HISTORIEN
N(' à Paris Iv 8 ocîobre i553, et mort dans la même vill<> le 7 mai i6i 7.
Les grandes découvertes du quinzième siècle, jetées par la fortune au milieu de mœurs barbares, portèrent dans le siècle suivant une étonnante fermentation, et en firent l'époque la plus extraordinaire des âges modernes. Réveil de l'esprit humain, prodiges du. génie, convulsions de la politique, acharnemetît des guerres, lutte sanglante des deux christianismes; l'Egypte, la Russie, la Suède, la Hollande, et le Portugal changeant de maîtres; un Flamand régnant en Espagne, les Stuart remplaçant les Tudor, les Guise disputant aux Bourbons l'héritage des Valois ; Soliman et Gustave Va sa, Charles-Quint et Bazilowitz, le Tasse et Cervantes, Bacon et Montaigne, Raphaël et Michel-Ange : quelles scènes ! quels tableaux! quels persoîjuages! La Providence, qui ne voulut pas que
v^^6 NOTICE
des temps si fécoiuls fussent dérobés à i'iiistruction de l'avenir, en suscita un peintre fidèle, ie plaça en France comme au foyer de ce grand travail de la société humaine , et lui donna l'amour de la vérité, le talent de la découvrir, et le courage de la publier.
L'homme voué à ce périlleux devoir fut Auguste
• de Thou. Fils du premier président au parlement de Paris, et né presque mourant, il dut peut-être son génie à la santé débile qui le préserva des études pédantesques de son siècle. Il eut pour ses premiers amis les nourrissons de nos muses encore un peu grossières, Ronsard, Baïf, Belleau ,
♦ du Bartas , Passerai et Desportes. Des vers latins fiu'ent les essais et les délassemens de son esprit; ses élégies embrassèrent des sujets sacrés et profanes; sa lyre modula aussi avec une rare perfection des sons enjoués ou gracieux; et, presque toujours dans les événemens considérables de sa vie, il se servit de la langue de Virgile et d'Ovide pour épancher les profondes affections fle son ame. Ces jeux poétiques, qui maintenaient la grâce de son imagination, ne le détournèrent point des instructions sérieuses qu'il puisait dans le commerce et l'intimité la plus tendre , avec ses illustres contemporains, Pithou , Duvair, d'Ossat , Loysei , Cujas, Sainte-Marthe, Dupuy, Rapin , Scaliger, Henri Etienne , et Casaubon qu'il avait donné
à la France, et Montaigne dont il avait senti le génie.
L'horrible discorde qui, depuis la Saint-Barthélémy jusqu'à l'entrée de Henri IV à Paris, déchira la France pendant vingt-deux années, battit de ses tempêtes la destinée d'Auguste de Thou. Dans ces temps désastreux , où l'étranger conspirait insolemment au milieu des rebelles, l'autorité royale était le seul abri des lois, le seul ralliement des gens de bien. De Thou , fidèle à ses rois sans les juger, et trouvant dans la sainteté du devoir la force que tant d'autres devaient au fanatisme, accompagna et servit sans relâche Henri HI malgré ses torts, et Henri IV malgré ses ennemis, sacrifiant pour eux ses biens, exposant ses jours , et leur épargnant, par sa discrétion, jusqu'au déplaisir de se croire ingrats. On le vit, sous l'un et l'autre règne, négocier en Allemagne, en Suisse et en Italie des emprunts d'argent et des levées d'hommes, ou remplir des missions non moins dangereuses en France, sur cette terre plus sauvage alors que la Tauride, où, d'un pas à l'autre, le pillage et les embûches , le meurtre et les gibets étaient les soins ordinaires de l'hospitalité. A la nouvelle de l'assassinat du duc de Guise à Blois de Thou , attaqué par la vengeance des Parisiens, dut son salut à un prédicateur célèbre qui le cacha dans le couvent des Cordeliers, et à un citoyen gé- III. 1 7 '
néreux qui le fit sortir de la ville sous le vêtement d'un soldat. On jugera de la confusion de ces temps effroyables, en apprenant que ses deux libérateurs furent pendus quelque temps après par les partisans du roi.
Entre les nombreux services rendus par le président de Thou, il en est deux que signale leur importance. Ce fut lui qui décida Henri III à prendre enfin le seul parti qui pût le sauver, à se réunir au roi de Navarre; il lui fallut tout l'ascendant de l'éloquence et de la vertu pour amener cette ame aussi vaine que pusillanime vers le héros dont la gloire l'humiliait. Quand, dans la suite, Henri IV eut échangé les dogmes de Calvin pour le trône de France, ce fut encore Auguste de Thou qui calma les défiances et les murmures des protestans, et , avec une sagesse et des peines infinies, rédigea le fameux eJ/^ de Nantes ^ gage de paix et de réconciliation pour tous les partis. Cependant, on peut le dire à l'honneur des lettres , que sont dans la postérité ces grands travaux des conseillers des rois? Nul ne s'intéresse au salut du dernier Valois ; la main d'un monarque vieillissant a renversé le monument de Nantes. C'est par sa plume que de Thou est immortel, et c'est comme historien qu'il importe aujourd'hui de le considérer.
Le dessein d'écrire Thistoire de son temps remonte à la première adolescence du président de
Thon, et, si je ne me trompe , c'est presque toujours ainsi que les chefs-d'œuvre des grands hommes ont été conçus. Cette idée le suivit dans les voyages qu'il commença , dès l'âge de vingt ans , en Italie, dans les Pays-Bas et en Allemagne (i), recherchant partout l'entretien des vieillards, des princes, des guerriers, des savans et des artistes, visitant les champs de bataille, fouillant les bibliothèques et les archives, et recueillant dans son journal ces moissons d'une infatigable curiosité. Il voit dans Grenoble un vieillard sec et farouche se promener d'un pas tranquille sur la cendre de ses victimes; c'est le baron des Adrets, semblable à Sylla par ses cruautés impunies, et semblable encore à lui par les taches d'un sang noir, imprimées sur son visage. De Thou a saisi d'un coup d'œil l'image hideuse du spectre; il prend ses crayons, et en dessine de mémoire une parfaite
(i) Le premier président, Christophe de Tliou, mourut pendant le voyage de son fils. Il aimait la magnificence, et fut le premier habitant de Paris qui eut un carrosse. Sa femme ne voulut jamais y monter, et continua d'aller en croupe derrière un valet. L'orateur du clergé aux états de Blois cita ce trait de modestie dans sa harangue au roi; mais le passage fut supprimé par ordre dans Ig procès-verbal imprimé. Christophe de Thou avait eii, lors du massacre de la Saint-Barthélémy, des complaisances qui ne lui firent pas honneur. La cause de sa mort vs\ singulière et peu connue. Henri ITT ayant voulu assister
^Go NOTICE
ressemblance qu'un élève de Jules-Romain n'aurait pas désavouée. Déjà ce jeune homme décelait son esprit observateur en préludant à l'histoire par l'étude des monstres.
Le président de Thou réunissait les qualités qui inspirent la confiance, une figure grave et douce, des manières simples et modestes, un cœur ouvert et sensible, des mœurs pures et frugales , une ame pleine de candeur , de désintéressement et d'intrépidité. La passion du travail avait orné son esprit , et son naturel laissait percer cette gaieté intéîieure qui naît de la bienveillance. Le trait saillant de son caractère était une sorte d'idolâtrie pour la vérité; il s'accoutumait, comme Epaminondas,à ne jamais la blesser même dans les choses les moins sérieuses, et il avoue que dans ses prières il demandait chaque jour à Dieu de le fortifier dans ce saint respect. Il porta cette intégrité au séjour des rois, où ses
à la question qu'on donnait à l'Espagnol Salcède, accusé d'un projet d'assassinat sur la personne du duc d'Alencon , le premier président lui représenta que jamais roi n'avait souillé ses regards d'un tel spectacle ; Henri lui dit avec colère : « Allez, vous êtes un vieux fou. >» Ce magistrat se retira chez lui , l'ame navrée , et mourut au bout de huit jours. Le roi , fidèle à ses manies , ordonna qu'on lui fît de superbes obsèques. Tout l'argent qui se trouvait dans la niaison du premier président y fut employé , au grand préjudice de sa famille.
fonctions l'enchaînèrent si long-temps; il résista et à la débauche hypocrite de la cour de Médicis et de Henri III, et à la galanterie effrénée de la cour du Béarnais, qui de toutes ses passions ne sut dompter que la colère. Mais dès qu'il put fuir cette arène d'intrigues et regagner son paisible cabinet^ il célébra sa délivrance dans un poëme, comme un voyageur qui s'est sauvé à la nage d'une île malsaine , où l'on ne respire pas sans danger.
Je suis loin de blâmer ou de plaindre M. de Thou d'avoir habité les cours et siégé dans les conseils. C'est là qu'il a connu les hommes, pénétré les mystères politiques, pris communication des travaux des secrétaires d'État , et tiré les meilleurs matériaux que son talent a mis en œuvre. Cette agitation des grandes affaires, ces jeux imprévus du gouvernement eurent d'ailleurs l'avantage de le sevrer des habitudes parlementaires. La hauteur des vues et l'indépendance de l'esprit s'accommodent mal de la poussière des greffes, et des préjugés d'une profession impérieuse. Le culte austère des lois et leur scrupuleuse application retiennent l'utile magistrat dans un horizon trop limité pour l'historien et le publiciste. On ignorerait probablement le génie du président de Thou, aussibien que celui du président Montesquieu , si l'un et l'autre eussent vieilli dans la studieuse prépara-^ tion des arrêts.
u62 NOTICE
Après quinze années de recherches, et douze de composition, Auguste de Thou pubUa les quatrevingts premiers Hvres âe son Histoire universelle ^ auxquels il en a dans la suite ajouté cinquantehuit. Ce sont les annales du monde policé, depuis 1 543 jusqu'en 1607 , c'est-à-dire pendant soixantequatre ans, durée parfaitement égale à la vie de l'auteur, et qui a précédé de dix ans sa naissance, et de dix ans sa mort.
Il serait superflu de raconter le succès d'un ouvrage devenu classique aujourd'hui dans toute l'Europe. Le décret de l'inquisition qui le mit à l'index n'en a pas plus arrêté le cours que la sentence de Galilée n'a empêché la terre de se mouvoir. Mais on ne saurait trop rappeler aux hommes à quel prix il est permis de leur faire entendre la vérité. Une histoire où respiraient à chaque page le respect du trône , le dégoût des factions , et les maximes de la tolérance , émut les vieux levains de la ligue. L'auteur eut tout à coup pour ennemis acharnés, et ces hypocrites couverts de la religion, dont ils s'étaient fait, suivant le langage du temps, une cape à l'espagnole ; et ces hobereaux affamés qui regrettaient les déprédations de la guerre civile; et ces ambitieux, plus lorrains que français, toujours prêts à vendre leur patrie à l'étranger; et ces parvenus arrogans que déconcertait le récit de leur nullité. Les haines des grands trouvent
toujours des âmes viles pour les servir. Un pédant appelé Scioppius^ et surnommé par ses contemporains canis grarnmaticus j se chargea de harceler notre historien par une suite de libelles et de délations. Il en est des hommes supérieurs comme de ces plantes auxquelles la nature attache un insecte particulier; de ïhou a son Scioppius, ainsi qu'Homère son Zoïle, et Voltaire son Fréron. Des atteintes plus directes menacèrent bientôt de Thou, et son livre fut dénoncé à ce tribunal érigé dès long-temps dans la patrie de Pline et de Sénèque, contre l'indépendance de la raison humaine. Henri IV, qui l'avait hautement protégé contre les courtisans français, n'osa le défendre contre la cour de Rome, quoique ce fût la cause du roi plus encore que celle de l'historien. Henri avait cessé d'être ce brillant roi de Navarre qui en se jouant, la veflle de son abjuration, écrivait à Gabrielle , « c'est demain que je fais le saut pé- « rilleux. » AmoHi par l'âge et le repos, il avait déjà rappelé les jésuites, et tenté la publication du Concile de Trente. On vit donc, et j'ai honte de le rappeler, le chef-d'œuvre historique de la France livré à la censTire du plus inepte des moines italiens. Son ignorance était telle qu'il prit pour un chef des réformés le fanatique connétable de Montmorenci , et qu'il taxa de propositions pestilentielles {fœdè pestilentes) des éloges donnés au
père de Henri IV, au prince de Condé, au savant Erasme, au célèbre jurisconsulte Dumoulin. Il s'indigna principalement de ce que M. de Thou avait exprimé la mort d'un professeur par cette tournure élégante des Latins , ud potiorem vitam migravit (il passa dans un meilleur monde), attendu que ce professeur était luthérien, et qu'à Rome on a des certitudes singulières sur la vie future des gens qui n'y sont pas aimés. Au reste, ces frivoles délits ne formaient qu'un prétexte; le véritable, l'irrémissible crime du président de Thou était la rédaction de l'édit de Nantes, et la défense de l'Église gallicane. L'inquisition crut Tavoir flétri par une décision du maître du sacré palais, du i[\ novembre 1609; mais le parlement de Paris, blessé de l'affront fait à l'un des siens , usa de représailles sur le cardinal Beliarmin qui avait le plus chaudement poursuivi le^iagistrat français. Ces querelles de la mitre et de la simarre feraient sourire, si par malheur le sang des hommes n'avait trop souvent abreuvé le champ de bataille.
A l'agression du pape succéda celle de Jacques I", prince pédagogue , à qui l'on a l'obligation d'avoir rendu le despotisme ridicule. Contraint par le récit des troubles de l'Ecosse à parler des torts de Marie Stuart, Auguste de Thou avait rempli ce devoir sévère avec les ménagemens dus à sa lin tragique, et à sa qualité de veuve d'un roi de France. Tant
que vécut cette reine trop fameuse , son fils , ambitieux sans audace, s'unit à ses persécuteurs , au point que du fond de sa prison elle conjura toutes les puissances de l'Europe de ne pas reconnaître cet ingrat pour roi d'Ecosse; mais quand lui-même il se vit maître des trois royaumes, il imagina de déifier morte la mère qu'il avait trahie vivante , et crut aussi facile d'anéantir la vérité que d'étouffer la nature. Tour à tour flatté et menacé par le monarque anglais, de Thon sortit de cette épreuve, respectueux et inflexible. Il refusa, non de donner des larmes à l'infortune de Marie Stuart, mais de désavouer les faits dont elle était coupable, et il préféra le ressentiment d'un prince vindicatif à la faiblesse d'une injuste dissimulation.
Le président de Thou n'était plus, lorsqu'une vengeance plus terrible vint le frapper dans un de ses fils. Quelques lignes de son Histoire sur Antoine Dupjessis Richelieu, surnommé le Moine ^ excitèrent la colère du cardinal ministre, petitneveu de cet homme dépravé; on prétend qu'il s'écria, en parlant de François de Thou : « Ton père « a mis mon grand-oncle dans son Histoire , tu seras « dans la mienne. » Il impliqua ce jeune homme , contre toute justice, -dans le procès du grandécuyer Cinq-Mars; et les serviles commissaires auxquels il avait demandé sa mort, étant venus le conjurer de leur épargner au moins ce surcroît
d'iniquité, en reçurent l'affreuse réponse, Il faut quil meure. La postérité mesurera quelques-unes des louanges prodiguées à ce prêtre rigoureux , qui ne fut pas assez homme d'Etat puisqu'il eut besoin de crimes pour gouverner. N'oublions pas qu'afin d'immoler François de Thou , on alla exhumer du charnier de Louis XI une ordonnance qu'aucun homme d'honneur n'aurait osé citer. Ce cruel abus de la force nous apprit que les lois de toutes les époques sont entassées par couches sans jamais périr. Les passions qui peuvent fouiller dans cette mine, sont sûres d'y rencontrer, à plus ou moins de profondeur , des armes prêtes et des expédiens homicides. Au milieu de cette fatale richesse, ce qui manque surtout à la France, c'est une loi pour l'abrogation des lois.
En publiant les premiers volumes de XHistoire universelle , Fauteur s'était résigné aux dangers de son entreprise; mais il est un degré Je perversité au-dessus de la prévoyance de l'homme de bien. Quand îe vertueux de Thou se voit méconnu, diffamé, desservi ; quand l'éloge et l'encouragement lui arrivent de loin, tandis que les haines naissent sous ses pas, son ame est navrée, et il renonce à continuer ce beau monument qui a fait sa gloire et empoisonné sa vie. Mais indigné des mensonges auxquels il est en proie, il veut du moins apprendre à l'avenir quel est l'homme si violemment
outragé , et nous devons à ce noble sentiment les mémoires qu'il écrivit alors , et qui , remplis de détails curieux, sont eux-mêmes une excellente, histoire. On ne s'étonnera point si, accoutumé par ses études à la langue et aux pensées des grands écrivains de la Grèce et de Rome, il a parlé de lui dans cet ouvrage , comme en parle aujourd'hui la. postérité, et s'il s'est apprécié avec cette candeur que la fierté des anciens approuvait dans les amis delà gloire, et que la vanité des modernes pardonne à peine aux martyrs de la calomnie.
Un événement à jamais déplorable, l'assassinat de Henri IV, remit le burin de l'histoire dans les mains du président de Thou. Éperdu et inconsolable, il se fit un devoir sacré de consacrer ce qui lui restait de force à terminer le règne de ce bon roi, et à combattre les doctrines fanatiques qui avaient armé le bras du régicide. Le début du cent vingt-septième livre, par lequel il reprit sa composition, est d'une éloquence qui arrache des larmes. De telles dispositions ne devaient pas trouver grâce devant la nouvelle cour. La France était retombée aux mains des Italiens et de la seconde Médicis; on ôtait l'administration des finances au trop fidèle Sully, et la régente refusait à notre historien la charge de premier président, qui lui avait été solennellement promise. Le pape, consulté })ar elle, inscrivit à coté du nom d'Au-
i6S NOTICE
guste (le Thou le mot Eretico^ qui était alors la rubrique des proscriptions ; car chaque siècle a la sienne. Ce reproche du pape s'accordait cependant assez mal avec l'opinion du Louvre , où M. de Thou, comme il nous l'apprend lui-même, était appelé par raillerie le philosophe. Je ne sache pas en effet qu'aucun philosophe ait jamais eu la fantaisie d'être hérétique. Ces dégoûts confinèrent encore plus le président de Thou dans ses travaux historiques; mais il ne lui fut pas donné d'en voirie terme. Le chagrin abrégea ses jours , et la mort déroba trois années du règne de Henri IV à l'accomplissement du vœu qu'avait fait sa pieuse fidélité. La muse latine, sa consolatrice ordinaire, vint recevoir ses derniers soupirs; peu d'heures avant d'expirer, il acheva une élégie dont voici le dernier vers :
Nec vita taiiti est, tamdiu , ut vivas , mori?
« La vie est-elle si précieuse, que, poiu' la conserver, il faille mourir si long-temps?»
M. de Thou laissait en manuscrit les cinquantehuit derniers livres de son Histoire, qu'il se disposait à faire imprimer dans un pajs libre, où la vérité fût moins suspecte qu'elle ne l'était alors en France, et il en avait en conséquence confié une copie à M. Lingelsheim , conseiller de l'électeur Palatin. Si on en croit le rapport de Bayle , cette
précaution fut heureuse, car elle empêcha seule les exécuteurs testamentaires de les supprimer par des motifs intéressés ; en sorte que ce bel ouvrage aurait eu une ressemblance de plus avec les chefsd'œuvre des anciens qui nous sont parvenus mutilés par les barbares du moyen âge. Cette circonstance, et d'autres semblables, attestent qu'en refusant d'assimiler entièrement les productions de l'esprit aux autres propriétés privées, la loi n'a pas manqué de sagpsse. Abolissons-la cependant , si on prouve que parmi les descendans d'un grand homme il ne se rencontrera jamais ni un sot, ni un avare, ni un superstitieux.
Deux siècles d'une estime toujours mieux sentie ont consacré l'immense travail du président de Thou. Écrivant une histoire tout à la fois contemporaine et universelle, il dut admettre des développemens qui auraient été perdus sans lui, et choisir la langue latine qui était alors entendue par tous ceux qui lisaient en Europe. Le français encore imparfait, propre à fournir aux mémoires particuliers un style piquant et naïf, manquait de la noblesse et de la clarté que réclament les vastes proportions de l'histoire. Je ne sais ce que Tite- Live et Cicéron auraient pensé del'élocution d^Auguste de Thou; mais si nous jugeons sa latinité d'après les idées convenues, nous trouverons dans l'ensemble, majesté, abondance, harmonie; dans
^7o NOTICE
le mécanisme (le la phrase, élégance et netteté ; dans le choix des expressions, esprit, délicatesse et sagacité. Muret et lui furent les deux aigles de notre éloquence latine. Il ne put se résoudre à semer dans ses douces périodes les noms âpres et tudesques des lieux, des personnes , et des emplois modernes; et en leur prêtant un déguisement romain , il embarrassa quelquefois le lecteur. Ce léger inconvénient, qu'il est si facile de faire disparaître par des notes marginale^; tenait à une sorte de culte qu'il n'est pas rare de rencontrer parmi les amateurs des langues savantes. Il existait alors en Italie une secte d'érudits qui portaient ce purisme jusqu'à la superstition, et l'on signale dans le nombre le jésuite Mafféi, qui récitait sou bréviaire en grec pour ne pas corrompre sa belle latinité. De Thou, pareillement convaincu qu'on ne saurait user familièrement du latin sans tomber bientôt dans les barbarismes et les trivialités, refusa toujours de parler une langue qu'il écrivait si bien, et, en cas de besoin, il se servait d'un interprète pour communiquer avec les étrangers. Aussi le charme qu'on éprouve à le lire dans l'original, autant que l'énorme étendue de l'ouvrage, ont détourné les écrivains de quelque mérite de le faire passer dans notre langue. On n'en connaît que des traductions médiocres. La dernière, de T734 , en seize volumes in-4',fut publiée par l'abbé
SUR JACQUES-AUGUSTE DE THOU, -j.ni
Desfontaines, et faite par des mercenaires sans nom , qui travaillaient à la journée sous le fouet de ce commandeur.
Mais la gloire du président de Thou n'est pas à la merci des traducteurs ^ et son mérite a des bases plus solides que les formes de l'élocution. Chez les anciens, pour qui le monde civilisé se concentrait souvent dans un peuple, et ce peuple dans une ville, l'histoire était simple et passionnée. Mais la complication du monde nouveau , l'équilibre des puissances et la découverte d'une autre moitié du globe, ont ouvert une carrière immense où les anciens, aveuglés par un patriotisme farouche, ne peuvent servir de guides. Auguste de Thou a fondé l'histoire générale et impartiale , et il a étonné les esprits par deux nouveautés qui lui appartiennent, l'ordonnance de sa vaste composition et l'équité presque divine de ses jugemens; car, pour la grandeur du plan, la probité des récits et l'universalité des connaissances , on ne saurait lui comparer Machiavel, Paul Jove , Guichardin, Buchanan, d'x^ubigné, ni la Popelinière. Il a réuni aux talens de l'historien tout ce qu'il faut de vertus pour ne pas en abuser. On sent dans ses écrits l'homme d'État, l'homme de bien, l'homme de courage, exact malgré la difficulté des communications, intègre comme sur son tribunal, et juste envers tous dans un siècle où la