III. • G
possédés du démon, les avait guéris par ce remède.... Un élat moins grave, mais plus fréquent, est celui que Ton appelle du nom de vapeurs ou de maux de nerfs, dans lequel le délire, s'il est permis d'employer ici cette expression avecBocrliaave, se borne à un petit nombre d'idées qu'il exalte ou qu'il affaiblit. L'âge, le sexe, les circonstances, l'habitude, donnent à quelques organes une énergie dont les autres sont privés. La sensibilité s'accroît , et chaque point des reseaux où les nerfs s'épanouissent devient un foyer de vibrations irrégulières, rapides et précipitées: de là cette mobilité' dans les perceptions et dans les jugemens; cette inquiétude que fuient le repos et le bonheur; cet ennui du présent; cette exagération du passé ; cette crainte des maux à venir; cette indifférence pour ce qui est simple , sérieux et réfléchi ; ce penchant pour le fanatisme en divers genres , pour tout ce qui produit des ébranlemens inattendus ; cette disposition à imiter les mouvemens auxquels l'ame e'tonnée reste longtemps attentive: de là, en un mot, ces prodiges de l'imagination, source de tant de maux , instrument de tant de révolutions; arme si chère à l'imposture, si souvent victorieuse dans les entreprises de l'erreur contre la vérité, si puissante sur la multitude, et si funeste aux progrès de la raison... Pour en obtenir la gq^rison , ce sont des habitudes à changer, des idées dont il faut éloigner le tableau, des goûts qu'if faut combattre par d'autres penchans ; c'est un ordre de mouvemens que l'on doit interrompre, et toujours sans paraître s'en occuper. Mais combien ne faut-il pas d'adresse pour mouvoir de pareils ressorts ! Les personnes atteintes de ces sortes d'affections désirent qu'on les croie très-souffrantes; elles demandent qu'on les traite, et ne consentent presque jamais à être guéries ; elles mettent tout leur esprit à se tourmenter, et c'est un combat de ruse et de finesse entre fie médecin et
les malades, qui semblent rënnir toutes leurs facultés pour conspirer à leur perte. >» ( Eloge de Lorry. )
Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien, en de tels morceaux, éclatent la richesse de la science, la profondeur de la pensée , et l'art de manier la langue. Je citerais moins souvent les paroles de Vicq d'Azyr , si ses œuvres étaient plus généralement connues. Les gens du monde ne savent point assez combien d'^instruction et de plaisir leur procurerait la lecture de cet écrivain. Entre les beautés propres à les captiver, je leur indiquerai au hasard:
Le parallèle de Boerhaave et de Descartes. {Eloge d'jlr^ naud, )
Un tableau des mœurs des savans et de leur situation dans le monde. {Eloge de Macquer. )
Des jugemens sur les personnages singuliers de Nostradamus et de Rabelais. {Eloge de Lorry.)
Un passage curieux sur renseignement clinique de la médecine , et sa pratique par les Arabes auprès des mosquées. ( Eloge de Lamiire, )
Le récit très-touchant des souffrances d'un jeune professeur. {Eloge de Bucquet.)
Je ne terminerai pas cette note sans transcrire encore un passage sur la vieillesse: « En ne cessant de travailler à son « instruction , M. Maret a montré un bel exemple à ceux qui « passent la moitié de leur vie à ne rien faire , à louer ce qu'ils « ont fait, et à blâmer ce que les autres font; sorte de manie « très-incommode dans la société, et très-fâcheuse pour ceux « qui en sont atteints : car la vieillesse est peut-être celle de u toutes les saisons de la vie oii l'étude offre les jouissances <' les plus douces et les plus nécessaires , où l'on a plus besoin H d'entretenir autour de soi le bruit de la renommée; celle ' enfir, où il est le moins permis de repousser ses semblnble<>,
« dont les secours, les respects, les affections et les éloges^ « composent tout l'apanagx' qui reste alors à l'humanité. »» (Eloge de Maret. ) Il est facile de juger par ces expressions de ce qu'eût été la vieillesse de Vicq d'Azjr, s'il eût accompli les jours que la nature lui promettait; aujourd'hui il ne serait pas encore octogénaire , et le commencement du siècle l'eût trouvé dans la force de l'âge et l'éclat de la renommée. Vraisemblablement il eût, à ce titre , appelé la confiance de l'homme qui domina la France pendant quatorze années. On songe, malgré soi, à l'influence qu'aurait eue sur le système de l'instruction publique , et peut-être sur toute la destinée de la France, le crédit d'un homme si éclairé , si persuasif et si bon citoyen. Que de regrets doivent s'attacher à sa mort prématurée !
(9) Il est vrai que M. de La Chambre, médecin du roi, occupa , il y a cent cinquante ans , un des fauteuils de l'Académie française ; mais il avait été compris par le cardinal de Richelieu dans la première formation de ce corps, et cet exemple ne s'est pas renouvelé. L'influence de Vicq d'Azyr doit amener une distribution moins inégale des faveurs académiques. De nos jours la médecine s'est bien réconciliée avec la langue française. Sans parler des Cabanis, des Roussel, des Rarthès, des Peroy et des Dumas, que nous avons perdus, notre littérature compte au nombre de ses écrivains distingués M. Alibert, M. Richerand, M. Pariset, successeur de Vicq d'Azyr dans l'Académie royale , ainsi que divers collaborateurs du Dictionnaire des Sciences Médicales.
(10) On peut connaître l'opinion de Vicq-d'Azyr sur les distinctions honorifiques, par ce passage de son Eloge de JJnller. « Il est cependant une qualité qu'il n'a jamais pu se
u résoudre à accepter^ quoiqu'elle lui ait été prodiguée M tant de fois : c'est celle de baron. On ne peut qu'applaudir « à cette modestie. En effet, outre que le nom des savans « se répète trop souvent pour être ainsi surchargé d'épi- « thètes et de longueurs, quel titre , dans un pareil assem- « blage, n'est pas efface par le nom d'an grand homme? Mes- « sieurs ses fils onte u la même délicatesse. Le nom de Haller « est pour eux un bien qu'ils ne veulent altérer par aucun « mélange. » Ce sentiment de Vicq d'Azyr est conforme à ce qu'il avait dit précédemment dans V Eloge de Bergman : « Il n'est point de rang au— dessus de celui que donnent les « talens et le ge'nie. La première de toutes les places est celle « qu'occupe un grand bomme. »
(il) Ces auxiliaires de Vicq d'Azur étaient une pépinière de talens que ce grand homme cultivait avec tendresse. J'ai connu beaucoup (e plus distingué d'entre eux , né véritablenîent avec un génie extraordinaire pour les sciences naturelles. C'e'tait le jeune docteur Riche , mon compatriote, j-rère de M. de Prony , membre actuel de l'Académie des Sciences. Ce jeune homme , dont Vicq d'Azjr avait conçu les plus hautes espérances, mais que la mort attendait à son retour d'un voj'age autour du monde, a été l'un des fondateurs et le premier secrétaire de la Société philomatique^ réunion utile et modeste, qui subsiste encore aujourd'hui, et à qui on ne saurait disputer la gloire d'avoir fait traverser aux sciences, sur son esquif, le torrent et les tempêtes de la révolution. On peut lire dans la Biographie universelle et dans les Discours académiques de M. Cuvier des détails intéressans sur M. Riche. Comme tous les cœurs épris de franchise et de mouveniens généreux , Vicq d'Azjr estimait et encourageait la jeunesse , et celle prédilection était bien na-^
lurelie dans un homme à qui son adolescence fournissait d*enivrans souvenirs. Ces sentiniens se retracent avec vivacité dans le passage suivant de son Eloge de Lamiire.
« Lorsqu'on le félicitait sur le plaisir qu'il faisait toujours à ses auditeurs, C'était dans ma jeunesse, disait-1! , qu'il fallait m'entendre ! réponse très-remarquable , soit parce que cette sorte de modestie se trouve rarement dans les vieillards, soit parce qu'il disait alors une vérité que l'on n'a .point assez sentie.
M Combien en eifet cette jeunesse dont on se méfie tant n*a-t-elle pas opéré de prodiges I combien est féconde cette chaleur qu'elle met à tout I Infatigable et généreuse , elle ne recueille que pour répandre. S'agit-il d'enseignement : par combien de moyens le jeune homme que de grands talens y appellent frappe à la fois l'attention de son auditoire ! comme on aime le contraste de son savoir avec son âge, et celui de son ardeur avec sa modestie ! Sa mémoire est riche en images que son imagination embellit ; son discours est plein d'enthousiasme ; il ne récite pas, mais il peint. Avec quelle perfection il expose l'enchaînement des connaissances acquises I avec quelle force il poursuit l'erreur ! avec quel respect il prononce les grands noms , même ceux de ses contemporains! l'envie n'a point encore pénétré dans son cœur. Celui qu'une longue expérience a formé l'emporte sans doute par la pre'cision des ide'es ; il a rassemblé plus de faits , et la vérité lui est mieux connue : on y parvient plus difficilement avec l'autre, mais on la de'sire plus vivement , et il sait mieux la faire aimer. L'un , e'ievé au faîte de la gloire, ne voit que du repos dans l'enseignement ; son langage est froid et sérieux : pourquoi s'agilcrait-il? il n'a plus de souhaita former. L'autre est loin du but ; il se hâte de l'atteindre : l'on marche et l'on Livance avec lui. Ne seinblc-t-ii pas que tous doux rempli"-
liiient leur tâche , l'un en fixant les règles de l'art dans ses écrits, l'autre en les développant dans des leçons. Disons plutôt que, dans les grandes écoles, comme dans celle de Montpellier , il importe que la vérité soit annoncée par des savans de divers âges, afin que les élèves en connaissent tous les tons , qu'ils y trouvent des modèles de tous les genres, et que prenant des conseils de sagesse et de courage , ils sachent ce qu'ils doivent esPérer ou craindre dans la carrière où ils sont entrés. »
(12) Dans les momens où la force brutale qui régnaitalors menaçait la ville de quelque crise violente , Vicq d'Azjr se retirait dans une maison de campagne située au village d'Asîiières, près de Paris , où l'amitié courageuse de M. Riche de Prony lui offrait un asile. Bien d'autres trouvèrent un abri chez ce savant-ingénieur, qui dirigeait les travaux du cadastre général delà France. Mais Yicq d'Azyr avait un droit particulier à l'intérêt de M. de Pronj. Indépeiwlamment de ses rapports avec le jeune docteur Riche , dont j'ai parlé ailleurs, il avait, par un prodige de son art, et par des soins extraordinaires, véritablement rappelé à l'existence madame de Prony , tombée , jeune encore , à un degré de consomption où elle-même désespérait de sa vie. Rendue à la tendresse de son époux , elle a survécu près de trente années , et fut sans contredit une des plus précieuses victimes que Vicq d'Azyr ait arrachées à la mort. Dans une notice, insérée au Mercure de France ^ M. Charles Dupin a rendu hommage à quelquesunes des qualités de cette femme si regrettable, à qui la beauté, la grâce, un esprit attrayant et cultivé, des vertus douces, et une ame noble et aimante, ouvraient toutes les voies d'une célébrité qu'elle fuyait avec soin. Elle était née La Poix de Frcmim'illc ^ et petitc-ûlle du jurisconsulte de ce
nom qui a enrichi le barreau français de plusieurs savans ouvrages.
(f3) Vicq d'Azjr était, dans sa vie privée, d'une société douce et d'un commerce facile. Sa conversation avait du feu, du sens, de la bonne foi , sans épigramme , sans ironie , sans aucune mièvrerie de bel esprit. Comme tous les hommes dont la tête est trop occupée, ou l'ame trop sensible, il cherchait à échapper à cette double peine par des momens de relâche^ et dans la société intime de ses amis il s'abandonnait aux accès d'une gaieté pleine de jeunesse et de folie. Il avait conservé depuis son enfance une forte antipathie pourles ténèbres, et rien ne pouvait le décider à s'arrêter dans un lieu obscur, ou même à le traverser : cette faiblesse, dont sa raison s'indignait, tenait sans doute l\ une susceptibilité nerveuse, indépendante de sa volonté; car, dans plusieurs ^rcoustances de sa vie , et notamment dans l'établissement de la Société Royale , il atait montré iiutaut de courage que de constance, tl a dû néanmoins fort souffrir de cette disposition organique; il a imprimé dans un de ^es discours que u la peur est le plus .grand de tous les maux,» et sa dernière maladte fut en grande partie le commentaire de cette proposition. Vicq d'Azyr avait réservé son luxe pour sa bibliotTièque et ses cabinets d'ana— lomie et d'histoire naturelle, oii se déployait en effet une rare magnificence. Pour lui, son extérieur et son équipage offraient seulement un goût simple et une élégance modeste. La première fois que nous nous ^mcontrames, je fus surpris de ne pas lui voir le costume et la perruque obligée des hommes de sa profession. Il était , je crois , le seul dans Paris qui pratiquât la médecine sans cet appareil doctoral. Mais, a dire vrai, sa personne et sou langage avaient quelque ihose de si noble et de si séiduisant , qu'on lui faisait volon-
INOTES. 89
tiers grâce de tout autre prestige. Aujourd'hui, l'extérieur des médecins n'a plus rien de spécial , et j'entends quelquefois reprocher à la frivolité de nos mœurs ce changement qui est au fond la simple conséquence d'un meilleur ordre de choses. Tant que le vice des institutions a réduit le médecin français à se former par sa propre expérience, il a dû feindre la vieillesse qui était la garantie présumée de cette expérience; de là, son costume lugubre et sa singerie d'un âge avancé. Mais depuis que l'enseignement clinique, les bonnes méthodes, et les communications acade'miques, ont hâté l'instruction, on n'a plus eu besoin de simuler une science que l'on possédait, et la confiance des malades a cessé de s'attacher à. des rides factices , à des enveloppes qui ne cachaient le plus souvent qu'une vieille inexpérience. Si l'on avait la fantaisie de comparer cette variation des costumes avec celle des tables funéraires, calculée, comme je l'ai dit, par M. le docteur Villermé, on verrait que, sous les médecins en robe et en chaperon, la mortalité annuelle fut d'un sur dix-sept; sous les médecins avec la perruque et le corbin, d'un sur vingtcinq, et qu'elle ne fut que d'un sur trente— deux sous la médecine en frac.
P. S. Depuis la première publication de mon Eloge de Vicq d' Azjr^ \\ a paru un volume des oeuvres posthumes de Cabanis, oii se trouve aussi lin Eloge de J^icq d'Azjr^ empreint de l'attachement dont on ne pouvait se défendre pour cet homme illustre. Cet écrit n'offre pas de faits nouveaux, et j'y ai seulement remarqué un propos de Vicq d'Azjr sur un M. Adam , fort bonhomme , très-orgueilleux des sucés de ses élèves, et qui avait été son professeur de philosophie aux écoles de Caen. «M. Adam , disait-il, ne « sait pas combien Laplace et moi nous nous sommes donné
c)o NOTES.
de peine pour oublier ce qu'il nous a itppris, » Comme médccui , Cabanis se montre dans cet éloge un peu superficiel, et, comme littérateur il y sème des digressions ingénieuses. Il l'a fait suivre d'une Notice cbarmante sur Franklin , qui me paraît bien supérieure. Le style et la manière de Cabanis seraient sans reproche , si une légère diffusion dans les idées n'en rendait quelquefois la lecture un peu pénible. Le même volume contient de lui une longue lettre sur -les causes pre^ mières , d'où sort la preuve que ce philosophe, de mœurs si douces et d'une imagination si brillante, n'était ni athée, ni matérialiste , portait dans son cœur la morale des chrétiens, et professait sincèrement la croyance des stoïciens, la religion d'Epictète et de Marc-Aurèle.
DE
N"-C" FABRY DE PEYRESC,
COUKONWÉ PAR ^'aCADÉMIE DE MARSEILLE, EN Ï785.
La mort de Peyresc fut une calamité publique» Son éloge, répété en plus de quarante langues , remplit le monde savant. Ces nombreuses apothéoses d'un seul homme furent rassemblées par les mains de l'amitié ; et sur ce monument unique la reconnaissance écrivit : Larmes du genre humain (i). La postérité, qui ne pardonne pas plus ù la vile adulation qu'à l'injuste dédain , vient consacrer aujourd'hui cette inscription glorieuse, que tant de souverains eussent enviée sans l'obtenir.
Ces nouveaux honneurs, qu'une académie rend à la mémoire d'un citoyen illustre, rappellent ces fêtes que l'antiquité célébrait par intervalles sur le tombeau de ses grands hommes. Athlète in-
connu , je m'avance dans la lice où président les sages; je doute du triomphe, mais je suis sûr du plaisir. Louer Peyresc devant ses pairs est une entreprise qui, dût-elle trahir ma faiblesse, plaira toujours à mon cœur.
On a dit que c'était dans les ouvrages des gens de lettres qu'il fallait chercher leur vie ; il en est autrement de Peyresc; c'est dans sa vie qu'il faut chercher ses ouvrages. Et certes ce ne fut pas un homme ordinaire que celui qui agit, pensa , parla pour l'avenir, et à qui la gloire ne demanda d'autres preuves de ses talens que ses talens mêmes. Quelque imposant que soit le tableau de ses connaissances et de ses découvertes , il ne rendrait qu'imparfaitement ce que fut Peyresc, et ce que nous lui devons. La justice et la vérité nous montrent dans lui le savant qui s'éleva au-dessus de son siècle , et le Mécène qui éleva son siècle audessus des âgesprécédens. C'est à la voix du peuple à louer l'homme vivant; mais c'est aux actions à louer l'homme qui n'est plus. Moins jaloux d'éblouir que de persuader, je vais donc prouver par les faits, et céder librement aux impressions variées que j'en recevrai.
La contagion qui désolait la ville d'Aix en avait dispersé les principaux habitans. La nature se calma sans doute, et Peyresc naquit le i" décembre i58o, au château de Beaugensier, où ses
païens s'étaient retirés. La crédulité environna son berceau de faux prodiges; le temps des véritables n'était pas éloigné. Si nos j^emiers mouvemens ne sont pas des présages trompeurs , Peyresc était né pour les grandes choses. Jamais cette curiosité inquiète , qui sollicite les organes délicats de l'enfance, ne parut plus ardente et mieux raisonnée. Les collèges d'Avignon et de Tournon furent témoins de ses progrès ; mais il faut moins louer Peyresc d'avoir réussi dans les études qu'on y faisait alors , que d'en avoir senti l'insuffisance. Un frère , à peu près de son âge , aurait pu être son condisciple; Peyresc voulut en être le seul maître, et lui transmit les leçons plus pures et plus utiles. Cet enfant corrigeait son siècle.
Une médaille d'or d'Arcadius, trouvée dans le parc de Beaugensier, décida du goût qu'il eut toute sa vie pour la science numismatique. Quelques lettres que la bienséance exigeait , furent les premiers essais de sa plume. Il les écrivit avec cette précision refléchie dont il ne s'écarta jamais ; car ses lettres , depuis si fameuses et si recherchées, ne durent pas leur réputation à l'aimable négligence dont nous avons fait la perfection du style épistolaire, et qui n'est que trop souvent, il faut en convenir, le cadre ingénieux de quelque puérilité.
Une noblesse antique et illustre n'était pas
le seul cîépôî que Peyresc dût tenir de sa famille (2). Une charge de conseiller au parlement d'Aix , acquis^par des services importans, et possédée avec distinction par ses ancêtres , lui était destinée. Mais il aurait rougi de ne la devoir qu'à ce titre , et il ne pensa pas que le droit terrible de juger les hommes fût un bien de succession. Jû\ sainte majesté des lois Teffraya sans le décourager, et il résolut de s'élever à leur hauteur.
Celui qui referme avec dégoût les volumes d'un code n'eut jamais que des vues bornées et une ame sans énergie; le mépris qu'il affecte ne saurait le tromper lui-même ; et c'est lui faire grâce que de ne pas le croire sincère, puisque l'ouvrage le plus odieux , comme le plus ridicule , serait la satire des lois par un ignorant. Il n'est pas jusqu'à ces formes si légèrement décriées, si malignement confondues avec les abus, mais appréciées par Montesquieu , et nécessaires dans un gouvernement modéré, où l'observateur attentif ne découvre un plan suivi et des rapports constans. Mais quelle mine plus féconde pour le moraliste et l'historien que la législation ? Les lois criminelles et ecclésiastiques leur indiqueront les progrès de la philosophie. Dans les lois civiles, ils saisiront le véritable esprit d'un peuple; les lois de police leur offriront le tableau mouvant des usages et des mœurs ; enfin dans cette foule de lois bursales et
prohibitives, leur œil exercé surprendra le progrès des théories économiques , les ressources d'un ministre, les traces d'un projet avorté , les variations mystérieuses de la politique. Voyez s'élever sur les débris des âges cette colonne majestueuse, autour de laquelle les générations se pressent pour inscrire leurs erreurs et leurs besoins ; cette colonne, c'est la jurisprudence universelle, et Peyresc la mesura. On le vit livré à son génie , et servi par ses goûts, éclairer les lois par l'histoire , et les classer par les médailles, ayant ainsi le double avantage de charmer son travail par un grand intérêt , et de soulager son travail par des divisions faciles. Cette méthode, qui décèle im esprit supérieur, sera malheureusement plus admirée que suivie.
Les succès répondirent aux moyens. Peyresc soutint avec éclat des thèses encore célèbres en Provence. Magistrat profond et vénéré, il agita la grande question du prêt à intérêt, foudroya au sénat les mariages clandestins, calcula la valeur respective des monnaies (3) , et la diminution opérée par leur changement dans les droits seigneuriaux. Mais ces travaux importans n'avaient pu remplir son esprit vaste et actif. Peyresc avait parcouru à la fois presque tous les chemins de la gloire et de la science. Heureux le peuple, quand les dépositaires des lois réunissent à leurs devoirs
augustes les fonctions plus indulgentes de cette autre magistrature dont la natu.re revêt les grands hommes pour réformer la terre par toutes les forces de la raison, des talens et de l'opinion.
Tandis que le délire des croisades transportait l'Europe en Asie, et que la cupidité précipitait l'ancien monde sur un nouvel hémisphère , l'Italie devenait pour la seconde fois l'asile des arts et des sciences. Cette contrée , plus célèbre que heureuse, moderne sans cesser d'être ancienne, présentait ensemble les deux plus brillantes scènes de l'esprit humain , le siècle de Léon X recueillant et ornant les débris de celui d'Auguste. Cette époque encore récente, fit sur l'anie du jeune Peyresc l'impression la plus vive. Semblable aux Troyens fugitifs, il demande Tîtalie à grands crii^, et rien n'est capable de l'arrêter.
Qui pourrait le suivre dans ce voyage, où aucun de ses pas ne fut perdu pour l'instruction? Interroger la nature à la bouche des volcans; chercher la grandeur romaine dans ses monumens, en poursuivre les moindres restes jusque sous les ronces qui les couvrent et les dévorent; faire lever à grands frais des plans fidèles; fouiller tous les dépôts publics et privés, vastes archives des connaissances humaines; admirer les prodiges des arts; braver les fatigues et les dangers; tout voir, tout connaître : telle est la tâche que remplit
Peyresc. Mais il savait être autre chose qu'uo antiquaire , et il rendit aux hommes le plaisir que lui avaient fait les monumens. Tl parcourut Rome, Florence, Naples, Venise , Pacloue, recevant partout l'accueil de l'estime, et emportant les regrets de l'amitié. On raconte que, pour mieux voir une fête de l'église romaine, à l'abri de la foule dont sa faible constitution lui faisait redouter les flots, il acheta d'un mendiant la faveur de le remplacer à la cérémonie de la cène , et fut , comme le représentant d'un apôtre ;, lavé et servi par le pape , qui le reconnut en souriant. Que j'aime à considérer ce jeune Français découvrant au fond de Fïtalie la voie Aurélienne, étonnant les Baronius , les Ijellarmin et les d'Ossat par des explications dont ils désespéraient, devenu le confident du génie de Galilée , s'embrasant de l'amour de la vérité dans les entretiens du philosophe Fra-Paolo, palpitant d'émotion sur les tombeaux de Gicéron et de Virgile, pressé sur le sein des vieillards contens de se voir surpassés , désigné dans les harangues publiques pour remplacer les savans illustres que la mort frappait : tant il est vrai qu'un esprit supérieur peut désarmer l'envie et faire taire les préventions nationales.
Après trois ans d'absence, Peyresc revit la maison paternelle et la quitta bientôt. Son premier voyage avait été un de ces pèlerinages philosophiques , où
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les anciens allaient chercher pour leur patrie. les lumières et le bonheur. Le second fut presque un triomphe. Précédé de sa réputation , Peyresc visita l'Angleterre et la Hollande. Recherché par les savans de Londres et d'Oxford , cité dans leurs ouvrages , il fut reçu avec des honneurs extraordinaires par ce roi (4) que les Anglais n'ont pas assez estimé, parce que le bonheur paisible n'eut jamais de prix pour eux. Il forma des liaisons étroites avec ce Scalisrer, héritier des talens de son ' père, et avec ce Grotius qui plaidait la cause des peuples sur un sol nouvellement affranchi de la tyrannie , et s'affermissant sous les mains de la victoire et de la liberté. Des distinctions aussi flatteuses attendaient Peyresc à Paris , et y fixèrent long-temps ses pas. Il y compta parmi ses amis les de Thou, les Villeroi, les Malherbes, les Cazaubon , les Pithou , les Sainte-Marthe. La rédaction d'un Catalogue de la Bibliothèque du Roi occupa ses loisirs. Les jeux d'Hercule effraient les hommes ; ceux de Peyresc lasseraient plusieurs savans (5).
Enfin il fut rappelé dans le sein de sa famille. Je ne dirai point quelle impression dut faire éprouver à son ame, remplie des merveilles de l'Europe, la vue de cette contrée qui regrettait ses anciens troubadours. Un désert suffit au ^éme ; mais le patriotisme veut l'embellir. Peyresc promena sur
la Provence un regard attentif, étudiant partout la nature , et partout évoquant les mânes de i'antique Italie. Combien de monumens précieux (6), retrouvés par ses soins , rétablis à ses frais , vivifiés par ses savantes explications, cessèrent d'accuser l'ignorance de leurs possesseurs ! Au milieu de cette longue nuit qui couvre l'histoire , Peyresc aimait à rencontrer les traces de ces anciens Romains qui, placés entre des sauvages et des barbares, civilisant les uns, subjugués par les autres, seront toujours regardés comme les premiers bienfaiteurs des Gaules.
L'énergie factice que l'agitation des voyages imprime aux âmes faibles, les abandonne dans le repos; l'ame forte, au contraire, ne déploie tous ses avantages que lorsqu'elle est rendue à ellemême , et que , placée au centre de la sphère , elle produit le mouvement qui auparavant l'entraînait. Peyresc ne paraîtra nulle part plus actif que dans la retraite où nous allons le contempler. On ne saura ce qu'il faut le plus admirer, ou de l'étendue des connaissances de cet homme dont la vie fut un corabat continuel contre la douleur, ou de l'esprit philosophique et des vues utiles qui le dirigèrent toujours ; espèce de prodige pour un siècle où l'on ne connaissait guère que l'abus de l'érudition.
Ainsi Peyresc rassemblait des extrémités du
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monde des vases et des débris antiques. Mais, par des calculs profonds , il découvrait dans ces fragraens les véritables poids et mesures des peuples anciens, et il espérait, en les comparant, trouver le type d'un poids commun et d'une mesure universelle; service inappréciable que le genre humain demande encore à la philosophie. Peyresc n'a pas résolu le problème ; mais il en a facilité les moyens dans l'ouvrage manuscrit qu'il a laissé sur cette matière.
Ainsi la raillerie pouvait sourire en le voyant chercher avec avidité les monumens , et s'attacher à toutes les inscriptions qui s'offraient à lui; mais l'ami des arts respectait cette sorte d'idolâtrie, et dans le culte des pierres discernait l'effort du philosophe. Sur la face d'un temple consacré au maître des dieux , l'ancienne Home traça en lettres de bronze ses vœux reconnaissans. La main du temps qui dispersa ces signes métalliques, laisse à peine soupçonner la place où ils furent scellés. Les observateurs vulgaires dédaignent cette pierre cicatrisée. Peyresc s'arrête devant elle; l'éclair de sa pensée l'embrase et la pénètre. Il combine rapidement la disposition des cavités , la forme des caractères anciens, leurs liens naturels, et jusqu'aux erreurs de l'artiste. C'en est fait , Peyresc a lu une inscription qui n'était plus; Peyresc a créé une science nouvelle (7).
DE FABRY DE PEYRESC. loi
Ce n'était pas un spectacle moins nouveau que Fimmense collection de médailles qu'il s'était procurée. On en comptait rniiie grecques, que lui seul, au rapport de Gui Patin, savait expliquer, et sur lesquelles il a laissé des notes précieuses. Si la manie de certains amateurs a quelquefois justifié le ridicule que des esprits légers attachent à ce genre de recherches, des âmes neuves et ardentes ont considéré les médailles sous un aspect bien différent. L'étroite enceinte qui les rassemble n'est-elle donc pas l'école des actions généreuses ? Je n'y pus jamais pénétrer sans un saisissement religieux. A peine mon œil a parcouru quelquesunes de ces effigies qui ennoblissent Tor et l'airain, mille souvenirs s'éveillent; l'histoire s'ouvre; les siècles roulent autour de moi; tous ces illustres morts qui m'environnent, philosophes, législateurs, rois, conquérans, amis, rivaux, semblent s'animer et me dire : « Vois ce que nous avons fait « pour la postérité, et juge- nous. » Une douce ivresse suspend mes idées ; ma paupière se mouille de larmes; les mots de gloire et de vertu s'échappent de ma bouche, et je fais serment d'être fï-^ dèie à la gloire et à la vertu.
C'était sans doute dans ce portique éloquent que Peyresc allait fortifier son courage et puiser de nouvelles lumières. C'est en comparant sans cesse les médailles aux monumens, qu'il avait ac-
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quis ce tact sûr qui distinguait les véritables morceaux antiques de ceux que la fraude avait contrefaits ; car les hommes ont osé mentir au temps et feindre ce qu'ils ne sauraient réparer. C'est par le secours des médailles qu'il éclaira une foule d'erreurs accréditées , et qu'il écrivit lui-même l'histoire de la Gaule narbonnaise ,. et l'origine des familier nobles de la Provence; travail difficile, mais auquel l'orgueil met un grand prix. Pourquoi le public est-il encore, privé de ces ouvrages? Pourquoi à côté 'de ces chefs-d'œuvre de critique et d'érudition , n'a-t-il pu lire les Mémoires que Peyresc avait faits sur les événemens de son temps, et connaître comment cet homme, dont l'œil de lynx perçait les siècles, voyait autour de lui?
On présume bien que Peyresc ne négligea pas l'étude des langues; autre espèce de monumens qui survit aux peuples et peint leur caractère. Je ne parle pas des langues vivantes dont ses voyages lui avaient rendu l'usage familier, ni des différens idiomes dont la singularité avait mérité son attention , mais de ces langues savantes dont la connaissance se perd tous les jours, telles que le grec, le syriaque, l'hébreu, l'arabe et le samarit:ain. Un rabbin lui en avait donné à Padoue les premiers élémens; mais Peyresc ne savait être ni demi-savant, ni savant inutile. Un travail opiniâtre le mit
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en état d'écrire des remarques sur les langues orientales, et un index des auteurs qui s'en sont occupés. Éclairé par ces études, il fit rechercher des manuscrits ensevelis* dans les monastères du mont Liban ; il s'ouvrit tous les âges et tous les pays. Mais en regardant les langues savantes comme un précieux instrument de recherches, il n'en blâma pas moins l'usage dans les compositions modernes. Il ne voulut se servir dans ses correspondances que du français et de l'italien , et se prévalut de son influence pour détourner les écrivains de son temps de l'emploi de la langue latine , qui lui semblait n'être qu'un refuge préparé pour les vieilles erreurs et les futilités pédantesques. En recommandant à ses contemporains l'exemple du Dante, de Boccace et de Machiavel, qui avaient les premiers élevé leur langue maternelle à la dignité littéraire , Peyresc montrait une supériorité remarquable de prévoyance et de jugement.
Des mystères de l'antiquité Peyresc passait à ceux de la nature. Animé par cette douce idée que notre planète n'est pas la seule habitée, il observa attentivement les phénomènes célestes, et composa un traité d'astronomie. Mais il savait comment on instruit le vulgaire; il fit peindre la forme des astres, et la route que la main toutepuissante leur a tracée. C'étaient les mondes repré-
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sentes sur la toile ;, comme ils le furent ensuite dans le livre ingénieux de Fontenelle.
Redescendant sur la t^rre , Peyresc portait dans la physique générale un esprit indépendant et créateur. Un système sur la formation des pierres, d'une simplicité frappante , une théorie des vents adaptée à plusieurs observations locales, furent des erreurs brillantes et peut-être utiles. Après avoir payé ce tribut à son siècle, Peyresc appartint tout entier à la vérité. Le mouvement et la configuration de notre globe, les traces d'une ancienne submersion , le déplacement apparent du bassin de la Méditerranée, la fraternité souterraine de quelques volcans, n'échappèrent pas à sa pénétration. Il détruisit des fables répandues par l'empirisme et la superstition sur de prétendus ossemens de géans (8). De même qu'il avait devancé Newton dans la véritable explication de la nature des comètes, il devina l'origine des fontaines, qui n'a été si long-temps méconnue que parce qu'on cherche bien moins le vrai que le merveilleux. Une pluie, teinte accidentellement par des insectes , effrayait la ville d'Aix sous le nom de pluie de sang; le sage Peyresc en montra la cause simple et naturelle dans un développement simultané de chrysalides. Le peuple ignorant perdit avec joie ses terreurs; le peuple des savans regretta peut-être ses visions.
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Les eaux thermales , les mines , les fouilles , les coquillages , offrirent à Peyresc un autre champ d'observations dont il sortit avec gloire. Il retrouva, sur les bords de la mer de Toulon, le rpurex dont les anciens ^e servaient pour teindre la pourpre; ce qui, deux siècles plus tôt, eût été une grande époque dans les arts et le commerce. Je n'ôte rien au mérite de cette découverte en disant que le hasard y contribua, parce que l'infatigabîe feyresc était un de ces hommes qui appellent le hasard.
Quand un consul de la bourgade de Rome, ouvrant le sillon qui devait le nourrir, excite notre admiration , la refuserons-nous au sénateur d'Aix se délassant à Beaugensier dans les travaux de l'agriculture et les charmes de la botanique, sollicitant la nature par tous les secrets de l'art, multipliant les espèces par d'heureux mélanges, rassemblant des extrémités du monde des plantes rares et précieuses? C'était la destinée de Peyresc de n'aborder aucune science sans en reculer les limites : il connut le prunier à fleurs doubles, production spontanée de la Provence, qui végétait ignorée dans ses bois , et qu'il répandit dans toute l'Europe. La France et le Jardin du Roi lui doivent l'acquisition d'une foule de plantes d'utilité ou d'ornement conquises par son zèle sur de lointains climats (9). Un voyageur reproche à la patrie de
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Peyresc d'avoir, par une négligence injurieuse, perdu le jasmin jaune odorant qu'il y avait fait apporter de la Chine. Heureuse Provence! cultive la myrte et le jasmin, puisqu'ils attestent la gloire de l'un des tiens; cultive le laurier, puisque tu fus le berceau de Suffren.
En approfondissant tous les ouvrages de la nature , Peyresc n'oublia pas le plus parfait. L'étude du corps humain, la connaissance de ce mécanisme d'où naît le prodige continuel de la vie, furent dans tous les temps un domaine de la philosophie. Peyresc ne fit que quelques pas* sur cette terre alliée, mais la trace en fut profonde. Les effets singuliers de l'imagination avaient d'abord exercé la sienne; heureusement il comprit et prouva encore mieux que , dans l'art de guérir, les systèmes ne sont rien et que l'observation est tout. Les plus grands maîtres ne désavoueraient point ses expériences sur l'organe de la vue, dans lesquelles il fit l'application neuve et piquante de l'optique à l'anatomie. Ayant ensuite pénétré dans le corps d'un misérable qu'une mort violente venait de frapper pour l'exemple de tous, il surprit les veines lactées du mésentère voiturant le chyle (lo), et ouvrit peut-être la route qui conduisit le fameux Pecquet dans le réservoir auquel il donna son nom. Ainsi dans une mer lointaine, une heureux navigateur, guidé par les côtes déjà reconnues, poussé
par toutes les découvertes des marins qui l'ont précédé, douLle le cap qu'ils avaient aperçu, saisit une région nouvelle, et couvre ses rivaux de sa gloire.
Ces êtres innombrables qui partagent avec nous le sentiment et la vie , esclaves et victimes de l'homme , après avoir été ses commensaux et ses ennemis , sont aussi l'objet de sa curiosité. On se rappelle avec qyelles dépenses le philosophe de Stagyre en fit amener des contrées les plus éloignées pour étudier leurs mœurs et connaître leurs formes. Qu'on juge de ce qu'aurait fait celui d'Aix avec les bienfaits d'Alexandre. L'éléphant et le chameau vinrent à sa solde embellir Beaugensier. Une foule d'animaux rares et sauvages y fut soumise à ses observations et à ses crayons. Il se plaisait surtout à mêler leurs espèces, et à tenter sur eux ces insertions et ces greffes si utiles dans la culture des végétaux. Mais rien n'égalait l'empressement avec lequel il recherchait les animaux extraordinaires ou contrefaits. Poissons, volatiles ^ quadrupèdes, il en rassembla de tous les genres; et c'est au milieu de ces masses difformes, de ces productions monstrueuses, dignes de peupler quelque palais de la féerie , qu'il écrivit son Traité des œuvres bizarres de la nature. Ce goût qui pourrait lui-même paraître bizarre au premier coup-d'œil, tient à une idée profonde et philosophique. Qu'on y
prenne garde; la nature, dans sa marche constante et uniforme, présente à nos faibles yeux'une surface impénétrable. C'est en oubliant quelquefois ses lois qu'elle nous en apprend l'existence. Ce sont ses écarts qui , déchirant un coin de son voile , nous laissent entrevoir ses secrets. Quand un des guerriers d'Homère veut atteindre son ennemi , il cherche le défaut de sa cuirasse, parce qu'il sait bien qu'en frappant sur l'acier poli ses traits tomberaient émoussés.
On se demande sans doute comment la vie d'un homme a pu suffire à tant de choses; et peutêtre on m'accuse d'une exagération mensongère. Hommes frivoles! je vais vous dire le secret de Peyresc, et puissiez-vous m'entendreî Sobre ^ chaste et vigilant comme Épictète, tout son temps fut à lui ; passionné pour l'étude , il ne vécut que pour elle. Pressé par son père de conclure un mariage avantageux, il répondit « qu'il avait déjà ce donné sa foi à Minerve et aux muses. » Profondément versé dans les mathématiques, il y puisa la justesse, la rapidité du coup d'oeil, et l'art infijiiment précieux de classer ses connaissances. Le hasard y joignit des richesses et de grands rapports ; la nature lui donna le reste : une pénétration vive , une mémoire que Gassendi appelle céleste , et surtout une sensibilité exquise.
Divine sensibilité, présent souvent funeste, tu
n'eiîîpoisonnas pas les jours de Peyresc! Quand, pour se délasser de ses doctes veilles, il se mêlait aux jeux des muses, tu tendais les cordes de sa lyre; quand sa plume traçait des critiques utiles , tu lui présentais en foule les beautés les plus cachées, sans trop voiler les défauts. Dis toi-mérae comment tu soutins sa frêle existence. Tandis que la paralysie enchaînait ses membres glacés , une voix mélodieuse vint chanter devant lui quelques stances d'une ode anacréontique. La beauté des sons, la grâce des paroles le frappent et le charment. Il s'écrie , il s'émeut : ô prodige ! ses esprits circulent , ses mouvemens sont libres , et la vie lui est rendue. L'historien de Pevresca comparé ce trait à celui du fils de Crésus recouvrant la parole contre les meurtriers de son père. Cette sensibilité parfaite avait pour racine l'organisation même de Peyresc : dans les émotions fortes , sa chevelure se hérissait avec une telle rigidité , que , suivant le témoignage oculaire de Gassendi, le chapeau qui couvrait sa tête en était soulevé.
Il semblait qu'une imagination aussi brûlante, exaltée par l'influence des préjugés dominans , dut s'ouvrir à toutes les erreurs. Peyresc eut la force de résister à ses passions comme à son siècle. Les spéculations altières de la métaphysique (11) ne purent le séduire; et, comme Bacon, il osa croire et dire que l'obscure et lente expérience est
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le seul chemin qui mène les hommes à la vérité. Au milieu des horreurs du fanatisme, il fut chrétien et tolérant. Pure comme ses mœurs, affectueuse comme son ame, éclairée comme saraison^ sa piété serait encore un modèle. Il entreprit de fonder un monastère d'ermites camaldules , solitaires actifs, martyrs de l'humanité, qui servent le ciel en défrichant la terre, et dont les travaux continus rendent plus à l'agriculture que leur célibat n'ôte à la population. Il blâma ouvertement un auteur qui lui présenta un traité d'astronomie dont son zèle malentendu avait troublé toutes les notions en substituant aux dénominations d'usage d'autres noms tirés des livres saints. Il profita de l'ascendant que lui donnaient ses vertus pour combattre ces fréquentes accusations de magie qui déshonoraient la France , déUre féroce et honteux qui avait surpassé la barbarie des épreuvesjudiciaires.Enfîn la philosophie n'oubliera jamais qu'il consola Galilée dans les fers (ïs); et puissent les hommes se souvenir toujours qu'une larme versée sur un opprimé peut devenir un titre à l'immortalité !
Ainsi Peyresc , philosophe , jurisconsulte , historien, littérateur, astronome, mathématicien, antiquaire, naturaliste, ayant toujours le mérite de la profondeur , et souvent la gloire de l'invention, plana sur le vaste domaine des sciences , en éloi-
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fifna les bornes, et- an milieu du désordre et de l'indifférence , y donna le signal du ralliement Ce mot me rappelle la carrière qui me reste à parcourir , et ce que je dois encore à la mémoire de Peyresc. Sans doute le torrent des affaires , Fimmensité de ses correspondances, l'étonnante variété de ses occupations, ne lui laissèrent pas le loisir de publier ses ouvrages. Une Dissertation très -curieuse sur un trépied antique est tout ce que nous possédons; dix-sept manuscrits attendent les honneurs de l'impression (i3). Mais cette longue obscurité n'offense que le public. Peyresc a rendu sa gloire indépendante de ses écrits , avantage qui manquera toujours à l'écrivain sans caractère , ou qui n'aura pas donné à son siècle une grande impulsion. Il est des temps ou l'encouragement est plus essentiel que l'art, et où l'objet utile est moins de faire un bon livre solitaire ou prématuré , que de préparer une nation à le recevoir.
Au moment où je célèbre le plus redoutable ennemi de l'ignorance , tout paraît se disposer pour une grande conquête de la raison. Pressé entre des peuples dont l'ambition et le génie accroissent et dirigent les forces, le fier Ottoman, qui plia tant de vaincus à ses mœurs, est réduit à essayer celles de ses ennemis , et à implorer les arts de l'Europe. Quel beau moment pour les observa-
teiirs philosophes , que cehii du réveil d'une nation étonnée de voir la lumière ^ et pour la première fois entendant le, bruit de ses chaînes!. J'oserai leur proposer de suivre avec soin le développement progressif de cette révolution , et de lui comparer la renaissance des lettres parmi nous. Ils connaîtront par-là jusqu'à quel point la marche del'esprit humain peutdépendre des circonstances, et s'il a besoin de plus d'efforts contre l'engourdissement de la servitude que contre le tumulte de l'anarchie (i4)-
Plusieurs écrivains ont dessiné à grands traits cette* époque mémorable où les lettres, ensevelies darjs les cloîtres, et la philosophie traînée à la suite des conquérans arabes , reparurent en France sous François"!^''. Une latinité barbare et corrompue , un mélange monstrueux du sacré et du profane , une érudition pédantesque de mots et de sophismes, d'énormes volumes de droit et de théologie, furent long-temps les seuls fruits de ce retour. •Ensuite, des guerres civiles, scolastiques et religieuses , versèrent dans tous les esprits une férocité ardente, et les germes de culture furent noyés dans le sang des sectaires. On a prétendu que ce long enchaînement d'horreurs était une crise salutaire qui avait seule rendu à la nation l'énergie et le désir de s'instruire. Mais ce paradoxe n'est pas absolu. Au milieu des troubles et du carnage,
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Tesprit humain n'enfanta que par convulsions. Terribles et passagers , ses éclats sont ceux de la foudre ; mais la morale, les arts utiles, les sciences de calcul , tout ce qui contribue au bonheur de l'homme, veulent le calme et la sérénité. Il y a loin de la satire Ménipée au doute méthodique, et à la recherche des phénomènes de l'électricité. Je n'hésiterai donc pas à placer la régénération des arts et des sciences à une époque marquée dans tous les coeurs français , au règne de Henri IV; et si l'on me demande quel est l'homme qui y a le plus contribué , je répondrai que ce fut Peyresc. En littérature , comme en politique , les capitales n'absorbent et ne dessèchent les provinces que lorsque la sûreté et la puissance ont introduit le luxe. Mais dans ce combat des lettres contre l'ignorance du peuple et le mépris des grands, Paris n'était pas le poste d'honneur ; et si Peyresc y fût resté, je n'apporterais pas sur sa tombe les hommages du dix -huitième siècle. On s'abuse quand on dit que les arts et les sciences renaissaient en France. La barbarie en avait étouffé et dispersé les germes. L'Italie, leur berceau, était encore leur patrie. Une marche lente et timide les approchait insensiblement de la France sur la trace des armées de Charles VIII et de Louis XII : tel le voyageur qui hésite et s'effraie à l'entrée d'une foret. Heureusement un hasard singulier et digne ni. 8
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(le remarque , ou plutôt le génie tutélaire de la France , avait placé sur leur passage et dans un climat analogue, un homme qui, doué de tous les goûts , orné de toutes les connaissances , instruit des mœurs de l'Italie , et en possédant parfaitement la langue , les appela avec le discernement d'un savant, et les reçut avec la magnificence d'un roi. Ici commence la période la plus brillante de la vie de Peyresc.
Demandez aux gens de lettres quelle impulsion puissante les a jetés dans une carrière aussi pénible , et quel attrait les y enchaîne. Tous vous répondront que le charme d'un premier suffrage, un sourire d'approbation, ont décidé de leur sort. Mais tel est le génie : fier et timide , il maîtrise la nature , et ne peut résister à un dégoût ; il dévore les travaux et cède à une injustice. Grâces soient à jamais rendues à l'ami protecteur qui l'aura défendu ou consolé. Il en partagera les succès ; l'univers lui devra sa gloire, et le génie son bonheur. Cette perspective encourageante n'était pas nécessaire à Peyresc. La nature, qui cache dans nos âmes le germe des talens , avait mis dans la sienne cette passion généreuse qui les cherche , les produit et les développe. Compatriotes ou étrangers, tous ceux qui ont le courage de penser publiquement , lui étaient également chers. Il portait dans son cœur tous les gens de lettres , et sa vie fut em-
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ployée à le leur prouver. C'est pour eux , comme il le disait lui-même, qu'il soutint long-temps le fardeau de la magistrature que ses infirmités rendaient accablant. Il savait qu'un homme de lettres que la nécessité conduit dans les tribunaux y apporte deux ennemis sous lesquels il succombe presque toujours , sa fierté qui compte les démarches, et sa candeur qui n'aperçoit pas les pièges.
La maison de Peyresc devint l'hospice des savans. Là tout homme d'un rang obscur, mais tourmenté d'une grande idée, trouva des secours et ne resta pas dans la foule. Là tout homme, auteur d'un bon livre ou d'une découverte utile, obtint sa récompense , et n'accusa plus sa patrie. Campanella s^écrie dans son enthousiasme « que «Peyresc est l'hôte perpétuel des philosophes et « des hommes illustres (i5).» Il faudrait nommer presque tous les contemporains qui se firent un nom , pour connaître ceux sur qui le Mécène de Beaugensier répandit ses bienfaits. Je n'en citerai qu'un , étranger et anglais; c'est ce Barclay, rival de Pétrone , et auteur de V^rgénis,k qui Peyresc tint lieu de père et d'ami , qu'il envoya lui-même à Rome, où il lui donna des protecteurs puissans parmi les princes de l'Église. Louis XIV pouvait être plus magnifique, mais non plus généreux.
Peu d'hommes sont dignes d'être bienfaiteurs.
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Il est surtout un art d'obliger les gens de lettres , dont la vie de Peyresc est la plus belle leçon. Le cœur se plaît à le suivre dans ces détours iugé-nieux et ces ménagemens délicats qne sa bienfaisance imaginait tous les jours pour soulager leur amour-propre et ne pas offenser leur hauteur naturelle. Il mettait dans ses dons une sorte de pudeur qui en augmentait le prix, et, comme Arcésilas, il aimait à glisser une bourse d'or sous le chevet du malheureux qui dormait. La gloire des gens de lettres lui était plus chère que son plaisir. Ainsi il respectait leur liberté. Jamais il n'exigea d'eux que leurs portraits, parce qu'au milieu de ces images dont il aimait à s'environner, l'air lui semblait plus doux à respirer (16).
Les lettres n'ont pas de plus dangereux ennemis que cet essaim de protecteurs vains et bornés, dont la faveur est, pour ainsi dire, une livrée humiliante , et qui traînent à leur suite , comme des objets de luxe, les malheureux que le besoin leur a livrés. Le génie qu'on déplace souffre et languit; le génie qu'on tyrannise s'éteint ou se dégrade. Au moins Peyresc aidait sans contraindre, et protégeait sans avilir. Les artistes , partageant l'asile qu'il avait ouvert aux savans et aux littéra-* teurs, venaient sans honte et sans dégoût chez l'ami de Rubens. Cette réunion , ou plutôt ce mélange d'hommes de goûts et d'occupations diffé-
rentes , était déjà un grand pas que Peyresc faisait faire à l'esprit de la nation, et présentait d'avance la meilleure base de toute constitution académique. Ne savons-nous pas que ce fut au commerce des artistes avec les philosophes que les Grecs durent cette supériorité consacrée par l'admiration impuissante de vingt siècles?
L'imprimerie a établi entre les esprits une communication moins active et plus générale. Peyresc avait une bibliothèque immense et choisie ; mais loin de veiller sur ce foyer des sciences avec la sollicitude d'un avare bibliomane , il distribuait , prêtait et donnait ses livres (17). Sa confiance était aveugle et sa générosité sans bornes, parce qu'il en sentait l'utilité. En effet , le luxe n'avait pas encore multiplié dans les palais des grands et des riches les bibliothèques. On avait des prétentions sincères à l'ignorance. L'hypocrisie du savoir est un ridicule des siècles polis. D'ailleurs l'esprit humain , à la veille d'une révolution , fermentait dans toutes ses parties. Tous les livres de la terre n'eussent-ils contenu que des folies, il aurait fallu les agiter et les renouveler. Quand les erreurs combattent entre elles, la vérité approche; son plus grand obstacle est le sommeil de l'ignorance.
Il est beau de faire ainsi de sa fortune et de ses livres le patrimoine commun des gens de lettres; mais leur immoler sa gloire et leur livrer ses idées
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est un sacrifice de Famour-propre dont Peyresc a peut-être donné l'unique exemple. Un auteur le consultait-il sur le projet d'un ouvrage, ou lui en avait-il lui-même tracé le plan; sa mémoire prodigieuse lui rappelait aussitôt s'il existait dans quelque bibliothèque étrangère un livre rare ou un manuscrit utile à l'entreprise ; alors il n'épargnait ni soins , ni crédit, ni dépenses, et le manuscrit arrivait. Il faisait lui-même des recherches pénibles ; il écrivait , il communiquait son travail ; content d'avoir armé le vainqueur , il applaudissait au triomphe. Parmi les productions que nous devons à un zèle aussi désintéressé, la reconnaissance de la postérité distinguera l'Anatomie du monde sublunaire, l'Histoire des grands chemins de l'empire romain, la Bible polygotte de Le Jay, et le livre de la Guerre et de la Paix de l'immortel Grotius. A la gloire d'avoir composé un chefd'œuvre qui honorerait tous les pays et tous les siècles , ce grand homme joignit celle d'avouer qu'il ne l'avait entrepris que par l'inspiration et les secours de Peyresc (i8). Noble alliance du génie, on te reconnaîtrait à tant de modestie.
Si c'est une jouissance bien douce pour un véritable protecteur , de voir autour de soi des talens rendus féconds, des arts perfectionnés, des vérités naissantes ou conservées; si la reconnaissance des gens de lettres a je ne sais quoi de grand
et de flatteur qu'on attendrait en vain des bienfaits vulgaires, il faut convenir que Peyresc rencontra le bonheur. L'envie le respecta, parce qu'il faut haïr pour envier; et les écrits qu'on lui adressait de toutes parts ne fatiguèrent jamais que sa modestie. Il avait voulu être l'ami des gens de lettres, et il en devint l'idole. Les Pacius, les Godefroi , les Mersenne , lui firent hommage de leurs productions. Une foule d'écrivains se disputa cet honneur. Un d'entre eux s'arrêta sur les bords du tombeau pour dicter sa dernière volonté; sa main défaillante a signé, et il meurt content. C'était un ordre de dédier ses ouvrages à Peyresc. Les fastes de la littérature ne présentent pas de plus belle dédicace.
Pour mériter ce concert de louanges et d'hommages, il suffit à Peyresc d'obéir au penchant de son cœur ; mais quand il étend jusqu'aux sciences cette main protectrice qui soutenait les savans, c'est véritablement alors qu'il ébranle son siècle, qu'il agit sur l'avenir, qu'il déploie dans ses vues une vigueur et une maturité qui étonnent. On trouve à sa mort dix milles lettres, conservées parmi ses papiers, où l'imagination et le savoir s'accompagnent sans se nuire , où tout ce que l'antiquité a de plus élevé, les sciences de plus épineux, les lettres et les arts de pl|is utile, est discuté, développé, approfondi. Quelle fermenta-
tion , quelle activité , quel ressort durent naître de cette correspondance qui embrassait le monde entier (19) ! Il n'est pas donné à un mortel d'agiter une plus grande masse d'idées, et si c'est une singularité ordinaire à l'esprit humain de commencer par écrire avant de penser, on sera au moins forcé d'avouer que Peyresc marqua le passage, et ouvrit la seconde période dans la régénération qui suivit les siècles gothiques.
L'illustre Bayle l'appelait le procureur-général des sciences; et certes, elles n'en eurent jamais de plus ardent. La géographie était une étude imparfaite et rebutante : il fit dresser des cartes exactes et faciles ; il consulta des pilotes hollandais qui avaient tenté près du pôle un passage inconnu. Vivement frappé de l'utilité du télescope, il en hâta la perfection par des récompenses, rédigea des tables pour les mouvemens des satellites de Jupiter, et dressa sur les tours de Beaugensier un observatoire , monument également propre à découvrir les secrets du ciel et à foudroyer les erreurs de la terre. Il mit au jour des livres oubliés, des manuscrits perdus , et invita à de pareilles recherches les savans et les souverains de l'Europe. Son bras , comme celui d'une providence nouvelle, rendit communes à tous les climats des plantes que la nature avait réservées à quelques-uns, et répandit avec zèle les productions accidentelles
dont la physique pouvait tirer des lumières. Il établit entre les savans de tous les pays une sorte de commerce et d'échange de ce qu'il y avait de rare et d'instructif. On remarqua qu'il n'entrait pas un vaisseau dans les ports de Provence qui ne lui apportât quelque chose de curieux ou d'intéressant ; et ces rapides messagers de la fortune, qui volent sur les eaux, versaient à la fois dans la superbe Marseille les germes de la richesse et de la science, tout ce qui fait la prospérité des États , tout ce qui fait la grandeur des hommes.
Mais les bras du commerce ne peuvent suffire à Peyresc; ce citoyen d'Aix fit partir des savans pour diverses contrées de la terre , et cette mission , que tous les rois auraient dû lui disputer, ne fut pas infructueuse. On dessina les ruines de Memphis et de Carthage; la Syrie livra ses manuscrits; on tira des tombeaux de la superstitieuse Egypte des corps embaumés et des livres mystérieux; enfin on découvrit et l'on acheta pour lui les fameux marbres de Paros^ le plus superbe monument de chronologie qui existe dans l'univers ; mais par une de ces avanies si fréquentes dans l'Orient, Peyresc se vit dépouillé de cette précieuse acquisition qu'il avait payée cinquante écus d'or , et que plus heureux ensuite lord Arundel transporta en Angleterre. Ici les faits sont
éloquens, et Forateur qu'ils entraînent s'écrie avec admiration : Que ne peut un seul homme?
Tyr et Carthage, fameuses dans l'histoire ancienne, Amsterdam et Londres appelant la liberté du fond de l'Océan, et Venise sortie toute-puissante du sein des eaux, firent sentir à Peyresc qu'une marine florissante donne seule de la prépondérance aux empires, et un caractère imposant à la politique. Cette réflexion, qui était alors affligeante pour un Français, ne servit qu'à réveiller son zèle. La navigation, ce composé de tous les prodiges de l'industrie humaine, attacha ses regards et profita de ses lumières (20). Je ne parlerai ni des encouragemens qu'il lui prodigua , ni des problèmes intéressans qu'il proposa. La recherche d'une méthode exacte pour déterminer les longitudes en mer occupait le plus grand nombre des têtes pensantes que possédait l'Europe. Peyresc ne se démentit pas; plus grand , plus généreux que le gouvernement anglais, qui se bornait à promettre des récompenses pour le succès, tandis que d'un côté il tenta d'en approcher, en indiquant aux navigateurs les éclipses de lune, il envoya de l'autre, à ses frais, des astronomes les observer en Asie et dans l'intérieur de l'Afrique. Mais il travailla pour l'univers, sans prétendre en être le citoyen , sans soupçonner ce raffinement de l'égoïsme.
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Pour un Français , aimer sa patrie ^ c'est aimer son roi; et qui fut meilleur Français quePeyresc? Un écrivain étranger^ vendu à la faveur, ou comptant sur l'empressement de la malignité , venait de publier un ouvrage pour établir les droits d'une puissance rivale à la couronne de France ; indigné de l'imposture , Peyresc se livre à des recherches incroyables. Parmi les ruines des donjons, dans la poussière des abbayes, il retrouve les originaux des Chartres que l'auteur incendiaire avait tronquées , des titres dont il avait corrompu le sens. Ce fut alors qu'il proposa au savant Duchéne de recueillir les monumens de l'histoire de la monarchie. Mille ouvrages périssent et s'oublient. Cette idée de Peyresc, conçue dans l'enthousiame du patriotisme, a plané sur sa tombe; et si son siècle ne fut pas digne de la voir exécutée, elle formera une époque glorieuse du règne de Louis XVI (21).
Peyresc savait aimer son pays sans y concentrer ses vues. La propagation de nos connaissances était dans soname un besoin dévorant, une passion immodérée. Celui qui poussa un cri dejoie àl'apparitiond'un livre de Galilée, ne sera pas accusé d'avoir laissé une vérité s'éteindre ou se resserrer. Il n'y a d'excès en ce genre que ceux de la timidité. Des tentatives ne sont pas sans utilité pour être sans succès. Tels étaient les principes dont la bizarrerie
des événemens ne pouvait détacher Peyresc. Un aventurier, sorti de la Provence , avait pénétré au centre de l'Afrique; devenu ministre et général d'armée chez un de ces peuples où les hommes se placent par leur propre mérite, il écrivit à ses anciens compatriotes pour leur annoncer son élévation et leur proposer une alliance avantageuse. La curiosité s'amusa un instant de ces nouvelles que l'indifférence oublia bientôt. Le seul Peyresc osa prévoir des suites à cet événement, et envoya des secours de tous les genres , des livres, des outils, des plans de commerce, des instructions sur la tactique et les fortifications. La contrée enrichie de ces dons lui a peut-être élevé des autels , comme les premiers Grecs à Apollon , et les hordes américaines au pieux Las - Casas. Ainsi le jeune prince qui gouverne aujourd'hui la France , sera vénéré à jamais chez cette nation nouvelle, qui ^eçut de lui des héros pour conquérir la liberté , et des livres pour affermir sa civilisation.
Je n'ai parlé jusqu'à présent que des services de Peyresc. Si, au lieu de son éloge, j'eusse voulu écrire celui de ses contemporains, je l'aurais représenté recevant des faveurs signalées des papes et de nos rois, visité dans ses foyers par des légats et des ministres, révéré dans toute l'Europe, et choisi pour l'arbitre des controverses savantes
et littéraires; j'aurais peint l'Académie romaine pleurant sa mort en habits de deuil, et décernant à la mémoire d'un étranger l'honneur extraordinaire d'un éloge public (22). Au reste, ces distinctions sont les preuves les plus certaines de l'influence de Peyresc. Quand la reconnaissance se prosterne devant les talens, c'est qu'alors les talens sont des bienfaits ; et quand l'hommage est universel, c'est qu'ils ont produit une révolution. L'écrivain qui ne va qu'au niveau de son siècle , accablé de dégoût, déchiré par les critiques, dispute à une foule de rivaux quelques suffrages équivoques. Il en est de même de la fonction des Mécène , qui perd de sa considération à mesure que son importance diminue ; semblable à l'hospitalité , vertu sublime dans les vastes régions de l'Asie, trafic obscur chez les peuples de l'Europe.
C'est sans doute après avoir médité ces idées , que l'orateur patriote qui prêta à la philosophie un langage céleste, qui orna d'une guirlande immortelle les tombeaux de Marc-Aurèle, de Descartes et de Daguesseau , n'a pas hésité à dire que Peyresc avait fait pour les progrès des arts autant que Auguste lui-même (sS); et peut-être un jour, les annales des sciences, que j'ose devancer, nommeront le siècle de Peyresc^ cet âge intermédiaire
qui recueillit le siècle de Léon X et prépara celui de Louis XTV.
J'essaie en vain de terminer une tâche qui pèse à ma faiblesse. Un attrait impérieux m'entraîne, et l'ame de Peyresc parle à mon cœur. Ce sont les vertus qui assurent l'empire des talens. Combien devait être plus pénétrante la lumière que le philosophe de Beaugensier portait dans les esprits, quand son patriotisme ranimait la sève des vertus publiques par un de ces exemples que les petites âmes ont à peine la force d'admirer. Le projet d'un double canal qui, joignant la Durance à la mer, et portant les eaux du Rhône dans la rade de Marseille, aurait desséché de vastes terrains, purifié l'air, et facilité un grand commerce, avait depuis soixante ans appris à la Provence le secret de ses ressources. Peyresc, à qui rien d'utile n'était étranger, renouvela ce projet, résolut de l'exécuter à ses frais , et appela du fond de la Flandre un ingénieur digne de l'entreprise. Mais bientôt la peste, jointe aux troubles de l'Etat, fit avorter son généreux dessein , et ce fléau destructeur qui lui avait autrefois disputé l'entrée à la vie, sembla vouloir aussi lui disputer l'immortalité. Non, non, citoyen bienfaisant, ta gloire reste entière, et l'histoire consignera dans ses fastes ton noble sacrifice. Elle rapprochera ton nom de celui de Sully
ouvrant dans le même temps le canal de Briare ; mais tandis que le ministre paraîtra appuyé sur le génie de Henri IV et les trésors de la France, Peyresc se montrera grand par lui-même et environné de ses seules vertus.
Au moment de poser la plume , quel doute m'agite? Serait-il vrai qu'en domptant l'ignorance, Peyresc ait détruit la dignité et le bonheur de l'homme? N'ai-je loué que le corrupteur des siècles et l'ennemi du genre humain ? O toi ! qui , voulant humilier tes contemporains, leur laissas l'orgueil de t'avoir vu naître, éloquent détracteur des lettres, viens me rassurer et juge toi-même Peyresc. Parmi les cris de la révolte et du fanatisme ;, il se montra citoyen et philosophe, profond , universel , et toujours utile. Dans des temps où il fallait savoir gré au riche de n'être pas oppresseur , il employa sa fortune à protéger les savans et à rechercher la vérité. Il devança son siècle et l'entraîna après lui. Son ame s'agrandit par ses lumières, et à l'énergie des vertus publiques il allia la simplicité des mœurs patriarcales. Ah ! Rousseau , si ce sont là des crimes , ce furent en partie les tiens , et j'aime à croire que ton ame les eût tous enviés. Abjure donc une erreur qui te condamne; et pendant que l'ami de la nature ira confier ses larmes à ton urne solitaire , souffre que les disciples des muses rendent hommage au
véritable restaurateur de leur culte , et que le tombeau de Peyresc, élevé avec pompe par les mains du patriotisme (24)? devienne l'autel du génie reconnaissant.
(i) La louange emprunta toutes les formes et toutes les langues pour honorer la mémoire de Peyresc. Les écrits multipliés qu'elle enfanta furent recueillis en un volume sous le titre de Panglossia , seu generis hiimani Lessus in funere dilecti sui Nicolaî ^ etc. , qui , au rapport de Naudé, contient effectivement les éloges de Peyresc en quarante idiomes , et en presque autant de caractères différens. Il est à présumer que Tadmiration contribua plus que le goût à la formation de ce recueil que je n'ai pu me procurer. Mais voici une pièce qui n'y fut pas insérée par une erreur de l'imprimeur, et que je donne à cause de son excessive bizarrerie. Je conserve les expressions de l'auteur : « C'est, dit Honoré Bouche, « un distique numéral qui exprime l'année, le jour du mois « et de la semaine, et le lieu de la sépulture , qui est la ville « d'Aix , dans le couvent des Frères Prêcheurs :
LVCe loVIs trina, In qVa IVnXIt Corn Va CanCri SoL : VIrtVs seXtlIs IntVMVLatVr aqVIs.
MCCCCLLLXXVVVVVVVVVVVIIIIIIIIIIII.
« C'est-à-dire, à un jeudi ^ 2^ juin de l'an 1637, (auquel jour <c le soleil entre dans le troisième degré du signe de Vécre- « visse ^ la i^ertu a été ensevelie dans la ville d'Aix, » Si la P«^ig•/aç*^a contenait beaucoup de pièces de cette force, il
i3o NOTES.
n'est pas étonnant que Balzac en fit peu de cas, quoiqu'il fût un admirateur de Peyresc , comme on le voit par ce passage d'une de ses lettres à M. L'Huillier : «Si vous me permettez «t de me servir en français d'une parole empruntée de Grèce, <i nous avons perdu en ce rare personnage une pièce du nau- «> frage de l'antiquité, et les reliques du siècle d'or. Toutes « les vertus des siècles héroïques s'étaient retirées dans cette « belle ame, La corruption universelle ne pouvait rien sur « sa bonne constitution, et le mal qui le touchait ne le souil- « lait pas. Sa générosité n'a été ni bornée par la mer, ni en- « fermée au deçà des Alpes. Elle a semé ses faveurs et ses M courtoisies de tout côté. Elle a reçu des remerciemens des «< extrémités de la Syrie et du sommet même du Liban. Dans «< une fortune assez médiocre, il avait les pensées d'un «grand seigneur; et, sans l'amitié d'Auguste, il ne laissait « pas d'être Mécénas. » L'ampoulé Balzac n'est ici qu'un prosateur vulgaire , si on le compare aux auteurs contemporains qui ne parlent de Peyresc qu'avec une sorte d'extase. Mais l'hommage le plus digne de Peyresc fut sans contredit l'Histoire de sa vie par Gassendi, dont il avait, pour ainsi dire, créé le talent et la fortune, et entre les bras duquel il expira. Cet ouvrage, écrit en latin avec une élégante pureté, parut, en i6l^i, sous les auspices du comte d'Alais , et obtint un brillant succès. Le chancelier Séguier et le prince de Condé le lurent avec transport, et voulurent en voir l'auteur. Quatorze ans après, Pierre Borel, médecin de Castres, donna un supplément à cette Vie, et Colomiés inséra dans sa Gallia orientolis divers éloges de Peyresc qui avaient échappé aux compilateurs. En 1770, M. Requier publia en français une nouvelle Vie de Peyresc tirée de l'ouvrage de Gassendi. Je crois qu'après Auguste et Louis XIV, jamais homme n'a été plus loué que Peyresc; encore le savant eut-il l'avantage sur
NOTES. i3r
les deux souverains, qui furent tour à tour bassement flattés et plus bassement outragés.
(2) La maison de Fabry, originaire de Pise en Italie , et amenée en France par saint Louis, au retour de sa croisade , jouissait de la plus grande considération dans la ville d'Aix, où elle était depuis long-temps établie. En i5ii, Fouquet- Fabry fut choisi pour député de la Provence , dans des circonstances difficiles. Soit que la cour voulût récompenser en lui l'habile négociateur, ou gagner le patriote inflexible, elle le pourvut à son insu d'une charge de conseiller au parlement d'Aix. En vain il refusa cette dignité, en vain la Provence redemanda son représentant; des lettres de jussion arrivèrent, et il fallut que Fabry se soumit à son élévation. Il se montra digne d'une place qu'il n'avait pas recherchée , et ses descendans la recurent de lui avec ses vertus. Quand son arrière— petit-fils , dont nous écrivons l'éloge, fut entré dans l'état ecclésiastique, le roi voulut qu'il conservât cette même charge de conseiller , et le pape l'autorisa à juger les procès criminels: c'était faire un présent à l'innocence.
(3) Peyresc avait aussi étendu ses recherches aux monnaies anciennes. Il avait fait le recueil le plus complet qu'on eût encore vu de pièces antiques, concernant l'as romain et ses parties. La plupart vinrent enrichir le cabinet de Sainte- Geneviève, dont le P. Dumoulin donna, en 1692, une description recherchée. Peyresc , quittant le champ de l'érudition , avait aussi beaucoup réfléchi à la théorie des monnaies, et à la valeur proportionnelle et variable des métaux. Ses entretiens avec le chancelier ne furent pas sans influence sur les tentatives qu'on fit alors pour réparer le désordre de notre système monétaire.
ï32 NOTES.
(4) Il s'agit de Jacques P' , qui cul le désavantage de succéder à une grande reine, et d'avoir donné naissance au plus malheureux des rois.
(5) Peyresc revint à Paris avec Duvair, premier président du parlement de Provence, nommé garde-des-sceaux et eusuite cliancelier. Il y demeura sept anuées, parce que ce ministre ne voulut jamais se séparer d'un ami si nécessaire. Ce fut dans cette position que Peyresc servit utilement les sciences et les savâns, et forma d'étroites liaisons avec les personnages éminens de l'époque. Une abbaye , que le roi lui donna , ne fut entre ses mains qu'un nouveau patrimoine pour les gens de lettres. L'érudition et la sagacité de Peyresc ne se signalèrent pas moins à Paris qu'en Italie , et j'en citerai un exemple assez singulier. Un incendie consuma la grande salle du Palais de Justice, où beaucoup de statues furent détruites. On parlait beaucoup d'une de ces figures sur laquelle toute tradition s'était effacée. Peyresc prouva que c'était la représentation d'Henri VI , roi d'Angleterre , gendre de la fameuse Isabeau de Bavière, et que Charles VII, en rentrant dans Paris, avait conservé la statue de son compétiteur , après en avoir fait mutiler la face. Peyresc découvrit aussi le premier que le grand carré de la Sainte-Chapelle , qui a fait depuis l'ornement du cabinet du roi , ne représentait point un sujet chrétien, mais une apothe'ose de l'empereur Auguste.
(6) On peut voir dansV Antiquité expliquée par le père de Montfaucon , une partie des travaux de Peyresc sur les raonumens anciens. Il était très-propre à de pareilles recherches, qui exigent beaucoup de pénétration et de sagacité. La découverte et le plan des bains de Fréjus qu'il fit sur quelques
. NOTES. i33
restes de murailles enfouies, annoncent un coup d'œil vaste et sûr qui saisit les rapports et remplit les lacunes. Je laisse aux antiquaires le soin de donner la liste des autres monu— mens que Peyresc fit connaître, mais je dois dire un mot sur l'irnportance de ce genre de découvertes. Les uns n'y ont vu qu'une instruction pour l'enfance des arts, les autres qu'un i^iiide lumineux pour l'histoire. Qu'on me permette d'y voir aussi un instrument de civilisation. Nous sommes enfans de Rome; nos lois, nos monumens , nos premières études, notre littérature, tout l'atteste. Mais comment des brigands venus du Nord ont-ils pu aspirer à cette adoption? On trouva des livres; mais à peine sut-on les lire qu'on en abusa. Des gloses barbares les défigurèrent: Aristote et Platon furent transformés en théologiens^ etVÊnéîde ^au lieu d'être le chef-d'œuvre du goût, ne fut plus que le livre des destins. D'ailleurs le peufSe ne lit pas , et cependant on ne réforme ses mœurs qu'en changeant ses idées, et l'on ne change ses idées qu'en frappant fortement ses sens. Pour civiliser nos ancêtres, et piquer leur grossier amour-propre , il fallait ressusciter Rome à leurs côtés, la leur faire voir, la leur faire toucher, les ceindre , pour ainsi dire, de la grandeur romaine. Il en est, je crois , de l'enfance des nations comme de celle des hommes. Je me souviens qu'étant jeune écolier , et me promenant au milieu des bois dans un vallon sauvage, je découvris tout à coup les restes magnifiques d'un aqueduc , dont les arcs nombreux , surmontaient la cîme des peupliers. Je jetai un cri de surprise, j'admirai, je tombai dans une rêverie involontaire. La vue inopinée de ce monument gigantesque imprima un mouvement tout nouveau à mes idées , et m'intéressa aux anciens plus que n'avaient fait les leçons du collège. Je commençai à croire que , si César n'eût conquis les Gaules , Corneille , notre dernier Romain, aurait bien pu n'être qu'un barbare , et ja-
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mais Cinna et les Horaces n'auraient fait verser des larmes d'admiration aux héros, courtisans de Louis XIV.
(7) L'art de rétablir les inscriptions par la disposition^es trous où avaient été scellés les caractères est le v^l le™us ingénieux qu'on ait fait au temps. Peyresc , à qui on en doit rinvention , en fit le premier essai sur l'inscription d'un temple de Jupiter à Assise. Il comptait obtenir le même succès sur celle de la Maison Quarrée à Nîmes, et ce qui prouve que ses principes étaient sûrs, c'est que M. Séguier exécuta dans la suite ce projet de Peyresc. La marche et le résultat des opérations de ce savant sont développés dans l'excellente dissertation qu'il publia en j 768.
(8) « Les Turcs, qui connaissaient admirablement bien le « penchant qu'avaient les chrétiens d'alors pour tout ce qui (c venait de la Palestine sous le titre de relique , envoyaient « tous les ans de ces grands os , tantôt en Autriche , tantôt en « France , selon qu'ils supposaient trouver plus de dupes « dans l'un ou l'autre de ces pays. Mais M. Peyresc , fa— « tigué de voir arriver par la voie de Marseille toutes ces « curiosité, s'appliqua plus que les autres savans à démon- « trer que ces os avaient appartenu à des éléphans, et con- « seilla à ses compatriotes d'aller acheter de l'ivoire en Afri- « que , où les nègres le donnaient à meilleur marché que « les Turcs. » En 1678, on envoya encore de Constantinople à Vienne un grand os qu'on disait être une dent canine d'un prétendu géant Hog , que Moïse massacra , selon une ancienne tradition orientale. On ne demandait à l'Empereur que deux mille sequins de ce morceau d'ivoire. Mais Peyresc avait porté le dernier coup à ce genre de charlatanisme. La relique fut renvoyée aux Turcs, etl'on ne s'aperçut pas que
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la dignité impériale eût souflPert quelque chose de la privation de la dent canine du géant Hog. Voyez Recherches philosophiques sur les Américains.
(9) » Voici la liste des ve'gétaux étrangers que Pejresc introduisit et naturalisa en France.
Le jasmin de l'Inde et celui d'Arabie. Le grand jasmin d'Amérique, espèce de gaïac à fleurs rouges.
Le lilas de Perse et le laurier rose.
Le véritable papyrus égyptien du pays des Saïtes. Le gingembre , le stirax et le lentisqne. La nèfle et la cerise aigre, sans noyaux. Plusieurs espèces de vignes rares , de Tunis, de Smyrne, de Sidon , de Damas, de la Nouvelle-France, etc.
Le figuier d'Adam, dont il croyait que le fruit ou régime était cette fameuse grappe qui fut apporte'e à Moïse de la terre de promission.
En échange de tant de services, la botanique donna le nom Pereschia à la raquette épineuse de Saint-Domingue, que le vulgaire y Si^^^eWe patte de tortue , et qui a failli de jouer un grand rôle. Lorsque , en l'j-^'y , le courageux Thierry de Ménonviile parvint, à travers mille dangers, à transporter du Mexique à Saint-Domingue le nopal etla cochenille fine, on s'aperçut que la pereschia nourrissait naturellement la cochenille sjhestre. Quoiqu'il faille trois à quatre onces de ce dernier insecte pour équivaloir à une once de celui du Mexique, son éducation off're à Saint-Domingue d'importans avantages , depuis que l'insouciance des colons y a laissé périr la conquête de Thierry.
Parmi les importations du règne animal que fit aussi Peyresc, il en est une dont l'histoire n'a pas dédaigné de con-
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server le souvenir. Ses livres ayant envahi toute sa maison , il eut à lutter contre la dévastation des rongeurs, et appela les cliats à son aide. Mais accoutumé à porter en toutes choses des vues d'améliorations, il fit venir des côtés de l'Asie une espèce de ces animaux domestiques plus douce et plus belle; en un mot , c'est à Pejresc que nous devons la race des chats angora. Il s'occupa aussi des chiens, et trouva un spécifique contre les vers cucurhitaux qui leur donnent la mort. Un événement qui intéressa toute la ville d'Aix justifiera l'attachement de Peyresc pour ces fidèles compagnons de l'homme. L'oncle auquel il avait succédé dans le parlement , étant mort, un chien qu'il laissait ne voulut jamais quitter le cercueil , l'accompagna au dernier asile , et passa plusieurs jours sur le lieu delà se'pulture. II fallut user de violence pour l'en arracher , et lorsqu'il fut ramené à la maison il se tenait habituellement comme en contemplation devant un portrait de son maître.
(lo) Peyresc ayant obtenu du parlement le cadavre d'un oriminel condamné à être pendu, recommanda au concierge de le bien faire manger avant qu'on lui lût son arrêt. Son but était de chercher les veines lactées, qui depuis la découverte d'Harvey sur la circulation du sang, excitaient la curiosité des physiciens. Le cadavre fut porté au théâtre public des anatomistes. Les veines lactées furent découvertes et examinées. On attacha le principal tronc des boyaux , et il sortit du lait de tous ceux qu'on ouvrit. Gassendi assistait Peyresc dans cette dissection. Vie de Gassendi par Savérien.
(il) Pour bien juger les hommes, il faut se transporter aux temps et aux lieux où ils ont vécu. La Provence n'était
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plus ce séjour enchanté, où le triple délire des vers , de l'amour et de la chevalerie s'animait dans les tournois et dans des fêtes ingénieuses et galantes. Un fanatisme sombre avait conduit de l'erreur au crime : on répétait sans fre'mir le nom de ce d'Oppède, premier président au parlement d'Aix, bourreau des Yaudois 5 incendiaire de Ménindol , qui fit horreur même à la cour barbare dont il exécutait les ordres , et faillit à suivre sur l'échafaud l'avocat-général Guérin , complice de ses fureurs. Un artiste, pour avoir inventé un automate jouant de la guitare, venait d'être sacrifié par le peuple d'Aix à la plus absurde superstition.' Quelles mœurs! et quel peuple ! Je crains de comparer Peyresc au plus grand nombre de ses contemporains; il faudrait l'adorer. Ainsi Ton a toujours vu la multitude aveugle se déchirer de ses propres mains, tandis qu'au milieu d'elle quelques sages s'occupent sans relâche à l'instruire et à la calmer. C'est donc un grand malheur , quand la multitude perse'cute les sages ; mais tout est perdu quand les sages eux— mêmes , oubliant leur mission, se jettent dans la mêlée, ou combattent entre eux.
(12) « Peyresc était encore fort jeune, lorsqu'il rencontra Galilée en Italie, occupé à établir une machine de son invention pour épuiser les eaux marécageuses qui infestaient les environs de Pavie. La correspondance et l'amitié qui commencèrent dès lors entre eux , ne cessèrent point. En lisant les Dialogues où son ami développait si clairement les causes du mouvement et du retard des marées , Peyresc s'écria avec transport: « Heureux le siècle où de semblables génies expliquent les faits les plus admirables de la nature ! » Mais l'inquisition ne tarda pas à punir Galilée des vérités qu'il avait trop bien prouvées. Peyresc ne négligea rien pour éclairer et désarmer les juges de ce grand homme; mais à
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parvint seulement, par ses pressantes lettres adressées au cardinal Barberin , nonce du pape , à faire adoucir dans son exécution la honteuse sentence. Galilée, qui devait rester dans les fers tant qu'il plairait aux inquisiteurs, fat renvoyé en Toscane , et eut pour prison la petite ville d'Arcetri.
(i3) C'est à ce nombre que les Supplémens de Moréri portent les ouvrages de Peyresc , que j'ai indiqués dans mon discours. Je ne crois cependant pas qu'on puisse rien dire de positif sur ce point. Pejresc laissa plus de cent volumes , écrits de sa main ou de celle de ses secrétaires. Tous ne tombèrent pas entre les mains du président Tliomassin de Mazaugues, mari de sa nièce, puisque, suivant M. Spon, dix volumes étaient au pouvoir de M. Sibon , avocat au parlement d'Aix, et passèrent ensuite à M. Begou. D'autres sont demeurés à Rome. La ville de Carpentras en possède la collection la plus considérable en quatre-vingt-six volumes. La Bibliothèque du Roi et celle de Saint-Victor ont aussi quelques manuscrits de Pejresc, queles dessins d'un grandnombre de moiiumens et de morceaux antiques rendent précieux. Il serait à souhaiter qu'on revît tous ces écrits, et qu'on en tirât quelques volumes intéressans. La bibliothèque de Pejresc fut apportée à Paris et achetée par le collège de Navarre.
(i4) Au moment où j'écrivais ceci, le gouvernement turc avait manifesté l'intention de se rapprocher de plusieurs usages européens. Ce mouvement vers la civilisation échoua, comme l'avaient déjà fait quelques essais du même genre, tous funestes aux sultans qui les entreprirent. Il j a dans la nature du despotisme une perversité essentielle qui ne lui permet pas de s'amender. Il faut qu'il reste brut ou qu'il périsse. Cette persistance de la barbarie musulmane a facilite' l'insurrection
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grecque. Puissent les esclaves être plus heureux que les maîtres, et l'agitation républicaine conserver plus de sagesse que la stupidité despotique !
(i5) Voici les expressions de Campanelle : Mirijicus Fabricius^ D. de Peyresco, Gallorwn decus , et philosophorum et clarorum virorum Mecenas et perennis hospitalarius , exeinplar est mundo. Ce malheureux dominicain, faussement accusé d'hérésie et de trahison , avait été vingt-sept ans prisonnier à Naples, et appliqué sept fois à la torture la plus cruelle. Peyresc envoya le recevoir à Marseille, pourvut à tous ses besoins , le loga chez lui , et le fit ensuite conduire à Paris, avec de l'argent, un carrosse et de puissantes recommandations. Ce bon vieillard, ému de soins si délicats, disait: « J'avais eu assez de constance pour contenir mes larmes « dans les tourmens les plus atroces , mais je n'eus pas la force « de les retenir , en éprouvant le procédé d'un homme si gé— « néreux. » La maison de Peyresc servit aussi d'habitation à bien d'autres hommes distingués. On y vit particulièrement le Père Kircher, célèbre et ingénieux jésuite, ainsi que le savant rabbin Salomon Azubius.
(i6) Cette collection de portraits, qui était considérable, serait aujourd'hui bien précieuse. Elle avait passé entre les mains de la famille de Valbelle , dont le dernier héritier en décorait son château de Cardanache , aux bords delà Durance, Mais pendant la révolution , des bandits vinrent l'y détruire, et en firent périr le propriétaire sur l'échafaud.
(i-j) La bibliothèque de Peyresc était immense pour le temps. Il y entretenait à sa solde un peintre, un sculpteur , un relieur. Il faisait voyager à ses frais, dans des contrées
i4o notes:
lointaines, dcsagcns instruits, tels que Pierre Lombard, Samson , le Père Minuti, minime, ete. Il mettait à contribution la bibliothèque Ambroisienne , ainsi que celles du Vatican , du Roi, et de FEscurial. Il put, de cette manière, fournir en inscriptions, en médailles, en livres, en manuscrits grecs, hébreux, coptes et arabes, des secours précieux à BergieV, Doni , Grotius , Holstenius, Kircher , Mersenne, Sau— maise, Scaliger , Sickard , Valois, etc., etc.
(18) L'endroit où Grotius fait cet aveu est une lettre qu^il écrivit à Peyresc, le 1 1 janvier 1624 î Intérim non otior^ sed in illo de jwe gentiinn opère pergo ; quod si talefuturum est ut lectores demereri possit ^ habehis quod tibi debeat posteritas ^ qui me ad hune laborem^ et auxiliis et Iwrtatu tua excitasti. Lorsque Grotius , victime de son attachement pour Barneveldt, chercha un asile en France, Peyresc célébra son arrivée par deux pièces de vers latins, li semble que le malheur soit l'élément nécessaire des grands hommes. Grotius, persécute', s'associe à Peyresc , et compose son meilleur ouvrage. Puffendorf , emprisonné à Copenhague , contre le droit des gens , médite sur ce livre de Grotius , et devient un habile publiciste.
(19) Peyresc entretenait cette correspondance avec tous les savans de la terre. Il faut placer à leur têtele pape Urbain VIII, régnant aussi bien qu'il écrivait; les cardinaux Baronnius, Bellarrain , d'Ossat et Barberin ; l'historien de Thou , le poète Malherbe , l'Anglais Selden ; Cambden, surnommé le Strabon^ le T^arron et le Paz^^awzW de la Grande-Bretagne; Holstenius, garde de la bibliothèque du Vatican ; l'inventeur Kircher; les savans Scaliger, Porta, Mersenne, Sirmond , Aldovrandi , Samuel Petit, Pignorius, Gualdo , Dupuy , Pi-
NOTES. i/îî
thou, Rigaiilt, ot mille autres. Peyresc avait laissé un cabinet rempli de leurs lettres. Ménage nous apprend, la larme à Fœil, qu'une nièce de Peyresc s'en servait innocemment pour allumer son feu , et que cette bonne fille avait surtout iail main-basse sur le fougueux Saumaise. (On trouve dans la Biographie universelle , au mot Peyresc , la mention des lettres écrites par cet homme infatigable , qui ont été successivement publiées dans différens recueils. )
(20) Les pilotes de Marseille éprouvaient des difficultés dans le voyage de Crète en Chypre , et de Chypre à Alexandrie, parce que après avoir doublé la Sardaigne , les bords de l'Afrique et l'île de Malte, au lieu d'aborder l'île de Crète en droiture, ils prenaient à gauche, en s'écartant du droit chemin. Peyresc les fit assembler, et examina avec Gassendi leurs cartes marines. Ces deux savans reconnurent que les degrés de longitude étaient altérés, et que la distance de Malte jusqu'en Crète n'était pas si grande que les auteurs de CCS cartes l'avaient cru. Ils exhortèrent les pilotes à oublier absolument les distances marquées sur leurs cartes , et à fixer eux-mêmes celles d'un lieu à un autre , de proche en proche, ainsi qu'ils les avaient remarquées dans leurs voyages. Un magistrat et un prêtre, sans sortir de leur cabinet, abrégèrent la route de Marseille à Alexandrie. C'est avec de pareils faits qu'il faut répondre aux calomniateurs des sciences, aux détracteurs des savans.
(21) L'affection de Peyresc pour le sang de ses rois fut mise, par la mort de Henri IV , à une épreuve d'autant plus cruelle qu'il avait eu le nressentimenl de ce funeste attentat. Dans le mouvement perpétuel de sa correspondance , il avait reçu d'Espagne un almanach 5 pour l'année i6io, rédigé par un
i4^ NOTES.
bénéficier de Barcelonne, appelé Olérius, et où la mort de Henri IV était prédite sans équivoque. Peyresc, inquiet d'une telle hardiesse, ne prit point de repos qu'il n'eût fait parvenir le sinistre almanach sous les yeux du roi. Mais lé monarque , fasciné par les traîtres qui l'entouraient, négligea l'avis et le paya de sa tête. Dans son almanach de l'année suivante , Olérius eut l'effronterie de citer l'assassinat de Henri IV, comme une preuve de l'habileté de ses prédictions. Mais il était facile de deviner où ce prêtre avait trouvé son oracle.
(22) Naudé parle ainsi de cette cérémonie dans ses Dialogues : « Je voudrais l'entendre aussi discourir sur cette fa- « meuse Académie des Humoristes, où, comme disait un jour <c M. le baron de Rians, on avait célébré les obsèques de son «< oncle, M. l'abbé et conseiller Peyresc, en plus de quarante u sortes de langues toutes différentes. Tu peux bien juger de « l'estime que l'on fait à Rome de cette académie , puisque « cet ornement de la France , ce grand fauteur des hommes »< de lettres , cet abîme de savoir, M. Peyresc en avait voulu « être; et que comme il avait honoré cette fameuse académie « de son nom , elle voulut aussi réciproquement honorer sa « mémoire par des devoirs que jusque-là elle n'avait rendus « qu'à ceux par qui elle avait été gouverne'e, et ce encore à « cause de leur vertu et doctrine extraordinaire. Cette fête funèbre , demandée par le pape , fut en effet très-pompeuse. La salle était tendue en noir , et le buste de Peyresc élevé sur une espèce d'autel. Le pane'gyrique fut prononcé par un Français, l'abbé Bouchard; et l'auditoire, où l'on comptait dix cardinaux , était composé de tout ce qu'il y avait d'illustre et de savant à Rome. Ce spectacle imposant émut tous les étrangers qui visitaient la capitale du monde, et produisit ce dé-
luge d'écrits en toutes langues, dont fut formée la Pan^lossia. Ce concours, unique dans l'histoire des lettres, fut célébré par Scipion de Grammont, dans les vers suivans :
Indus, Arabs , Mediis , Gaîlus , Gennanus , Etruscus,
Anglus , Idumœus , Sarmata , Grains , Iber^ Et quicunque 'venit gelido de Cardine , et usto,
Eisque plagis , occidulsque soniis , Omnes Fabricio concordi voce parentant ,
Qui norat proprlos reddere cuique sonos. Proli superi! quanta est romana potentia , quœ nunc
Tôt populîs , et lot gentibus ara aper'it. Romand verè nunc clauditur orbis in urbe,
Oui nunc multijido competit ore loqui.
Quand on songe que c'est à un Français mort à Aix , que ces honneurs ont été rendus en Italie, après des guerres sanglantes, on n'ose prévoir quelles eussent été les bornes de notre monarchie , si les étrangers n'eussent jamais connu que des Français semblables à Peyresc.
(28) Essai sur les Eloges, tome II. Il faudrait graver tout entier sur le tombeau de Peyresc l'excellent morceau où M. Thomas parle de cet homme célèbre. C'est tout à la fois l'éloge le plus magnifique et le plus rapide. On y trouve cette réflexion dont j'aurais bien voulu m'emparer, mais que je préfère de transcrire, parce qu'il m'eût été impossible de la mieux rendre : « Ce serait un exemple , » dit M. Thomas , en parlant de la protection généreuse que Peyresc accordait aux savans et aux sciences , «< à présenter, je ne dis pas seu— « lement aux princes , mais à une foule de citoyens qui , em- « barrasses de leur opulence , prodiguent leurs richesses en « bâtimens, en luxe, en chevaux, en superfluités aussi écla—
i44 NOTES.
«< tantes que ruineuses, transportent des terres, aplanissent « des montagnes, font remonter des eaux, tourmentent la « nature, construisent pour abattre, et abattent pour con- « struirej se corrompent en corrompant une nation, et ache- « tent, avec des millions, des plaisirs de quelques mois, et « dans quelques années échangent leur fortune contre de la « pauvreté, des ridicules et de la honte. Peyresc, beaucoup « moins riche, sut employer ses richesses avec grandeur. ♦« L'emploi qu'il en fit le rendit aussi célèbre que ses con- « naissances. » J'employais ainsi les fleurs préparées par M. Thomas, sans prévoir que sa cendre dût si tôt en demander. Au moins notre siècle a pu pleurer ce grand homme sans rougir ; il lui avait rendu justice avant qu'il cessât d'être. L'Europe a ses ouvrages; Lyon a de plus son tombeau. Je profiterai de ce douloureux voisinage , comme firent autrefois les soldats du maréchal de Saxe.
(24) M. le président Faurcs de Saint-Vincent, pénétré de vénération pour la mémoire de Peyresc, lui a fait élever, en i'7'j8, un monument dans la ville d'Aix. (Ce monument, détruit en l'jcjj^par les Vandales de la révolution, a été rétabli dans l'église de Saint-Sauveur, par le digne fils du premier fondateur.)
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DE
JACQUES COOR,