SUR MADAME DESHOULIÈRES
çaise, en faisant, par une distinction singulière, lire de ses ouvrages en séance publique , l'adopta autant que ses réglemens le penuettaient.
La postérité a choisi ce qui a été fait pour elle dans les œuvres de madame Deshoulières , c'està-dire cinq à six idylles, deux épîtres, et les réflexions morales : je pourrais même ne citer que ces dernières, car ce qu'on nomme ses idylles n'est aussi qu'un cadre de méditations sérieuses , classées sous une étiquette pastorale; avec ces titres, plus durables qu'imposans, l'auteiu^ a su atteindre la renommée , comme ces voyageurs qui vont d'autant plus loin qu'ils portent une grande richesse sous un moindre volume. Ce n'est ni par l'invention, ni par l'ordonnance que ces morceaux se distinguent, mais par la perfection des détails; des pensées justes et bien arrêtées y sont rendues avec grâce et précision dans des vers libres qu'on retient et qu'on répète autant pour la vivacité du sens , que pour le bonheur de l'expression et l'harmonie du mètre habilement disposé. Cet art d'ajuster en vers des idées brillantes , à peu près comme les lapidaires montent des diamans , n'a pas mis sans doute madame Deshoulières au rang des grands écrivains du siècle de Louis XIV; mais il l'a placée la première , et presque la seule dans le genre spécial qu'elle a traité. La Motte, J.-B. Rousseau dans ses épîtres, Gresset et Colardeau
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n'ont pu l'y atteindre ; Voltaire est le seul qui l'égale en ce point dans ses pièces fugitives, bien supérieures sous tant d'autres rapports.
Pénétrée des leçons d'Hesnaut, et de l'étude de Gassendi , madame Deshoulières a marqué ses bons ouvrages d'une toucbe philosophique. Elle mesure la destinée humaine entre les limites où Épicure et Lucrèce l'ont enfermée ; de tous les êtres, l'homme lui paraît le plus à plaindre, l'homme égaré par sa raison qui ne vaut pas l'instinct, l'homme froissé par les chaînes, les terreurs, les préjugés qu'il s'est forgés lui-même; chacun de ses chants exprime un regret douloureux pour la simple loi de nature, et pour ses plaisirs sans gène et sans remords. Diderot, qui assure que le cœur d'une femme recèle toujours un coin de liberté sauvage, a dû le reconnaître avec joie dans les soupirs de madame Deshoulières. On ne peut pas dire en la lisant qu'elle se repente d'avoir été honnête femme; mais on sent que cette gloire lui a coûté cher. Chaulieu , qu'elle surpasse par la force et la correction, convertit en mollesse et en mélancolie ce qui est amer et chagrin sous la plume de sa rivale: qu'on ne s'en étonne pas; l'un pratiquait ce que l'autie se bornait à enseigner; pour tous deux la vie est un banquet, où ils assistent ensemble el puisent des sentimens contraires; Chaulieu en voit approcher
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la fin avec l'indulgence d'un convive rassasié, et madame Deshoulières avec le ressentiment d'une dupe qu'un fâcheux médecin a contrainte d'y jeûner.
Madame Deshoulières laissa une fille qui voulut la suivre sur le Parnasse. En donnant une édition des œuvres de sa mère, elle y a joint ses propres poésies, qu'un voisinage si dangereux a fait paraître encore plus insipides. Il n'en est pas des bons vers comme des roses, dont parle le poète persan , qui communiquent leur parfum à l'argile qui les touche.