SECRÉTAIRE PERPETUEL DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DE MEDECINE
PREMIER MÉDECIN DE Lk REINE,
Prononcé dans la séance publique de l'Académie française du 25 août l825 , jour de la Saint-Louis.
Messieurs,
Les membres de l'Académie française, morts pen« dant la suspension de cette compagnie , furent privés de l'hommage qu'aurait rendu à leur mémoire un successeur immédiat. Déjà un zèle volontaire a réparé, pour quelques-uns, cet outrage de nos temps malheureux. Parmi les autres , que ce tribut filial n'a pas encore atteints, si j'ai choisi Vicq d'Azyr (i), ce n'est pas seulement pour acquitter une dette de l'Académie, mais afin de
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soulager ma propre reconnaissance env*ers un homme qui autrefois honora ma jeunesse de son amitié, et daigna m'encourager dans la carrière des lettres. Cet éloge historique remplira une lacune de vos annales , et témoignera de quel prix sont à vos yeux ces commémorations de famille , qui semblent avoir transporté dans la tribu académique le culte des aïeux.
^ Félix Yicq d'Azyr reçut le jour le 28 avril 1748 d'un médecin de Valognes. Quelque imparfaites que fussent les études dans une aussi petite ville , il y puisa un goût très-vif pour la poésie et les beaux-arts. Il vint ensuite à Caen faire son cours de philosophie , et tira de l'arène scolastique, dont les combats ne lui déplurent pas, tout ce qu'on peut en espérer d'utile , un exercice animé de l'esprit et une grande facilité d'élocution. Il y trouva pour condisciple l'auteur futur de la Mécanique céleste^ et les hancs de la controverse unirent pour la vie les deux amis que la gloire attendait. Le choix d'un état fut pour Vicq d'Azyr un sujet d'hésitation. L'exemple de Chaulieu, de Bernis et de Dellile , l'attirait vers la carrière ecclésiastique où l'indulgence du siècle dotait les muses , mais le vœu de sa famille le décida pour la profession de son père. Les lettres n'ont point eu à se plaindre de cette préférence ; car si le sacerdoce l'eût conservé poète , la médecine le fit orateur.
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Paris le vit donc à dix-sept ans s'abreuver avec avidité à toutes les sources d'instruction dont abonde la capitale , et poursuivre dans les écoles de la Faculté de Médecine la science tutélaire qui offre à ses élèves ce que la nature a de plus rebutant et de plus sublime, de plus cruel et de plus consolant. Si:^ années consumées sans repos dans les amphithéâtres, les hôpitaux, les cours d'enseignement et les bibliothèques, eussent lassé un esprit moins infatigable. C'était l'époque où la nation, blessée dans son orgueil par une paix humiliante, se vengeait des revers de la fortune par le triomphe des lumières. Ce théâtre convenait au jeune Vicq^ d'x^zyr, car rien n'était disposé en lui pour une destinée vulgaire; sa taille était belle, élevée, imposante; sa physionomie noble et ouverte, son regard plein de feu, et sa voix douce et sonore, faite pour émouvoir et persuader. Deux événemens de sa jeunesse vont nous dire la sensibilité de son ame et de la vigueur de son talent.
Il n'avait pas encore terminé sa licence, et se trouvait dans une salle de l'école de Médecine avec beaucoup d'autres élèves. Un bruit extérieur se fait entendre, et la cause en est bientôt connue, lorsqu'on apporte dans la salle le corps d'une jeune fille qui s'était évanouie près de là. La foule des étudians se précipite, et Vicq d'Azyr, soit par sa vivacité naturelle, soit par l'ascendant qu'il exerce
entre ses camarades, s'occuj3e le premier des secours que réclame cette personne dont la beauté et la mort apparente ont également ému la studieuse jeunesse qui l'environne. Tant de soins ne furent pas perdus , et les yeux de la malade renaissante rencontrèrent en s'ouvrant les traits passionnés de son libérateur. L'événement réalisa ce que l'imagination la plus romanesque aurait pu attendre d'une première entrevue aussi extraordinaire: la personne évanouie était nièce du célèbre Daubenton. Les conventions humaines consacrèrent par un prompt mariage le sentiment réciproque qu'une étincelle avait allumé. Mais après dix-huit mois d'un bonheur enivrant et de cruelles inquiétudes, la mort redemanda sa proie. Les regrets de son époux allèrent jusqu'au délire; le rêve doux et terrible qu'il avait fait fut une de ces épreuves que le cœur humain n'a pas la force de supporter deux fois. Vicq d'Azyr garda toute sa vie le veuvage que son adolescence avait vu commencer. Il inspira bien encore des passions , mais il ne fut plus fidèle qu'à la gloire.
Vers la même époque, un autre événement révéla au public combien d'idées neuves et grandes avaient déjà mûri dans la tête de ce jeune homme, et brûlaient de se produire au jour. Le moment des vacances venait de suspendre les études de la Faculté , lorsqu'il imagina d'ouvrir dans le même
lieu un cours d'anatomie, et, sans autre mission que le sentiment de sa force , de rappeler à Fam- .phithéâtre désert les élèves de ses maîtres. La curiosité les y entraîna d'abord; l'admiration les y retint. Des vues profondes, une méthode neuve et hardie, et des paroles pleines de sagesse et de savoir, signalèrent ce cours inattendu. Un enseignement si grave et si ferme dans une bouche empreinte de jeunesse et de grâce, eut l'apparence de l'inspiration ; les savans et les vieillards accoururent aussi-bien que les adolescens, et le docteur Moreau raconte que le professeur ne pouvait arriver à sa chaire que porté dans les bras de la multitude avide de l'entendre. L'envie s'éveilla au bruit du succès, et sous le prétexte de quelqu'une de ces formes conçues en tous pays pour la satisfaction de la médiocrité, on interdit les leçons de Vicq d'Azyr. Mais, cédant au vœu général, il ouvrit chez lui un amphithéâtre et un nouveau cours que la fouie suivit, et que le monopole de l'enseignement respecta dans le sanctuaire des foyers domestiques. Cependant l'opinion publique, qui était alors une puissance irrégulière , mais invincible, fit rougir d'une persécution contraire au développement des lumières, c'est-à-dire a l'esprit général du. siècle. La Faculté subjuguée ne tarda pas elle-même à confier dans son sein au jeune m. 3
professeur la chaire où les droits du génie Tavaient d'avance fait asseoir.
Cette suite d'émotions et de travaux extraordi- . naires altéra la santé de Vicq d'Azyr. Un crachement de sang opiniâtre fit craindre pour sa vie. On lui ordonna le séjour de sa ville natale, où il se rendit en effet, et le repos de l'ame, qu'il n'était pas aussi facile d'obtenir de son indomptable activité. Le voisinage de la mer offrit un champ nouveau à son esprit investigateur. Vicq d'Azyr ne séparait pas l'anatomie de la physiologie; il étendait cette seconde science jusqu'aux phénomènes du règne végétal, et embrassait dans la première tous les êtres animés , groupés autour de l'homme, qui en reste le centre et le chef. Ce cadre, où la main de son auteur avait disposé tout le système de la nature vivante, réclamait les innombrables espèces que nourrissent les abîmes de l'Océan. Jusqu'alors la connaissance des poissons avait peu occupé les naturalistes, et un petit nombre d'observations isolées ne constituaient point encore la science. Le convalescent de Valognes contempla la structure et l'organisation des peuplades variées que les flots de la Manche roulaient sous ses yeux, et fit parvenir à l'Académie des Sciences cet amusement de son loisir; mais dans ces jeux prétendus d'un malade, la compagnie reconnut la marche
transcendante d'un esprit fécond en découvertes , et se hâta de recevoir dans son sein un savant de vingt-trois ans , dont le talent n'avait point eu de jeunesse. Ce talent, facile à définir, résidait dans la double faculté de* concevoir avec grandeur et d'observer avec patience , réunion assez rare, mais sans laquelle le génie lui-même ne produit rien que d'incomplet (2).
Vicq d'Azyr, rendu à la santé par la force de sa constitution, et peut-être aussi par de glorieux suffrages, vint reprendre à Paris le cours de ses travaux. Ici, Messieurs, je ne puis taire davantage l'embarras où me jette la tâche que j'ai entreprise. Si, laissant de côté la carrière scientifique de Vicq d'Azvr^ je ne peins en lui que l'écrivain et l'orateur, me pardonnera-t-on un tel larcin fait à sa gloire? Si au contraire j'ose exposer ses belles et laborieuses conquêtes sur les secrets de la nature, mon inexpérience ne risque-t-elle pas de le rendre encore plus méconnaissable? Pour sortir de cette anxiété , j'ai eu besoin de me rappeler que les Mémoires de l'Académie des Sciences, le Dictionnaire de Médecine, de l'Encyclopédie , et les grands ouvrages entrepris ou terminés par Vicq d'Azyr, sont les dépositaires et les monumens de ses services ; j'ai réfléchi que le corps savant auquel il appartint, que la société illustre qu'il fonda, et qui vient de renaître, que les élèves pénétrés de
ses doctrines, et les collègues témoins de ses efforts, exprimeront, mieux que moi, comment il donna à l'anatomie et k la physiologie une exactitude, une étendue, et, s'il est permis de le dire, une solidarité inconnue jusqil'à lui; comment son admirable dissection du cerveau, ses expériences sur l'incubation de l'œuf, et son immense parallèle des organes de l'ouïe et de la voix, dans tous les êtres qui en sont doués, étonnèrent par leur nouveauté , et couvrirent la science des germes de découvertes prochaines; comment enfin son éloquente sollicitude pour introduire en France l'enseignement clinique, créer à l'anatomie comparée une langue indispensable, fortifier la médecine pratique par l'art vétérinaire , purger les temples et les villes de la contagion des sépultures , parvint à intéresser des hommes frivoles à leur propre conservation. Rnssuré par le concours de tant de voix compétentes, qui ne laisseront pas sans justice les travaux scientifiques et l'immortelle influence de Vicq d'Azyr, j'écoute la prudence plus que le zèle, et je reprends la narration historique et littéraire d'une vie si pleine d'honorables souvenirs.
Les premières années du règne de Louis XVI furent, comme celles de Marc-Aurèle , affligées par des fléaux. Une épizootie terrible ravagea nos provinces du Midi, détruisant'à la fois les ressources de l'agriculture et les revenus du fisc. Quoique
ce genre de calamité fût devenu plus fréquent depuis le commencement du dix-huitième siècle, nulle prévoyance n'avait préparé les moyens de le combattre. A la nouvelle de l'invasion pestilentielle, M. Turgot s'adresse à TAcadémie des Sciences, et lui demande un médecin et un physicien qui aillent déployer contre ce désastre toutes les ressources de la science et de l'autorité. L'Académie répond au ministre qu'elle lui donne dans un seul homme les deux qu'il a demandés, et elle nomme Vicq d'Azyr. Il part et reconnaît avec effroi la profondeur du mal. Sa mission fut cruelle pour le pays infecté , et salutaire pour celui qui ne Tétait pas encore. Par le prompt sacrifice des animaux malades, elle arrêta la contagion qu'elle n'avait pu faire reculer. Vicq d'Azyr ne négligea rien pour rendre utile cette sanglante expédition ; ses remarques furent la matière d'un Traité des épizooties. Il n'avait pas hésité, pendant la contagion, à tenter , au péril de sa vie , dans les flancs d'une foule d'animaux pestiférés, des expériences que la physiologie a rarement l'occasion de faire sur les grands quadrupèdes vivans. Jamais les autels de la science n'avaient reçu de pareille hécatombe depuis le massacre des quinze cents biches que le roi d'Angleterre livra aux recherches curieuses du célèbre Harvey.
Le spectacle douloureux qui avait frappé Vicq
d'Azyr durant sa mission , la ruine et les gémissemens des chaumières poursuivaient sa pensée. Mais Turgot gouvernait encore, et l'on pouvait, en se hâtant, méditer quelque bien sous l'influence de ce grand ministre , à qui son maître eut le malheur de préférer une révolution. Vicq d'Azyr conçut donc un projet dont l'accomplissement devint l'emploi de sa vie , et changea la face de la médecine française , immobile depuis dix siècles. La fondation de la Société royale fut en tous points un événement remarquable. Les haines , les satires , le bruyant scandale qui assiégèrent son berceau, offriront au philosophe une image naïve des luttes qui attendent l'esprit humain dans ses moindres progrès , et de la rançon que la vieille sottise se fait payer pour la délivrance de chaque vérité. Cependant, on apprécierait mal l'institution qui a immortalisé le nom de Vicq d'Azyr, si vous ne me permettiez de retracer rapidement, jusqu en son origine , le désordre invétéré dont elle triompha.
Lorsque, au déclin de l'empire, Justinien eut transféré aux églises le revenu des écoles, la médecine , ainsi que les autres connaissances humaines , passa dans les mains du clergé. Dès lors l'anatomie disparut comme une impiété ; l'exercice de la chirurgie , incompatible avec les saints canons , fut réduit à une pratique sauvage et aban-
donné à des subalternes ; enfin l'enseignement médical , moulé fidèlement sur la scolastique religieuse, devint une science de mots et d'érudition. Le temps et la barbarie consolidèrent tellement cette fausse direction , que dans la suite il n'y fut rien changé , ni par les nouveaux sectaires de Mahomet dans leurs grandes écoles de Bagdad et de Gordoue , ni par les chrétiens , lorsque les laïques pénétrèrent peu à peu dans les universités où continuait la domination théologique. La médecine traversa ainsi le moyen âge, portant quelques lambeaux de l'alchimie des Arabes , de la magie des Juifs et de la superstition du peuple , mais ennemie de tout système d'observation , et fièrement assoupie dans sa pourpre, son hermine, ses privilèges et ses langues mortes. Modifiée cependant au sein de l'Europe , par la renaissance des lettres et le mouvement qui suivit la réformation , elle était demeurée en France obstinément attachée à sa forme primitive, et Vicq d'Azyr put reconnaître dans ses confrères du dixhuiîième siècle, les médecins que Molière avait peints sans les corriger.
Deux circonstances avertissaient la médecine française des suites fâcheuses de son opiniâtreté. D'un côté, ses maîtres, inconnus partout ailleurs que dans leur patrie , végétaient sans influence siu' les doctrines médicales , tandis que la gloire
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proclamait au loin les noms étrangers de Boerhaave , de Sydenham , de Baglivi ; et , d'un autre côté , la chirurgie française , répondant par des succès aux mépris que lui avait prodigués sa suzeraine , s'était constituée en académie depuis quarante ans, et, de l'aveu de tous, tenait en Europe le sceptre de son art. Dans un pays aussi riche en grands hommes , cette infériorité de notre médecine ne pouvait s'expliquer que par l'isolement de ceux qui la professaient, et par les vices qui en sont la conséquence. Dès long-temps, chez nos voisins , des centres de correspondance médicale et des sociétés sanitaires, établis en Suède, en Danemark , en Prusse , à Breslaw , à Londres , à Edimbourg , à Barcelone et à Madrid , nourrissaient une émulation générale, et faisaient de l'expérience de chacun le patrimoine de tous. Quelques bons esprits avaient senti en France le besoin d'une institution semblable. On dit que Hérouard et d'Aquin , premiers médecins de Louis XIÏI et de Louis XIV , l'appelaient de leurs vœux. A une époque plus entreprenante, Chirac, médecin du régent, tentait de la réaliser lorsque la mort le frappa. Tous les abus s'étaient soulevés contre lui. La calomnie poursuivit jusqu'en son tombeau ce médecin philosophe , en haine de son utile projet, dont Fontenelle , d'Alembert et Bor^ deu nous ont conservé la tradition.
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Tel fut le périlleux héritage que Vicq d'Azyr accepta sans crainte , et mit en valeur avec une rare habileté. Prévoyant que sa jeunesse pourrait blesser beaucoup d'amours -propres, il gagna la confiance de M. de Lassone , premier médecin du roi , homme de lumières et de probité , qui lui prêta l'appui de son nom et de son crédit. A ce premier ménagement il en joignit un second non moins nécessaire. L'institution de la Société royale fut d'abord présentée comme une simple précaution contre les épizooties, dont une invasion récente consternait encore les esprits; et, sous ce voile , elle naquit presque inaperçue. Mais la seconde année, en 1778, elle parut ce qu'elle devait être, le lien de toutes les sciences médicales , et le foyer de leur perfectionnement, établie au Louvre, distribuant des prix nombreux, et montrant sur sa liste les noms vénérés des Franklin et des Hal- 1er, des La Rochefoucauld et des Vergennes. Cette dissimulation fut bien prudente , car il est malheureusement vrai de dire que des passions jalouses n'eussent pas laissé faire impunément pour la santé des hommes ce qu'elles permirent pour celle des bestiaux. Mais la Société royale se trouvant tout à coup en pleine existence , et ne pouvant être sourdement étouffée par l'intrigue , ne fut plus exposée qu'à une guerre ouverte ; elle
l'eut en effet , mais vive, acharnée, comme le sont les guerres civiles.
La Faculté de Médecine, surprise et irritée, ne voulut voir dans la Société royale qu'un essaim fugitif et une colonie de rebelles. Elle refusa aigrement les places et les honneurs qui l'y attendaient, et ne songea plus qu'à la vengeance. Usant d'abord d'une sorte de juridiction que le temps avait épargnée , ou peut-être dédaignée , elle bannit de son sein les membres dissidens , et les chargea de flétrissures gothiques. Trouvant bientôt cette injure insuffisante pour son ressentiment, elle ne voulut rien moins que faire dissoudre sa rivale par l'autorité judiciaire ; mais il eût fallu à ses prétentions un tribunal du quatorzième siècle; et, par malheur, le parlement de Paris était alors à peu près du dix-huitième. La Faculté de Médecine, repoussée des voies légales, eut l'imprudence de porter sa cause au tribunal du public, devant ce juge cruel et moqueur, qui dicte le choix des armes , et veut qu'on l'amuse pour les frais de l'arbitrasse. Dès lors commença dans son caractère véritable la fameuse querelle des facultaires et des sociétaires; car, en tout débat, le premier soin de la discorde est d'attacher un nom à chaque enseigne. Les divisions d'un corps si nombreux, qui possédait tant d'hommes spiri-
tuels, considérés et nécessaires, ne manquèrent pas d'intéresser et de partager l'opinion de la capitale. Les mémoires du temps ont recueilli durant plusieurs années les manifestes et les exploits des belligérans. L'histoire sera bien forcée de les signaler comme un symptôme du malaise inquiet, urbulenî, altéré de haines, qui à cette époque oonvertissait en faction tout, jusqu'à la musique , et poussait la France vers cette lice sanglante des révolutions, que l'on dit toujours fermée, que l'on voit toujours ouverte (3).
L'ancienne réputation de causticité acquise aux enfans d'Esculape ne pâlit pas dans cette circonstance. Les robes de Rabelais et de Guy -Patin furent secouées avec fruit dans le sein de la Faculté. Il en tomba sans relâche sur ses adversaires une grêle de pamphlets , tous remarquables par l'esprit plus que par le goût, par l'amertume plus que par la raison. La satire des docteurs emprunta les formes les plus mordantes, et ne dédaigna même pas la fiction dramatique et le masque d'Aristophane. Si quelque auteur de ces diatribes vit encore, il doit bien s'étonner des excès où la passion peut entraîner d'honnêtes gens. Cependant, il est juste de dire que les torts ne furent pas égaux entre les deux partis : les sociétaires descendirent rarement dans l'arène, et Vicq d'Azyr , particulièrement maltraité par d'outrageantes calom-
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nies, s'en éloigna constamment. L'élévation de ses idées et l'urbanité de ses mœurs le détournaient de faciles représailles ; et d'ailleurs il aimait trop la gloire , pour user dans une polémique éphémère le temps que la nature proportionne rarement aux desseins des grands hommes (4).
Ces hostilités fréquentes augmentaient la célébrité de la Société royale et de son éloquent secrétaire perpétuel. Leurs succès n'étaient point frivoles, parce que la nouvelle institution, toujours en butte à un parti puissant , avait besoin d'être protégée par sa gloire. Nous vivions alors dans une crise tout athénienne, où l'utilité même était contrainte à surprendre l'opinion , et où le bien-faire ne se tolérait qu'en faveur du bien-dire. L'esprit public, impatient de grandir, demandait des alimens aux académies , au barreau, à la chaire évangélique; et dès qu'il aperçut dans la Société royale une tribune nouvelle , il y précipita la foule. C'était à Vicq d'Azyr à justifier et à soutenir cet empressement, et les plus chers intérêts de l'humanité lui en faisaient une loi (5). Il fut donc éloquent par devoir, et ne résista plus à la nature, qui l'avait traité en orateur. On put sentir alors tout l'avantage d'un écrivain nourri des connaissances fondamentales de l'organisation humaine. Loin d'éteindre les talens, les études sévères de l'anatomie et de la physiologie pénètrent l'esprit de recueille-
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ment et de gravité, et lui portent à l'envi de hautes pensées et d'énergiques expressions. Sans l'appui de ces deux sciences, les anciens ne concevaient pas de philosophie raisonnable, et les modernes voient leur métaphysique s'évaporer en nuages. Vicq d'Azyr s'avançait enrichi de leurs inspirations ; pendant dix années , les séances de la Société royale furent animées par ses accens. Je me souviens que l'enceinte ne pouvait suffire à tous les auditeurs différens d'âge , de sexe , de rang et de nation , qui venaient l'écouter avec délices. Leurs applaudissemens signalèrent à la France un modèle achevé dans un genre d'éloquence plein d'intérêt , et que l'antiquité n'avait pu connaître. Les corporations savantes s'imposaient l'obligation de rendre un dernier hommage à ceux de leurs membres que la mort enlevait. Fontenelle avait montré tout le parti qu'un esprit juste pouvait tirer, pour l'avantage commun, de cette pieuse coutume : il déguisa la science, encore mystérieuse, afin de la populariser et n'en présenta que les sommités les plus brillantes à un monde dissipé. Vicq d'Azyr, trouvant les sciences apprivoisées et la société avide d'instruction , suivit avec une prudence pareille une marche différente; il mit à éclairer les difficultés autant d'élégance et de sagacité que son prédécesseur en avait mis à les dissimuler. On admire avec quelle clarté il est
profond, avec quelle méthode il plane sur ses sujets. Il est de ses Éloges pour lesquels il étudia des mois entiers quelque branche de la science, afin d y porter la précision d'un homme supérieur. Il semblait venu exprès pour justifiéfi' ce que Rousseau disait à M. Bernardin de Saint-Pierre : De tous les savans , ce sont les médecins qui savent le plus et le mieux. C'était pour lui un égal devoir de conscience de chercher la vérité dans les choses, et de la dire sur les personnes ; aussi l'étranger adopta tous ses jugemens, et la postérité n'a encore appelé d'aucun. La collection de ses discours forme certainement l'histoire la plus riche et la plus impartiale des progrès de l'esprit humain dans le dix-huitième siècle.
Les œuvres oratoires de Vicq d'Azyr remplissent trois volumes , et se composent d'environ cinquante Éloges (6). L'importance et la variété des matières l'obligèrent à y déployer un génie universel. Il n'eut pas seulement à tenir dans sa balance les savantes renommées de Linnée, de Haller, de Bergman, de Camper, de Schéele, de Pringle, de Lorry , de Duhamel : on le vit encore , dans \ Eloge du comte de Vergennes , pénétrer en homme d'État les mystères de la politique ; dans celui de M. de Watèlet, éclairer sous des aspects nouveaux et piquans la délicate métaphysique des beaux-arts; et dans celui de M. de Monligny ,
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peindre le second âge de l'industrie française, et le complément des pensées du grand Golbert. l] Éloge de Franklin attesta surtout la vigueur de son talent et la diversité de ses connaissances. Je ne puis louer que sur parole ce discours qui passait pour son chef-d'œuvre; car, par une fatalité singulière , il est le seul de ses principaux ouvrages qu'on n'ait pas imprimé. J'étais absent de Paris lorsqu'il le prononça; mais je retrouvai à mon retour la vive sensation qu'il y avait laissée. On répétait ces paroles mémorables de son début sur le vieillard américain : « Un homme est mort , et « deux mondes sont en deuil (7). »
Les réflexions de cet oral^eur ont un caractère de justesse et de pénétration qui décèle un habile moraliste. Qui donc aurait plus de droits à ce titre qu'un médecin , confident nécessaire des faiblesses humaines; surtout si, comme Vicq d'Azyr, il exerce son art dans les classes élevées de la société ? Là , rien n'est resté simple ou naturel : tout mal physique se complique d'une affection morale; il faut une médecine souverainement intelligente pour soulager l'ambitieux, l'avare, l'envieux , le courtisan , et , à travers les passions contraintes et les vanités souffrantes, découvrir l'intérieur de ces hommes artificiels. Montaigne , La Bruyère, Fielding lui-même, quoique juge de paix, furent à cet égard dans une situation moins
favorable que Yicq d'Azyr. Ses remarques sur la mort, sur la vieillesse , sur l'imagination (8), sur une foule de caractères et d'accidens qu'il rencontre dans ses récits , ont la finesse et la certitude de l'expérience. Veut-il expliquer l'origine des grandes richesses qu'amassent les médecins de l'Angleterre : « Dans ce pays, dit-il, le peuple, « suivant qu'il est affecté, recherche avec la même « impatience et la vie et la mort. » S'agit-il de caractériser la discrétion d'un ministre : « Il n'était (c point dissimulé , dit-il, et il n'usait d'adresse « qu'autant qu'il en fallait pour ne pas rebuter la « fortune. «Ailleurs il pr^ononce sur l'esprit de secte ce jugement remarquable: «Le grand inconvénient « des sectes de toute espèce, est d'attaquer la lice berté jusque dans l'opinion et la pensée, et de a ne voir dans le monde entier que deux partis, (( l'un pour lequel on ose tout, et l'autre contre « lequel on se permet tout. >3
Si les penseurs trouvent dans les écrits de Vicq d'Azyr un aliment continuel, l'attention des gens du monde y est réveillée par des faits singuliers , dont je prends quelques-uns au hasard. Ainsi, Montesquieu attribuait l'invention des lettres-dechange aux Juifs chassés de France par Philippe- Auguste; mais on voit, dans V Eloge de Targiordy l'assertion de notre publiciste détruite par ce docteur qui a trouvé des lettres-de-change bien plus
anciennes, et tirées en langue latine dès l'année ii6r par des négocians de Pise sur Messine et Constantinople. Ainsi, en 1738, lorsque le fameux père Bridaine prêchait dans nos villes du Midi , un souffle aigu du Nord accueillit fa foule qui sortait de ses sermons : il en résulta une épidémie, assez célèbre sous le nom du coup de vènt^ qui terrassa les fidèles de la mission , et dans tout Béziers ne laissa debout que les indifférens. On sait gré à Vicq d'Azyr de nous avoir transmis cette belle épitaphe d'un médecin anglais de la religion des quakerSj et qui semble faite pour notre généreux Montyon '.» Ci-gît le docteur Fothergill, qui a dépensa deux cent mille guinées pour le soula- « gernent des malheureux. » Il attire aussi nos ree^ards sur un médecin français , M. Bourdois de La Mothe , que ses lumières et sa générosité rendaient précieux aux habitans de Joigny : arrêté la nuit sur un grand chemin , il se nomma , et les malfaiteurs s'éloignèrent avec respect. Dans une circonstance pareille , l'Arioste avait eu le même avantage , et les bandits italiens se montrèrent aussi touchés de l'harmonie des beaux vers, que les voleurs français de la vertu d'un mortel bienfaisant.
Le talent de Vicq d'Azyr ajoutait une grande valeur à la mine dont l'exploitation lui était confiée. Ses discours doivent être étudiés comme les III. 4
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modèles de ce genre d'éloquence philosophique qu'a introduit chez les modernes l'union de la science et de la littérature. On est d'abord frappé de la juste proportion qui en fixe l'étendue, de la convenance qui en règle le ton et en dispose les parties : nulle dissertation n'en appesantit la marche , nul ornement factice n'en gâte la pureté, nulle trace de polémique n'en trouble la bienveillance ; et les deux défauts du temps, l'afféterie et la déclamation , n'osent en approcher. Le style coule avec naturel et facilité, toujours clair, noble, harmonieux, correct, grave comme la science , mais plus chaste qu'elle^ C'est du fond des pensées que ce style tient son éclat et sa solidité : il est clair, parce qu'elles sont nettes; noble, parce qu'elles sont généreuses ; facile , parce qu'elles sont justes et bien enchaînées. Il s'anime, s'arrête , s'élève , se colore avec elles , et suit leurs mouvemens comme l'accent suit la parole. Ainsi que tous les grands écrivains, Vicq d'Azyr ne manque pas de réserver aux pensées fortes ou profondes l'expression la plus simple , et je ne puis résister au plaisir d'en citer un exemple. Ayant à parler des Turcs dans l'éloge d'un ambassadeur près de la Porte ottomane , il définit ainsi cette race d'esclaves fatalistes : « Nation , dit-il , « oubliant le passé , que n'ose recueillir l'histoire ; « ne pouvant jouir du présent, dont le despote
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a est le maître, ni disposer de l'avenir, qui appar- « tient au destin.» La plume deVicq d'Azyr laisse tomber fréquemment de ces phrases puissantes , qui vous avertissent par leur simplicité même , et dont il semblait que Bossuet et Montesquieu eussent gardé le secret.
A la tribune de la politique ou du barreau , il faudrait qu'un orateur fût de glace , si l'aiguillon de la dispute ne parvenait à l'émouvoir ; mais dans le monologue académique , cette ressource étrangère lui manque, et toute chaleur factice serait un sujet de risée. D'où vient donc ce feu secret, cette vie continue qui, sans effort et sans vains éclats, anime l'éloquence de Vicq d'Azyr? C'est que dans lui l'homme est véritablement sensible. Doit-il rendre les affections de la nature : son instinct lui donne un tact délicat, et, sans le vouloir, il touche jusqu'aux larmes. S'élève-t-il à des vues générales : son ame , ouverte à tout ce qui est bon, grand et utile, n'a besoin que de sa propre candeur. Sous les détails les plus arides, on sent battre le cœur de récrivain. Les hommes s'émeuvent facilement à la voix de ceux qui les aiment, et croyez que les hommes s'y trompent rarement: ce degré de sympathie a été le partage de Vicq d'Azyr, et le sépare de ses trois émules, Fontenelle, d'Alembert, Gondorcet, et même de Buffon, qui fut son maître ; car je ne doute pas que les
sublimes méditations dont l'historien de la nature marqua les divisions de son majestueux travail n'aient inspiré à Vicq d'Azyr les beaux discours qui précèdent ses divers cours d'anatomie.
Il était impossible que les succès de Vicq d'Azyr n'attirassent pas les regards de l'Académie française. Depuis que cette compagnie avait jugé l'étendue de sa mission, et que, par le choix de ses prix d'éloquence, elle avait cité toutes les gloires à son tribunal , rien de ce qui intéressait la civilisation ne lui était étranger. Cette nouvelle destinée lui imposait le devoir d'appeler dans son sein tous les hommes supérieurs , et de former sa renommée de toutes les renommées. Déjà n'éprouvait-elle pas ce que les lettres ont gagné dans leur commerce avec des savans tels que Pascal et d'Alembert, Maupertuis et La Condamine, Buffon et Bailly ? Un centre commun qui rapproche les premières têtes dans tous les genres de culture intellectuelle a d'éminens avantages. Je crois que notre littérature doit en grande partie à cette alliance ce qu'elle possède de liberté,- de nerf et d'originalité. En se .retrempant sans relâche dans des sources nouvelles et dans des inspirations de natures opposées, elle s'est garantie de l'engourdissement et de la mollesse où la plongeraient la monotonie d'une école dominante et les réglemens d'une jurande exclusive de beaux esprits.
L'Académie française avait vu avec complaisance naître la Société royale de Médecine, comme une fille des lumières, dont le nom retentissait au loin , et commençait, pour nos médecins, une affiliation européenne, une carrière d'émulation et de célébrité qui n'a cessé de croître jusqu'à nos jours. Déjà cette Société pouvait appliquer à la médecine française ce qu'un empereur avait dit de la ville de Rome: « Je l'ai trouvée de briques, et je la lais- » serai de marbre. » L'Académie songeait donc à l'adopter dans la personne de son éloquent secrétaire, de son véritable fondateur. Ce voeu delà justice devint une nécessité par la mort de Buffon. Le vide que laissait un tel homme fit taire les prétentions et les vanités. Vicq d'Azyrfut élu sans difficulté et succéda commel'héritierlégitime. Sa joie fut cependant naïve et sans mesure. Il regarda sa nomination comme le sceau mis à sa gloire, et une distinction unique , puisqu'il était le premier médecin que le sénat de la langue française eût appelé par ses suffrages (9). Cette longue indifférence n'accuse au reste ni îe discernement des académiciens, ni le mérite d'une profession qui avait compté tant d'hommes sayans et spirituels. Il faut s'en prendre à l'aveugle routine qui, joignant le rays-. tère delà médecine à l'énigme de la maladie, avait^ au mépris de notre langue, chargé le grec et le latin de l'enseignement médical , et , par un double
contre-sens , condamnait à un langage obscur la science où toute équivoque est mortelle, et à un langage immobile l'art qui doit toujours s'avancer par l'expérience. Vicq d'Azyr ne trahit pas Tespoir de l'Académie. Son discours de réception est un bel ornement de nos annales; il y explique Buffon , comme Buffon expliqua la nature. La profondeur des pensées, l'éclat de la diction, la magnificence de l'ensemble, en font un monument durable à la mémoire de son prédécesseur. Il rappela le fameux discours sur le Stjle, que ce dernier avait prononcé lui-même en prenant place à l'Académie; et l'admiration, toujours fidèle à Buffon, put se partager entre le discours dont il était l'auteur et celui dont il était le sujet.
Vers l'époque où Vicq d'Azyr s'asseyait dans le sanctuaire des lettres, la reine, qui le nomma son premier médecin , l'appelait sous un ciel plus orageux. Il fut un temps où le service médical des cours se distribuait en charges vénales, et il faut avouer que la santé des rois mise ainsi à l'enchère était un triomphe assez complet de l'étiquette sur le bon sens. Vicq d'Azyr ne dut rien à cette coutume bizarre; son mérite fit seul les frais de son élévation , et la renommée prépara la confiance de la reine. Je dirai plus tard comment il la justifia. Qu'on sache seulement que la contagion des cours ne l'atteignit pas ; qu'il ne sollicita ni titre ni fa-
veur (lo), et n'usa de son crédit que pour l'intérêt de la science et de la Société Royale. Il avait sur la gloire un sentiment trop élevé et des idées trop justes pour céder aux jouissances de l'amourpropre et au bruit d'une vogue passagère. Ce fut précisément dans cette période de sa vie, où il semblait pour ainsi dire accablé de cliens , de fortune et de célébrité, qu'il poursuivit avec plus de zèle ses vastes ouvrages d'anatomie et de physiologie. Réfugié dans le silence des nuits , soit la plume à la main , soit au milieu des élèves qui préparaient ses expériences (i i) , il livra ses veilles et sa santé à des travaux pénibles , obscurs , infinis, qui ne pouvaient promettre à sa grande ame d'autre salaire que la reconnaissance de la postérité.
La convocation des états-généraux eût ouvert une lice brillante au talent oratoire et aux connaissances universelles de Vicq d'Azyr, si l'entreprise glorieuse qui l'absorbait, et sa qualité de médecin de la reine, ne l'en avaient détourné. Il est bon aussi que , dans les temps de réformation , quelques sages se tiennent hors de la mêlée , pour mûrir de salutaires pensées, loin du trouble des affaires et du choc des passions. Ce devoir des philosophes ne trouva point Vicq d'Azyr infidèle. Le travail qu'il présenta aux députés de la France, sous le nom de la Société Royale, porte un caractère imposant de grandeur et de raison. La partie qui concerne
la constitution de la médecine dans le royaume est marquée d'une telle prévoyance, qu'on y lit avec surprise tout ce qui a été fait de bien depuis cette époque, et tout ce que l'humanité peut encore attendre. Dans ce même écrit, il proposa le premier la création d'un Institut formé des diverses Académies. Cette vue éminente ne fut pas perdue, et l'on sait que , plus tard , elle préserva notre patrie des ténèbres qui menaçaient de l'envahir. Les plans long-temps médités par Vicq d'Azyr pour asseoir l'instruction publique sur tout le système des connaissances humaines , mieux que MarsigU ne l'avait fait à Bologne, n'ont pas encore été réalisés ; mais toute idée livrée une fois à l'examen des hommes ne saurait périr, si elle est juste et utile: elle aura le sort de ces semences voyageuses h qui la nature donna des ailes, que les vents emportent, que les oiseaux dévorent, mais dont quelques-unes rencontrent tôt ou tard le sol qui doit les féconder.
Le devoir ramenait au palais des rois Vicq d'Azyr tout pénétré de ces inspirations généreuses. On réussit à la cour en gagnant les esprits par une souplesse caressante, et quelquefois aussi çn les piquant par une rudesse artificieuse. Vicq d'Azyr ne songe point à de telles ressources, et se présente avec naturel et simplicité , laissant faire le reste à sa renommée, à sa science, à son ame bonne^
vive, entraînante, qui le rendait le consolateur, l'ami, j'ai presque dit le protecteur de tout homme souffrant. Le roi l'estime, la reine lui donne son entière confiance. Mais bientôt son rôle change ; le médecin de la santé devient le confident des peines.de l'âme; on n'attend plus de lui qu'il trace des formules ; ce sont des larmes qu'il doit essuyer. Un embrasement politique , plus dangereux que les épidémies de l'atmosphère, s'étendait par degrés, et cherchait, avec l'instinct de la foudre, les cimes lesplus élevées. Quelquefois la reine inquiète interroge la haute raison de Vicq d'Azyr ; et celuici, incapable de désavouer des opinions sincères ou d'illustres amis , et trop fidèle pour tromper par une fatale adulation , répond avec sagesse et vérité sous le regard hostile des courtisans. Marie - Antoinette s'accoutume, en souriant^ à l'appeler son philosophe j nom qui , dans la bouche de cette reine aimable, peut également être un doux reproche ou un éloge réfléchi. Cependant la tempête s'accroit, et l'on cherche des abris. On offre à Yicq d'Azyr, dans des contrées voisines, non le refuge de l'hospitalité, mais de riches établissemens, dignes de la réputation et des talens que la fortune ne peut lui ravir : les dangers de la reine dictent sa réponse ; et le noble disciple d'Hippocrate refuse, comme son maître, les dons de l'étranger. Son dévouement redouble avec le péril ;
toute son ame est au palais qu'habite la souveraine: plus d'une fois, il m'en souvient, je le vis en descendre le cœur navré et palpitant, et je pus lire les douleurs royales écrites sur son front. La catastrophe du lo août l'arracha seule avec violence à des devoirs si chers et si déchirans.
Vous avez pu lire dans les relations des voyageurs le destin des malheureux que le naufrage vient de jeter sur quelques bords inhospitaUers de l'Afrique. Une populace furieuse fait tomber sous le cimeterre les premiers qu'elle aperçoit, et ceux-là sont le moins à plaindre; mais les autres, épargnés par l'intérêt, jouets de maîtres cruels, excédés de fatigues et d'outrages , périssent dans un plus lent désespoir. Tel fut exactement le sort des naufragés du lo août entre les mains de la jaquerie révolutionnaire : la vertu , la gloire , le génie, la fidélité , tous les crimes enfin pesaient sur la tête de Vicq d'Azyr; mais, soit caprice, soit respect de sauvages pour son utile profession , on lui laissa la vie au milieu des massacres, ou plutôt on lui en prêta , jour par jour , un usage précaire, souillé d'abjects travaux, et menacé par de sanguinaires railleries (12). Mais que n'eût-il pas enduré tant que la prison du Temple laissait respirer la famille royale; tant qu'il pouvait porter à d'anciens amis, réfugiés en d'obscures retraites, les secours de son art et les tributs d'une pitié furtive ! Ce n'est pas
que déjà une profonde tristesse ne desséchât dans son sein les sources de la vie, lorsqu'il levait sur la France un regard humilié , lorsqu'il y voyait surgir et dominer une race hideuse, inconnue, cachée jusqu'alors dans les replis de l'ordre social , et que n'avait pa« assez soupçonnée la bonne foi des réformateurs. Les méditations d'un siècle perdues sans résultats ; l'œuvre des sages flétrie par d'ignobles passions et de barbares excès ; les hauteurs de l'esprit humain pour long-temps désertées ; enfin une nation aveugle fuyant son bonheur, et s'abîmant dans l'anarchie, à la honte du génie, à la confusion de la vertu : que de sujets de larmes! que de nobles vœux trompés ! que d'amers regrets ! Vicq d'Azyr fut digne de sentir ces douleurs privilégiées des grandes âmes , que ne comprendront ni l'homme sans entrailles , ni l'esprit sans dignité, ni le cœur sans patrie.
Mais déjà le torrent populaire comble ses ravages , et les têtes les plus augustes roulent avec ses flots. Ainsi ont pris fin les devoirs qui retenaient Vicq d'Azyr à la vie. Ses amis les plus chers successivement immolés, le duc de La Rochefoucauld, Baillj, Lavoisier, Malesherbes, l'appellent du fond de leurs tombeaux. C'en est fait, son cœur se brise , et le pouvoir qui lui a été donné de souffrir se trouve épuisé. Il entre un jour dans la Commission centrale des arts, dont
6o ÉLOGE HISTORIQUE
iFest membre, et où un petit nombre d'hommes bien intentionnés sauvaient en tremblant quelques débris de la belle France; il serre la main de ses collègues , et leur dit d'un ton calme :« Adieu, « mes amis; il en est temps, je vais mourir. )> Il se retire chez lui, la fièvre le saisit, et pe« de jours après il n'était plus. On sait que sa maladie , née des plus vertueuses douleurs , ne fut qu'un rêve affreux, où la terreur des supplices et le fantôme de la patrie sanglante hâtèrent sa destruction. Ce délire d'un mourant montra au jour ce qu'était alors en France le sommeil des gens de bien.
Vicq d'Azyr expira le 20 juin 1794? à quarantesix ans, dans la force de l'âge et du talent. Sa vie paraît courte, si l'on considère les grands ouvrages qu'il laissa imparfaits, et la hauteur où devait le porter l'essor qu'il avait pris; mais on la jugera bien remplie, si l'on compte ses services, ses monumens, son influence, soit lorsqu'il fonda la Société Royale renaissante de nos jaurs avec éclat, ou qu'il déposa dans la science de l'homme physique ces vues du génie, dont le développement nous étonne aujourd'hui; soit lorsqu'il fit passer la médecine française des routines .pédantesques à letat philosophique, ou lorsqu'il popularisa des matières d'un noble intérêt par une diction qui charme l'oreille, touche le cœur et satisfait la raison. La postérité dira : « Dans Vicq d'Azyr ,
DE YICQ D'AZYR. 6i
« l'homme fut bon, sincère, désinléressé (i3) ; le « citoyen sage , éclairé , digne de respect ; le sa- « vant infatigable, lumineux, fertile en décou- « vertes; l'écrivain pur, éloquent, plein d'ame, de « goût et d'élévation^ modèle enfin, qu'on ne sauce rait ignorer sans honte, ni étudier sans fruit.» Nous ajouterons qu'en toutes choses, le trait caractéristique de Vicq d'Azyr fut l'impossibilité d être médiocre.
(i) Les littérateurs exercés ont peu de chose à apprendre sur Vicq d'Azjr; mais il n'en est pas de même de la génération nouvelle , à qui plusieurs circonstances ont pu dérober une partie de sa renommée. L'époque de sa célébrité a été brusquement séparée de nous par l'abîme de la révolution, où lui-même a péri. Plus tard, quand ses œuvres furent recueillies, une édition commune ayant joint ses écrits d'un intérêt général à ceux qui appartenaient aux détails de la science, cette union de matières incompatibles éloigna plus d'un lecteur. Enfin l'habitude des modernes de parquer les hommes dans les limites d'une profession est si invétérée , que ce titre de médecin , qui dans l'antiquité signalait presque un génie universel , enfante parmi nous un préjugé contraire. On ne considère pas que Vicq d'Azjr fut un grand médecin parce qu'il avait porté dans l'art de guérir la puissance d'un esprit supérieur, mais que l'application du même levier le fit pareillement exceller dans d'autres travaux, dans l'art oratoire comme dans les sciences physiques , dans le perfectionnement des méthodes d'instruction comme dans la combinaison des théories sociales. Il avait de bonne heure exercé les facultés de son esprit sur toutes les branches de l'entendement humain , et lorsque la tribune de la Société royale de Médecine lui ouvrit une action immédiate surl'opinion publique , il ne se trouva étranger à aucune matière. Le projet de régir les sociétés politiques par les saintes lois de
la raison et de Téquilé n'était pas nouveau en France. Les savons auteurs de la iai'ire M^énippée, qui contribua tant à établir le trône d'Henri IV, en étaient pénétrés. Par une filiation que je me propose de tracer ailleurs , ce dépôt de grandes pensées s'était transmis de mains en mains jusqu'à cette élite d'hommes éminens du dernier siècle , dont se composait la société de la duchesse d'Enville et de son digne fils, le duc de La Rochefoucauld. Vicq d'Azjr avait mérité d'entrer en partage d'amitié, de vues et de sentimens, avec ce petit nombre de sages, dont la modération, les lumières et la vertu auraient préservé la patrie de grands désastres^ si la Providence eût permis que leur voix fût écoutée, et donnât à la France, en 1788, un bienfait qu'elle a reçu vingt-sept ans plus tard. On voit par ces détails que la médecine ne fut dans Vicq d'Azyr qu'une partie de la philosophie générale qu'embrassait son intelligence, et que son ame et son esprit se trempaient habituellement dans une région de hautes et nobles pense'es. Je puis parler avec calme et vérité d'un bomme que j'ai aimé, mais pour qui trente et un ans écoulés sur sa tombe commencent à mûrir le jugement de la postérité.
(2) On ne saurait trop remarquer la constance avec laquelle, dès sa première jeunesse, Vicq d'Azyr soumit au frein de la plus minutieuse observation des faits, la vivacité de son esprit et l'élévation de ses vues. Un tel soin tenait à la droiture de jugement dont tous ses écrits portent l'empreinte. « Le champ des sciences, dit-il, épuisé par nos pères, ne « produit plus qu'à force de soins et de culture. Dans le « monde savant, comme dans le monde politique, il n'est plus « de conquête à faire pour les barbares. » {Éloge de Bergman J) Ailleurs il se plaint de la précipitation. « Notre siècle « est prodigue en tout; il semble qu'il doive être le dernier.»
{Eloge de Duhamel. ) 11 s'élève contre les prestiges et recommande l'examen. « Ces réflexions seront peut-être utiles « dans un moment où, environné d'hommes merveilleux et « d'hommes crédules, celui qui sait douter a l'air de se re— « fuser à l'évidence. » {Eloge de LiieutaudJ) Quoique Vicq d'Azyr fiit doué de beaucoup d'imagination , sa rectitude naturelle lui avait fait sentir que l'abus de l'esprit et des métaphores introduit une foule d'erreurs dans la langue des sciences. » Décrire le sommeil des plantes, ou parler de leurs « amours , pour désigner des effets isolés qui ne supposent «rien d'analogue au sentiment, c'est se servir d'un langage « trompeur que la poésie recherche , mais que la saine phy- « sique ne saurait adopter. » [Eloge de Camper.) Cette sévérité a servi la gloire de Vicq d'Azyr; car, après quarante années, on ne s'aperçoit point que le progrès des connaissances ait vieilli la partie scientifique de ses écrits ; à la différence de BufFon, dont il démolit pièce à pièce tous les systèmes, tandis que la renommée littéraire de ce grand écrivain s'affermit de plus en plus. La pratique de la médecine, qui touche immédiatement à la vie des hommes, avertit sans relâche un savant du danger des erreurs, et contribue à le rendre circonspect. Buffon, à la place de Vicq d'Azyr, eut été probablement plus difficile dans le choix de ses thèses et de ses preuves. Cette sagesse ne nuisait point dans Vicq d'Azyr à l'étendue et à la vigueur de l'entendement. Le cours d'anatomie et de physiologie qu'il commença si jeune , et dont il a déposé le plan dans VEncjclopédie méthodique, est marqué à ce coin extraordinaire. Voici l'appréciation qu'en a faite un excellent juge delà matière : « Plan aussi vaste que philoso- « phiquement conçu, et qui suppose dans le savant qui l'a « tracé une variété de connaissances et une force de concep- K lion dont il n'existe qu'un petit nombre d'exemples. Dans
« cette savante esquisse que Ton peutcompai-er aux études des « grands peintres, on trouve presque toutes les bases de la « philosophie de la nature vivante. » {Discours sur la vie et les oui^rages de T^icq d^ Azjr, mis à la tête de V édition de ses OEuvres de i8o5, par M. Moreau de la Sarthe.)Vicq d'Azyr porta aussi dans la médecine ce même caractère de grandeur que lui avait autrefois imprimé Hippocrate, et que la routine des empiriques en avait banni. La langue anglaise, qui appelle physiciens ceux que nous nommons médecins, paraît avoir bien conçu cette distinction ; c'est dans ce sens que Bacon avait déclaré que « sans la philosophie la médecine n'est qu'un art imposteur. » Considérer les hommes, soit individuellement, soit en corps de peuplades, comme soumis à toute l'influence des agens de la nature, et diriger à la conservation et au rétablissement de leur santé l'ensemble de ces agens physiques, fut la pensée principale de Vicq d'Azyr, qui lit de la médecine le corollaire de toutes les sciences naturelles. Il fut ainsi en France, par sa doctrine et par la fondation de la Société Royale, l'auteur de cette salutaire révolution. Les esprits légers et frondeurs n'ont plus la ressource de nier l'utilité de ces progrès de l'art, depuis que le docteur Yillermé en a constaté les résultats. Prenant Paris pour champ de comparaison , il a calculé que , dans le quatorzième siècle, la mortalité annuelle y était d'un sur dix-sept; pendant le règne de Louis XTV, d'un sur vingt-cinq; et maintenant, d'un sur trente-deux. Il résulte aussi des renseignemens puisés en Angleterre au bureau de la dette publique, que le terme iTioyen actuel de la vie humaine, comparé au terme moyen antérieur de cent années, y est dans le rapport de quatre à trois. Quoique d'autres causes étrangères aient dû contribuer à cette surprenante amélioration , il est impossible de ne pas croire que la médecine, soit comme pratique curative, soit
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comme police sanitaire, y ait eu la plus grande part. Honneur donc à Vicq d'Azyr, qui suscita parmi nous ce mouvement utile, et qui, s'il y revenait, ne pourrait faire un pas sans rencontrer quelque fruit de son génie ou de ses conseils; Quand on songe que, dans une vie aussi courte, il a réuni à de tels bienfaits un talent brillant et le plus noble caractère, on le place sans bésiter parmi les hommes qui surent le mieux, dans le dix-huitième siècle, illustrer la France et servir l'humanité.
(3) Quelques singularités de ce déchaînement eurent droit d'étonner. On y voit en effet une chose peu commune en France ; car, dans cette querelle des médecins , c'était ïe gouvernement qui hatai^, les pas de la science, et l'opposition qui défendait les préjugés; pour surcroît de bizarrerie, le parti ennemi des lumières comptait dans ses rangs des hommes éclairés, spirituels, dignes d'iine meilleure cause, mais entraînés par les préventions de l'amour-propre ^ et rapetisses par l'esprit de corps. Il était néanmoins impossible que ces derniers ne sentissent à la fin le ridicule de leurs rôles. Ils engagèrent donc leurs confrères à commencer contre la Société Royale une lutte plus honorable, c'est-à-dire à imiter ses services, à surpasser son éclat oratoire, et à prouver ainsi qu'elle était une superfluité dont la France pouvait se passer. La résolution ne manquait pas de générosité, et le public avait tout à gagner dans cette concurrence. Un octogénaire, îe docteur Malouin, venait de léguera la Faculté sa haine et son argent pour les frais annuels d'une solennité académique qui devait effacer les .triomphes de la Société Royale. Mais dès le premier pas on fut arrêté par un obstacle; lesbâtimens de l'école se trouvèi:ent dans un tel état de vétusté, qu'à moins de vouloir quo le berceau de la médecine devînt le tombeau
des médecins, on ne pouvait songer sans folie à y appelernn concours aussi nombreux de spectateurs. La cause de cette ruine des bâtimens remonte aux traditions du moyeu âge. L'indépendance des anciennes écoles les avait toujours tenues dans un éloignement un peu farouche de la puissance civile; cet esprit de défiance républicaine s'était conservé dans la Faculté de Médecine , et lui rendait intolérable la plus légère intervention de l'autorité : c'est pourquoi les docteurs, trop économes pour reconstruire leurs*écoles, et trop fiers pour en céder l'honneur à d'autres, aimaient mieux s'exposer h périr tous les jours sous la chute de leur vénérable masure, que de permettre aux ministres du roi d'y porter une main réparatrice. J'observerai en passant que leur aversion pour la Société Royale avait en partie la même origine , et qu'ils ne voulaient y voir ni la gloire de la science, ni l'intérêt de l'humanité, mais seulement la protection ministérielle. Quoi qu'il en soit, ils eurent recours à la Sorbonne, leur ancienne alliée, aussi ennemie qu'eux-mêmes des innovations, et qui leur prêta un Jieu convenable pour la grande journée. Ils y disposèrent la scène avec une émulation si puérile, qu'elle ressemblait plutôt à une fête ou à un bal , tant les décorations, les lumières et même les fanfares y étaient prodiguées. Les murailles de la Sorbonne, assez accoutumées aux scènes de discorde, furent frappées ce jour-là des deux nouveautés monstrueuses. Pour la première fois elles entendirent parler français , et pour la première fois elles virent un essaim de femmes émailler l'amphithéâtre de la: scolastique; car, dans le dessein de séduire jusqu'à la renommée , les médecins avaient fait marcher par ordonnance leurs plus belles malades, et suspendu sans doute les vapeurs dans la capitale. Les discours prononcés pétillèrent d'esprit; mais les orateurs n'en eurent point assez, puisqu'ils manquèrent de modération, etne com-
es NOTES.
prirent pas que dans leur situation, être satirique c'était s'avouer vaincu. J'ignore si cette cérénnonic, moitié mondain»* et moitié pédantesque, fut renouvelée les années suivantes. La faveur publique continua de s'attacher aux séances de la Société Royale et à Vicq d'Azyr; les discours de ce dernier avaient un attrait particulier, que je n'ai rencontré nulle part au même degré; c'était un accord parfait de grâce et de noblesse entre les pensées, le style, le débit et la figure de l'orateur., •
(4) Vicq d'Azyr n'avait point à se faire violence pour pardonner à cette foule de satires, en vers et en prose, sous forme de comédies ou de pamphlets , où on le représentait habituellement comme un double athée , qui ne croyait ni en Dieu ni en la médecine. J'atteste que je l'ai toujours entendu parler sans humeur etsanspassion des hommes qui s'étaient déclarés ses ennemis, rendant pleine justice à leur mérite, regardant leur haine comme un accident de position , et ne doutant pas que la force de la vérité et l'intérêt du bonheur public ne dussent bientôt les réconcilier. Telle est cependant la contagion de la calomnie, que quelques-uns des dictionnaires biographiques, si indiscrètement -prodigués de nos jours, ont reçu l'émanation de ces libelles, auxquels Vicq d'Azyr dédaignait de répondre, et donnent les idées les plus fausses de son caractère. Jamais homme n'a été moins susceptible d'envie , d'égoïsme et d'intrigue : il n'aspirait qu'à la gloire, et c'est une lice où les places ne sont pas comptées. Ses écrits respirent la franchise et l'abandon d'un esprit indépendant, et rien de servile ou d'adulateur n'y indique les prévoyances d'un ambitieux. « Hunter, dit-il, sans cesse appelé auprès des grands, « et nommé médecin de la reine d'Angleterre, y parut tou— H jours avec un caractère d'assurance et de fierté qui s'enno—
« blit lorsqu'on a la hardiesse de le portera la cour. » {Eloge de Hunier^) « La plupart des hommes malades ressemblent à « des esclaves qui demandent la liberté, sans avoir le courage « de rien entreprendre pour l'obtenir. » {Eloge de Marel.'^ « Qui ne voit que le succès ne pouvait être douteux entre des « armées étrangèresà cette querelle, et des citoyens qui ven- « geaient l'injure de leurs rois en combattant pour la patrie? » {Éloge de F^ergennes .) u Que les enfansdes rois sont à pîain- « dre! la vérité semble les fuir dans tous les étals de la vie ; « c'est dans ses derniers instans» seulement qu'elle s'empare
« d'eux pour ne les plus quitter Mais cette vérité vint
« trop lard , comme c'est l'ordinaire dans les palais des rois. » {Eloge de Lieulaud.^ C'est dans ce même discours qu'ayani à parler d'un homme qui était à la fois médecin de l'Hôpital et médecin de la cour, il trace un parallèle philosophique de ces. deux théâtres, avec la délicatesse et la propriété d'expressions qui font le charme de son style. Ainsi Vicq d'Azyr toujours libre, quoique toujours "înoifensif, suivit la bienveillance innée qui était l'essence de son caractère, et que l'exercice de sa profession mettait à de continuelles épreuves. Jamais la cupidité, si honteuse dans un médecin, n'effleura son noble cœur; les malades eurent dans lui un anii et un consolateur. Plus d'une fois je l'ai vu l'œil humide gémir sur des maux qu'il ne pouvait soulager, et s'indigner douloureusement des bornes de son art. Jamais il ne consentit à prononcer à ua mourant ces arrêts qui ôtcnt tout espoir, et brisent l'ilKision qui le soutient encore; on l'entendit même improuver u ces « hommes sinistres qui ajoutant la peur, le plus grand de u tous les maux, aux infirmités dont l'espèce humaine est as- «< saillie , semblent ignorer qu'effrayer un moribond est de '< toutes les actions la plus lâche et la plus barbare. )> {Eloge de Foihergill.) Le même sentiment de bonté le portait à dc^
pouiller l'idée de la mort de son plus cruel cortège : « Près— u que tontes les maladies îeiites*et la plupart des maladies ai- «t guës se terminent par une sorte d'npoplexie, dans laquelle « le cerveau, surchargé de sucs, perd son mouvement, s'af— «< faisse et succombe. C'est cette même lymphe qui alimente « la vie, dont l'épanchement cause la mori. C'est elle qui, « s'échappant de ses vaisseaux, répand un nuage entre le <« monde et nos organes. Ici l'imagination s'effraie; mais le « philosophe plus calme dit, que s'il n'est pas très-doux de « vivre, il n'est pas non pkis très-douloureux de mourii'. » [Eloge de PouUetier de la Salle.) Enfin Vicq d'Azyr ne voulait pas même qu'on affligeât les hommespar hypothèse, et il blâme Buffon de s'être complu à décrire l'extinction du monde, « Je demande, s'écrie-t-il , si cette image lugubre et *'. sombre, si cette fin de tout souvenir, de toute pensée, si « cet éternel silence, n'offrent pas quelque chose d'effrayant « à l'esprit. Je demande si le désir des succès et des triomphes, «« si le dévouement à l'étude* si le zèle du patriotisme , si la a vertu même, qui s'appuie si souvent sur l'amour de la gloire, « si toutes ces passions, dont les vœux sont sans limites, n'ont « pas besoin d'un avenir sans bornes. Croyons plutôt que les u grands noms ne périront jamais; et quels que soient nos u plans, ne touchons point aux illusions de l'espérance : sans «< elles, que resterait-il , hélas! à la triste humanité ? » [Discours de réception.) On reconnaît dans ce peu de mots toute i'ame de Vicq d'Azyr, qui laisse échapper naïvement le secret de ses deux passions, l'intérêt de l'humanité et l'amour de la gloire. Qu'on me permette de le citer souvent ; je n'ai pas de meilleure manière de le louer.
(5) La Société Royale, entre tousses travaux sur l'hygiène publique, mit un soin particulier à borner les ravages du
charlatanisme. Sur huit cents remèdes soumis à son examen dans l'espace de cinq ans, elle n'en approuva que quatre; et encoi'e, de ces quatre, deux étaient anciens. Elle comparait, compile Wédélius, les bons remèdes aux vrais amis qui sont toujours excessivement rares. C'est, au reste, une chose digne de remarque que la facilité avec laquelle la mode remue une foule de recettes ou de pratiques médicales. Qui de nous, dans le cours de sa vie, n'a été témoin d'un bon nombre de ces phénomènes? Les trompettes de la renommée célèbrent tout à coup un arcane nouveau ou renouvelé; la foule s'y jette ; mille guérisons miraculeuses sont attestées par des gens de l'art et par des témoins de bonne foi ; et quelques mois après la panacée qt ses prodiges sont complètement oubliés ; on se montre aussi convaincu de son impuissance qu'on l'était de ses merveilles. Je crois bien qu'il y a eu d'abord de l'illusion, et qu'on s'est mépris sur beaucoup de cures apparentes; mais n'y avait-ilrien de réel? est-ce que la nouveauté, l'espérance; l'enthousiasme ne sont pas des forces morales qui meuvent aussi la bizarre nature humaine, si avide de changemens, et produisent sur ses organes des effets matériels et singuliers? Ceci me rappelle un mot piquant du médecin Bouvard. Un malade lui demanda, pendant la vogue d'uncertain remède, s'il ne lui conseillait pas d'en faire usage : « Sans- doute, répondit le spirituel docteur , et dépèchez-vous tandis qu'il
guérit. )«
(6) Je crois que l'édition des OEuvres de Vicq d'Azyr, de t8o5, en six volumes in— 8"^ étant épuisée, une réimpression séparée de ses Eloges, serait aussi agréable au public qu'avantageuse à la littérature. Le premier éditeur, qui était médecin , et qui avait principalement en vue l'intérêt de la science, classa ces discours par ordre de matières , ce qui jeta
dans la collection une sorte de monotonie. Mais l'édition séparée que je propose , étant faite dans des vues littéraires, devra rétablir l'ordre chronologique , source d'une aimable variété, et indice des progrès de l'orateur.
Tl faudra aussi que l'éditeur complète les œuvres oratoires de Vicq d'Azyr. Il ajoutera :
1 " U Eloge de M. de Lassonne , qui a été omis dans la première édition, et qu'on trouve dans les Mémoires de la Société Royale.
2" U Eloge de Franklin^ dont je parle ailleurs, et dont on recbercliera le manuscrit.
5" IJ Eloge de Cullen , médecin écossais, prononcé le 3i août 179T .
ù^ U Eloge de Murraj ^ professeur à. Goëttingue, élève lavori de Linnée, prononcé le 28 février 1792. On fut particulièrement frappé d'un morceau sur l'influence deLinne'e, d'un grand éclat oratoire et d'un ordre de pensées très-élevé,
5° Dans cette même séance, où j'assistai , Vicq d'Azyr lut des notices ou éloges abrégés de quatre correspondans de la Société. Ma mémoire en a conservé deux circonstances. H s'agissait, dans une de ces notices, de Cothénius, premier médecin des armées du grand Frédéric. Il s'élevait de fréquentes altercations, entre le médecin et le monarque, parce que le premier voulait faire saigner les soldats, et que le second s'y opposait. Je me souviens que Vicq d'Azyr, considérant que l'épuisement et l'inanition étaient la véritable maladie des armées prussiennes, ne croyait pas que la saignée y fut sans danger, et inclinait fort pour le bon sens du roi contre la lancette du docteur. Une autre notice était consacrée à M. Baux, médecin de l'hôpital de Nîmes, très-zélé protestant, qui vivait néanmoins dans une grande intimité avec M. de Becde— lièvre, évêque du diocèse. Quand on s'étonnait de cette ami-
tié réciproque d'un hérétique et d'un prélat: «Ahl je dois publier, disait M. Baux, à la louange de M. de Becdelièvre, qu'il n'a jamais entrepris de me faire chanejer de croyance; mais il me rendra aussi la justice d'avouer que, de mon côté, je n'ai point essayé de le convertir. >»
L'éditeur joindra naturellement à ces œuvres oratoires les Considérations générales sur le plan d'un cours (Tanato— mie et de pliysiologie^ ainsi que trois Discours sur Vanatomie , aussi remarquables par la beauté du style que par la hauteur et la sagacité des vues. Il pourra néanmoins retirer du second et du troisième discours quelques parties purement scientifiques. Mais il devra admettre trois opuscules littéraires de Vicq d'Azyr, savoir : Considérations générales sur leà Eloges historiques ^'Notice historique sur les principales Académies; Réflexions sur la sociabilité de V homme ^ et sur Vinjluence des lettres et des arts , en réponse aux objections tirées des écrits de J.-J. Rousseau. Ce recueil remplirait trois forts volumes in— 8°; et ce n'est pas un médiocre éloge pour Vicq d'Azyr que de pouvoir dire avec vérité qu'après un demi-siècle le grammairien , le savant , le moraliste , l'homme de goût, et l'auteur lui-même, ne voudraient pas en e^acer une lionne.
Les autres écrits de Vicq d'Azyr appartiennent spécialement à la médecine et aux sciences naturelles dont elle se compose. Ils intéressent particulièrement les gens de l'art et ceux qui recherchent ce genre d'instruction. Le style n'y est cependant pas un accessoire à dédaigner; car on sait que l'ordre dans les idées, la netteté des constructions et la propriété des termes sont les plus sûrs indices d'un esprit judicieux. Entre les matières traitées par Vicq d'Azyr, quelquesunes sont de nature a piquer la curiosité, telles que la peste, le moxa , la se'pulture dans les villes, la gibbosité des
femmes, et cette acupuncture qui vient de se reproduire comme une nouveauté. Après quelques détails singuliers sur cette pratique, emprunte'e aux Chinois parles Japonais, il la juge en peu de mots, sans prévention, mais sans engouement, comme il conv^enait à un aussi habile homme, qu* connaissait trop la vanité des systèmes pour s'y abandonner , et les ressources de la nature pour en assigner la limite.
Enfin l'éditeur décidera s'il doit placer entre les œuvres oratoires ou les œuvres techniques de Vicq d'Azyr ses Réflexions critiques sur la vie et les ouvrages du docteur de Haen , médecin à Vienne, Ce docteur, né hollandais, et médecin de Marie— Thérèse , était un personnage assez singulier, réputé le plus grand praticien de l'Europe, quoique écrivain volumineux. Au moment de sa création, la Société Rpyàle l'avait nommé associé étranger; mais il mourut presque aussitôt, avant même la publication de la liste. Vicq d'Azyr se reprochait sans doute d'avoir gardé le silence sur cette perte, et l'année régicide (1795) , en lui présageant sa propre fin , lui fit craindre de mourir insolvable envers la mémoire de son collègue. Il lui consacra donc son dernier écrit, que l'on peut regarder comme son testament de mort. Il déguisa l'éloge académique sous la forme de Réjlexioîis critiquestf soit que son éloquence en deuil n'admît plus que des couleurs sévères, soit que les tyrans de l'époque n'eussent pas permis de louer un savant autrichien. M. le docteur Desgenettes nous apprend que ce discours fut prononcé par Vicq d'Azyr devant la Société de Médecine , au mois de février 1793, postérieurement au sacrifice de Louis XVI ; et l'on avouera que ce signe dévie était courageux de la part d'un homme qui n'avait dérobé sa tête que par une espèce de miracle aux massacres du 10 août et du 1 septembre. 11 ne fallait rien moins que le désir paternel de préserver la Société de Médecine de sa
destruction , pour le porter à un acte si téméraire. Le trait suivant, que je tiens de M. Portai, premier médecin du roi, ne laissera pas de doutes sur l'imminence du péril. Mi le docteur Portai , appelé pour donner des soins à l'un des membres du Comité de salut public , trompé par la voix douce et le patriotisme apparent du despote paralysé, crut pouvoir lui proposer , pour un objet d'utilité publique , son confrère Vicq d'Â-zyr. Mais, à ce nom, l'infernal Couthon s'écrie : « Quoi donc? est-ce que le scélérat existe encore? » M. Portai , ayant hasardé quelque apologie , fut interrompu de nouveau par ces mots meiiaçants : « Nous connaissons le traître; nous savons qu'il faisait la correspondance de la reine. » M. Portai eut soin de faire avertir son confrère de se tenir en garde contre les dispositibns de ces furieux.
(7) Je me souviens que l'on comparait beaucoup alors cet Eloge de Franklin par Vicq d'Azyr à celui que Condorcet avait prononcé dans l'Académie des Sciences, et que l'on accordait généralement la préférence au premier. Ce n'est pas que Condorcet manquât d'idées , dé vues utiles, et d'un ce?^ tain entraînement; mais tout cela s'éteignait dans un style verbeux et décoloré. Le discours de Vicq d'Azyr fut prononcé le i4 mars 1791 ; et comme il était destiné à faire partie des Mémoires de la Société Royale, il entra probablement dans les cartons de cette compagnie , d'où il a du passer ensuite dans ceux de l'Ecole de Médecine, et enfin dans les archives de l'Académie royale actuelle de Médecine. On m'a dit qiie Vicq d'Azyr , peu de temps avant sa mort, avait refait son manuscrit, dans le dessein de le publier. 11 avait dû en ce cas y introduire bien deschangemens; car, entre autres choses, quel imprimeur aurait osé , dans ces temps monstrueux , mettre au jour l'hommage que ([certainement l'aut ur avait
rendu à Louis XVI et, à ses ministres poui la part qu'ils avaient prise à l'afiPranchissement des colonies anglaises? Une personne que \icq d'Azyr aîFeciionnait , et à qui ordinairement il faisait lire ses ouvrages , avait copié de celui— ci quelques morceaux qui me sont parvenus. Voici une singularité que y y ai remarquée. Le début, que des auditeurs m'avaient unanimement rapporté en ces termes : » Un homme » est mort, et deux mondes sont en deuil, » est transcrit de cette manière : «^ Un homme est mort , et des nations ont pris le deuil. » En réfléchissant qu'il était difficile que plusieurs auditeurs se fussent trompés sur une phrase aussi courte et aussi saillante, j'ai soupçonné que Vicq d'Azjr avait débité la première version , qui est d'un effet plus oratoire, et avait écrit la seconde , plus conforme à l'exactitude historique. On peut faire la même observation sur le mot célèbre de Buffon , le style est V homme même , qui ne se trouve point dans les premières éditions de son Remerciement à l'Académie , et qu'il a probablement créé ou adopté après coup. Voici au reste ces fragmens, qui feront désirer la publication entière du discours.
Fragmens inédits de V Eloge de Fi^ankliu.
» Un homme est mort ; et des nations ont pris le deuil. Cet homme dont la cendre reçoit tant d'honneurs était un simple citoyen, et les peuples qui les lui rendent, ce sont des peuples libres. C'est Franklin qui a cessé de vivre. A cette nouvelle on garde un silence religieux , car on n'a point de larmes à verser sur sa tombe. Ah! pourquoi pleurerait-on? Franklin a duré presque autant que son siècle, dont ses vertus honoreront le souvenir. En parcourant l'échelle de la vie , il s'est élevé toujours sans descendre jamais ;
inventeur parmi les savans , législateur parmi les peuples, libérateur de sa patrie , il a vécu autant qu'il fallait pour elle et pour lui-même, autant qu'il fallait pour sa gloire et pour son repos ; il a vécu assez pour voir des jours tranquilles succéder à des jours désastreux, pour jouir du bonheur de ses concitoyens , et des respects des deux mondes. »
Tableau de V Amérique,
« Les colons de l'Amérique anglaise offraient encore, au commencement de ce siècle , tons les caractères d'un peuple nouveau. Leur agriculture était imparfaite, sur un sol que la main de l'homme n'avait pas subjugue' tout enlier; d'immenses savanes étaient couvertes d'herbes sauvages ; de fréquentes inondations disputaient aux cultivateurs les fruits de leurs travaux ; leurs mœurs étaient simples ; l'art de former et de garantir sa demeure était, ainsi que le vol, inconnu dans ces heureux climats; des coutumes sages, des pre'juge's respectés de tous, y maintenaient la tranquillité' ; les villes y étaient sans défense, parce qu'elles n'avaient point d'ennemis à combattre; sans police, parce qu'elles n'avaient point de désordres à craindre ; sans hôpitaux, parce qu'elles n'avaient point de pauvres à secourir; sans établissemens consacrés aux arts , parce que le travail , le repos et la prière suffisaient à ces hommes paisibles et bons; sans {"euilles périodiques, parce qu'ils ne s'occupaient point des affaires des autres, et que les leurs tournant avec l'année, ils pouvaient sans aucun effort les rappeler à leur souvenir. Tls avaient surtout la guerre en horreur ; leurs pères n'étaient sortis de l'Europe que pour se soustraire à ses ravages ; chacune de leurs provinces obéissait à un gouvernenient séparé, et jusqu'alors elles n'avaient pas senti le besoin de s'unir par d'autres liens
que par ceux que donnent Tamour de la paix et l'habitude de la vertu. »
Retour de Franklin.
« Qui pourrait peindre le tableau de Franklin rentrant au milieu des acclamations du peuple , au sein de son heureuse patrie ? La plage est couverte de citoyens qui l'attendent ; à peine distingue-t-'on son vaisseau que tous les cœurs tressaillent, que toutes les moins s'élèvent, que toutes les voix retentissent, que la mer se couvre de barques qui volent au-devant de lui. Quel spectacle pour toi, magnanime vieillard! quelle re'compcnse pour tes bienfaits, et quel magnifique triomphe pour ta vertu I Franklin ! Cette ville dont tu découvres les murs, et qui t'est si chère, ne contient plus d'habitans! Regarde : ils sont tous sortis pour aller à ta rencontre I Pères, mères, enfans, vieillards, le suivent, l'en-, tourent , le pressent , le bénissent et l'interrogent tous ensemble. Eriiu profondément, il veut répondre à chacun — il est muet pour tous. Ses parens,. ses amis on les cherche, on les serre entre ses bras, on les lui porte. Parmi ces flots tumultueux , le grand Washington paraît et se précipite vers l'auguste compagnon de ses premiers travaux..... Les voilà donc ces deux libérateurs de l'Amérique , ces illustres bienfaiteurs de l'humanité I Le peuple reconnaissant qui les contemple applaudit avec transport aux embrassemens de ces deux grands hommes , dont l'union a fait sa force , et qui vont se concerter encore pour lui assurer un heureux avenir, »
<i Par d'habiles négociations Franklin avait soulevé , Fran— klifi avait pacifié les deux mondes. C'est maintenant le ciel qu'il va désarmer.
« Des torrens de lumière inondent l'espace, et diversement modifiée la lumière produit le feu , cette ame de la nature qui vivifie, détruit, recompose, et qui meut tout. Joint aux élémens de la matière, le feu s'arrête et se fixe. Libre, il la pénètre, il la dilate, il la dissout. Par une combinaison jusqu'à présent inconnue , il se change en un fluide que le frottement dégage sans chaleur ; dont les molécules se repoussent ; que certains corps retiennent, conservent, isolent; que d'autres dirigent et transmettent : qui , reprenant son équilibre,, se montre tantôt comme un vent frais qui souffle doucement; tantôt comme une flamme tranquille qui se consume sans bruit; une autrefois comme une aigrette brillante qui s'élance avec éclat: qui, répandu partout, ici, dans ses jeux, attire et repousse un duvet léger, là, grondant au fond de l'abîme, ébranle les ossemens du globe , et communique par la vaste mer ses vibrations aux plages lointaines : qui, des profondeurs de la terre au sommet des nues les plus élevées, d'un pôle à l'autre, circule, s'agite, se choque, se brise en faisant retentir l'air de ses longs et terribles mugis— semens.
« Ce menaçant appareil n'est, pour le philosophe attentif, qu'un de ces phénomènes que la nature produit et que l'art sait imiter. Franklin s'aperçoit que c'est à la matière électrique que sont dus ces effets. Il l'analjse, il la comprend ; il ose l'attaquer dans la nue qui la porte. Le long du conducteur qu'il lui présente , elle descendra paisible, soumise à la loi qui la gouverne , et docile à la main qui la conduit; le courroux du ciel paraîtra, s'apaiser; l'atmosphère redeviendra calme et pure; de leur retraite sortiront l'homme et les troupeaux timides, et la terre reconnaissante bénira le. mortel qui eut cette audacieuse pensée et qui lui offrit un tel bienfait.
« Ce fut une observation des plus simples qui servit de base
8o NOTES.
à la. théorie de Franklin sur les paratonnerres. Il avait vu qu'il suffisait de présenter une pointe à quelque distance du conducteur isolé, pour en détourner le fluide électrique, et prévenir les effets auxquels son accumulation expose. Des expériences multipliées lui prouvèrent l'identité de la matière de la foudre avec celle de l'électricité ; il en conclut que des pointes placées iavec art sur des édifices et mises en communication avec la terre , y verseraient la matière fulminante , contenue dans les nuages qu'elles pourraient atteindre; et le succès le plus complet répondit à son attente.
« Ces belles expériences reçurent en France tout l'accueil dont elles étaient dignes; mais tandis qu'à Ma rly-la- Ville , à Saint-Germain, à Paris, à Nérac, des physiciens français, marchant sur les traces du physicien de Pensylvanie, faisaient descendre le feu du ciel , sourds à la voix de la renommée , les Anglais refusaient leur suffrage à ses inventions. Cette voix devint enfin si puissante qu'ils furent contraints de l'écouter, et les paratonnerres furent adoptés à Londres, malgré les intrigues de la cour et d'un parti nombreux, dont l'opposition ne servit qu'à faire paraître dans tout son jour la vérité que Franklin avait su découvrir.
« Ce qu'il y a dans ces expériences de plus imposant et de plus hardi n'était pas ce qu'il estimait le plus. C'était sous le rapport de l'utilité seule qu'il y attachait quelque prix. On aime surtout la franchise avec laquelle il parle lui-même des défauts qu'on peut reprocher à ses explications. On se plaît à voir ce grand homme , que tant d'importans travaux devaient occuper tout entier , se livrer, avec un abandon qui suppose la paix del'ame, à des jeux physiques qu'il invente, à des délassemens ingénieux qu'il décrit. Comme l'électricité, dirigée, masquée avec intelligence, s'y reproduit sous mille formes altrajanteâ et bizarres! soit dans ces imitations d'in-
NOTES. 8î
sectes qui filent, attachent et parcoiirenl leur trame; S'oit sur ces tableaux parsemés de fleurs, que la niafn ne peut impunément ravir; soit dans ces brasiers qu'un souffle brûlant allume : soit dans ces fêtes , telles que Franklin en donna , où le carillon qui les annonce , et les illuminations qui les décorent, et les bouquets qu'on y présente; où les animaux qu'on y immole et qu'on y apprête, et les feux à l'action desquels on les expose, et les roues qui les meuvent; où tout est produit, animé, conduit par des chocs, par des flammes électri- ({ues, et où, le verre à la main, parmi les éclats et les feux des batteries, de joyeux convives portent les santés de ces hommes vraiment puissans qui dominent sur la terre par l'ascendant du savoir , de l'éloquence, du courage et delà vertu, i»
(8) On lira probablement avec plaisir quelques passages de Vicq d'Azyr sur la mélancolie et l'imagination. « Les expressioiiS employées parles anciens pour désigner l'atrabile, ou bile noire, et ses diverses affections, l'ont été dans plusieurs circonstances par les poètes de la plus haute antiquité, par Homère lui-même : c'est ainsi qu'il nous peint les emportemens d'Achille contre Agamemnon et les fureurs d'Oreste. Des actions violentes et peu réfléchies , une ame ardente et passionnée , des yeux caves , un teint livide , e'Uient les traits dont ils chargeaient ces tableaux. Platon s'est quelquefois servi de ces mêmes figures dans son Tiinée„ Le fléau dont Lycaon se croyait frappé, la maladie des filles de Prœtus, et les divers genres de folie de ceux qui se regardaient comme inspirés par les dieux ou punis par les démons, n'étaient, pour les sages qui vivaient alors, que des maladies plus ovi moins graves,
qu'ils combattaient avec l'herbe fameuse d'Anticyre Un
abbé de l'église de Saint-Nicolas de Venise, fatigué d'exorciser en vain (^s maniaques qui se disaient el que l'on croyait