‹ Œuvres de P. e. LemonteyChapitre 31 sur 40 · MADAME DESHOULIÈRES · texte numérisé non relu

MADAME DESHOULIÈRES

Née à Paris en i634, et morte dans la même ville le 17 février 1694'

Oi l'on s'avisait de chercher dans les Femmes Savantes de Molière le portrait de cette dame, on lui ferait une grande injustice; jamais plus de moyens naturels de plaire ne se trouvèrent réunis dans la même personne. Une beauté parfaite, une taille élégante et noble , une grâce inimitable dans le langage, dans le maintien, dans tous les exercices, depuis l'art de danser jusqu'à celui de monter à cheval; un esprit pénétrant et cultivé, un enjouement vif et facile qui jaillissait en éclairs surun fonds doux et tendre de mélancolie et de raison; un cœur susceptible de courage et d'attachement, et une tête capable de méditation : voilà ce qui distinguait la fille de Melchior du Ligier de La Garde, maître d'autel d'Anne d'Autriche. La fortune, qui aurait dû illustrer une personne aussi accomplie, en laissa tout l'honneur aux muses.

Mariée à dix-sept ans avec M. de Lnfon Deshoulières, ingénieur et lieutenant -colonel, elle alla

3o2 NOTICE • ^

bientôt le rejoindre dans les Pays-Bas, où il avait suivi le prince de Condé, lors de sa retraite après la déroute de la Fronde. Tandis qu'elle recevait sans faiblesse , mais non pas peut-être sans quelque coquetterie, les hommages de ce prince, des motifs qui ne paraissent point éclaircis portèrent l'autorité espagnole à la faire arrêter et conduire en criminelle d'État dans un château fort, à deux lieues de Bruxelles. Après huit mois de sollicitations infructueuses , son mari désolé , usa de stratagème : à l'aide d'un faux ordre , il pénétra dans la prison avec quelques soldats qui lui étaient dévoués, enleva sa femme, et atteignit les terres de France. Le nouvel Orphée et son Euridice furent présentés au roi, et les courtisans cessèrent de railler l'entreprise du mari, à la vue de la belle proie qu'il venait de ravir aux cachots de l'Espagne.

Cette aventure héroïque jeta sur madame Deshoulières cet éclat fugitif de la mode, que son mérite avait bien le droit de fixer. Le poète Hesnaut , traducteur passionné de Lucrèce, lui avait appris de bonne heure l'art des vers; les progrès de son élève furent rapides , et l'on disait déjà que mademoiselle de La Garde était son meilleur ouvrage. Elle avait quinze ans lorsqu'il lui écrivait : « la poésie doit être votre jeu, et l'amour votre exercice. » Madame Deshoulières fit tout le contraire,

SUR MADAME DESHOULIÈRES. 3o3

et les lettres occupèrent son esprit cîont ramour ne fut qu'un jeu; amie sûre , m^re dévouée, épouse tendre et fidèle, elle préféra le joug des devoirs et des besoins à l'opulence dont tous les chemins étaient en ce temps-là ouverts à la beauté. L'absence , le séquestre , et les rigueurs de la guerre civile, avaient réduit son mari à faire l'abandon de ses biens, et ne lui laissaient pour subsister que de modiques appointemens militaires. L'éducation de quatre enfans et les tyrannies du luxe composèrent à madame Deshoulières une vie pénible et agitée entre les vers et les dettes, la tendresse et les créanciers. Ce sera son excuse d'avoir trop souvent , dans la suite , travesti sa muse en solliciteuse, tenant un placet à lamain; les demandes de sa vieillesse certifiaient l^s refus de son adolescence. Pendant les absences auxquelles son mari était obligé par ses fonctions , madame Deshoulières accepta plusieurs fois, dans des châteaux éloignés, le séjour que lui offrait l'amitié. Dans ce genre de vie de nos anciens troubadours , elle habita tour à tour les bords du Lignon , la contrée de Vaucluse , et de sombres vallées des Alpes. Des images fières ou naïves, tirées par elle de cette contemplation de la nature , nous avertissent quelquefois dans ses poésies que l'auteur a vu les moutons et les ruisseaux ailleurs qu'à ropéra(i). Un événe-

(i) Sa pièce sur la Fontaine de ï-^aucluse est surtout em-

3o4 NOTICE

nement de ces courses prouva la fermeté de son ame : mille bruits •d'apparitions et de revenans avaient fait déserter une chambre de l'antique châ-

preinte de cette inspiration que communique aux poètes la présence des grandes scènes de la nature. Mais cet ouvrage se fait remarquer par une autre singularité. Madame Deshoulières y parla des amours de Laure et à^Pétrarque^ et, contre le témoignage de Thistoire , et l'avis de tous les biographes, contre l'autorité de son propre exemple, elle ne veut voir dans cette fiction littéraire qu'un commerce des sexes bien effectif, avec ses conséquences douces et coupables, ainsi que l'entend le vulgaire. Cette sévérité ne m'étonne point. En fait de galanterie , les femmes ont coutume déjuger les personnes de leur sexe avec précipitation et inflexibilité, et s'il leur arrive quelquefois d'en prendre la défense, on sent dans l'apologie l'indulgence de la bonté plutôt que le résultat de la conviction. Cette disposition à soupçonner ne suppose d'ailleurs dans les jnges ni corruption ni fausseté. Seulement les femmes ont plus de penchant que nous à considérer l'arnour sous un aspect sérieux et positif, soit qu'elles le sentent, l'inspirent ou le redoutent. L'esprit des plus vertueuses franchit d'un saut l'intervalle de l'exposition au dénouement, et leur facilité à rougir atteste assez combien leur imagination alarmée touche promptement aux extrêmes. Ce beau simulacre , qu'on décore du nom à^ amour platonique ^ est, comme l'on sait, la chimère de certains hommes, et la nécessité de quelques autres. Mais les femmes n'y ont jamais cru, parce que leur sexe porte dans ces matières plus de naturel et plus de bonne foi que le nôtre. H y a peut-être bien, à cette diversité de sentimcns, quelque cause première; mais c'est aux physiologistes de la dire.

SUR MADAME DESHOULIÈRES. 3oo

teau où madame Deshoulières venait d'arriver; malgré toutes les représentations elle voulut y coucher. L'esprit perturbateur s'étant présenté à l'heure ordinaire, elle le saisit courageusement, et le tint fortement assujetti jusqu'aux premiers rayons du jour; on découvrit alors, au grand contentement des habitans du château, que ce démon si effrayant était un dogue de forte race et d'humeur paisible, qui, ayant trouvé le moyen de s'introduire dans la chambre, et en préférant la température à celle de la basse-cour, venait régulièrement y passer la nuit.

En cherchant dans la capitale à se distraire des soucis domestiques, madame Deshoulières rencontra les tracasseries littéraires. Si l'étude lui donna d'illustres amis, elle l'associa, plus qu'il ne convenait à une femme, aux passions des hommes de lettres. Entraînée dans une espèce d'académie qui se réunissait chez l'abbé d'Aubignac , et où présidait l'esprit de cabale et de coterie, elle se trouva insensiblement la protectrice de Pradon , et le coryphée des ennemis de Racine. De fâcheuses représailles suivirent un sonnet satirique qu'elle avait lancé contre la première représentation de Phèdre. Elle méconnut aussi son propre talent , au point de faire jouer elle-même, sur le théâtre de l'Hôtel de Rourgogne , sa pauvre tragédie de G ensérie^ où l'on voit ime princesse un peu vive poini. lo

3o6 NOTICE

gnarder l'indifiérent qui refuse de raimer. Cependant , il faut en convenir , les petites vanités étaient au-dessous d'une ame de sa trempe. Elle se montrait meilleure mère pour ses enfans que pour ses vers, qu'elle laissait courir dans le monde avec indifférence, et où plusieurs ont été perdus (i). Ce fut

(i) Cette facilité de madame Deslioulières à laisser circuler ses vers en manuscrit , l'a exposée à un reproche de plagiat qui a fait trop de bruit pour être passé sous silence. Madame Deshoulières était morte depuis quarante ans, lorsqu'un journaliste de la Suisse, copié ensuite par Fréron et par l'abbé Sabathier, découvrit dans un livre intitulé: Promenades de messire Antoine Coiitel , onze stances de quatre vers alexandrins chacune, portant ce titre , sur P Indolence , à Lucidas pour Syhandre , et offrant la suite des ide'es et la plupart des vers de l'Idylle des Moutons. La ressemblance est assez complète pour qu'il soit hors de doute que l'un des auteurs » imite' l'autre; le problème consiste à connaître le plagiaire. Des critiques respectables , tels que le président Bouhier , l'abbé Goujet, et l'auteur d'une lettre anonyme adressée à Fréron en 1752, défendirent la mémoire de madame Deshoulières; les dictionnaires historiques ont adopté machinalement l'accusation ; il faut en excepter la Biographie universelle, de MM. Michaud , où , dans les deux articles de Coutel et de Deshoulières , les rédacteurs ont très-sensément justifié cette dame. Comment croire en effet qu'elle se fût exposée à la honte d'un plagiat si facile à constater? Comment croire que les gens de lettres , dont plusieurs s'étaient déclarés ses ennemis, J>e se fnssent avisés, ni pendant sa vie , ni quarante ans après sa mort, de cette heureuse représaille ? Comment con-

Page 1