SUR JEAN-FRANÇOIS-PAUL GONDI
insulte l'épée à la main, et pour avoir une fois sacrifié ses désirs aux larmes d'une jeune viei'ge qu'on lui avait vendue. Telle fut l'adolescence de cet étrange ecclésiastique , qui , suivant les personnes et les quartiers de la ville , possédait trois ou quatre réputations différentes.
Une grande épreuve se prépara pour lui. Les troubîcs de la minorité divisèrent la France en deux partis qui croyaient également servir le roi; mais l'un entendait le roi représenté par le parlement , et l'autre , le roi agissant par l'intermédiaire de trois étrangers , le concussionnaire Émery , l'ignoble Mazarin, et une régente aigre et inepte, opiniâtre par vanité, hardie par ignorance, et subjuguée , autant qu'une femfne puisse l'être, par un prêtre voluptueux et rusé. Les droits semblaient tellement noyés dans ce chaos d'intrigueî; et dépassions, que le sage Turenne et le vainqueuj de Rocroy passèrent alternativement sous l'un ei l'autre étendards. Calmer et réunir les esprits par la douceur et la sainteté de son ministère, eût été le devoir d'un archevêque; mais le choix devenait douteux de la part d'un coadjuteur jeune et fier, de la part d'un caractère aussi bizarrement composé de bien et de mal. Il débuta cependant avec droiture et vertu ; mais outragé et méconnu par une cour sans discernement , il n'eut pas la lorce de pardonner l'injustice, et, au lieu de se
réfugier près de l'autel, il se jeta dans îa faction populaire, et offrit à la France ce qu'elle n'avait point encore vu , un tribun ecclésiastique.
Il faut blâmer ce rôle inconvenant du prélat , et admirer le talent extraordinaire qu'il y déploya. La piété, l'amour, la peur, la vanité, la sottise, il sait tout mettre en œuvre ; les ressorts les plus durs , les plus cassans , les plus compliqués , jouent dans sa main sans embarras; son activité, sa prévoyance , son courage , sa présence d'esprit , sa fécondité en soudaines ressources , croissent avec les dangers ; il dirige h la fois les alarmes des rentiers, les saccades du peuple , le pédantisme des cohues parlementaires, et les goûts séditieux du clergé de Paris respirant encore le bon temps des curés de la Ligue. Soit qu'il improvise des harangues « ou soit qu'on l'oblige à écrire sur-lechamp les motifs de ses conseils , ses paroles et sa logique ont un nerf, un éclat, une précision si acérée et si tranchante , que rien n'y résiste ; nulle autre éloquence n'a retrouvé , comme la sienne, la hache de Phocion. Les vertus de l'homme privé augmentent dans sa personne l'influence du chef de parti , et celui-là peut remuer les âmes jusqu'à l'enthousiasme , qui se montre libéral jusqu'à la profusion , et fidèle en amitié jusqu'à l'héroïsme. Aussi , soit qu'il seconde les princes, ou qu'il les combatte , soit qu'il aide la cour à les
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emprisonner, ou qu'il la force à les mettre en liberté , il est toujours le premier personnage de la guerre civile: « caractère si haut, dit Bossuet, qu'on ne pouvait ni l'estimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi. » Il échappe même au ridicule qui devait naître du contraste entre sa robe et ses actions ; car chez une nation pour qui l'étourderie du courage n'est pas sans grâce , le prélat laissant apercevoir sous son rochet l'arme affilée nommée alors le bréviaire de M. le coadjuteur^ choqua moins l'opinion que le grand Condé ornant de sa présence hypocrite une procession de la Fronde, et feignant de prier sur les grains d'un long chapelet.
La guerre de la Fronde, qui dura cinq années, se partage en deux époques à peu près égales, que les esprits superficiels ont coutume de confondre. Dans la première , le coadjuteur porta en effet les couleurs d'un factieux; mais il n'en fut pas de même dans la seconde. Elevé au cardinalat sur la demande de la régente, il promit à la cour une fidélité qu'il garda au péril de sa vie : c'était le devoir delà reconnaissance. Mais il se réserva expressément son opposition à Mazarin; c'était le devoir de l'honneur et du patriotisme. Cette double tâche le plaça dans la position la plus difficile , et l'exposa à beaucoup de faux jugemens. La Fronde n'a point encore eu d'historiens assez sérieux, et
nous n'en connaissons que la surface et le ridicule. Le but du prince de Condé ne sera bien révélé que par la publication des Mémoires encore inédits du comte Jean de Coligny (i), où l'on verra que ce prétendu divertissement de gentilshommes n'allait à rien moins qu'à renverser l'ordre de succession à la couronne. Sans l'énergie et l'habileté du cardinal de Retz , c'en était fait des enfans de Louis XIII, et sa conduite fut d'autant plus généreuse, qu'il ne pouvait douter de l'ingratitude de la cour, qu'il avait le sentiment de ses forces , et qu'il renonçait à tous les avantages personnels /une révolution qu'il tenait dans sa main , et que sa réunion au prince de Condé eût rendue inévitable. Parmi les nobles motifs qui le décidèrent , j'aime à compter sa répugnance pour la domination et les secours de l'étranger, antipathie que les grands seigneurs d'alors ne partageaient guère, et que son cœur français ne dissimula pas, même au sein de l'exil et de la proscription. Ces traits doivent d'autant moins être oubliés , que Paul Gondi étant mort dans la disgrâce, n'a point eu de justice à attendre du grand siècle des adulations, et que les échos de l'âge suivant ont trop légèrement répété contre lui les arrêts de la prévention.
(1) V oir le n" I des Pièces justificalivcs.