‹ Œuvres de P. e. LemonteyChapitre 34 sur 40 · GUILL""-AMFRYE DE CHAULIEU · texte numérisé non relu

GUILL""-AMFRYE DE CHAULIEU

IVé eu 1639, au château de Fonlenay dans le Vexin-Norjijand ; nioil à Paris, lè 1 7 iuiu 1720.

Derniers rejetons des amours d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées , le duc de Vendôme et son frère le grand -prieur noyaient leur vie dans le plaisir, la guerre et les lettres. L'un se réveillait quelquefois pour gagner des batailles; et l'autre quittait les armes pour rimer des chansons. Le château ^ Anet ^ orné de ses chiffres adultères, recevait la cour du premier, et le Temple , habité par le second, retrouvait dans ce moine -soldat impie et dissolu toute la célébrité de ses anciens fondateurs. Ce concours de voluptés , joint à la grandeur des cœurs généreux, avait porté dans les affaires des deux princes un tel désordre, qu'il fallut songer sérieusement à y remédier. Cette grave résolution fut tempérée par un choix badin ; et de même que le tyran de Samos avait appelé Anacréon dans son conseil, la maison de Vendôme confia la réparation de ses finances à Chaulieu;

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et ce fut aux sons de sa lyre à charnier les créanciers.

Au moment de sa métamorphose en intendant , il appartenait à la troupe folâtre de ces petits abbés, moitié lévites et moitié païens, qui, exerçant alors en France un cLcisbéisnie moins régulier que celui de l'Italie, vivaient d'esprits, d'abus, et de complaisances auprès des femmes et des grands. Chaulieu avait apporté dans le monde l'indigence d'un cadet de Normandie , un fonds d'assez bonnes études, et la paresse invétérée d'un joyeux épicurien. Introduit à la cour, dans ies sociétés brillantes des ducs d'Orléans, de Nevers et de La Rochefoucauld, des duchesses du Maine , de Bouillon et de Mazarin, des Dangeau et des La Fare , il y chercha l'amusement sans s'occuper de l'avenir , et la variété des plaisirs le décida seule à suivre le marquis de Béthune dans son ambassade de Pologne. Le fameux Chapelle kii avait appris à faire des vers et à pratiquer ce jeu des rimes redoublées , susceptible de quelques beautés et de beaucoup d'abus. Ce fut encore ce protecteur facétieux qui lui procura la direction de la fortune des Vendôme. Ce choix avait pourtant un côté raisonnable; car s'il eût suffi de rimer pour administrer leurs apanages , les princes avaient sous la main Campistron et Palaprat. Mais la différence est énornie entre un poêle de

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Toulouse et un poète de Normandie. Il y a dans la cervelle la plus éventée de ce dernier pays un coin privilégié de maturité, d'ordre et de finesse, d'où peut toujours naître un calculateur.

La vie voluptueuse de Chaulieu est plus connue que son administration. La Fontaine nous apprend seulement, dans trois épîtres, qu'il recevait des mains de l'abbé une pension par laquelle les ducs de Vendôme tâchaient de faire oublier à ce naïf grand homme l'indifférence de Louis XIV. Quoi qu'il en soit, Chaulieu s'était formé au Temple une maison de délices , où la plus brillante, la plus spirituelle et la plus désordonnée société de la terre goûtait la trijje ivresse de la bonne chère, de la galanterie et de l'indépendance. Le grand-prieur venait souvent lui-même égayer ces orgies , dont il aurait pu être l'Orphée et ne voulait être que le Silène. En un mot, le Temple fut, pendant quarante ans, au centre d'un règne austère et intolérant, la forteresse des voluptés; et le plaisir y tonnait si fort, qu'on ne s'y aperçut nullement du passage de Louis XIV au régent. Dans cette longue saturnale, Chaulieu perdit la vue , et atteignit quatre-vingts ans , en dépit de la goutte qui coupa le drame si plaisant de sa vie par de sévères intermèdes. Au reste, ses jouissances n'avaient rien coûté à sa probité; car, par un privilège de son état , et par un usage très-

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commun au-delà des Alpes, l'intendant s'était enrichi sans appauvrir ses maîties, qui le payèrent en accumulant sur sa tête incrédule trente mille livres de rentes en bénéfices ecclésiastiques.

Les poésies de Chauiieu laissent peu d'incertitude sur le caractère de ses amours. Il était réservé à une femme de nous en tracer le dernier crépuscule. Ce fut à la célèbre mademoiselle Delaunay, plus connue encore sous le nom de madame de Staal, qu'il offrit sa table, son carrosse, ses cheveux blancs, sa goutte, et ses sermens d'aimer écrits par son petit laquais. L'ingénieuse soubrette, qui accepta tout, se tait sur les conditions; car elle a dit qu'elle ne se montrerait qu'en buste à la postérité. Une double illusion anima ce commerce , où la femme qui n'avait do beauté que dans l'esprit, put se croire adorée par un amant aveugle; tandis que le poète octogénaire, se sentant chargé d'une maîtresse capricieuse, imagina peut-être qu'il soupirait encore. Une catastrophe politique termina ces méprises. Mademoiselle Delaunay, impliquée dans la conspiration de Cellamare, fut enfermée à la Bastille; et quand elle en sortit, elle trouva Chauiieu mourant, qui la reconnut à peine. « Et je remarquai, dit-elle, combien, dans cet état, ce qui nous est inutile nous devient indifférent; » réflexion fort sensée, et qui trahit plus d'un secret. Peu de jours après, l'Ana-

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créoii du Temple y rassasié de la vie, en laissa tomber la coupe dans le sein de la religion, avec le courage, ou, si Ton veut, l'indifférence des Vendôme.

Ghaulieu n'avait rien fait imprimer, moins par modestie d'auteur que par vanité d'homme du monde. Sa succession littéraire fut la proie des éditeurs , et, passant de main en main , s'est grossie de matières hétérogènes. Le bon, le mauvais y le médiocre, tout Ghaulieu s y retrouve, même les traits de son caractère, que je me suis dispensé de peindre dans cette notice, parce qu'il les a tracés fidèlement lui-même dans une de ses meilleures épîîres au marquis de La Fare.

Je ne parlerais pas de sa prose, qui est commune et de peu d'esprit, si quelques-unes de ses lettres ne se faisaient remarquer par leur licence. Il faut qu'on nous trompe sur la prétendue délicatesse des mœurs à une époque où l'on écrivait aux duchesses d'un ton qui blesserait aujourd'hui plus d'une courtisane. Les principes que Ghaulieu professa dans ses vers avec une extrême hardiesse, prouvent aussi que ce qu'on nomme la philosophie du dix- huitième siècle a un établissement plus ancien, et n'attendit, pour jeter ses racines, ni les jeux de la régence, ni les Lettres persanes ^ ni les voyages de Voltaire a Londres. La philosophie fut, à l'hôtel de Rambouillet, pédante et

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circonspecte; à Sceaux, spirituelle et moqueuse; au Temple, sensuelle et dévergondée. Depuis que Gassendi eut fait connaître les doctrines d'Épicure, elles séduisirent une foule d'hommes célèbres du dix-septième siècle. A l'exception de la physique et de l'athéisme du philosophe grec , Chaulieu en propagea l'incrédulité dogmatique et les maximes les plus relâchées. Ne donnons pourtant pas à ses torts une importance exagérée; car il vivait loin des siècles dont les poètes étaient aussi les théologiens. Le vulgaire se représente Chaulieu composant le verre à la main , et arrivant à la gloire par le plaisir. Mais le recueil de ses oeuvres dément cette opinion. Tout ce que sa plume y consacre à la gaieté, au vin et à l'amour, rebute par sa diffusion et sa médiocrité. L'auteur ne s'y élève pas audessus de ses contemporains, les Saint-Évremont, les Nevers, les Hamilton , et tant d'autres pareils amateurs, tous gens d'esprit et gens de cour, qui daignaient faire des vers détestables. Qu'on ne s'y trompe pas, les bons vers sont enfans du travail et de la méditation. Le plaisir n'avait fait de Chaulieu qu'un rimeur; c'est la goutte qui en fit un poète. Je sais gré aux muses de fuir les bacchanales. Leur inspiration attendit Chaulieu dans la solitude de son lit de douleur, sous les rides de la vieillesse, et parmi les langueurs de la convales-

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cence. C'est laque son génie, se repliant sur luimême , connut sa force , et produisit un petit nombre de pièces marquées du sceau des grands maîtres et empreintes de beautés que le temps ne flétrira pas. ^

Dans les unes, pleines de charme, de grâce et de mollesse , l'auteur plus doux que tendre , et plus sensible que passionné, déplore la fuite des plaisirs et la brièveté de la vie. Sa mélancolie, qui est celle des anciens et des Orientaux , s'insinue dans les cœurs par l'égoïsme même, dont elle n'est pas exempte. Cependant, le poète affligé ne veut pas notre désespoir. Dans les stances les plus mélancoliques, ses chagrins de sybarite finissent ordinairement par un sourire à la Volupté ; et ce trait imprévu fait reconnaître un disciple d'Arisîippe et d'Horace. Dans d'autres pièces d'un esprit plus ferme et plus philosophique, il atteint les hauteurs de la poésie, et revêt d'images brillantes des sentimens nobles ou des pensées fortes. Le Chaulieu poète j qu'il faut bien distinguer du Chaulieu versificateur ^ excelle par trois qualités essentielles, l'imagination, l'harmonie et le naturel. Les morceaux et les passages où il a déployé ces dons précieux, sont malheureusement rares ; tandis que les ébauches pâles et incorrectes , entassées par l'indiscrétion de ses éditeurs, ont affaibli sa

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renommée. Voltaire le nomma « le premier des poètes négligés; » et ce jugement, qui serait rigoureux pour La Fontaine, n'a semblé que juste pour Chaulieu.

Ce poète, dont le nom manque à la gloire de l'Académie française, n'est pas étranger à l'histoire de cette compagnie. Le suffrage de plusieurs hommes de lettres et les sollicitations du duc de Yendôme allaient lui en ouvrir les portes, lorsque le traducteur Toureil, poussé par une cabale dévote, réussit à l'écarter, en proposant le premier président deLamoignon, qui fut en effet nommé. Mais le duc de Vendôme, outré de ce procédé, alla témoigner son mécontentement au premier président qui n'y avait pris aucune part, et qui se hâta de refuser l'honneur que lui faisait l'Académie. Ce fut pour éviter à l'avenir le désagrément d'un refus si nouveau , que ce corps littéraire arrêta de ne diriger désormais son choix que sur (les personnes qui l'auraient positivement demandé. De là est venu l'usage, plutôt que l'obligation, des visites que font aujourd'hui les candidats. Cependant la retraite de M. de Lamoignon rétablissait les prétentions de Chaulieu. Mais Louis XIV, dont on avait alarmé la piété, fît venir Armand-Gaston de Rohan, son grand-aumônier, et lui ordonna de se mettre sur les rangs. La Belle Eminence y car c'est ainsi qu'on appelait dans le

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monde ce jeune et fastueux courtisan, se trouva donc académicien par obéissance, et au lieu d'un poète immortel , le fauteuil vacant reçut un cardinal aujourd'hui complètement oublié.

iSée à Fismes en Champagne, en 1690; morle à Paris, le 20 mars 1730.

(jOMMK le théâtre français avait été fondé sur l'imitation des anciens , sans beaucoup d'égards pour la différence des mœurs, de même la déclamation dramatique y fut réglée par d'obscures traditions , indépendamment de la différence des langues. Lorsqu'au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne l'art dépouillait à peine sa première grossièreté , quelques fausses lueurs de la mélopée des Grecs et du système scéniqiie des Romains y faisaient du débit des acteurs une sorte de chant cadencé. La structure de nos grands vers, symétriquement balancés sur deux rimes jumelles et deux hémistiches égaux, favorisait cette gamme monotone que mademoiselle de Champmeslé consacra par trente années de succès et de psalmodie (i). Si le

(i) Louis Racine nous apprend en effet qu'il trouva parmi ni. 21

comédien Baron n'eût , presque à la fleur de l'âge , quitté brusquement le théâtre , il aurait pu corriger ce travers, parce que, habitué à porter dans je monde îa morgue de la scène, et à reporter sur la scène Faisance du monde, il affectait de se jouer du cothurne, et souvent par insolence rencontrait le naturel. Mais la retraite de ce fat laissa le pouvoir aux routines, et Louis XIV vit jusqu'à la fin de son règne la tragédie scandée pai' des matamores. La régence trouva mademoiselle Duclos maîtresse de la scène, héritière des partitions larmoyantes de mademoiselle Champmeslé,et outrant de plus en plus la mélopée française. On ne doit jamais désespérer de la raison , en songeant que ce système fut tout à coup renversé par une jeune fille, appelée Adrienne Lecouvreur, au moment où il semblait le mieux cimenté par le temps ^ l'habitude et l'applaudissement du grand nombre. En quelque genre que ce soit , les réformateurs sont si précieux et leurs succès si rares, que la re-

les papiers de son père les rôles de mademoiselle Champmeslé régulièrement notés et mis en musique. Voltaire, qui aurait pu dans son enfance voir encore cette actrice, et qui vécut au milieu des traditions récentes de son jeu , qualifie ainsi sa déclamation :

Ses sons aff'ctés Echo des fodcs airs que Lamhort a nofe's.

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connaissance et la curiosité aiment à en conserver les moindres souvenirs. Le pèred'Adrienne Lecou vreur était un pauvre chapelier, qui vint s'établir à Paris , près de la Comédie Française. Soit par l'esprit d'imitation né de ce voisinage, soit par une inspiration secrète de son talent, sa fille, bien jeune encore, imagina de jouer la comédie en société avec quelques personnes de son âge. La maison d'un épicier de la rue Férou , et ensuite la cour de l'hôtel de la présidente I^ejay, rue Garencière , furent Tasile précaire de leurs jeux ; enfin le grand-prieur les mit dans l'enceinte du Temple^ à l'abri des jalousies de la police, ennemie-née de tous les plaisirs qu'elle ne donne pas elle-même. Les dispositions d'Adrienne frappèrent un assez mauvais comédien nommé Legrand , qui l'initia dans quelques routines du métier. Des directeurs de province la livrèrent aux tréteaux à demi-germaniques de l'Alsace et de la Lorraine (i). Ce fut après avoir échappé à ces rudes écueils et avoir atteint sa vingt-septième année , qu'elle débuta au Théâtre-Français, et y opéra une révolution inattendue.

(i) Durant ceUe époque de sa vie, elle donna le jour à deux filles, dont une, et peut— être toutes deux, naquirent, par une suite d'aventures romanesques , de M. de Klinglin , préteur de la ville de Strasbourg.

Mademoiselle Lecouvreur possédait la plupart des avantages qu'exige le théâtre : des traits où la noblesse s'alliait à une mobilité expressive; la parole légèrement voilée , mais susceptible d'inflexions très-diverses ; la tête bien posée , la taille un peu au-dessus de la médiocre, et ces proportions heureuses qui rendent impossible tout mouvement sans justesse et sans grâce. Ajoutez-y de l'esprit, du jugement, des sentimens élevés, et surtout cette flamme des passions qui donne la vie au regard , à la voix , au geste , qui fit Adrienne deux fois mère et toujours amante, que le monde appelle une force , et la morale une faiblesse ; mais sans laquelle , au théâtre , Tart demeure impuissant et l'actrice incomplète. Ces dons , qu'elle tenait de la nature, se développèrent à la scène. Sa taille y grandissait par l'action théâtrale; à sa démarche, ou disait : « C'est une reine entre des comédiens. » Son accent tragique exprimait tour à tour la fierté , l'ironie, la tendresse, l'abandon, le désespoir; les situations, les péripéties se retraçaient vivement dans son jeu muet; et, ce qui est plus rare encore , toute sa personne écoutait. Cependant je ne puis taire que son talent n'atteignit point à la même supériorité dans les rôles comiques, et principalement dans ceux qui, comme la Célimène du Misanthrope , se composent du manège de l'esprit et des mensonges de la conscience. Qu'on s'abs-

tienne tie lui en faire un reproche, car jamais grande tragédienne n'a régné sur l'autre moitié du domaine dramatique. Les femmes , plus près que nous de la nature, jouent la tragédie avec trop de sincérité, quand elles y excellent, pour que leur ame se prête avec un égal instinct aux combinaisons fines ou plaisantes de la comédie. Les doubles succès de mademoiselle Gaussin , les seuls qu'on puisse citer, ne font point exception à cette règle , parce que, au lieu de s'élever à la perfection des deux genres, celte actrice séduisante les ramena l'un et l'autre à sa manière tendre, et , s'il est permis de le dire , trop efféminée.

Les contemporains, à qui seuls il appartient de fixer les réputations fugitives de la scène , racontent avec complaisance les prodiges du début d'Adrienne Lecouvreur. Le public, accoutumé au rhythme déclamatoire pratiqué jusqu'alors , fut d'abord jeté dans l'étonnement. Mais bientôt ces tons si vrais, si justes, touchent, pénètrent;, éveillent des sympathies inconnues; le spectateui* sent qu'il gagne en émotions tout ce que l'actrice s'épargne en efforts ; chacun croit faire une découverte dans son propre cœur; et il s'élève un cri universel de reconnaissance et d'admiration. Cet enthousiasme du public accompagna fidèlement mademoiselle Lecouvreur pendant les t»eize années qu'elle occupa la scène française; et, après

elle , son exemple servit de méthode au débit tragique. C'est en effet un des caractères de la vérité de ne plus rétrograder quand elle est établie, mais aussi de ne pas s'établir sans combat. Les succès de la débutante n'éclairèrent point sa rivale, qui l'avait précédée, qui lui survécut, et fut toujours son- chef d'emploi. Tandis que Beauchamp , Le Franc de Pompignan , et surtout Voltaire , célébraient la nouvelle actrice en vers harmonieux , La Motte -Houdard chantait l'ancienne dans ses odes, presque aussi malheureusement qu'elle-même chantait la tragédie. Mademoiselle Duclos garda , comme de raison , un reste de partisans parmi ces vieux traîneurs du siècle , destinés par la malice du sort à être adorateurs posthumes de toutes les sottises qui succombent.

En réfléchissant à ce qu'avait osé mademoiselle Lecouvreur, on s'est demandé si, dans son entreprise , elle n'eut point d'auxiliaires. Dès ses premiers pas sur la scène. Voltaire lui fut attaché par ces nœuds de gloire et d'amour qui , dans le siècle précédent, unirent Racine et Champmeslé. Sans doute le jeune auteur à' Œdipe et de Mariainne avait dans sa tête bouillante de quoi exalter l'imagination d'une artiste; mais la déclamation ampoulée qui fut toujours la sienne , et le haut prix qu'il mettait, comme tous les poètes, au mécanisme des vers, le rendaient peu propre à l'intro-

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duction d'un débit en quelque sorte humain parmi les chantres de Melpomène. Aussi Adrien ne fut seulement guidée par les conseils d'un homme simple et froid , esprit net et juste , caractère ferme et libre , à qui l'ancienneté de l'usage , l'éclat de l'erreur, et la puissance du préjugé, n'arrachèrent jamais un signe d'approbation. C'était le sage Dumarsais ; et cette expérience moderne nous montre comment l'antiquité dut parvenir à tant de genres de perfection par le seul commerce des artistes avec les philosophes. Au reste , il fallait toute la noblesse qui respirait sur les traits romains et dans l'ame d'Adrienne , pour qu'elle hasardât impunément une nouveauté que le vulgaire pouvait regarder comme une dégradation de l'art. Il n'est donné qu'à un sentiment bien délicat, de passer avec dignité entre l'emphase et la bassesse. TjC triomphe de cette actrice est d'autant plus précieux , qu'il a ouvert la route à bien d'autres réformes , toutes favorables à l'illusion dramatique, vers laquelle nous nous avançons constamment depuis un siècle, malgré les résistances de l'orgueil et du préjugé.

Ce que nous avons dit de mademoiselle Leccuvreur fait pressentir que sa vie ne fut pas renfermée dans l'enceinte d'un théâtre ; ni son cœur , borné à feindre les passions d'autrui. Le souvenir de ses belles années s'attache à l'aurore des deux hommes

les plus célèbres du dernier siècle , Voltaire et le maréchal de Saxe. L'amour se confondait avec tant d'autres affections dans la tête du premier, que ce serait un vain travail de chercher à l'y démêler. Mais il portait dans le second des signes moins équivoques. Maurice , comte de Saxe , l'un des nombreux enfans naturels d'Aviguste , roi de Pologne , vint tenter la fortune parmi nous , eu 1-7-20. C'était s'y prendre trop tard, et on lui fit attendre assez long- temps un simple régiment; car l'âge d'or des bâtards avait fini en France avec le règne du feu roi. Quoiqu'à peine il comptât vingt -quatre ans, Maurice avait déjà fait onze campagnes, et répudié sa femme. îl joignait à la force de son père une jeunesse inculte et le naturel fougueux d'une espèce de nomade, à peu près comme notre Du Guesclin , que les dames nommaient le sanglier. Sous l'enveloppe du Sarmate Adrienne découvrit le héros , et entreprit de polir le soldat. Elle avait alors trente ans, âge favorable d'expérience et de passions , qui rend la femme aussi habile à plaire que prompte à aimer. Comme au temps de la chevalerie , ses soins , sa tendresse, ses sages conseils initièrent son ami aux connaissances aimables, aux vertus bienveillantes, aux mœurs choisies, qui dans la suite le naturalisèrent Français autant que ses victoires. A sa douce école, l'Achille d'Homère devint l'Achille

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de Racine. Elle orna son ame sans l'amollir, et modéra ce qu'on remarquait d'extraordinaire et de singulier dans la tournure de ses idées (i). Elle lui fit connaître notre langue, notre littérature, et lui inspira le goût de la poésie, de la musique, de la lecture, de tous les arts, et cette passion du théâtre qui le suivit jusque dans les camps. On put dire du vainqueur de Fontenoy et de sa belle institutrice, qu'elle lui avait tout appris, hormis la guerre qu'il savait mieux que personne, et l'orthographe qu'il ne sut jamais, au grand dommage de l'Académie française, qui l'aurait, sans cette lacune, compté parmi ses membres.

Cmtf ans s'étaient passés, lorsque leur union fut mise à une épreuve dont l'histoire a conservé les traces. La nièce de Pierre-le-Grand , duchesse douairière de Courlande, fait appeler le comte de Saxe à la succession de cette principauté , sous la condition qu'il deviendra son époux : et celui-ci se dispose à soutenir ce rêve d'une femme contre la politique des puissances voisines. Une telle ex-

(i) Il ne conviendrait pas dans un opuscule de ce genre de détailler les preuves de la singularité des conceptions du maréchal de Saxe. Il suffira de remarquer que l'on n'a osé publier que sous le litre de Réi^eries , ses méditations sur la matière qu'il connaissait le mieux , sur l'art militaire.

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pédition semble appartenir à Tâge fabuleux des Thésée , des Jasori , des Pirilhoûs ;, avec qui d'ailleurs le génie romanesque du comte de Saxe a plus d'un rapport : comme eux, il est robuste, téméraire, inconstant; et comme eux, il poursuit un trône et une femme aux bords sauvages de la Baltique. Mais hélas! le dix- huitième siècle ressemble peu aux temps héroïques , et bientôt Maurice éprouve un besoin que probablement Hercule n'a pas connu; il manque d'argent, et ses amis restent insensibles à sa détresse- C'est alors qu'Adrienne Lecouvreur met en gage sesdiamans, ses bijoux, sa vaisselle, et lui envoie quarante mille francs. Plus d'une femme , sans doi^ , est capable d'un pareil sacrifice; mais ce qui imprime à celui de mademoiselle Lecouvreur un caractère peut-être inouï de magnanimité, c'est qu'elle n'ignorait pas qu'en assurant la couronne à son amant , elle le cédait à une rivale. Au reste , ses secours furent impuissans. Maurice renouvela vainement les prodiges d'une bravoure opiniâtre et insensée, dont Charles XII avait laissé le modèle. Il se vit, à la fois, attaqué par la Russie, proscrit par la Pologne, abandonné de son père, renié par les imprudens qui l'avaient élu, disgracié même par la royale veuve, qu'irritaient ses nouvelles infidélités. Son aventure, commencée sous forme an-

tique, prit la fin à la manière des modernes : la politique l'emporta ; le demi - dieu s'enfuit , et quelques articles de gazettes furent son Iliade : heureux le vaincu de retrouver à Paris le cœur d'une amie généreuse, bien préférable à la triste Mittaw et à sa jalouse douairière !

A la suite de Voltaire et du maréchal de Saxe paraît, sous de plus humbles enseignes, un troisième adorateur, ce comte d'Argental, si connu par son amitié imperturbable pour Fauteur de la Henriade^ et sa sujétion pour ainsi dire organique à la gloire de ce grand poète. Ceùt été un séide capable d'épouser Adrienne pour Famour de Voltairç. Mais alors ce motif ne le déterminait pas, et il s'était lui-même épris d'une si violente passion pour elle, que madame de Ferriol sa mère craignit qu'il n'en vînt en effet à ce parti extrême , et résolut de Fexiler à Saint-Domingue. La sagesse de mademoiselle Lecouvreur fit plus dans cette circonstance que la dureté imprudente d'une mère, pour guérir le cœur qu'elle avait involontairement blessé. On doit conserver pour l'honneur de son sexe la lettre qu'elle écrivit à madame de Ferriol. Le comte d'Argental avait quatre-vingt-quatre ans , lorsqu'il lut pour la première fois cette lettre retrouvée par hasard dans un secrétaire de sa mère; et je ne suis point surpris qu'il ait fondu en larmes à la vue d'un témoignage si parfait de

raison , de tendresse et de dignité (i). li était resté ami de la femme que son amour n'avait pu vaincre. Elle eut le temps en mourant de l'instituer son légataire universel; et lui, quoique consedler au parlement de Paris, eut la générosité de se charger de ce fidéicommis d'une comédieime, qui pouvait seul assurer la fortune des deux enfans de la testatrice. Pendant de longues années, on a vu cet excellent homme, passionné pour les affaires de théâtre, mais né invinciblement pour les seconds rôles, soigner avec un égal désintéressement les filles d'Adrienne et les tragédies de Voltaire.

Un fait conservé par la tradition fermera cette partie de la carrière de notre héroïne. Un jeune homme , envoyé à Paris par sa famille, et qui n'avait jamais vu mademoiselle Lecouvreur que sur la scène , en tomba si éperdument amoureux , qu'il négligea tout autre soin, s'enrôla de désespoir, et déserta ensuite : il fut pris , condamné à mort, et allait être fusillé lorsque Adrienne, informée de la part qu'elle iavait eue, sans le savoir, au malheur de cet inconnu, obtint sa grâce, et montra comment une belle ame dans une belle femme est une puissance singulière, susceptible de faire et de réparer le mal.

(i) Voyez, à la suite de celle notice, la Pièce justifica--

tive^ 11° I.

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Mademoiselle Lecouvreur jouissait de l'existence, unique dans nos mœurs, d'une actrice idolâtrée du public, et dont le talent supérieur garantit par des voies honorables la fortune et l'indépendance; situation en quelque sorte magique, qui enlève l'interprète des muses aux contiaintes et aux jugemens de la vie commune, et la sépare de l'état équivoque où vécut Aspasie chez les Athéniens, et Ninon de l'Enclos parmi nous. Aux triomphes enivrans de la scène elle joignait les succès de l'esprit; elle racontait à merveille , et composait des vers qu'on aimait à entendre; ses reparties, ses bons mots étaient cités; sa réputation de probité, de désintéressement, de délicatesse, lui conciliait l'estime; quelques-unes de ses lettres publiées après sa mort respirent, dans un style piquant et naturel, la noblesse, la grâce et la bonté (i). Les femmes du plus haut rang recherchaient son commerce , et les lettres d'Adrienne témoignent que plus d'une fois elle fut fatiguée de cet empressement immodéré : « C'est une mode établie, écrivait-elle, de dîner ou de souper avec moi, parce que quelques duchesses m'ont fait cet honneur (2). » Sa maison était le rendez-vous

(i) On trouvera aux Pièces justijicatwes^ n"îl, une lettre inédite et curieuse de mademoiselle Lecouvreur à Piron. (2) Lettre du 5 mai i 'J28.

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préféré d'hommes illustres dans les lettres, dans les armes, dans les dignités de FÉtat. Est-il en effet d'enchantement plus désirable qu'une société où, sous les doux regards d'une femme séduisante, viennent se rencontrer la raison ornée de goût et de saillies, la liberté vive et élégante, l'urbanité sans fadeur, les réputations naissantes à côté des grandes renommées, la philosophie auprès de l'enjouement , et les questions les plus profondes entre les folâtres anecdotes? Montaigne eût -il conçu une école du monde plus parfaite ? On peut se figurer les cercles de mademoiselle Lecouvreur, par la description que plusieurs écrivains ont laissée des soupers célèbres de mademoiselle Quinault, qui fut la dernière amie de d'Alembert. Nous aussi en avons retrouvé l'image chez cette femme, étincelante d'esprit, de talent et de beauté , dont une mort prématurée n'a pas effacé la mémoire , et qui , le front couronné des lauriers de Thalie , avait donné sa main au neveu du Tibulle français (ij.

Mademoiselle Lecouvreur fut enlevée subitement à l'éclat d'une si rare prospérité. Saisie d'une crise violente le 17 mars 1730, deux jours après avoir joué le rôle de Jocaste, dans YOEdipe de Voltaire, le 20 elle n'était plus. Sa perte imprévue

fi) Mademoiselle Louise Contât.

fut ressentie avec toute la force de l'intérêt que Ton prenait à sa personne, et la douleur publique, injuste peut-être dans son excès, chercha une cause extraordinaire à l'événement qu'elle déplorait. La déclaration des médecins, qu'Adrienne était morte d 'une hémorrhagie d'entrailles , n'était pas propre à dissiper les soupçons, et voici enfin le récit que la prévention ou la vérité ont déposé dans les annales du temps : Un jour, a-t-on dit, qu'elle jouait le rôle de Phèdre , elle aperçut dans une des premières loges la duchesse de B**, dont elle connaissait les prétentions sur le comte de Saxe, et cette vue la fit redoubler d'énergie lorsqu'elle en vint à ce passage :

Je sais mes perfidies, OEnoiie , et ne suis point de ces femmes hardies Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix , Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

Soit que l'actrice eût par un geste désigné sa rivale, soit que la malignité du parterre y eût suppléé, de bruyans applaudissemens firent de ces vers une application injurieuse à la duchesse; celle-ci voulut punir l'outrage , et se servit de la main d'un abbé pour offrir à la comédienne des sucreries empoisonnées; mais on ne peut que don-

ter d'un crime sur lequel la justice n'a pas prononcé (i).

Les sentimens pénibles que produisit cette mort funeste s'aggravèrent par l'insulte faite aux cendres d'une personne si généralement regrettée : la sépulture religieuse fut refusée au corps de mademoiselle Lecouvreur ; on le transporta la nuit dans un fiacre , et deux portefaix que guidait un parent ou un ami, appelé M. de Laubinière^ allèrent furtivement l'enfouir au milieu des chantiers, sur une plage déserte battue par la Seine, à l'extrémité du faubourg Saint -Germain. Voltaire, entre les bras de qui Adrienne avait expiré , a consigné son indignation dans plusieurs passages de ses œuvres , et notamment dans une pièce célèbre intitulée : Mort de Mademoiselle Lecouvreur (i). Le succès de cette imprécation fut tel que

(i) Voyez \es Mémoires de Vabbé Annillon , et les Lettres de mademoiselle Aïssé. Celle-ci raconte la mort d*Adrienne avec des circonstances un peu différentes, mais oii figurent de même l'abbé, l'empoisonnemenl , et la duchesse qu'elle nomme sans me'nagement. Une note de la main de Voltaire , sur la Lettre de mademoiselle Aïssé , attribue son récit à des bruits populaires , et serait d'un plus grand poids , si la de'néiçation absolue de tout empoisonnement n'était pas un des systèmes de cet écrivain.

(2) M. d'Aro-ental raconte les derniers momens de mademoiselle Lecouvreur de la manière suivante : Le jour de sa

Fauteur s'en alarma , et que , dans une lettre à Thiriot, du i^^ juin 1731, il s'en excusa en ces termes : « Mon indignation sur l'enterrement de « mademoiselle Lecouvreur est pardonnable à un « homme qui a été son admirateur, son ami, son a amant, et qui de plus est poète. » Pour le comte de Saxe, on peut croire que le ressentiment de l'injure faite à son amie vivait encore dans sa pensée lorsque, vingt ans après, voulant dérober

mort , un vicaire de Saiiit-Sulpice ^jénétra dans sa chambre ; quand Adrienne l'aperçut, elle lui dit : « Je sais ce qui vous « amène, M. l'abbé; vous pouvez être tranquille ; je n'ai point « oublié vos pauvres dans mon testament. » Puis dirigeant son bras vers le buste du marécbal de Saxe , elle s'écria :

Voilà mon univers, mon espoir et mes dieux.

Je ne sais pas précisément quel fut le legs pieux de mademoiselle Lecouvreur, parce que des récits le portent à i ooo f'r., et d'autres à 2000 fr. J'ignore pareillement si le fameux curé Languet accepta le don de la testatrice après en avoir rejeté le corps.

Pendant l'expédition française en Egypte, on remarqua dans nos hôpitaux que les Egyptiens chargés des enterremens couchaient les corps des mahométans sur le dos j et ceux des chrétiens sur le ventre. Quand on leur en demanda la raison, ils répondirent que c'était pour faciliter le voyage des uns et des autres, parce que l'ame des Croyans prenait sa route vers le ciel , et celle des infidèles vers le centre de la terre. On voit que la philosophie des Turcs a pénétre' dans des pays civilisés, III. 22

à ce traitement sauvage les restes glorieux du général luthérien , vainqueur à Fontenoy, à Lawfeld et à Raucoux, il ordonna par testament que son corps fût consumé dans la chaux vive. Quant au fidèle d'Argental, il était courbé sous le poids de quatre-vingt-six années, lorsqu'on découvrit le lieu où les restes d'Adrienne avaient été déposés, et que, depuis lors, avait enveloppé la construction de l'hôtel dn marquis de Sommery, à l'angle sud-est des rues de Grenelle et de Bourgogne. Le vieillard ému s'y filf conduire , et consacra de ses larmes cette fosse hospitalière. Une table de marbre, scellée par ses soins dans la muraille voisine, attesta ce devoir pieux , et consola des mânes trop long-temps outragés (i). Il ne m'appartient pas de

(l j M. le comte Raymond de Bérenger, propriétaire actuel de riiôtel de Sommery, a maintenant placé ce marbre dans sa galerie : au lieu de rinscription simple et toucliante qu'on s'attend à y trouver^ M. d'Argental a eu la malheureuse inspiration d'y faire graver les vers suivans , qui se ressentent trop de la décrépitude de l'auteur.

Ici, l'on rend hommage à r.'icliice admirable, Par l'esprit, par le cœur, e'gaiemcnt aimable. Un talent vrai, sublime en sa simplicité, T/appelait, par nos vœux, à l'immortalité; Mais le sensible effort d'une amitié sincère , Put à peine obtenir ce pelit coin de terre; Et le juste tribut des plus purs sentimens Honore enfin ce lieu méconnu si long-temps-

juger la doctrine qui autorisait en France une rigueur inconnue danslerestedel'Europe chrétienne et catholique ; mais si en effet la mort d'Adrienne Lecouvreur fut un assassinat, comme ses contemporains l'ont écrit, pensera-t-on sans frémissement que la même puissance qui fit jeter la victime à la voirie, eût réservé pour l'empoisonneuse le chant des prêtres et le deuil des autels?

Lettre d^Adrienne Lecouvreur a madame de FerrioL

Paris, 22 mars 1721.

Madame ,

Je ne puis apprendre, sans m'affliger vivement, l'inquiétude où vous êtes , et les projets que cette inquiétude vous fait faire. Je pourrais ajouter que je n'ai pas moins de douleur de savoir que vous blâmez ma conduite ; mais je vous écris moins pour la justifier, que pour vous protester qu'à l'avenir, sur ce qui vous intéresse , elle sera telle que vous voudrez me la prescrire. J'avais demandé mardi la permission de vous voir, dans le dessein de vous parler avec confiance , et de vous demander vos ordres. Votre accueil détruisit mon zèle , et je ne me trouvai plus que de la timidité et de la tristesse. Il est cependant nécessaire que vous sachiez au vrai mes senti— mens; et s'il m'est permis de dire quelque chose de plus, que vous ne dédaigniez pas d'écouter mes très-humbles remontrances , si vous ne voulez pas perdre monsieur votre fils. C'est le plus respectueux enfant et le plus honnête homme que j'aie jamais vu de ma vie. Vous l'admireriez s'il ne vous

appartenait pas. Encore une fois, Madame, daignez vous joindre à moi pour détruire une faiblesse qui vous irrite, et dont je ne suis pas complice, quoi que vous disiez. Ne lui témoignez ni mépris ni aigreur ; j'aime lîiieux me charger de toute sa haine , malgré Tamitié tendre et la vénération que j'ai pour lui , que de l'exposer à la moindre tentation de vous manquer. Vous êtes trop intéressée à sa guérison pour n'y pas travailler avec attention ; mais vous l'êtes trop pour y réussir toute seule, et surtout en combattant son goût par autorité, ou en me peignant sous des couleurs désavantageuses , fussent-elles véritables. Il faut bien que cette passion soit extraordinaire , puisqu'elle subsiste depuis si long-temps sans nulle espérance, au milieu des dégoiils, malgré les voyages que vous lui avez fait faire , et huit mois de séjour à Paris , sans me voir, au moins chez moi , et sans qu'il sût si je le recevrais de ma vie Je l'ai cru guéri , et c'est ce qui m'a fait consentir à le voir dans ma dernière maladie : il est aisé de croire que son commerce me plairait infiniment sans cette malheureuse passion , qui m'étonne autant qu'elle me flatte, mais dont je ne veux pas abuser. Vous craignez qu'en me voyant il ne se dérange de ses devoirs , et vous poussez cette crainte jusqu'à prendre des résolutions violentes contre lui. En vérité , Madame , il n'est pas juste qu'il soit malheureux en tant de façons. N'ajoutez rien à mes injustices ; cherchez plutôt à l'en dédommager; faites tomber sur moi son ressentiment : mais que vos bontés lui servent de dédommagement. Je lui écrirai ce qu'il vous plaira ; je ne le verrai de ma vie , si vous le voulez ; j'irai même j\ la campagne, si vous le jugez nécessaire : mais ne le menacez pas de l'envoyer au bout du monde ; il peut être utile à sa patrie; il fera les dé-î lices de ses amis; il vous comblera de satisfaction et de gloire: vous n'avez qu'à guider ses talens et laisser agir ses vertus.

Oubliez pendant un temps que vous êtes sa mère , si cette qualité s'oppose aux bontés que je vous demande à genoux pour lui. Enfin , Madame, vous me verrez plutôt me retirer du monde, ou l'aimer d'amour, que de souffrir qu'il soit à. l'avenir tourmenté pour moi et par moi. Pardonnez à un sentiment que vous pouvez détruire, mais que je n'ai pu retenir. Ajoutez ce que je vous demande à toutes les bontés que vous m'avez prodiguées , et permettez— moi de penser que mon sincère attachement et ma vive reconnaissance vous forceront à me conserver cette bienveillance qui m'est si précieuse; et laissez-moi m'applaudir toute ma vie d'être, avec un profond respect, Madame , votre très-humble et très-obéissante servante ,

Adrienne Lecouvreur.

P. S. Mandez— moi ce que vous voulez que je fasse ; et si vous voulez me parler sans qu'il le sache , je me rendrai où il vous plaira, Madame, et je n'épargnerai ni mes soins ni mes vœux pour que vous soyez contente, et de monsieur votre fils et de moi.

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