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Piron songea, vers l'année 1730, à faire jouer Callisthène , sa première tragédie. Il paraît qu'il avait laissé entrevoir à mademoiselle Lecouvreur qu'il lui destinait le rôle de Léonide, sœur du héros, mais que, au moment décisif, il témoigna
une intention contraire. L'actrice réclama le rôle par une lettre qui est perdue , mais à laquelle Piron répondit d'une manière embarrassée. Adrienne Lecouvreur répliqua par une lettre pleine d'esprit, d'adresse, et d'un excellent ton. Un auteur et une comédienne , disputant un rôle, sont deux grandes coquettes aux prises , qui doivent offrir une bonne scène comique. Celle qu'on va lire vaut mieux que la pièce glaciale de Callisthène^ où l'on avait eu la pauvre idée de faire d'un philosophe un héros de tragédie, et que le public siffla sans respect, le i8 février i^So, Qu'on ne s'étonne point d'entendre mademoiselle Lecouvreur parler de la nawetè de Piron , car on sait que la nature avait doté ce malin et spirituel Bourguignon d'un air niais , d'une vue basse et d'une longue taille. Les originaux de la lettre de Piron et de celle d'Adrienne, qui paraissent imprimes pour la première fois, font partie.de la collection des autographes de M. Tastu.
Lettre de Piron à madeinoiselle Lecouvreur. Mademoiselle ,
Je reçois et je lis votre lettre. Il s'agit'd'j répondre, et l'e'tat est violent pour un homme de mon caractère. Elle m'a vivement touche'. wSoyez assurée que rien n*cgale le cas que je fais , comme tout le monde , de vos talens , si ce n'est l'es-
time qne m'inspira toujours votre noble façon de penser. J'espère prouver Tun et l'autre plus d'une fois encore en ma vie. Mais ne réduisons point le témoignage if des sacrifices impossibles. Je n'ai pas imaginé dans ma pièce de ces grâces séduisantes qui naissent d'un tendre soupir, d'un coup d'œil fin , d'un silence ou d'un cri bien ménagés; de cent je ne sais quoi triomphans , où l'art subtil et la douce nature sont obligés de se prêter un secours continuel l'un à l'autre. J'ai conçu des grâces austères, simples, nues, oti tout l'art du monde ne saurait suppléer à ce qui peut ne pas aider la nature. Convenons , Mademoiselle, que le visage, la taille et l'organe ont leurs agrémens proportionnels et déterminés. L'engageante Vénus n'a que faire oii l'œil attend la superbe Pallas, comme au rebours; et je crois qu'il y a ici plus d'égide que de ceinture. Enfin le clioix oii je me détermine s'est fait de lui-même dans mon esprit dès le premier mot du rôle qui s'y forma. Il s'est soutenu dans le progrès, et s'est toujours de plus en plus confirmé jusqu'à la fin de l'ouvrage. Vous aviez pourtant alors, comme vous aurez toujours en toute autre occasion , pouvoir absolu sur moi. Cela vient de trop loin, comme vous voyez, pour en parler davantage. La dispute m'honorerait et m'affligerait trop ; je n'aurai pas toujours des Amazones dans la tête, et je n'aurai que trop tôt l'empressement d'appuyer mes ouvrages du secours de vos talens; prouvez-moi pour lors 5 par la bonté que vous aurez de me prêter ce secours , que vous êtes la généreuse amie qui se plaint à moi de la mauvaise honte que j'ai eue. Pour moi^ je ne chercherai en tout et partout^qu'à vous prouver que personne au monde n'est avec plus d'estime et plus d'attachement que moi, Ma-r demoiselle, votre très-humble et très- obéissant serviteur,
PiRON.
Ce lundi soir.
Réponse cVAdrienne Lecouvreur à Piron,
Paris, ce lo janvier 1723.
Monsieur,
On n'a jamais mis tant d'art et tant d'éloquence pour dire à quelqu'un : Je crois mon succès impossible entre vos mains. Premièrement, Monsieur, vous m'avez promis de tout temps votre rôle \ car je crois que c'est promettre que tout ce que vous m'avez dit avant et depuis la lecture qu'il vous plut de vou— loir faire chez moi des premiers actes de votre pièce. La confiance que votre naïveté m'avait inspirée, l'amitié que vous me témoigniez, et peut— être mon amour-propre, ne m'ont pas laisser penser un moment que votre choix pût être douteux; ainsi je n'aiexigéni confirmation ni promesse plus marquée : d'ailleurs vous me l'auriez signé de votre sang, qu'au premier scrupule j'aurais cessé d'y prétendre ; et , quoi que je vous dise ici, tenez-vous pour très-assuré que je n'ai nulle envie de vous faire changer. Je connais toute l'étendue de votre courage à soutenir vos opinions, et je connais tout le danger et le dégoût de contraindre un homme d'esprit et d'imagination. Je suis convaincue aussi qu'en toutes façons je ne vaudrais rien que désirée; mais je veux me justifier d'avoir osé dire en pleine assemblée que je la devais jouer. Je vous le répète, Monsieur, vous me l'aviez fait espérer et promis, de même que Gaîlisthène à notre ami Sarazin. Vous nous sacrifiez tous deux, non aux talens de mademoiselle Palicourt , quoique je convienne qu'elle en ait, mais à la crainte que vous avez de M. Quinault; et en cela je doute fort que vous preniez le meilleur parti pour vous. M. Quinault a plus d'art
et d'expérienoe que M. Sarazin ; mais celui-ci a un sentiment plus neuf et plus sûr pour le succès. Les applaudissemens qu'ils a reçus et mérités dans les derniers rôles qu'il a joués en sont une preuve bien réelle. Quant à moi , je trouve qu'en me donnant des éloges que je ne mérite pas, vous me faites injustice d'ailleurs. Je suis, bien plus éloignée de ressembler à Vénus qu'à cette Pallas que vous mesurez à l'aune. Vous oubliez que j'ai joué, du temps de mesdemoiselles Desmares et Duclos, Pauline, Roxane , Athalie, Phèdre, Elisabeth, Cornélie^ sans que le public ait paru se plaindre de ma faiblesse, ni de mon courage, et je crois que l'amc est plus nécessaire que la taille. Je ne veux disputer ni de grâces ni de talens avec celle que vous me préférez; mais je ne crois pas sa force si supérieure. Vous n'avez pour en juger que l'exemple de Médée, qu'elle n'a jamais jouée que deux fois la semaine, se plaignant ensuite qu'elle en avait craché le sang; toute la Comédie peut vous dire qu'elle n'a jamais joué sans assurer qu'elle avait la fièvre ou quelque autre indisposition. Il y a pourtant en elle un amour du métier que je respecte trèssincèrement, mais que je prétends avoir poussé plus loin. Enfin ce n'est point une furieuse que Léonide. Ces grâces austères, simples et nues que vous désirez, ne se trouveront point plus en elle qu'en moi ; je m'en rapporte à ceux qui y voient de plus loin que vous. Et s'il eût été question d'un yjarallèle contraire, et que vous m'eussiez mandé que mademoiselle Dufresne, ou quelque autre, approcherait mille fois plus de ces grâces que vous attribuez à Vénus , et de cette ceinture que vous croyez qui va m'éblouir, je vous dirais que vous avez raison , et je me flatte même que je vous aurais prévenu. Mais je prétends un peu plus à Pégide , puisque égide et ceinture y a; en un mot, je tiens mon ame aussi mrde et aussi sensible à la vertu que vous en puissiez trouver.
C'est ce qui m'a fait admirer votre pièce ; c'est ce qui m'a plu dans votre rôle , et c'est ce qui me porte à vous pardonner un affront qu'aucune femme n'oublierait de sa vie : je dis affront, parce que j'ai dit en pleine assemblée que vous me l'aviez promis , et qu'après un engagement autorisé par l'accueil que je reçois encore du .public, par l'amitié que je vous ai témoignée , et par les louanges sincères et vives que je vous ai données , il est inconcevable que vous alliez vous jeter à la tète d'une autre , encore plus déraisonnable que vous destiniez Callisthène à un autre que votre ami Sarazin ; mais la peur du diable fait souvent plus de dévots que le véritable amour de Dieu. Voilà ce qui peut nous consoler. J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante ,
Lecouvreur.
Né à Paris en janvier «7x5; mort dans la même ville , . le 26 décembre 177 i.
Oi je passais en revue l'armée philosophique du dix - huitième siècle , j'y signalerais Helvétius comme un de ces volontaires de haute dignité, qui, apportant sous les drapeaux, du bruit, de la magnificence et du courage , font quelques campagnes d'amateurs , avec un peu de gloire pour eux-mêmes et une médiocre utilité pour la cause commune. La nature et la fortune semblaient néanmoins s'être accordées pour l'éloigner à jamais de la philosophie. L'une l'avait doué d'une rare beauté , d'un penchant effréné pour les femmes , d'une aptitude singulière à tous les exercices du corps; et l'autre l'avait fait serviteur d'une reine pieuse, fils d'une mère dévote, possesseur d'une charge à la cour, et d'une place de fermier^ général
Le père Porée , son professeur de rhétorique , soupçonna, le premier, son intelligence; car, jus-