, qui ne cherche qu'à lui plaire, s'est mise de ce jeu, et y fait jouer quelques-unes de ses dames, et ce jeu-là dure du moins trois heures.
21 Mars.
Il y a eu une petite sédition dans l'évêché de Cahors , sur l'édit des mariages et des baptêmes. Beaucoup de paysans armés se voulaient emparer de la ville de Cahors , mais heureusement il y avait deux bataillons dedans qui les en ont empêchés. On y fait marcher quelques troupes de Celles
ANNÉE 1707. 2i5
qu'on envoie en Espagne , et on a envoyé ordre à M. le Gendre, intendant de Montauban , de suspendre l'exécution de cet édit.
3o Mars.
Le roi , avant que de partir de Versailles , apprit la mort du maréchal de Vauban par plusieurs gens qui lui demandaient les charges qu'il avait.
N. D. A. On a vu ailleurs quel était Vauban, son mérite, l'affection et la confiance du roi pour lui , en l'occasion de Turin , et combien il méritait l'une et l'autre. Mais il les perdit bientôt après, et il n'y put survivre. C'était le meilleur homme, et le meilleur patriote du monde, toujours occupé de l'Etat, et du soulagement de toutes ses parties, ainsi que de l'avancement de sa gloire, avec un désintéressement parfait. Il était homme de grand ordre, de grand arrangement, de grand calcul. Les impôts, et encore plus la manière dont on les levait , lui déplaisaient étrangement. Il s'appliqua , plusieurs années, à y chercher un remède, et crut l'avoir trouvé par le livre célèbre qu'il publia. On n'entrera pas ici dans l'examen de cet ouvrage; mais quel qu'il fût, c'était celui d'un excellent cœur, et d'un digne citoyen. Il se crut à portée d'oser traiter cette matière, par la situation où, de longue main , il se trouvait avec le roi ; et , en cela , il se trompa en plein. Son livre fit grand bruit: goûté, loué, admiré du public, blâmé et détesté des financiers, abhorré des ministres, dont il alluma la colère. Pontchartrain surtout en fit un vacarme , sans garder aucune mesure ; et Uiainillard oublia sa douceur- et sa modération. Les magistrats des finances tempêtèrent, et Forage fut porté jusqu'à un t « ■ I excès, (|uc, si on Le! avait crus, !<■ maréchal aurait étc
ai6 ARTICLES INEDITS.
mis à la Bastille, et son livre entre les mains du bourreau. Le roi, qui ne s'y peut résoudre, ne laissa pas de se laisser entraîner à ce torrent, assez pour contenter ses ministres, assez pour scandaliser étrangement sa cour, assez pour tuer le meilleur des Français, et celui qui avait cueilli les lauriers dont le roi avait environné son front.
3 Avril.
Les désordres du Quercy sont apaisés; mais les paysans du Périgord se sont soulevés depuis ; ils ont pillé quelques bureaux , et se sont rendus maîtres de quelques châteaux et d'une petite ville , disant qu'ils ne veulent payer que la taille et la capitation , la dîme à leurs curés, et les redevances à leurs seigneurs; qu'ils sont fidèles sujets du roi, mais qu'ils ne peuvent payer les nouvelles impositions. Il ne paraît point qu'il y ait de nouveaux convertis parmi eux, ni qu'il s'agisse de religion. Ils ont forcé deux ou trois gentilshommes de se mettre à leur tête , et sont mal armés, et presque tous pieds nus, mais en assez grand nombre.
On a établi quatre compagnies de gens d'affaires, composées chacune de douze hommes; et quand on fera de nouvelles affaires, ce seront ces compagnies-là qui les feront tour à tour. Chacun de ces quarante-huit hommes-là donnera argent
comptant au roi 1000 pistoles pour y entrer. Ils auront sous eux des commis et des sous-commis qui donneront les uns 5oo, et les autres 3oo pistoles.
9 Mai.
On sut au lever du roi que le duc de Nevers mourut hier au soir à Paris.
N. D. A. Ce neveu de Mazarin était un Italien paresseux , voluptueux, sordidement avare, de beaucoup d'esprit, et d'ornement dans l'esprit , d'excellente compagnie, singulier au dernier point, qui faisait les plus jolis vers du monde, et qui ne se souciait de quoi que ce fût. Il avait épousé la nièce, belle à ravir, de madame de Montespan, dont il fut souvent jaloux, et toujours inutilement. Il lui est arrivé plusieurs fois d'entrer le matin dans sa chambre, de la faire lever, et de la faire monter tout de suite en carrosse avec lui, pour aller à Home, sans lui en avoir dit un mot, ni avoir fait lui-même aucuns préparatifs. C'était un homme qui allait souvent au marché, acheter lui-même des choses à manger, et qui les accommodait dans sa chambre.
26 Mai.
Le roi , avant que d'aller à la chasse , et étant auprès de madame la duchesse de Bourgogne, commença*en badinant à parler de ce qui venait de se passer sur le Rhin. Il prit même l'affaire d'assez loin , et parla des années passées avec une éloquence extraordinaire. 11 prit même un ton d'orateur pour continuer le badinage. Son dis-
9i 8 ARTICLES INÉDITS.
cours fut assez long, parce qu'il sentait le plaisir qu'il nous faisait à nous qui l'écoutions fort attentivement.
8 Juillet.
MM. de Neuchâtel ont renouvelé un serment entre eux de ne point recevoir d'argent de tous les prétendans à leur souveraineté, et se sont même promis de ne point aller manger chez eux.
14 Juillet.
L'après-dînée on perça la joue à monseigneur le duc de Berri. Il souffrit beaucoup de douleur, et il ne voulut jamais permettre que l'on achevât l'opération.
19 Juillet.
Le roi ne put se promener que sur les sept heures , à cause de la furieuse chaleur. Quinze personnes de l'équipage de M. le duc du Maine et de celui de M. le comte de Toulouse , qui étaient à la chasse, s'y trouvèrent fort mal; le roi , qui est l'homme du monde le moins incommodé de la chaleur, fut obligé de changer plusieurs fois de chemise.
26 Juillet.
M. l'ancien évêque de Condom, frère aîné de M. de Matignon , a envoyé à Neuchâtel demander pour lui rinvestiture de cette principauté, et on
croit que cette démarche pourra nuire aux affaires de M. de Matignon, en ce pays-là, parce qu'ils sont tous protestans à Neuchâtel, qu'ils craindraient d'être sujets d'un évêque, et que si l'on juge les prétentions de la maison Matignon bonnes, l'évêque de Condom étant l'aîné serait en droit d'y prétendre.
16 Août.
M. le duc de Chartres eut hier une assez grosse fièvre, et il parut même des rougeurs au visage. Comme son appartement est fort près de celui de monseigneur le duc de Bretagne, on représenta au roi qu'il fallait le transporter ailleurs. Le roi y consentit avec peine , sentant bien que madame la duchesse d'Orléans en serait fort affligée; mais il se rendit à l'avis des médecins. Il a envoyé ce matin , à huit heures, Blouin chez madame la duchesse d'Orléans, qui, dès que Blouin lui a porté l'ordre, a pris une jupe; et, sans se donner le temps de se chausser, est venue chez le roi, et S. M. lui a parlé avec tant de bonté et tant d'amitié qu'elle en est sortie fort co'ntente. Le roi lui a dit : « Si je ne regardais que moi , il ne serait pas question de transporter votre fils; mais je dois compte à l'État, qui me reprocherait d'avoir hasardé le duc de Bretagne pour trop ménager le duc de Chartres. Cependant, si la petite vérole avait paru , tout ce
qu'on m'aurait pu dire ne m'aurait jamais fait consentir à exposer la vie de votre fils. Heureusement il a bien passé la nuit. Prenons ce tempslà pour le faire transporter. Il est de votre intérêt comme du mien d'éviter les reproches du public. Faisons porter votre fils dans l'appartement de M. de Marsan, qui est de l'autre côté de la chapelle ;» et dans le moment on y a porté le prince. Cet appartement est vide , parce que M. de Marsan a la goutte à Paris. M. le duc de Chartres a bien passé la journée , et on compte que ce ne sera rien.
14 Septembre.
Le vieux Bertet est mort chea le maréchal de Villeroi auprès de Lyon. Il avait cent cinq ans. Il avait été secrétaire du cabinet, et le cardinal de Mazarin l'avait employé souvent dans des intrigues de cour. Il est mort dans la dernière pauvreté.
27 Septembre.
Le roi a donné à M. d'Antin le gouvernement d'Orléanais et celui d'Amboise qu'avait le marquis de Sourdis. Le gouvernement d'Orléanais est un des douze grands gouvernemens du royaume.
N. D. A. La mort de madame de Montespan ouvrit à d'Antin la porte de la fortune, et de la récompense de ses longues sueurs , et de ses infatigables travaux de cour. Jusqu'alors il avait trouvé le roi de fer pour lui, quelques
souplesses, quelques soins, quelque intrigue qu'il eût employés. Madame de Maintenon ne se pouvait résoudre à rien en sa faveur. Dès qu'il eut perdu sa trop fameuse mère, tout changea de face. Madame de Maintenon lui sourit. Le passage du roi par Petitbourg fut un signe éclatant de ce grand changement. Cette grâce du gouvernement d'Orléanais ne tarda pas ensuite. D'Antin , transporté à cette nouvelle , s'écria : « Me voilà donc dégelé ! »
10 Octobre.
Madame la duchesse de Bourgogne alla voir un hôpital de petites filles que madame de Montespan a établi.
6 Novembre.
Il y a d'assez grands désordres en Bolonais et en Picardie pour le faux-saunage. Des cavaliers, des dragons et des soldats se sont assemblés par bandes de deux ou trois cents hommes , ont pillé des greniers à sel qu'ils vendent publiquement , et en ont porté même jusqu'en Normandie.
Le roi a donné grâce au jeune comte de Tonnerre. On le met à la Bastille,' où il sera un an. Il donnera 10,000 livres d'aumônes que M. le cardinal de Noailles partagera aux pauvres, et iî n'entrera jamais dans aucune maison où sera M. Amelot; et si M. Amelot arrivait dans un maison où il fût , il serait obligé d'en sortir, afin que
a*à ARTICLES INEDITS.
M. Arnelot n'ait pas la douleur de voie celui qui a tué son fils, et un fils qu'il aimait tendrement. Le roi avait fait écrire à M. Amelot par M. le chancelier et par M. Chamillard, pour l'exhorter à consentir que l'on fît grâce au comte de Tonnerre à cause de son extrême jeunesse.
3 Décembre.
Les faux-sauniers continuent à faire beaucoup de désordres dans les provinces. On a arrêté, en Anjou, vingt-cinq cavaliers du régiment de Roye, et dans l'Orléanais quelques cavaliers du régiment de Biron. On les décimera; on les fera tirer au billet pour être pendus , et on envoyera les autres aux galères.
5 Décembre.
Seize cavaliers portant du faux sel ont été assez insoiens pour le venir vendre dans le village de Meudon. On les fait suivre, et on en fera une punition exemplaire si on geut les attraper.
6 Janvier 1708.
M. de Montberon*, qui a la lieutenance-générale de Flandre, sur laquelle il a un brevet de retenue de i5o,ooo livres, a envoyé sa démission au roi, le suppliant de vouloir nommer quelqu'un à cette charge, afin qu'avant de mourir il pût disposer de cette somme.
N. D. A. C'était une manière de médecin, qui vivait 'de régime , et qui se tua , lui , et bien d'autres qui le crurent , par l'usage du café, qu'il faisait lui-même. Il lui en vint à la fin un cancer à la main, dont il mourut. Petit homme grison, avec une calotte pour éviter la perruque, qui avait tout-à-fait l'air de ces régens de collège qui n'ont point de petit-collet, et qui en avait encore plus le jeu. Un brave homme, mais fort peu au-delà.
8 Janvier.
Le fils de M. Chamillard quitte le nom de marquis de Chamillard pour prendre celui de marquis de Cagny, qui est la terre que M. son père vient d'acheter en Normandie.
16 Janvier.
Le comte d'Evreux a prêté le serment de colonel-général de la cavalerie, et a payé en argent blanc ce qu'on donne pour le serment, et les officiers de la chambre s'en sont plaints, parce qu'on a accoutumé de les payer en or.
N. D. A. Cette monopole des sermens a toujours été croissant. La délicatesse de se faire un titre d'être payé en or, et une injure de l'être en argent, n'avait pas encore été imaginée. Mais que n'imaginent pas les valets d'un roi aussi
arbitrairement maître?
22 Janvier.
Milord Averseen était de la chambre basse du temps du roi Guillaume qui le fit lord , croyant
par-là le contenir. Mais il parla dans la chambre haute avec la même force qu'il avait fait dans la basse. Le roi lui dit : « Milord , j'espérais que , au moins après la grâce que je vous ai faite , vous vous contiendriez la première fois. — Sire,,lui répondit-il, quand vous m'auriez fait roi, je n'en soutiendrais pas moins l'intérêt de l'État et du peuple. »
29 Janvier.
M. l'archevêque d'Aix est mort. Les Provençaux, dont il n'était pas trop aimé, lui ont fait son épitaphe qui est fort courte : requiescat ut requievit.
7 Mars.
Madame la duchesse du Maine jouait à Clagny la comédie de VHôte de Lemnos , faite par M. de Malézieux. C'est une traduction de la pièce de Plaute intitulée Moslellaria.
11 Mai.
Mansard se trouva mal à trois heures après minuit , et mourut ici à sept heures du soir dans son appartement du second commun. Aucun remède ne put ni le sauver, ni le soulager. II était surintendant des bâtimens , aux appointemens de fo, 000 livres, et il avait gardé la charge de premier architecte qui lui en valait 18,000 livres.
Outre cela , il avait une infinité de commodités , et disposait de beaucoup d'emplois.
2V". D. A. Mansard, qui avait été aide des maçons dans sa première jeunesse, fit sa fortune à pas de géant. Il était devenu familier et insolent au dernier point, et toutefois assez bon homme. Il était ignorant dans son métier, et de Coste, son beau-frère , ne l'était guère moins. Ils tiraient tout d'un dessinateur, qu'ils tenaient clos et à l'écart chez eux, qui s'appelait V 'Assurance , sans lequel ils ne pouvaient rien. Mansard engageait le roi dans de grandes entreprises, en intéressant son amour-propre, et en lui soumettant des plans imparfaits, dont le roi réformait lui-même quelques défauts grossiers. Il entrait à toute heure dans le cabinet du roi, s'y mêlait dans la conversation, tenait le dez, attaquait le roi , tirait un fils de France, frappait sur l'épaule à un prince du sang, et aux plus grands seigneurs, et tout était en respect devant lui. Il s'était prodigieusement enrichi. Le roi ne parut pas fort touché de sa mort, et la cour encore moins. Il venait d'achever un beau pont de pierre à Moulins, lorsque M. de Charlus arrivant de ses terres dans le voisinage, parut à la cour. Mansard pria le roi , d'un air triomphant, de lui demander des nouvelles de son pont, ce que le roi fit aussitôt. « Sire, répondit froidement Charlus, je n'en ai point depuis « qu'il est parti, mais je le crois bien présentement à Nantes. « — Comment, dit le roi, de qui croyez-vous que je vous « parle? c'est du pont de Moulins. — Oui, Sire, répliqua « Charlus, c'est le pont de Moulins aussi qui s'est détaché « tout entier la veille de mon départ, et qui s'en est allé à « van— 1 eau. » Le roi et Mansard demeurèrent aussi étonnés l'un que Faiitre, et le fait se trouva vrai. Il en était déjà arrivé autant à Mansard, pour le pont de Blois. Il n'avait au-
iv. i5
cun goût. Il n'y a eu que des dépenses immenses, sans beauté, sans commodité, sans agrément. Ce qui a fait la chapelle de Versailles telle qu'elle est, c'est que Mansard n'a songé qu'au coup d'œil pris dé la tribune où se tenait le roi. Quant à l'exhaussement de celte chapelle, qui fait l'effet le plus choquant du monde par dehors, il espérait engager le roi à élever d'un étage tout le château, et ses deux ailes, pour masquer celte difformité, et sans la guerre il en serait venu à bout. Le roi ne pardonna pas à l'évêque de Metz, Coaslin, d'avoir blâmé le luxe extravagant prodigué dans cette chapelle pendant la disette. La place de surintendant des bâti— mens fut supprimée à la mort de Mansard. Le duc d'Antin lui succéda, avec le simple titre de directeur; et ce fut un procédé assez étrange , que de dégrader une place , en la faisant passer d'un valet à un grand seigneur.
On mande de La Rochelle qu'on y avait arrêté ces jours passés un Anglais qu'on avait mis en prison, parce qu'il ne voulait point parler. Le lendemain on alla dans la prison pour l'interroger, et on trouva qu'il s'était étranglé.
16 Juillet.
Nous avons appris avec surprise et douleur que les ennemis avaient, dans Oudenarde, plus de quatre mille de nos soldats prisonniers, et sept cents officiers.
25 Juillet.
M. de Biron arriva ici. Il a été pris dans le der-
nier combat de Flandre, et les ennemis lui ont donné congé pour un mois. Il se loue fort de la politesse de leurs officiers généraux; mais il se plaint fort des officiers subalternes , et des cavaliers qui le prirent à la fin du combat , le dépouillèrent et le maltraitèrent cruellement.
i3 Août.
M. de Tréville est mort à Paris. C'était un homme de beaucoup d'esprit et de savoir, qui avait été courtisan , mais qui était retiré depuis plus de trente ans. Son père avait été fort bien avec le feu roi, et commandait les mousquetaires.
17 Août.
M. de Villars mande que le gouverneur d'Exilles s'était rendu avant que sa place fût ouverte, et sachant qu'on marchait à son secours. Le roi, en recevant cette nouvelle, n'a pas pu s'empêcher de dire qu'il voyait depuis quelque temps des choses extraordinaires , et qu'il avait peine à comprendre des Français.
Le roi dit, en entrant chez madame de Maintenon : « Je ne souhaite point la mort du prince Eugène, mais je ne serai pas fâché que sa blessure l'empêche de servir le reste de la campagne. »
7 Octobre.
Saint-Mars , gouverneur de la Bastille , et qui avait près de quatre-vingt-dix ans, est mort depuis quelques jours. Ce gouvernement est d'un très-gros revenu , mais les fonctions du gouverneur sont tristes.
4 Novembre.
Le duc de *** est arrivé de Perpignan. Il est venu ici saluer le roi , et est retourné à Paris , où la mort du maréchal son père lui donne beaucoup d'affaires.
N. D. A. Le maréchal***, dont il s'agit, mourut sans fièvre , en deux jours , précisément de gras-fondu , comme les chevaux , et sa mort fut semblable à sa vie. Il l'avait passée en bas courtisan, portant la queue de madame de Montespan , tandis que celle de la reine ne l'est que par un page, un porte- manteau , ou un exempt des gardes-du— corps, suivant les lieux; faisant sa cour à tous les commis des ministres, et d'ailleurs l'homme du monde le plus haut, le plus glorieux, le plus brutal, fort particulier, et sa chambre ouverte seulement à l'exquis de la cour. Il faisait ses dévotions sans cesse et de tout temps , et cependant sujet a bien des faiblesses. Le roi et madame de Maintenon l'aimaient par habitude , et parce qu'ils n'avaient rien à soupçonner sur son esprit coure et lourd. Il leur plaisait aussi par sa magnificence , par sa servitude infatigable , et par son orgueil , qui rampait à leurs pieds.
Monseigneur, qui est à Meudon , alla courre le
matin un loup qui était demeuré dans le parc de Boulogne. Il vint une grande quantité de dames de Paris pour voir la chasse.
20 Novembre.
Un aga vient pour se plaindre de M. Fériol 7 notre ambassadeur à la Porte, qui a retiré chez lui le ministre de Hollande , qui ne se croyait pas en sûreté chez lui à cause de quelques démêlés qu'il avait eus avec le grand-visir, qui avait même déjà fait maltraiter quelques-uns de ses domestiques. Ce ministre de Hollande avait demandé à l'ambassadeur d'Angleterre de se pouvoir retirer chez lui, et l'ambassadeur le lui avait refusé. M. Fériol, malgré la guerre entre la France et la Hollande , lui a généreusement accordé et une retraite chez lui, et sa protection. C'est de quoi on prétend que l'aga vient se plaindre.
24 Novembre.
Le roi de Danemarck, mécontent de la reine sa femme, de la reine sa mère, et de tous les ministres luthériens , qui le contraignent sur ses plaisirs , et qui ne veulent pas même qu'il y ait ni comédie , ni opéra dans ses États , a pris le parti de s'en aller voyager, et est parti de Copenhague. On l'attend en Saxe , d'où il doit aller à Venise. Il dit même qu'il viendra ensuite en France. Il
a3o ARTICLES INÉDITS.
est extraordinaire à un roi à son âge de quitter ses Etats. 11 n'a qu'un fils qui est d'une santé fort délicate.
3o Novembre.
Le roi a fait dire , par M. de Torcy, au duc de Graromont qu'il avait appris que sa femme était venue deux fois à Versailles avec lui, qu'elle y avait même reçu des visites dans son appartement; qu'il lui défendait de la mener à Versailles, et qu'elle ne portât plus de housse ni de manteau ducal à son carrosse.
ier Décembre.
Le marquis de Breauté, qui s'était mis depuis long-temps dans une grande dévotion , et qu'on ne voyait plus ici, est mort à Paris, d'un remède extraordinaire qu'il a fait, et qu'il a fait mal.
N. D. A. Quoique tombé dans la misère, et fut ennuyeux par ses sermons , Breauté était fort occupé de bonnes -œuvres. Ce fut lui qui entreprit la fameuse affaire de Langlade , coudamné, et mort aux galères , pour un vol à Montgommery. Il la lit revoir. Langlade fut déclaré innocent, et sa fille eut de quoi vivre des dommages-intérêts.
6 Décembre. •
Madame la duchesse de Bourgogne a obtenu du roi un brevet de retenue pour Bourdelot, son premier médecin, qui est dangereusement malade. Cette princesse a fait pour lui une chose extraor-
dinaire; car elle s'est fait une loi de ne point demander de grâces au roi , qui serait très-disposé à lui en accorder.
11 Janvier 1709.
Monseigneur, qui avait résolu d'être six jours à Meudon , en revint le soir. Le froid l'a chassé. Il ne pouvait sortir du château , et il a eu pitié des courtisans qu'il y avait menés, et qui y souffraient beaucoup. On a été fort surpris de le voir, car jamais ni le froid ni le chaud n'avaient dérangé ce prince, non plus que le roi son père, des résolutions qu'ils avaient prises.
24 Janvier.
Le roi passa chez madame de Maintenon , qui est fort affligée de la mort de madame d'Heudicourt. Elle a presque toujours été auprès d'elle durant sa maladie , et l'a vue mourir ce matin.
JY. D. A. De parfaitement belle , madame d'Heudicourt était devenue vieille et hideuse. Spirituelle , instruite , amusante, mais horriblement méehante. Elle n'avait dit de sa vie bien de personne qu'avec quelque m,ais accablant. Rien n'était plus dangereux que d'être nommé devant elle dans les particuliers de madame de Maintenon, et encore pis du roi. Sans haine et sans intérêt, elle mettait les gens en pièces, ou eu sérieux ou en ridicule, au contraire de madame de DangeaUj qui était aussi de tous ces particuliers, et qui trouvait toujours le moyen d'excuser ou de louer. Aussi les appelail-on toutes deux les deux anges de madame de Main-
23a ARTICLES INEDITS.
tenon , l'une le bon , l'autre le mauvais. Avec tout son esprit, madame d'Heutlicourt craignait les esprits, et l'avouait en sa moquant d'elle-même, mais une peur qui lui faisait payer ce qu'elle appelait des occupées : c'étaient trois ou quatre femmes qui la suivaient par tout , et qui la veillaient toute la nuit. Du reste, elles n'avaient rien à faire. Cette frayeur fut poussée jusqu'à ne savoir que devenir à la mort d'un gros perroquet aussi méchant qu'elle , et qu'elle portait partout. Elle en redoubla ses occupées, et fut longtemps troublée de la peur de voir revenir l'ame du perroquet.
27 Janvier.
Le chevalier d'Elbœuf est mort au Mans ? où il était retiré depuis long-temps.
N. D. A. Il était bien plus connu sous le nom de M. d'Elbœuf le trembleur. Son père s'emporta si étrangement contre sa première femme, qu'il la prit pour la jeter par la fenêtre, ce que toutefois il n'exécuta pas. Elle était grosse de ce fils. Le tremblement dont elle fut saisie se communiqua tellement à son enfant, qu'il le rendait incapable de toutes choses. On prit donc le parti de le cacher , et de lui faire faire des vœux de Malte.
4 Février.
Beaucoup de vignes sont gelées. On craint même que les blés ne le soient. Il en est de même dans tous les royaumes voisins. Tous les arbres plantés depuis quelques années sont morts , et il y a plus de cent ans qu'on n'avait vu un si cruel hiver.
ANNÉE 1709. a33
i5 Février.
M. le prince de Conti est toujours fort mal. Il a fait venir un vieux médecin français réfugié en Suisse, qu'on prétend qui a un remède spécifique pour sa maladie. Mais il est à craindre qu'il ne soit arrivé trop tard.
6 Mars.
Le corps de M. le prince de Conti fut porté à Saint-André-des-Arcs sa paroisse, et fut enterré auprès du corps de madame la princesse de Conti sa mère.
N. D. A. M. le prince de Conti avait conservé une extrême vénération pour sa mère, dont la vertu, la piété et Famabilité ont toujours été au plus haut point. Il voulut être enterré auprès d'elle. Ses enfans étant tout petits chez elle à Paris, déjà veuve, elle appela en pleine nuit, elle et sa maison déjà couchées, et ordonna qu'on lui apportât ses enfans. Cela surprit fort ses gens, qui lui représentèrent ce qui se pouvait sur un ordre si bizarre, qu'ils dormaient , qu'on les enrhumerait, qu'il n'y avait point de cause et de raison, etc. Elle persista, et comme on tardait, elle rappela encore, et réitéra son ordre si fermement, qu'elle fut obéie. A peine ses enfans étaient-ils dans sa chambre, que celle où ils couchaient tous deux, et d'où on les avait apportés , fondit tout entière , sans que personne se fût aperçu qu'elle menaçât en rien. M. le prince de Conti se souvenait toujours de cela avec admiration pour madame sa mère , qui ne voulut jamais dire qui l'avait obligée à envoyer ainsi quérir ses enl*;» 11s.
10 Mars.
Madame la maréchale de Vivonne mourut hier au soir à Paris, où elle vivait fort retirée. Elle était grand'mère du duc de Mortemart et du comte de Maure.
N. D. A. Ces MM. de Montemart se ruinaient réuulièrement de père en fils , sans attendre davantage , et se remplumaient aussi par de riches mariages. L'esprit et la singularité de madame de Vivonne étaient dignes de l'alliance des Mortemart. C'était entre elle et M. de Vivonne des farces quand ils étaient ensemble , mais cela ne leur arrivait pas souvent. Ses belles-sœurs la considéraient sans l'aimer, et c'était entre elles des coups de bec fort divertissans. M. de Vivonne et elle se ruinèrent à qui mieux mieux. Jamais tant d'esprit et tant de désordres. Leurs querelles même étaient plaisantes. Elle demeura fort mal à son aise dans sa viduité , et réduite à loger chez un intendant, qui s'était enrichi avec eux. Elle devint dévote , et même pénitente, et il sortait de cette dévotion des traits charmans. On se serait brouillé avec elle de l'appeler maréchale, et elle ne signait jamais avec ce
titre.
i4 Mars.
On parle toujours fort de paix. C'est à M. de Torcy seul des ministres à qui on rend compte. On ne s'adresse point à M. de Chamillard pour cela, et par -là les choses sont remises dans l'ordre.
22 Avril.
M. le maréchal de Villars mande que l'armée de
ANNEE 1709. 23r)
Flandre sera bien plus belle qu'on n'avait cru. Toutes les troupes sont presque complètes. La misère des provinces fait que les recrues ont été très-aisées à faire. Mais il n'y a point encore de magasins dans les villes pour faire subsister l'armée, et c'est à quoi on travaille.
26 Avril.
Les régimens des gardes qui avaient ordre de partir de Paris le ier mai , n'en partiront que le 6. On en laisse même quelques compagnies plus qu'à l'ordinaire, parce que la cherté du pain cause souvent de petits désordres , et qu'on veut avoir dans tous les marchés des soldats pour contenir la populace , qui ne souffre pas son mal sans murmurer beaucoup.
9 Mai.
M. le duc d'Orléans a fait mettre dans un cul de basse-fosse un de ses gardes à Villers-Cotterets, qui n'avait pas donné une déclaration juste du blé qu'il avait.
27 Mai.
Le roi a pris le deuil de M. le prince de Carignan, et il le portera jusqu'au premier voyage de Marly , qui sera de mercredi en quinze jours.
N. D. A. Ce prince de Carignan, fils aîné du prince Thomas , et de la dernière de la branche de Bouibon-Soissons , fui la merveille de son sièele. Né sourd el muet, il fut livre
assez tard à un maître habile , qui , à force de coups et de famine, lui apprit à suppléer à ce que la nature lui avait refusé ; et comme il avait beaucoup d'esprit , il devint capable de tout entendre et de tout faire entendre , en sorte qu'il s'appliqua aux affaires , et qu'il passa pour une bonne tête dans le conseil de M. de Savoie. Il laissa un fils qui ne lui a pas ressemblé, qui a épousé la bâtarde de M. de Savoie et de madame de Yerue, qu'il a amenée ici pendant la régence, et qui y est restée depuis avec lui , où elle ne perd rien moins que son temps et ses affaires.
14 Août.
On a découvert une conspiration à Strasbourg, tramée par quelques gentilshommes qui y sont établis.
ier Septembre.
Madame de Moussy mourut ces jours passés à Paris. Elle était sœur du premier président de Harlay , et avait toujours vécu avec lui et avec son fils dans la plus intime union. Cependant par son testament elle leur ôte tout ce qu'elle a pu leur ôter, pour le donner à une communauté où elle était fort attachée , et à des hôpitaux.
N. D. A. Madame de Moussy , aussi profonde, aussi réservée, aussi composée que son frère , qu'elle imitait, et devant qui elle tremblait, passa sa vie sous même toit, et à même table que lui. Dévote et arcbidévote, d'habit, d'air austère, et de conduite extérieure, il faut croire que tout y répondait. La simplicité n'y paraissait guère, ni la vérité dans son testament, où il ne se trouva rien pour sa famille ,
avec laquelle elle avait toujours paru si intimement unie. C'était une femme de beaucoup d'esprit, mais qui ne se communiquait point, et ne marchait que par ressorts.
M. de Dangeau a interrompu ses Mémoires depuis le 11 septembre 1709 jusqu'au ier janvier 1710, à cause de la maladie grave de son fils unique qui fut blessé à Malplaquet, et à qui il fallut deux fois couper la cuisse. Voici la note sur ce fils de l'auteur des Mémoires.
N. D. A. Courcillon était un original sans aucune copie; beaucoup d'esprit et d'ornement dans l'esprit, un fonds de gaieté et de plaisanterie inépuisable , dont il y a des contes sans fin ; une débauche effrénée , et effronterie à ne rougir de rien. Madame de Maintenon le garda avec des soins de mère , par amitié pour la sienne, dans une maladie qu'elle seule et madame de Dangeau ignoraient, et dont Courcillon faisait des farces pour se consoler de l'ennui qu'il avait eu de cette compagnie. Il en fit d'une autre espèce quand on lui coupa la cuisse ; mais la plus rare fut quand on la lui recoupa. Le danger était grand. Dangeau et sa femme le tournaient pour le faire venir à la confession. Il connaissait son père , et il se livra à cette importunité. Il feignit d'entrer dans ce qu'il lui insinuait, et lui dit que, puisqu'il en fallait venir là, il voulait aller au mieux; qu'il lui fît donc venir le père de la Tour, mais qu'il ne voulait jamais ouïr parler d'aucun autre. A ce nom , Dangeau frémit de la tête aux pieds. Il venait de voir combien son assistance à la mort de M. le prince de Conti et de M. le Prince avait étrangement déplu. Il n'osa jamais courir les mêmes risques, d'autant que survivant son fils, il en porterait l'iniquité.. De ce moment,
2 38 ARTICLES INEDITS.
il ne fut plus mention de confession de sa part, et Courcillon, qui ne voulait que cela, n'en parla pas davantage. Dangeau avait un frère abbé, pédant, grammairien, le meilleur homme du monde , mais fort ridicule. Courcillon , le voyant au chevet de son lit fort affligé, se prend à rire comme un fou et à le prier d'aller pleurer plus loin , parce qu'il fait en pleurant une si plaisante figure, qu'il en faut mourir de rire; et de— là passa à dire que sûremeut, s'il meurt, l'abbé se mariera pour soutenir la maison , et à en faire une telle description en plumet et en parure, que tout ce qui était là ne put se tenir d'en rire aux larmes.
3 Janvier 1710.
On a donné au maréchal de Villars, pour cel hiver, l'appartement de feu M. le prince de Conti. Le roi alla voir ce maréchal le dernier dimanche de l'a vent après le sermon, et fut deux heures enfermé seul avec lui, où il avait fait porter des papiers pour travailler. Le roi n'avait été chez aucun particulier depuis le maréchal de Grammont mort il y a plus de trente ans.
9 Janvier.
Il y eut comédie chez madame la duchesse de Bourgogne. On a fait faire un théâtre dans la grande pièce de son appartement. Le spectacle fut fort beau. Il n'y avait que des dames considérables et des courtisans. Le théâtre est magnifique et agréable , et on l'y laissera j usqu'au carême , afin que madame la duchesse de Bourgogne puisse
encore voir la comédie dans son appartement après ses couches.
18 Janvier.
On élut à Paris à l'académie M. de la Mothe, qui est un très-bon poète , en la place de M. Corneille qui avait plus de quatre-vingts ans, mais qu'on avait appelé long-temps le jeune Corneille pour le distinguer du fameux Corneille son frère aîné.
9 Février.
Les Espagnols ont fait un décret par lequel ils donnent à leur roi tout l'argent et toute l'argenterie des églises pour soutenir la guerre, déclarant traîtres à la patrie tous les archevêques et évèques qui voudraient s'y opposer dans leurs diocèses. Plusieurs ont déjà donné leur consentement, et il paraît qu'il n'y aura point d'ecclésiastiques qui s'y veuillent opposer.
19 Février.
M. l'évêque de Nîmes est mort. Il est universellement regretté. Il s'est rendu illustre par une vie exemplaire et par beaucoup de beaux ouvrages. Il était de l'Académie française.
6 Avril.
Madame la Duchesse reçut les complimens sur la mort de M. le Duc. Elle était sur son lit et en
a4o ARTICLES INÉDITS,
chaperon, qui est un habillement des princesses du sang quand elles reçoivent en cérémonie les complimens sur la mort de leurs maris.
N. D. A. Cet habillement ne fut jamais un chaperon qui est d'étoffe, et qu'on ne connaît plus qu'aux cérémonies funèbres , par dessus lequel on porte un bonnet carré. C'est un domino de prêtre dont le coqueluchon est mou et plat , mais un domino qui va jusqu'aux pieds en forme de robe qui a des manches fort larges , le corps étroit , et une queue longue qui finit en pointe. A l'égard du couvre-chef, c'est une coiffure de toile d'Hollande singulière, qui est basse, qui enveloppe la tète et les épaules , et qui est plus ample et surtout plus longue par degrés de rang comme les queues. Les mantes et les manteaux , dont il y avait des piles à la porte de madame la Duchesse pour ceux qui y entraient, se passèrent avec la même indécence affectée que ce qu'on a vu sur ceux de la mort de M. le Prince.
ai Juin.
Un de nos partisans, sorti de Namur avec deux cent cinquante hommes, trouva moyen d'entrer dans Liège, se rendit maître d'un corps-de-garde qui était à la porte , alla ensuite sur la place , tua celui qui y commandait , et prit toute la garde. Il pilla la maison du ministre de l'Empereur, et celle d'un Hollandais qui commande dans Liège. Après avoir fait un assez gros butin , il ressortit de Liège , et emmena cent cinquante prisonniers. Il n'a eu dans cette affaire qu'un soldat de tué et un blessé.
ANNÉE 1710. if\i
Le marquis de Sablé mourut à Paris; il était fils de M. Servien , surintendant des finances. Il avait vendu Meudon à M. de Louvois. Le roi lui donnait par charité une pension de 1,000 écus.
10 Juillet.
Le roi courut le cerf l'après-dînée. Madame la duchesse de Bourgogne et madame la duchesse de Berri étaient à cheval, et étaient suivies de la maréchale d'Estrées , de mesdames de la Vallière , de Listenois et de Rupelmonde. Elles essuyèrent un violent orage, et revinrent mouillées jusqu'aux os et fort écorchées.
17 Juillet.
M. le duc d'Orléans a ôté à la marquise de la Ferté, à madame de Staffort, à madame de Tilly, à madame de Rochebaron , à madame de Verneuil et à madame de Fusse, les logemens qu'il leur avait donnés depuis assez long-temps dans le Palais-Royal à Paris. Toutes ces dames étaient les grandes amies de madame d'Argenton.
19 Juillet.
Quand le roi fit écrire la lettre de cachet pour Saint-Denis par M. de Pontchartrain , il lui ordonna d'en garder le secret jusqu'à ce que la chose iv. 16
a4a ARTICLES INÉDITS.
fut exécutée. Il lui défendit bien expressément d'en parler à M. de Bouillon. Le roi a fait écrire aussi à Clunv , où le cardinal voulait faire établir des tombeaux pour les gens de sa maison.
M. de Bouillon demanda, ces jours passés , au roi permission de prendre le deuil de M. le prince d'Auvergne. Le roi lui a dit de ne point le prendre ; qu'il fallait le regarder comme un homme mort du jour qu'il a été effigie à Paris.
6 Août.
Fesne , l'un des trois écuyers ordinaires de la grande écurie, et le seul qui dressât les quatrevingts chevaux que le roi monte pour les promenades ou pour les chasses <, est mort ici.
22 Septembre.
Les religieuses de Port-Royal-des-Champs , que l'on transféra, il y a environ un an, dans différens couvens du royaume , ont presque toutes signé le formulaire. Il y en a dix-huit dont on a les signatures. Il en reste deux, qui sont dans des couvens à Blois , qui n'ont pas voulu le signer. Après qu'on les eut tirées de Port-Royal-des-Champs, on rasa leur maison et leur église.
N. D. A. Les Mémoires, toujours politiques, avaient tu , l'année précédente , la destruction de Port - Royal - dv<
Champs , et sans rien dire depuis que ce mot , de ce que les destructeurs firent accroire au roi du fruit des barbaries des anciens temps déploje'es sur ie corps et sur l'ame de ces saintes filles, et passe sur tout cet article comme chat sur braise.
23 Septembre.
On parle fort d'une dîme royale sur tous les biens du royaume. M. le duc de Sully en parle dans ses Mémoires. Boisguilbert avait travaillé sur cela, et en avait parlé à M. ie chancelier pendant qu'il était contrôleur-général. Depuis ce temps-là, feu M. le maréchal de Vauban avait fait imprimer un livre dans cet esprit-là, où il était entré dans de plus grands détails. M. Desmarets fait examiner l'idée que les uns et les autres ont eue. Il y fait travailler MM. de Nointel , de Bouville , de Vauxbourg, de Bercy, Lacroix, Prond et Orry ; mais .il n'y a rien encore de réglé là-dessus.
27 Septembre.
Le maréchal de Villars a fait sortir Heudicourt de prison ; le roi trouvait bon qu'il l'y laissât tant qu'il le trouverait à propos.
N. D. A. 11 était échappé des ordures au maréchal de \ illars, sur les dames qui montaient à cheval avec madame la duchesse de Bourgogne , qui furent paraphrasées et mandées, et qui les scandalisèrent au point d'en faire du bruit. Heudicourt , qui les en avait informées . fut le bouc émissaire •«'ir qui tout tomba. 11 était plaisant, méchant, hardi, impudent
de la faveur de sa mère, et qui s'enivrait de rien. Il faisait des ehansons qui ne mourront jamais. Il en fit un jour une sur le grand-prévôt de S. D. M***, si folle, si plaisante, si ravissante par son naturel, que le maréchal de Boufflers, qui était l'homme du monde le plus sérieux, en éclata de rire, derrière le roi à sa messe, en le voyant. Ce rire en gagna d'autres, tellement que le roi se tourna de surprise, qui fut au comble quand il vit le maréchal rire à l'excès. Au sortir de la messe , il lui demanda à qui il en avait eu , et dans un lieu si peu convenable. Le maréchal, riant de nouveau, lui répondit qu'il ne le lui pouvait dire que dans son cabinet. 11 lui dit la chanson en rentrant , et voilà le roi aux larmes. Mais ce ne fut pas tout ; c'est qu'il fut deux jours à ne pouvoir regarder aucun M*** sans tomber au même état, et toute la cour encore plus à son exemple. Cette espèce de huée dura long-temps , et on s'en souvient encore.
20 Octobre.
La maréchale de Choiseul est morte à Lin as auprès de Paris dans une grande pauvreté. Il y avait plus de cinquante ans qu'elle était séparée de corps et de biens d'avec son mari , qui ne l'avait jamais voulu revoir.
6 Novembre.
L'abbé de Pompadour , qui avait quatre-vingts ans passés, est mort dans une terre de madame de Saint-Luc sa nièce. Il ne lui restait plus qu'une petite abbaye.
N. D. A. C'était un petit homme, qui n'avait jamais fait
ni ligure ni métier dans le monde, et dont ce ne serait pas la peine de rien dire sans un trait assez plaisant. Il avait un vieux laquais qui le suivait, et qui disait son bréviaire dans toutes les antichambres. Son maître, outre ses gages, lui donnait tant par jour pour dire son bréviaire pour lui , et s'en croyait quitte de la sorte. Je ne sais si tant de chanoines, qui gagent des élèves pour chanter et pour assister pour eux au chœur, ne lui avaient point servi d'exemple.
10 Novembre.
Le roi accorde à l'abbé de Vaubrun la permission de venir lui faire la révérence à son retour de Marly. Il y a plus de dix ans qu'il est exilé. Il a la charge de lecteur du roi qui lui donne les entrées.
N. D. A. C'était un nain, boiteux, à jambes torses, audacieux avec les femmes, pour lesquelles il se croyait de grandes vertus , et que sa figure avait jeté dans l'église. Du savoir et beaucoup d'esprit, mais un esprit dangereux et d'intrigue , qui le fit toute sa vie frapper à toutes portes. Ses intrigues avec le cardinal de Bouillon l'avaient fait chasser dès le commencement de ses affaires ; ses intrigues avec les jésuites le firent revenir.
1 2 Novembre.
On a résolu de tirer de grosses sommes des usuriers qui ont fait des profits énormes sur les papiers que le roi a donnés depuis quelques années. On appelle communément à Paris ces usuriers-là des agioteurs. On leur signifiera leur taxe
^6 ARTICLES INEDITS.
samedi; et cela monte déjà à plus de 20 millions de livres. Mais il y en a beaucoup encore qu'on ne connaît point.
20 Novembre.
Il y a beaucoup de gens à Paris taxés pour l'agiotage , et qui prétendent ne s'en être jamais mêlés; du nombre desquels est M. de Libois, gentilhomme ordinaire du roi. On a mis quelquesuns des plus coupables à la Bastille.
12 Décembre.
Le procès qui avait fait tant de bruit entre Rousseau, fameux poète, et Saurin de l'x\cadémie des sciences, a été jugé au Châtelet en faveur de Saurin, qui a été déclaré innocent. Ils avaient trouvé l'un et l'autre de grandes protections à la cour. Rousseau est sorti du royaume, et est allé dans les villes ennemies de Flandre , ce qui le condamne plus que le jugement du procès.
i3 Décembre.
M. de Fervaque, brigadier d'infanterie et colonel du régiment de Piémont, a quitté le service. Le roi , fort blessé de ce procédé , a fixé le prix du régiment de Piémont à 25,ooo écus. ïl lui avait coûté près de 100,000 livres.
N. D. A. Fervaque était petit- fils du surintendant JRullion , duquel on ne peut s empêcher de rapporter une saleté ,
à cause de sa singularité étrange. Étant au conseil avec la reine récente , il vint une odeur de charbon et d'ordure qui infecta le lieu, et dont la reine se plaignit fort. Bullion tira nue petite boîte d'ivoire de sa poche , et la présenta à la reine pour la sentir. La reine l'ouvrit avec impatience; mais en la portant à son nez : « Ah ! Bullion , s'écria-t-elle en la lui re- « jetant, vous m'empoisonnez. C'est de la m... ! » C'en était en effet. La boîte se renouvelait tous les matins de la plus fraîche , et le surintendant, qui n'aimait rien tant que cette odeur, avait oublié que ce goût lui était tout-cà-fait particulier. C'était au reste un habile ministre, estimé, considéré, et qui avait beaucoup d'acquis.
28 Janvier 1711.
Le roi donne à la famille de M. de Feuquieres les 5,5oo livres de pension qu'il avait. Sa veuve est fille du feu marquis d'Hoquincourt, et le roi n'avait jamais oublié sa fidélité, et le service qu'il lui avait rendu dans son gouvernement de Péronne , quand il fit tirer le canon sur le maréchal d'Hoquincourt son père après sa révolte.
3o Janvier.
Le roi dit à M. de Bernières, intendant de Flandre : « Vous m'avez mandé souvent l'année pasce sée des choses tristes et dures, mais je vous en « sais bon gré; je veux qu'on me mande toutes « les vérités quelque fâcheuses qu'elles puissent « être. Mais j'espère que cette année vous ne me « manderez rien que de bon. »
248 ARTICLES INEDITS.
3 Février.
L'électeur de Cologne, après son audience , alla dire la messe à madame la duchesse de Bourgogne, et lui rendit les mêmes honneurs qu'aurait fait un simple chapelain.
N. D. A. Madame fut outrée de cette messe. L'électeur aimait passionnément à en dire , et à faire toutes les fonctions de prêtre et d'évêque. 11 s'y plaisait comme les jeunes enfansqui ont des chapelles. Il aimait jusqu'à prêcher. Il s'avisa , un jour du commencement d'avril , de faire inviter tout Valenciennesàle venir voir officier et ouïr son sermon. L'église était pleine , et les tribunes garnies de sa musique et de trompettes et de timbales. Il monta en chaire , fit le signe de la croix, salua les assistans , puis tout à coup s'écria : « Poisson « d'avril ! poisson d'avril ! » et la musique de lui répondre , et lui de rire, de faire le plongeon , et de s'enfuir au bruit des trompettes et des timbales.
9 Février.
Maréchal alla à Versailles faire la petite opération à madame la princesse de Conti qui la souffrit fort patiemment, et qui dit même après qu'elle fut faite : « Quoi , n'est - ce que cela ? J'en suis « quitte à bon marché. »
18 Février.
Madame la duchesse de Bourgogne, en sortant du bal, qui ne finit qu'à six heures, alla prendre des cendres et entendre la messe avant que de se coucher. Elle ne se leva qu'à huit heures du soir.
ANNÉE 17 i r. 2/19
1* 10 Mars.
L'abbé de Tessé a avoué au maréchal son père qu'il avait épousé la fille de Castan à Genève. Le père de la fille dit qu'il lui donnera 4 à 5oo,ooo écus; et on croit qu'il le pourrait faire aisément si ses affaires étaient accommodées avec Samuel Bernard. Le maréchal de Tessé est fort fâché de ce mariage. Il a fait partir son fils de Paris , et ne Ta plus voulu voir dès qu'il a cru le mariage fait. L'abbé de Tessé avait une fort belle abbaye.
16 Avril.
Le corps de Monseigneur fut porté à Saint-Denis. Le convoi partit de Meudon à sept heures , et passa par le pont de Sèvres et par le bois de Boulogne. On ne voulut point qu'il passât dans Paris, quoique cela eût été résolu d'abord; mais la simplicité du convoi fit prendre ce dernier parti.
27 Avril.
L'avocat du roi de la cour des monnaies , en parlant au dauphin et à la dauphine , fit un compliment long et haut, d'un ton de harangue. Desgranges, maître des cérémonies , voyant qu'il prenait ce ton-là, l'en voulut empêcher; mais il lui répondit qu'on n'interrompait point les gens du roi, et continua toujours. Le roi repartit de Versailles à six heures pour revenir ici , et le dauphin
a5o ARTICLES INEDITS.
et la dauphine une heure après, fort las de tant de harangnes , quoiqu'ils les eussent trouvées fort belles.
3 Mai.
La dauphine , madame la duchesse de Berri et madame la duchesse d'Orléans s'amusent l'aprèsdînée à jouer à l'oie avec les dames, ou chez elles, ou chez Madame qui se divertit à les voir jouer.
10 Mai.
Le roi donna, il y a déjà quelques jours, à l'abbé de Polignac la confiscation des biens de M. de Ruvigny, qui sappelle en Angleterre milord Galoway.
21 Mai.
Le roi, après son dîner, courut le cerf. Le dauphin , la dauphine et monseigneur le duc de Berri étaient à cheval. Il plut beaucoup durant la chasse , et les dames revinrent fort mouillées et fort crottées. Mais cela ne les rebute point.
Mademoiselle Loison , celle qui n'a point été mariée , a eu une lettre de cachet pour s'en aller à Orléans. On croyait que c'était la maison de Bouillon qui lui avait attiré ce malheur, parce que le duc d'Albret était fort attaché à elle ; mais ils assurent tous fort qu'ils n'y ont eu aucune part.
ANNEE 1711. a5 1
24 Juin.
Le roi alla se promener sur les hauts de Marly, et y vit jouer au mail la dauphine , suivie de plusieurs dames qui y vinrent en calèche.
9 Juillet.
On a vendu beaucoup de bijoux de Monseigneur, et bien des gens en ont acheté pour le prix qu'on les a estimés et qui est fort bas, et cet argent est employé à payer de ses dettes.
N. D. A. Rien peut-être ne fut jamais si indécent que cette vente des bijoux de Monseigneur, qui se fit en plein Marly, où chacun achetait à l'enchère, comme à un encan et à un in— * ventaire de Paris, et très-ordinairement en présence de madame la dauphine , de M. le dauphin , et de tous les princes et princesses du sang , qui s'en amusaient et en achetaient, riant et causant avec les gens de la cour, hommes et femmes , qui en achetaient et s'en divertissaient aussi. Ce négoce dura toutes les après-dînées , le reste du voyage. M. le dauphin ne prit presque rien , et s'y trouva rarement, et toujours par complaisance pour madame la dauphine. Quoiqu'il n'eût pas lieu de regretter Monseigneur, ni d'aimer la plupart de ceux qui avaient été attachés à lui, il en usa avec tous avec une bonté et une générosité qui les confondit.
28 Juillet.
li arriva un courrier de Lyon. Le marquis de llochebonne , qui y commande, et le prévôt des marchands mandent que tout y est fort tranquille , qu'on a fortifié un peu le faubourg de la Guillo-
tière, pour empêcher la cavalerie d'y entrer. Le roi fait marcher de ce côté-là quelques troupes qui étaient en Languedoc et en Franche-Comté.
5 Août.
Penautier est mort en Languedoc. Il avait été long-temps trésorier de cette province et du clergé en même temps. On prétendait que ces deux emplois lui valaient 3oo,ooo livres par an ; mais il en faisait un fort bon usage, et on était très-content de lui.
ZV. D. A. Penautier était homme de beaucoup d'esprit, bien fait, galant, magnifique et obligeant. Il fut mêlé dans les affaires de la Brainvilliers et des poisons , et mis en prison avec grand danger. Il est incroyable combien de gens, et des plus considérables, se remuèrent pour lui, le cardinal Bonzi à la tête, et le tirèrent d'affaire. Il conserva ses emplois et ses amis ; et, quoique sa réputation eût fort souffert de cette affaire, il demeura dans le monde comme chose non avenue. Crozat, fameux par ses richesses, avait été son caissier.
9 Septembre.
M. de Villagagnon, colonel de dragons, qui a été cassé, était venu pour se justifier. Il se présentait à tous momens devant le roi, et lui voulait toujours parler. Le roi lui a fait dire par M. Voisin qu'il pouvait aller partout où il lui plairait dans le royaume , mais qu'il se présentât rarement devant lui.
3 Novembre.
Le roi alla courre le cerf. Madame la dauphine, madame la duchesse de Berri, et beaucoup de dames étaient à cheval , quoiqu'il fît un temps horrible, et en revinrent mouillées et leurs habits crottés comme si on les eût trempés dans la boue. Il y avait eu en outre deux calèches pour les dames qui ne montent pas à cheval. Dans l'une était la comtesse de Roussv , et dans l'autre madame de Pompadour, chacune avec trois jeunes dames, parce que le roi veut qu'avec les jeunes dames il y ait toujours une dame d'âge plus avancé.
22 Novembre. .
On a établi une nouvelle tontine , où on recevra un tiers en argent et les deux tiers en billets de monnaie, pour donner moyen à ceux à qui il en reste de s'en défaire; car ils n'ont plus aucun cours dans le commerce. A cette tontine on donne un assez gros revenu pour la vie de ceux qui y mettent, et, après leur mort, leurs héritiers auront encore plus du tiers du revenu.
24 Novembre.
D'Andrezel, secrétaire du cabinet, et qui servait en cette qualité auprès de feu Monseigneur, fut touché d'une dévotion extraordinaire en le voyant mourir. Jusque-là, il avait vécu dans les
a 54 ARTICLES INÉDITS.
plaisirs. Il s'est éprouvé quelques mois sur la dévotion , et a pris enfin le parti de se retirer auprès des Camaldules.
26 Novembre.
Madame de Grancey mourut le soir à Paris , dans son appartement du Palais-Royal, et que M. le duc d'Qrléans lui avait toujours conservé. Il lui avait donné en outre une petite maison fort jolie, au bout du parc de Saint-Cloud.
JY. D. A. Madame de Grancey était une vieille médaille plâtrée, qui avait été belle et galante, et qui ne pouvait se résoudre à ne l'être plus. Elle avait passé pour maîtresse de Monsieur et du chevalier de Lorraine, et avait long— temps tenu le haut du pavé chez Monsieur, et dans un certain monde, presque jamais à la cour, qui n'était pas son terrain.
3 Décembre.
M. d'Argenson , à qui le roi avait demandé son avis par écrit sur ce qu'une partie des comédiens veut se séparer de leurs camarades pour faire une troupe à part, a écrit que l'on ferait une chose fort sage et fort agréable au public d'augmenter les spectacles dans Paris.
8 Décembre.
La vieille maréchale de l'Hôpital est morte à Paris, aux Petites-Carmélites, où elle était retirée depuis assez long-temps. Elle avait quatre-vingts ans passés.
ANNÉE 17 u. 255
N. D. A. Elle était Françoise Mignot. Elle avait épousé en premières noces Pierre Desportes, receveur-général du Dauphiné; en secondes noces, le maréchal de l'Hôpital, si connu sous le nom du sieur du Hallier, qui tua le maréchal d'Ancre; et en troisièmes noces Jean-Casimir, jésuite, cardinal, roi de Pologne, abbé de Saint-Germain-des-Prés, etc. Ce dernier mariage fut su et connu, mais jamais déclaré, et sans enfans.
10 Décembre.
Le roi fait accommoder, dans le Louvre, de grands logemens pour y mettre sa bibliothèque, et l'abbé de Louvois y aura un appartement, comme garde de cette bibliothèque qui est ma* gnifique, et qu'on est obligé de mettre en différens endroits à la Ville.
22 Décembre.
La procession qui se devait faire à Londres, pour brûler l'effigie du pape , était toute composée de Wighs. On en avait même fait venir beaucoup de la campagne. On prétend qu'ils avaient un mauvais dessein. La reine de la Grande-Bretagne, par sa sagesse, a empêché que cette procession ne se fit, qui aurait causé beaucoup de désordre dans Londres.
3 Janvier 1712.
J'appris que les enfans de monseigneur le duc de Berri ne porteront point le nom de Berri ,
mais celui d'Alençou ; de même que les enfans de Monsieur portaient le nom d'Orléans.
4 Janvier.
Il y a quelques petits changemens sur la garderobe de madame la dauphine, qui se plaignait de temps en temps que quelques petites choses , dont elle avait besoin, lui manquaient. Madame de Mailly, dame d'atours, a prié madame Cantin, première femme de chambre , de se. charger de ces détails.
N. D. A. La garde-robe de madame la dauphine dépensait prodigieusement, et manquait de tout ce qui fait la nouveauté, la commodité et l'agrément. Après des années de patience, la bombe creva sur le cri public, de ce que les darnes prêtaient journellement à madame la dauphine de menues nippes, et sur ce que Desmarets , de plus en plus ancré, osa enfin représenter. Madame de Mailly s'abandonnait à une femme de chambre à elle, qui se croyait aussi nièce de madame de Maintenon , parce que sa maîtresse l'était. Elle fut chassée, et se trouva avoir fait ses affaires aux dépens de la garde-robe et des marchands. L'indolence et la gloire de madame de Mailly ne furent plaintes de personne. Elle avait cru ne pouvoir être entamée et elle le fut beaucoup, et ne rattrapa pas, à beaucoup près, ce qu'elle avait perdu, en ce qui lui fut rendu, quelques jours après, à force de cris.
Une femme de chambre , que madame de Berri aimait fort, fut chassée il y a trois jours. Elle
ANNÉE 1712. a 57
s'appelle mademoiselle de Vienne. On dit qu'elle a beaucoup d'esprit , mais qu'elle avait trop de pouvoir sur l'esprit de sa maîtresse.
N. D. A. Madame la duchesse de Berri ne tarda pas , après son mariage, à en faire repentir. La galanterie pointa avec peu de ménagement, et fut ensuite menée bon train. Elle avait beaucoup d'esprit, une éloquence naturelle qui surprenait, une fausseté dont elle se piquait et qui était singulière, une hauteur qu'elle faisait sentir à sa mère, à Madame, et même à son père, qui l'avait tendrement aimée depuis l'enfance , et qu'elle n'en maltraitait pas moins. On peut juger si elle s'accommodait d'être sous la conduite de sa mère et de madame la dauphine, et à quel point elle fut blessée de la faveur de madame la dauphine et de sa grandeur à la mort de Monseigneur. L'affaire de sa femme de chambre, elle ne la pardonna jamais , et elle traita M. le duc de Berri comme un nègre de ce qu'il souffrit qu'elle fût renvoyée. Sa vie n'a été qu'un tissu de scènes et de malheurs , avec tout ce qu'il fallait pour être la femme la plus heureuse de l'Europe.
Comme ces additions ne se proposent que d'cclaircir les Mémoires de M. de Dangeau, il est bon d'avertir que d'ici en avant elles se trouveront moins satisfaisantes, parce que les Mémoires déjà si secs, par la timidité de celui qui les fait, le deviennent de plus en plus, à mesure que les événemens que le déclin du règne et de la vie de Louis XIV devrait rendre plus curieux et plus importans, lui semblent trop délicats. En général , ces Mémoires si politiques , si laconiques, et si mesurés, pour ne pas dire si tronqués, si peu ébauchés, si flatteurs, si courtisans, et si fades, sont toutefois utiles pour les dates , et curieux pour l'ordre de IV. 17
toutes sortes d'événemens , et surtout pour le tissu et l'esprit extérieur de la vie et de l'occupation de la cour , du roi et de ses ministres.
ii Janvier.
Le roi fit porter son dîner chez madame de Maintenon , ce qu'il n'avait point encore fait. A ce dîner étaient madame la dauphine, madame de Maintenon , mesdames d'O, de Lévi, de Caylus et de Dangeau. Le roi y demeura jusqu'à cinq heures , et avait demeuré à table jusqu'à trois. Aucun courtisan n'entra , pas même le maître-d'hôtel. Le repas fut fort gai. On en fera un pareil mercredi.
i5 Janvier.
Madame la dauphine avait été le matin chez madame de Berri dont le raccommodement est entièrement fait. On parle de marier la femme de chambre qu'on lui a ôtée, à qui M. le duc d'Orléans donne une pension honnête.
24 Janvier.
On apprit que l'abbé de Saint-Jacques était mort. Il avait quatre-vingt-douze ans, vivait dans une grande austérité , et donnait tout son bien aux pauvres. Il était fils du chancelier d'Aligre.
JS . D. A. Cet abbé avait été auprès du chancelier son père, pendant ses dernières années, uniquement pour empêcher les friponneries qui auraient pu investir sa vieillesse Dès qu'il fut mort, il s'alla confiner dans son abbaye, et
n'en sortit plus. Il refusa tout ce qui lui fut présenté d'évêchés et de places, et se fit aimer et admirer pendant sa longue vie, toujours la même, dans une grande simplicité, et dans une sainteté pleine de bonnes œuvres, d'austérités, et de grands exemples , avec une douceur et une modestie
singulières.
26 Janvier.
On a exilé plusieurs personnes, hommes et femmes, qui faisaient profession de tailler au pharaon dans plusieurs maisons de Paris. On n'y joue plus du tout.
4 Février.
Lacroix , fameux partisan , et son fils ont été mis à la Bastille pour n'avoir pas voulu rendre tout ce qu'ils avaient pris au prince de Salm, fils de la sœur aînée de madame la Princesse. Ils avaient enlevé ce prince dans son château d'Anholt au-delà du Rhin , et ils l'avaient remis depuis en liberté ; mais ils ne lui avaient pas rendu tout ce que le roi voulait qu'on lui rendît, et que Lacroix nie toujours d'avoir pris.
8 Février.
Les douleurs de madame la dauphine ont été grandes la nuit et jusqu'à quatre heures aprèsmidi, malgré tout l'opium qu'on lui a fait prendre, le tabac à fumer et celui qu'elle a pris en machicatoire. On l'a saignée deux fois du bras.
-i6o ARTICLES INÉDITS.
Depuis la diminution des douleurs elle eut un peu de fièvre. Ses douleurs étaient si violentes qu'elle dit qu'elle avait moins souffert en accouchant.
9 Février.
Le roi vint plusieurs fois dans la journée chez madame la dauphine, qui avait été saignée du pied la nuit, et qui fut toute la journée dans un grand assoupissement. On trouva même que cet assoupissement est plus grand que celui que lui devait procurer l'opium. Cette maladie devient très-sérieuse. Quand elle se réveille, la tête paraît un peu engagée. La fièvre est assez violente. Boudins, son premier médecin , dit au roi qu'il ne doutait pas que ce ne fût la rougeole , et qu'il en paraissait déjà quelques marques. En l'état où elle est , on souhaiterait que la rougeole parût en abondance pour dégager la tête, et diminuer la fièvre.
iô Février.
Le roi passa chez madame la dauphine, à qui on a donné de Témétique. Les avis sont différens sur sa rougeole; et si ce l'est, c'est une rougeole d'une mauvaise nature. Sa tête est encore un peu attaquée.
19 Février.
Le matin , à Versailles, on ouvrit le corps de M. le dauphin , et l'on porta le cœur auprès de
celui de la dauphine. Pendant que l'on portait les cœurs au Val-de-Grace , on mit le corps de M. le dauphin sur le même lit que madame la dauphine, que l'on fit faire plus grand que celui où elle était.
24 Février.
Le convoi , qui était parti hier de Versailles à six heures du soir, commença à entrer dans Paris , par la porte Saint-Honoré, à deux heures après minuit, et ressortit à quatre par la porte Saint- Denis. Il arriva à Saint-Denis à sept heures et demie.
3 Mars.
La marquise de Gesvres a fait signifier à son mari une requête pour faire casser son mariage, pour cause d'impuissance.
22 Mars.
Le roi, étant dans une petite calèche découverte, fit la revue des régimens des gardes-françaises et suisses, qui sont habillés de neuf et aussi beaux que jamais. Il y a dans le régiment des gardes - françaises six cents hommes d'une grandeur plus qu'ordinaire , et qu'on appelle les géans. 11 y a aussi dans le régiment des gardes-suisses un certain nombre de soldats choisis, qui sont plus grands et plus beaux que d'ordinaire. Le roi fut très-content, et après la revue il alla tirer.
i6i ARTICLES INEDITS.
25 Mars.
Le petit prêtre Gautier arriva hier au soir d'Angleterre , et il est arrivé ce matin un courrier d'Utrecht.On ne nous dit point les nouvelles qu'ils ont apportées l'un et l'autre; mais on dit qu'il n'y a point de changement dans l'esprit de la reine d'Angleterre sur la paix.
27 Mars.
On mande d'Espagne que le comte de Monterey, que nous avons vu gouverneur de Flandre, s'est fait prêtre ; et l'on mande d'Italie que le duc d'Iltesto, marquis de dos Balbazes , a quitté la viceroyauté de Sicile, et est venu à Gènes, où il s'est fait prêtre aussi.
N. D. A. Les privilèges du clergé sont tels en Espagne , qu'un particulier qui s'y met, garantit sa famille de toutes recherches, parce que le droit de partage, qu'il conserve aux biens de sa famille, rend cette recherche très-épineuse, et presque toujours infructueuse. Us dérobent aussi à la justice séculière les personnes du clergé, et rendent leur punition impossible. Ces considérations, plus encore que la dévotion, et l'ambition du cardinalat, engagent dans la prêtrise ces grands seigneurs qui, des grands emplois, tombent dans la disgrâce, et qui, par-là, mettent à couvert leurs personnes.
14 Avril.
Quand le roi d'Angleterre tomba malade, on le fit confesser. Son confesseur était un jésuite. Il ne
ANNEE 171*. a63
se confessa pas à lui ; il envoya chercher le curé de la paroisse, qui le confessa.
17 Avril.
Dès que le roi d'Angleterre sera rétabli de sa petite vérole , il sortira du royaume. On ne dit point encore où il ira. Ce que l'on sait, est que sûrement il n'ira point à Rome.
24 Avril.
M. le dauphin continue à se porter mieux, et se fortifie. Madame de Villefort, sa sous-gouvernante, a fait depuis quinze jours une affaire dont elle a tiré 20,000 écus , argent comptant.
27 Avril.
On raisonne beaucoup ici sur le voyage du comte de Chalais, pour qui le roi d'Espagne a beaucoup de considération , et qu'il n'enverrait pas pour une bagatelle. Il a changé de nom dans toute la route, et a passé à deux lieues de M. son père et de madame sa mère sans leur rien dire , ce qui prouve bien qu'il ne vient pas pour ses affaires.
N. D. A. Ce fui étrange chose que ce voyage de M. de Chalais, dont on n'a jamais bien su le mystère. Il arrêta un cordelierà Bressuire en Poitou, pour quoi il avait été dépêché, et l'amena à Poitiers, d'où il fut conduit à la Bastille. Ce lut d'Argeuson qui traita directement cette affaire avec l<
roi, dont il avait la confiance, au grand mécontentement de Pontchartrain. Il profita de celle-ci en habile homme, car il contenta le roi , et fit accroire à M. le duc d'Orléans qu'il lui rendait un grand service. Ce prince, devenu régent, lui donna les sceaux et les finances. On crut avec plus de vraisemblance qu'il n'y avait rien dans cette affaire où M. le duc d'Orléans fût mêlé; mais que c'était un complot de la cour de Vienne contre le roi d'Espagne. Après quelques mois, Chalais ramena son cordelier en Espagne , où ce moine fut enfermé , et mourut dans le château de Ségovie , étroitement gardé, bien nourri, demandant des romans, et vivant avec autant de scandale que peut le permettre une telle prison.
3 Mai,
On a appris le sujet du voyage de M. de Chalais en France. Il a arrêté, à Bressuire, un prétendu cordelier, accusé d'avoir eu de fort méchantes intentions, et on a bien eu de la peine à découvrir où il était. Après bien des perquisitions, on a su qu'il était dans le couvent des cordeliers de cette petite ville. M. de Chalais n'a pas fait cette capture sans beaucoup de peine et de danger; car il a pensé être tué. Il a renvoyé à Madrid un officier de dragons , que le roi d'Espagne lui avait donné pour venir avec lui, et qui connaissait ce prétendu cordelier, qui , dès qu'il se vit arrêter, ne put s'empêcher de dire : « Ah ! je suis perdu. »
7 Mai.
On donna, il y a quelques jours, une lettre de
cachet à la marquise de Soulangeais, qui a quatrevingt-quatre ans. Elle est de la maison de la Portede-Vezins. Elle avait été fille d'honneur de la reinemère, et en réputation pour sa beauté et sa sagesse. On l'a mise dans un couvent. M. le cardinal de Noailles avait demandé cette lettre de cachet sur les avis que lui avait donnés , à ce qu'on prétend , une dame de qualité de ce pays-ci , qui l'assurait que toute la famille souhaitait qu'on la mît dans un couvent. Mais il s'est trouvé au contraire que toute la famille a fort désapprouvé le parti qu'on a pris, et sollicite vivement pour qu'on lève la lettre de cachet. Cette affaire fait beaucoup de bruit dans Paris ; mais la lettre de cachet n'est pas encore levée.
8 Mai.
La marquise de Gesvres avait nommé, pour visiter son mari , le Dran , chirurgien-major du régiment des gardes. Mais il avait des ordres si précis du duc de Guiche, colonel des gardes, qu'il a été obligé de partir sans pouvoir s'acquitter de cette commission. Il en faut nommer un autre, si bien que cela allonge l'affaire de quelques jours.
ai Mai.
Le comte de Comminges mourut le matin , à Paris. Il était gouverneur de Saumur, qui est un
*6G ARTICLES INEDITS.
gouvernement de province, et qui vaut 26,000 L de rente.
N. D. A. Cominges était grand, mais d'une grosseur prodigieuse, homme d'esprit, et fort du grand monde, presque toujours aide-de-camp du roi, et toujours bien traité de lui , mais libertin. C'est de la grosseur de Cominges que les courtisans avaient nommé des mortiers.d'un certain calibre et des bombes. Ce fut d'abord plaisanterie qu'il trouvait fort mauvaise, mais qui s'est tournée depuis en habitude et en usage constant. •
24 Mai.
Le père de la Rue fit à la Sainte-Chapelle de Paris l'oraison funèbre de monseigneur le dauphin et de madame la dauphine , qui fut fort applaudie. C'est la chambre des comptes qui a fait faire ce service, et elle y était en corps.
N. D. A. On trouva assez étrange que le père de la Rue fît cette oraison funèbre, et pour avoir été' confesseur de madame la dauphine, et pour avoir été lui et toute sa société répudiés par elle, à la mort, pour sa dernière confession. Cette action manifesta la contrainte qui était exercée sur les âmes de la famille royale. Quelle fut la surprise du roi, quelle fut celle de la cour, lorsque, dans ces moniens si terribles où l'on ne redoute plus que ce qui les suit, et où tout le présent disparaît, elle voulut changer de confesseur, dont elle répudia même tout l'ordre pour recevoir les derniers sacremens! Avec elle s'éclipsa la joie, les plaisirs, et toute espèce de grâces. Les ténèbres couvrirent la surlace de \i\ cour.
29 Mai.
Le marquis de la Fare mourut à Paris. Il était capitaine des gardes de M. le duc d'Orléans.
N. D. A. La Fare était un homme de beaucoup d'esprit, extrêmement du monde, qui avait des lettres, tort bon homme, et grand débauché de corps, de cœur et d'esprit. Il faisait des vers quelquefois jolis, jamais méchans contre personne, ordinairement au— dessous du médiocre. Il avait servi avec valeur, et n'aimait pas M. de Louvois. 11 disait ordinairement qu'il souhaitait de manger toujours, et de le faire digérer à sa place. Les dernières années desa vie, il dormait et ronflait partout; mais tout en se réveillant, il était au fait de la compagnie, et reprenait le propos avec une netteté d'esprit surprenante. *
3i Mai.
M. le duc d'Estrées, gouverneur de l'Ile-de- France , mais dont les provisions ne sont que pour trois ans, avait demandé qu'elles fussent renouvelées. Le roi en avait fait quelque difficulté , n'étant pas content de sa conduite. Mais enfin le roi les lui a accordées, en lui faisant dire que s'il ne se gouvernait pas mieux à l'avenir, on ne lui renouvellerait plus.
Il est arrivé une petite affaire à la Rochelle le jour de la Fête-Dieu. Un aide-major de la place, qui a été garde du roi , ayant eu un démêlé avec un homme qui portait un des bâtons du dais du
a68 ARTICLES INEDITS.
saint sacrement, lui fit quelques voilences qui troublèrent fort la procession, et le roi a paru fort en colère contre cet aide-major.
9 Juin.
L'affaire du marquis de Gesvres avec sa femme s'allonge fort. Les médecins et les chirurgiens qui ont visité le mari, ont rendu un compte tel qu'il le pouvait désirer pour la conformation. Mais ils y ont ajouté quelque chose qui semble autoriser la femme à demander d'être visitée , ce qu'elle a toujours demandé depuis le commencement du procès. On plaidera , la semaine qui vient , sur cet article devant l'official, et il faut plusieurs séances pour entendre les avocats de part et d'autre. Cette vilaine affaire accable tellement le duc de Tresmes qu'on craint qu'il n'en meure de chagrin.
i5 Juin.
Le roi alla voir jouer au grand mail. Il y avait beaucoup de calèches pour les dames. En montant dans la sienne , il fit une manière d'excuse à madame la duchesse de Berri , de ce qu'il ne la prenait pas dans sa calèche, en lui disant: «Nous sommes un peu trop gros tous deux pour être ensemble dans la même calèche. »
a6 Juin.
Le duc de Fronsac est sorti depuis quelques
jours de la Bastille. M. de Richelieu, son père, a fait payer toutes ses petites dettes de jeu , et a pris du temps pour faire payer les plus considérables.
• • 3o Juillet.
Les Anglais, qui sont présentement maîtres de Dunkerque , y ont fait des feux de réjouissances pour l'affaire de Denain.
1 Août.
Il arriva un courrier de Londres, où l'on savait déjà l'affaire de Denain ; et la reine de la Grande- Bretagne fait un compliment au roi sur l'heureux succès de ses armes.
4 Août.
La guerre s'allume fort parmi les Suisses. Il y avait eu deux ou trois petites actions dans lesquelles les catholiques avaient eu l'avantage. Mais on apprend par les dernières nouvelles qu'ils ont été cruellement battus , et que les protestans sont fort supérieurs.
12 Août.
Le roi alla courre le cerf l'après-dînée. Madame la duchesse de Berri était à cheval à la chasse malgré la prodigieuse chaleur qu'il faisait; et quand le roi ne courre pas le cerf, elle va courre le sanglier. Elle a deux nouvelles dames qui courent avec elle.
270 ARTICLES INEDITS.
14 Août.
Le roi, en allant à la messe, nous dit que la reine de la Grande-Bretagne envoyait ici le vicomte de Bolingbrocke, secrétaire d'État, plus connu sous le nom de M. de Saint-Jean. Le roi a parlé à Cavoye pour qu'il trouvât moyen de lui donner ici un bel appartement. Le roi lui a commandé aussi de loger M. Prior et l'abbé Gautier, qui viennent d'Angleterre avec lui.
N. D. A. Bolingbrocke avait alors toute la confiance de la reine Anne et de son parti. C'était par-là que s'acheminait la paix dont le besoin était pressant. Ce fut pour cette raison que Bolingbrocke reçut des traitemens si distingués . et si inconnus à tous autres ministres étrangers. Celui-ci et sa maîtresse songeaient à frayer au roi Jacques la succession à la couronne. Mais Louis XIV et la reine Anne n'eurent pas assez de vie pour la conduire à maturité.
19 Août.
La guerre entre les cantons suisses et les protestans est finie. La paix a' été signée à Arau ; mais il en coûte cher aux cantons catholiques.
21 Août.
Le roi donna audience dans son cabinet à milord Bolingbrocke, qui lui présenta Prior et l'abbé Gautier. Le roi parut fort content et des discours et de la personne du milord , qui s'en retourne mercredi à Londres.
ANNÉE 1712. 9.7 r
24 Août.
Milord Bolingbrocke a pris congé du roi dans son cabinet. S. M. lui a envoyé , par M. de Torcy, un diamant magnifique que feu Monseigneur portait à son chapeau, et que le roi a fait mettre en bague. Ce milord va coucher à Petitbourg, chez M. d'An tin.
Milord Bolingbrocke ne partit qu'hier de Paris. Il alla vendredi à l'Opéra, où était le roi d'Angleterre dans une loge vis-à-vis. Cela a été fort remarqué. Mais c'est pourtant un pur effet du hasard.
3 Septembre.
Madame la duchesse de Berri ne manque aucune chasse. La marquise de Saint - Germain , une des dames qui étaient a cheval avec elle, tomba et ne s'est point blessée.
L'abbé Servien , qui est presque toujours à Paris, et qui ne paraît jamais à la cour, a eu une lettre de cachet pour sortir de Paris. Je ne sais point encore où on l'envoie, ni pourquoi on le chasse.
N. D. A. L'abbé Servien, tils du surintendant des finances, point prêtre, et son frère point marié, étaient tous deux de beaucoup d'esprit, et d'excellente compagnie, mais tombés dans une obscurité" de toute leur vie, par l'excès de leurs
honteuses débauches , et surtout de celles de l'abbé, qui, de retour de cet exil , mourut longues années après subitement chez un danseur de l'Opéra. Les mémoires n'ont garde de dire pourquoi il fut chassé. 11 était à l'Opéra dans une loge. On répétait des refrains dans un prologue à la louange du roi. Il retourna le refrain très-plaisamment et très-naturellement, en deux mots très-malins, et à bout portant, tout haut, et en s'adressant au parterre, dont plusieurs voix applaudirent. Cet exil ne dura pas long-temps. Il fit le malade ; on le méprisa , et il revint.
8 Septembre.
Madame Langeais, sœur de la feue madame de Noailles , était réfugiée en Hollande. Son mari est mort depuis quelques mois, qui avait quatrevingts ans passés aussi-bien qu'elle. Ses enfans ont obtenu la permission du roi de la faire revenir en France , dans l'espérance de la convertir, et cela a si bien réussi qu'elle a fait son abjuration entre les mains de M. l'archevêque de Cambrai.
18 Septembre.
Durant le voyage de Fontainebleau, il y a eu une folle qui a présenté au roi un placet, se disant fille d'un frère de S. M. qui n'a jamais été, et signant Gabrielle de Bourbon. Le roi a eu la charité de la faire mettre dans un couvent.
25 Octobre.
Le nonce Bentivoglio fit son entrée ici, et ha-
rangua en italien le roi dans son cabinet , comme les nonces font toujours le jourde leur entrée publique. Le roi a dit plusieurs fois dans la journée qu'il n'a jamais entendu une plus belle harangue.
26 Octobre.
Le roi a donné un beau logement au Luxembourg à. la vieille marquise de Langeais, qui s'est convertie depuis deux mois.
7 Novembre.
Le roi vit soixante-douze cavaliers qu'on lui amena de tous les régimens qui ont servi en Flandre cette année. Il en prit soixante - onze pour entrer dans le gardes-du-corps , et celui qu'il ne ^rit point , parce qu'il n'était pas tout-à-fait assez grand , mais qui était gentilhomme , et qui servait bien dans le régiment où il était , le roi ordonna à M. Voisin de lui donner une cornette.
26 Novembre.
Le roi fit venir dans son cabinet M. de Ghamillard , que Blouin lui amena par les derrières. Il aura présentement l'honneur de voir S. M. quelquefois , ce qu'il souhaitait depuis longtemps avec une grande passion. Il est si emmaigri qu'on a peine à le reconnaître. Le roi , après lui avoir donné cette audience , qui ne dura pas un quart iv. 18
d'heure, passa chez madame de Maintenons où il travailla avec M. Voisin.
N. D. A. Chamillard, en sortant de place, n'était point sorti du cœur du roi. Ceux qui l'avaient chassé, et madame de Maintenon la première, redoutaient sa présence, et l'é- Joignaient de Paris, à l'insu du roi, par des menaces et de faux avis. En même temps ils détournaient le roi de le voir, par la crainte de troubler le crédit et les opérations de M. Voisin. À la fin le roi se lassa, et voulut voir Chamillard, à qui il fit mille amitiés ; il lui donna par la suite un logement à Versailles, et le traita toujours et sa famille avec
amitié.
14 Décembre.
Le soir il y eut grande musique chez madame de Maintenon. Le maréchal de Villeroi a permission du roi d'entrer dans ces musiques-là.
N. D. A. Madame de Maintenon, qui cherchait à amu-# ser le roi , et à remplir le grand vide de la perte de madame la dauphine, introduisit le maréchal de Villeroi dans ces particuliers, où nul homme n'était admis, pas même les premières charges, et qui ont les plus grandes entrées. Elle était sûre de ce courtisan. Le roi l'aimait par supériorité, et par une longue habitude. Ces musiques donnaient lieu aux vieux contes des ballets de leur jeunesse, et tout cela faisait passer le temps.
17 Décembre.
Je fis à l'abbaye de Saint-Germain à Paris la grande cérémonie de l'ordre de Saint-Lazare , où je reçus chevaliers le petit Montmorenci et M. de Polignac,
i3 Janvier 1713.
L'évêque de Lavaur, frère de l'archevêque de Reims , est mort à Montpellier, où les états de Languedoc sont assemblés. Il était fort estimé de tous ceux qui le connaissaient.
N. D. A. La mère de cet évêque était Montravel, qu'on appelait la bécasse, parla longueur de son nez et la figure de son visage. A force de soins et de souplesses, elle gouvernait le parlement , faisait des procès à tous ses voisins, les gagnait , et amassa ainsi de grands biens. Elle se défit de ses deux fils cadets. L'un se laissa froquer à Saint-Victor, et eut un évêcbé par le mariage de son frère aîné avec une nièce de madame de Maintenon. Elle fit l'autre prêtre, mal-* gré lui, et le laissait mourir de froid, les coudes percés. Mais il est devenu dans la suite archevêque et cardinal. Tout ce qui est arrivé dans cette famille n'a pas montré que Dieu ait béni les vues et les conduites de cette mère ambitieuse.
1 4 Janvier.
Mademoiselle de la Force, qui depuis plusieurs années avait ordre de ne paraître ni à la cour ni à Paris , a obtenu la permission de revenir en ce pays-ci.
19 Janvier.
Le marquis d'Angenes a acheté le régiment de Normandie , mais le roi n'a pas encore donné l'agrément. Il veut être sûr que le marquis d'Angenes ne s'est point battu en duel , comme on l'en avait
accusé l'hiver passé, et veut que les preuves qui le justifient soient fort claires.
10 Février.
Le soir, chez madame de Maintenon , les musiciens jouèrent la comédie de Georges Dandin , et les dames qui les voient jouer les trouvent quasi aussi bons acteurs que bons musiciens.
n Février.
Le vieux Brissac , autrefois major des gardes-ducorps , est mort chez lui à la campagne , où il était retiré depuis quelques années.
jY. D. A. Ce vieux Brissac, très-simple gentilhomme, avait passé sa vie dans les gardes-du-corps , et major, longues années. Il avait plu au roi par son application et les détails de cet emploi , au point que les capitaines des gardes avaient souvent à compter avec lui. C'était un rustre très-brutal , et d'ailleurs fort désagréable , gâté par le roi , qu'il comptait pour tout, et le reste pour peu, mais homme d'honneur, de valeur et de probité , estimé pour tel , quoique haï de beaucoup de gens, et redouté de tout ce qui avait affaire à lui. Le roi parlant un jour des devoirs des majors qui, en y étant exacts, étaient sujets à n'être pas aimés : « Ma foi, » dit M. de Duras, qui le suivait avec le bâton de capitaine des gardes, et prenant Brissac par le bras, « s'il ne faut qu'être « bien haï pour être bon major ?/ voilà, sire, le meilleur de « France, et le roi des majors. » Chacun rit, et le roi ne dit mot. Mais Brissac écumait , sans oser répliquer une parole.
11 Février.
Le roi d'Angleterre doit arriver aujourd'hui à Bar-le-Duc. M. de Lorraine en a fait meubler le château magnifiquement pour le recevoir. Richard Hamilton, maître de sa garde-robe, est revenu à Saint-Germain , où la reine lui a rendu son logement , et il conserve sa charge. On ne dit point les raisons qui l'ont obligé à quitter le roi son maître.
2 3 Février.
Le soir il y eut musique chez madame de Maintenon. M. de Torcy y entra, et y mena le cardinal de Polignac, qui présenta sa calotte au roi, et le roi la lui mit sur la tête.
N. D. A. Ce fut une chose assez étrange que l'abbé de Polignac, cardinal inpetto, de la nomination du roi Jacques d'Angleterre, et dont la déclaration hâta le départ d'Utrecht, y traita et y conclut son expulsion de France avec les Anglais, et tout ce qu'ils voulurent à cet égard.
10 Mars.
L'affaire des jésuites pour le livre du père de Jouvency n'est pas encore terminée. Ils consentent même qu'on supprime le livre, et ils croyaient que le parlement serait content de la requête qu'ils ont présentée. Mais on veut les obliger à quelque chose de plus fort, et à des déclarations qu'ils prétendent injurieuses à leur Société. M. le procu
reur-général et beaucoup de messieurs du parlement croient qu'on ne les doit pas dispenser de cette déclaration.
JY. D. A. Cette histoire latine, de la compagnie de Jésus, fit d'autant plus de bruit qu'elle était du père Jouvency, Français, avec son nom, et les approbations et permissions de sa compagnie. Comme ce livre est entre les mains de tout le monde , il peut juger de ce qui excita le devoir du parlement, et le zèle de bien d'autres, et admirera la douceur avec laquelle cette affaire se passa.
22 Mars.
L'évêque de Saint-Pons est mort. Il était accusé d'être janséniste, et d'aimer fort les procès. Il n'avait pas la permission d'aller aux états de Languedoc, quoiqu'il fût évêque de la province. Il s'appelait Mongaillard. Son évêché vaut près de 4o,ooo livres de rente.
24 Mars,
M. le cardinal Janson mourut à Paris fort regretté du roi et du public.
N. D. A. C'était une sage et excellente tête , qui a réussi dans ses diverses ambassades, a mieux servi le roi à Rome, que nul de ses ministres; y a été plus craint, plus aimé et plus considéré, parce que, avec une parole lente et désagréable par l'organe , il avait une sagacité qui ajoutait beaucoup à la finesse de son esprit, qui n'a jamais pu être trompé, même à Rome. D'ailleurs, consommé dans les affaires par une longue expérience, magnifique avec de l'ordre ,
désintéressé, obligeant, poli, très-capable d'amitié, point cardinal, moins encore Romain., et tout Français sur nos libertés et sur les entreprises de Rome, avec netteté, et même avec éclat ; parfaitement instruit, aussi peu timide au dedans qu'au dehors, et impénétrable au crédit et aux artifices des jésuites, dont il ne s'émut jamais. Il était adoré dans son diocèse, et chéri des pauvres. Il s'expliqua souvent et en France et à Rome, qu'il se tenait foncièrement plus honoré de l'épiscopat, sans comparaison, que du cardinalat, quoiqu'il ne se cachât pas de l'avoir fort désiré. Le roi a dit plusieurs fois que s'il n'eût pas été cardinal, il l'aurait mis dans son conseil. Torcy le lui ayant proposé un jour, le roi s'expliqua sur les inconvéniens d'ouvrir cette porte à un cardinal, et même à un ecclésiastique qui n'en abuserait pas, et qui ferait exemple et planche pour exciter l'ambition d'autres du même état, dont il exposa le danger avec force , et par les exemples, et par la nature de leur profession.
29 Mars.
Le roi a donné au comte de Saaross, qui ne veut point être appelé prince Ragotslu, et qui voudrait être appelé prince de Transylvanie, s,'il n'était point incognito, 200,000 écus sur la maison de ville, et en outre une pension de 2,000 écus par mois.
3 Avril.
Le roi signa le matin le contrat de mariage du marquis de la Fare , capitaine des gardes de M. le duc d'Orléans, avec mademoiselle Paparel, à qui le père donne j(m>,ooo livres en mariage.
a8o ARTICLES INÉDITS.
8 Avril.
Le roi d'Espagne a souhaité que Orry retournât àMadrid pour conférer avec le comte de Berghek, sur les finances de ce pays-là. Il aurait bien voulu que le roi ordonnât à Orry d'y aller, mais le roi n'a point voulu se mêler de cela, et a répondu que les grands chemins étaient libres, et Orry est parti en poste.
39 Avril.
Le roi fut saigné , et vit aussitôt après les courtisans qui ont les entrées. Il demeura deux heures dans son lit, et puis s'habilla. Les jours de saignée, c'est le premier chirurgien qui lui met sa veste et son justaucorps, et non les officiers de la chambre.
i5 Mai.
Le roi a pris médecine. Il a avancé de huit jours le temps auquel il a accoutumé de se purger, parce que la semaine qui vient est toute de jours jnalgres, hormis le jeudi, qui est une grande fête. •
" .-. 28 Mai.
On va travailler aux démolitions de Dunkerque , et l'on demande 800,000 livres pour en démolir le tiers seulement.
3 Juin.
Le roi a cassé la compagnie de gentilshommes
ANNÉE i7i3. 281
qui était en Normandie, et que M. de Matignon, comme lieutenant-général de la province, commandait. C'était lui qui les avait fait établir du temps que M. de Chamillard était secrétaire-d'État de la guerre. On leur donnait à chacun dix sous par jour, et sur cela on prenait pour les faire habiller à l'uniforme, et de quoi leur donner des maîtres pour leur apprendre surtout les mathématiques.
8 Juin.
Le roi donna au cardinal de Polignac l'expectative pour la pension de 6,000 livres que le clergé donne aux cardinaux. Après que le cardinal eut remercié le roi, il lui dit, que quoiqu'il lût comblé de ses grâces, il ne pourrait se croire parfaitement heureux, que quand il aurait l'honneur d'être son domestique. Il lui 'avait déjà demandé plusieurs fois la charge de maître de la chapelle de musique, vacante depuis la mort de l'archevêque de Reims. Le roi la lui donna, mais il lui commanda de n'en point parler, parce qu'il y a une petite difficulté qu'il faut surmonter.
ai Juin.
Mademoiselle de Bourbon et mademoiselle de Charolais, qui avaient été à la fête de l'électeur, ne firent que changer d'habits en arrivant, ne se couchèrent point, allèrent à la paroisse avec le
roi, et le suivirent à la procession. Quand le roi revint, il était trempé de sueur.
3 Juillet.
Le pape persiste à refuser les bulles à l'évèque de Beauvais, parce qu'il a, dit-il, soutenu des thèses contraires à l'autorité du Saint-Siège. Cependant il est certain qu'il n'a soutenu que des opinions établies en France depuis le concile de Constance. M. de Beauvais est frère du duc de Beauvilliers qui est celui de tous nos ministres à qui la cour de Rome doit être le plus obligée.
N. D. A. Les propositions de l'assemblée du clergé de 1682, sur la supériorité du concile général sur le pape, contre son infaillibilité, et sur l'indépendance du temporel des rois, en un mot, sur les libertés de l'église gallicane , devaient être soutenues par tous ceux qui prétendaient aux degrés , et spécialement diverses fois , chaque année , par des thèses expresses , à quoi le parlement devait tenir la main , et cela dura quelque temps. On se relâcha ensuite là-dessus , et sur bien ^d'autres choses, en faveur de Rome, et finalement on sembla les abandonner par une lettre des évêques de l'assemblée , à l'exaltation d'Ottoboni , pour avoir des bulles que Innocent XI refusait depuis quatorze ans. Depuis cette époque , on ne soutint plus rien de ces propositions qu'à la dérobée, et dans des bouffées de mécontentement qu'on avait de Rome , dont cette cour prit tant d'avantage qu'elle prétendit les anéantir, et faire un crime à quiconque les oserait soutenir si légèrement que ce fût. C'était le cas où , par ordre du roi, l'abbé de Saint-Aignan était lombé, que Rome châtia
par cette lenteur à lui accorder des bulles , et disant hardiment pourquoi. La cour de Rome n'est pas demeurée depuis en si beau chemin , et après force conquêtes est encore loin d'avoir achevé toutes celles qu'elle se propose de faire.
5 Juillet.
Les maréchaux de France s'assembleront demain à Paris chez le maréchal de Villeroi leur doyen. Ils enverront au comte d'Harcourt et au duc d'Estrées , pour leur dire de comparaître au tribunal. Mais comme les princes de la maison de Lorraine et les ducs qui ne sont point maréchaux de France ne veulent point reconnaître ce tribunal, on croit qu'ils conseilleront à ces deux messieurs de ne point comparaître , et qu'ils ne comparaîtront point.
6 Juillet,
Les maréchaux de France qui s'assemblèrent à Paris chez le maréchal de Villeroi firent avertir M. le comte d'Harcourt et M. le duc d'Estrées de se trouver à leur assemblée. Le comte d'Harcourt ne se trouva point chez lui pour ne point reconnaître le tribunal, et le duc d'Estrées refusa d'y aller. Le maréchal de Villeroi , qui n'avait rien fait que d'après les ordres du roi, vint ici le soir, et parla au roi à son coucher. Il lui rendit compte de ce que ces messieurs n'avaient point voulu comparaître. On les enverra demain à la Bastille. Les
exempts de la connétablie qui sont auprès d'eux les y mèneront, et il y aura un ordre du roi au gouverneur de la Bastille de les recevoir ; car sans cela le gouverneur ne les recevrait point sur un ordre des maréchaux. On les met à la Bastille non pour la querelle qu'ils ont eue , mais pour n'avoir pas reconnu le tribunal des maréchaux de France. Les ducs et les maréchaux ne sont pas d'accord sur cette affaire , et la plus grande partie des maréchaux de France qui sont ici sont ducs et maréchaux. •
18 Juillet.
L'affaire du comte d'Harcourt et du duc d'Estrees n'est pas finie ; on croit qu'elle le sera jeudi. Les princes de la maison de Lorraine et les ducs ne veulent point être soumis au tribunal des maréchaux. M. le Grand, comme le prince le plus considérable de ceux qui sont en France de la maison de Lorraine , en a parlé plusieurs fois au roi. Les ducs se remuent aussi beaucoup sur cette affaire. Le roi va prendre, à ce qu'on croit, un parti mitoyen qui est de faire juger le comte d'Harcourt et le duc d'Estrées par un petit nombre de maréchaux de France qui auront la qualité de commissaires du roi.
19 Juillet.
Les lettres de Catalogne portent que le comte
de Staremberg avait déjà fait embarquer seize bataillons, et que le cardinal Sala, évèque de Barcelonne, à qui le roi d'Espagne n'a pas voulu accorder l'amnistie , s'est embarqué avec eux.
N. D. A. Ce cardinal Sala était un Catalan, de la lie du peuple , dont le frère était cocher de l'archiduc. Beaucoup d'esprit , d'audace et d'intrigue, à la faveur du sacerdoce dont il était revêtu , le mirent à portée de lui rendre tant de services, que ce prince crut s'en rendre un grand à lui-même, que de le faire e'vêque de Barcelonne. Cette fortune le mit en état de faire encore mieux, et de mériter sa nomination au cardinalat. Ce bon ecclésiastique ne le porta pas loin, et mourut peu après qu'il fut sorti de Barcelonne. C'était un furieux, capable de tout.
21 Juillet.
Les maréchaux de Villeroi, d'Uxelles et de Tessé, nommés commissaires par le roi, s'étant assemblés, envoyèrent chercher à la Bastille le comte d'Harcourt et le duc d'Estrées, avec un ordre du roi au gouverneur de la Bastille de les laisser sortir. Les exempts de la connétablie qui étaient auprès de ces messieurs les amenèrent. Le maréchal de Villeroi leur dit qu'ayant appris par les informations qu'ils avaient faites, que les bruits qui avaient couru sur leur querelle n'étaient pas véritables, et que les voyant contens l'un de l'autre, il n'avait qu'à les prier de s'embrasser et de vivre toujours en amitié. Ils s'embrassèrent d'un
air de gens qui s'embrassaient de bon cœur. On leur ôta leurs exempts , et ils s'en retournèrent chacun chez eux.
25 Juillet.
Le roi d'Espagne a envoyé la toison au maréchal de Villars. On ne sait point s'il l'avait demandée.
N. D. A. On ne sait par où le maréchal de Villars a pu avoir la toison f sans avoir eu aucun rapport à l'Espagne. Il eut, en 1724, la grandesse à aussi bon marché. Il était dans le conseil, mais peu compté. Il était hardi en propos à se vanter, et il dit devant l'ambassadeur d'Espagne , que le roi d'Espagne ne songeait guère à s'attacher des serviteurs d'une certaine espèce , et qui lui pourraient être utiles. Ce mot fut écrit en Espagne , et la réponse fut la grandesse , sans que le maréchal s'en fût donné plus de soin.
17 Août.
Le soir on chanta chez madame de Maintenon le prologue et le premier acte iïAtys. Ces petites musiques amusent fort le roi qui s'y connaît parfaitement bien.
7 Septembre.
L'abbé Régnier, un des quarante de l'Académie française, et qui en était secrétaire perpétuel , est mort à Paris. Il avait plus de quatre-vingts ans. Il était de l'académie de la Crusca, et avait fait beaucoup de vers en latin, en italien, en espagnol et en français.
Le roi donna audience, dans son cabinet, à M. îe nonce qui lui présenta la bulle du pape ( Unigenitus) , et lui fit un fort beau discours en italien, auquel le roi lui répondit avec sa grâce et sa facilité à parler qui surprennent toujours les étrangers.
14 Octobre.
Madame de Montmorenci,que madame la Princesse avait mise dame d'honneur auprès de madame la Duchesse la jeune, ne se trouve point, par sa santé qui est très-délicate , en état de remplir cette charge. Elle a supplié madame la Princesse de trouver bon qu'elle se retirât. Madame la Princesse l'a priée de demeurer encore quelques jours , jusqu'à ce qu'elle ait trouvé quelqu'un pour remplir cette place.
N. D. A. Il était humiliant à l'aîné de la maison de Montmorenci, dont une fille de la branche cadette de la sienne avait relevé en biens la maison de Condé , très-pauvre alors, de voir sa femme domestique , et domestique très-peu comptée et considérée, quoique de plus femme de mérite. Telle est la différence énorme de moins d'un siècle.
20 Octobre.
On travaille à la démolition de Dunkerque du côté de la terre et du côté de la mer. Les habitans de cette pauvre ville ont présenté une requête à
iSS ARTICLES INÉDITS.
la reine de la Grande-Bretagne, fort bien écrite et fort sensée, dans laquelle ils tâchent à lui faire connaître qu'il est de l'intérêt de l'Angleterre que leur port ne soit pas comblé.
7 Novembre.
On parle de rappeler plusieurs intendans dont le roi n'est pas content , et dont les provinces se plaignent.
i a Novembre.
Il y a une histoire répandue dans Paris , et on ne parle d'autre chose ; c'est d'une fille de famille, qu'on nomme mademoiselle Testart, qui est, à ce qu'on prétend , fort tourmentée par un esprit dès qu'elle s'endort. Beaucoup de gens , et même des gens d'un très -bon esprit, ont eu la curiosité d'aller la voir, et y ont trouvé quelque chose d'extraordinaire dont ils ne peuvent pas démêler la vérité. Beaucoup de gens de la cour et de la ville y ont été , et ils n'y comprennent tous rien. Mais on est toujours persuadé qu'à ces choses-là il y a de la fourberie.
N. D. A. Cette mademoiselle Testait était fille d'un avocat, et jolie. Elle et ses parens ne s'accordèrent pas sur son mariage. Elle lit donc cette farce d'esprit qui la donna en spectacle à toute la ville , pour retarder ses noces , et dégoûter celui dont elle ne voulait point. La fourberie dura plus de deux mois, et fut enfin découverte. Elle n'en fit que rire, et parvint ainsi à ce qu'elle en voulait.
i«t Décembre.
Plusieurs Espagnols soutiennent que le roi leur maître et le royaume d'Espagne seront plus heureux n'ayant que les Espagnes et les Indes que quand ils étaient maîtres d'une grande partie de l'Italie et de la Flandre ; et c'est dans cette opinion-là qu'on vient de faire une devise pour le roi d'Espagne. Le corps est un arbre fruitier, et le mot : « uberior si tonsus erit. »
5 Décembre.
Le marquis de Prie, qui s'en va ambassadeur en Sicile , épouse la fille de Pleneuf à qui on donne 400,000 livres. Il ne mènera point sa femme avec lui. Le roi de Sicile a toujours souhaité que les ambassadeurs de France n'eussent point leurs femmes avec eux.
9 Décembre.
Le roi fit donner des lettres de cachet à M. de Guénégaud, chancelier de l'ordre de Mont-Carmel et de Saint-Lazare , et à dix autres chevaliers de cet ordre dont j'avais sujet de me plaindre, et le roi me gronda de ne l'avoir pas averti plus tôt de leur mauvaise conduite à mon égard.
to Décembre.
Il va paraître un é dit sur les rentes de là maisonde-ville qu'où réduit toutes au denier a5, tant