SUR JEAN-FRANGOIS-PAUL GONDI
Quand les troubles furent heureusement apaisés, la régente sacrifia le coadjuteur, qui l'avait sauvée, à la jalousie de Mazarin. 11 fut emprisonné à Vincennes, et ensuite au château de Nantes, d'où il parvint à s'échapper avec des circonstances romanesques dont le récit inspire un vif intérêt. Proscrit, indigent, fugitif, il resta seul debout sur les ruines de son parti, et, suivant la belle expression de l'évéque de Meaux, « menaça encore le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards. » On ne vit pas sans admiration un pauvre banni , n'ayant de soutien que lui-même contre la puissance irritée du gouvernement français, décider néanmoinsFélection du pape Alexandre VII, et pour son coup d'essai maîtriser un conclave , c'est-à-dire le rendez-vous de ce qu'il y a de plus exquis et de plus profond dans l'habileté humaine. Après la mort de Mazarin , il remit au roi l'archevêché de Paris, qu'il avait continué d'administrer, en échange de l'abbaye de Saint-Denis , et il put enfin revoir sa patrie sans jactance et sans humiliation.
L'ame du cardinal de Retz , rendue par la vie privée à ses qualités naturelles, en parut plus grande et plus aimable. On trouva un homme d'un commerce doux , sûr et facile; un cœur plein d'honneur et de générosité ; un esprit dont l'éclat et la grâce ajoutaient du charme aux sociétés les
plus polies. Il eut la force de se vouer à la retraite pour acquitter quatre millions de dettes, et assurer des pensions à ses amis malheureux (i) , sans être surpris que , dans un temps où la corruption se tenait si haut , cet exemple d'une rare probité fut presque regardé comme un actededérogeance. « Son ame, dit madame de Sévigné, est d'un ordre si supérieur, qu'il ne fallait pas attendre de lui une fin toute commune. Quand on a pour règle de faire toujours ce qu'il y a de plus grand et de plus héroïque, on place la retraite en son temps, et l'on fait pleurer ses amis. » Le cardinal voulut renvoyer au pape, qui le refusa, ce chapeau si envié qui ne convenait plus à la simplicité de ses projets domestiques. En comparant sa modération actuelle aux tourmentes de sa vie passée , on en vint à dire que s'il avait fait précédemment la guerre, c'était sans intérêt, sans but, et seulement pour amuser un esprit inquiet et brouillon. Cette erreur de courtisans n'a d'autre cause que l'impossibilité de comprendre qu'il existe pour certaines âmes des jouissances au-dessus des succès lie l'ambition. Gardons-nous pourtant de croire que le personnage du coadjuteur ait été aussi puéril; car il s'agissait pour lui de supplanter
(i) " Il n'.'i reçu cet exemple de pcisonne , cHl niadaniL' de Sévigné, et personne ne le suivia.»