NOTICE SUR C.-A. HELVÉTIUS
qu'alors, sa tête, appesantie par des rhumes habituels , n'avait décelé qu'une constitution lymphatique et une origine hollandaise. De l'école des jésuites , il monta sans intervalle à celle des femmes. Une duchesse galante et une comtesse athée achevèrent son éducation , et le préservèrent pour la vie des lentes délicatesses de l'amour. Pour plaire à de tels maîtres , il se hâta de développer ces grâces athlétiques que les traditions de la chevalerie ennoblissaient encore à cette époque. Les salles d'armes redirent ses succès; il fit même une tentative qui blesse nos mœurs actuelles, mais que justifiaient d'illustres exemples; il parut dans un ballet de l'Opéra, et obtint les applaudissemens du public, sous le nom et le masque du danseur Javillier.
Cet appareil d'histrion cachait cependant un esprit grave et un cœur généreux , que la position sociale d'Helvétius ne pouvait laisser inconnus. Son aïeul, qui était venu s'établir en France, non sans quelque couleur d'empirisme, y avait immortahsé son nom en découvrant, dans Fipécacuanha , le remède spécifique de la dyssenterie. Son père, premier médecin de la reine, et membre distingué de l'Académie des sciences, jouissait de la gloire d'avoir sauvé l'enfance du roi par une résolution ferme et lumineuse. Le rejeton de ces deux hommes célèbres vit naturellement sa jeu-
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nesse environnée des esprits les plus éminens de son siècle : Fontenelle, Voltaire, Montesquieu, Buffon et Duclos. En respirant cette atmosphère de gloire , il n'y demeura point insensible ; mais son premier acte d'émulation fut une méprise. Il commença sur le bonheur un poëme philosophique dont l'ordonnance incomplète et la poésie desséchée l'éblouirent si peu lui-même, que, malgré les encouragemens de la flatterie et les conseils de' l'amitié , il le condamna au silence du portefeuille. Mais la hardiesse de pensées et l'élévation de sentimens, qui n'avaient pu réchauffer ses vers , lui gagnèrent l'attachement de ses illustres modèles. Dans rintervalle,le chantre du bonheur avait été pourvu, à l'âge de vingt-trois ans, d'une place de fermier-général, avec trois cent mille livres de rentes , et pouvait déployer à volonté toutes ses voiles, sur le Pactole comme sur le Permesse, et servir les deux passions qui disposèrent de sa vie; la gloire et la bienfaisance.
Assujetti par les règlemens à faire des tournées dans le royaume, Helvétius reçut de la fermeoénérale la mission et non l'ame d'un financier* Persuadé qu'assez de mains s'occupaient de l'épuisement du contribuable, il songeait surtout à le défendre, et dans le doute il prononçait contre le fisc. Ordinairement , il emmenait Dumarsais dans sa voiture, et coupait chacune de ses courses
fiscales par trois séjours prolongés, l'un à Cirey avec Voltaire, l'autre à Montbart avec Buffort, et le dernier à La Brède avec Montesquieu": De mémoire d'homme, publicain n'avait voyagé en telle compagnie , pour un tel but , et avec de tels rendez-vous. Ces visites littéraires d'Helvétius n'étaient déjà plus l'hommage d'un élève à ses maîtres, mais le besoin mutuel d'hommes qui savaient s'apprécier. Voltaire le consulta sur sa tragédie de Mahomet^ et Montesquieu remit à son examen le manuscrit de T Esprit des lois.
Tant de confiance accordée à tant de jeunesse , suppose dans le confident de ces grands hommes une maturité extraordinaire dont il ne sera pas sans intérêt de pénétrer la cause. Le trait dominant d'Helvétius était la faculté de généraliser ses idées, poussée à un tel degré, qu'elle était devenue le tour habituel de son esprit , et qu'elle commandait , non-seulement aux actes de son entendement , mais encore aux affections de son ame. Sous la puissance d'un pareil ressort, on est plus propre à chercher les principes qu'à prévoir les conséquences; on peut paraître quelquefois vague, distrait, étrange même parmi les hommes; mais on est sérieux., noble, sincère, tolérant. Ce fut la source des qualités et des défauts d'Helvétius, considéré comme écrivain. Les titres de ses trois ouvrage , le Bonheur, V Esprit, et V Homme ,
annoncent en effet des matières de haute méditation, mais aussi des sujets pleins d'équivoques, et dont les limites fuient toujours. Voltaire ne lui adressa peut-être pas sans dessein son beau Discours en vers sur la Modération^ qui est resté jusqu'à ce jour la plus poétique de toutes les productions morales de notre Parnasse.
Voyons, d'un autre côté, comment la même cause opéra sur l'ame d'Helvétius. La nature y avait déposé la bonté; mais l'aptitude à tout généraliser s'étant combinée avec ce fonds heureux, quoique d'un ordre commun , en tira l'un des plus beaux caractères dont puisse s'honorer le dix-huitième siècle. Il pratiqua la bienfaisance avec ses mystères et ses délicatesses, c'est-à-dire qu'il fut simple, accessible, indulgent; donner et pardonner semblèrent constituer les deux mouvemens de son cœur; sa maison hospitalière, et remplie de générations de vieux serviteurs , n'unit point le faste à l'opulence, et retraça quelque chose de patriarcal, et d'antique vertu. Ses libéralités, qui allaient chercher le mérite, tombaient aussi sur de moins dignes sujets. « Si j'étais roi , disait-il, je les corrigerais; mais je ne suis que riche, et je dois les secourir. » La cassette d'Helvétius fut plus connue des gens de lettres que celle de Louis XV. Marivaux et Saurin nous ont appris qu'ils en recevaient, le premier, une pension de
SUR CLAUDE-ADRIEN HELVÉTIUS. 353 deux mille livres, et le second, une de trois mille (i); et nous en compterions bien d'autres, si la discrétion des obligés n'eût égalé celle du bienfaiteur. Cependant, ce cœur si prompt, si magnifique à servir ses amis, ne sentait pas, diton , le besoin de leur présence, les aimait pour eux et non pour lui, se repliait en cessant d'être utile, et fidèle aux devoirs de l'amitié, en méconnaissait les faiblesses et les douceurs, qui sont peut-être la même chose sous deux noms différens. Tandis que l'intérêt des hommes vulgaires s'échauffe à mesure qu'il se concentre davantage autour d'eux, dans Helvétius, au contraire, l'individu était calme, le citoyen ardent, et le philanthrope passionné. Enfin ^ sous l'influence du même principe , Helvétius généralisa ses amours comme ses idées; et peut-être pensait-il, ainsi que la bonne mademoiselle Gaussin , que dans ce genre la multiplicité est aussi de la bienfaisance. Helvétius avait trente -six ans lorsque, renonçant tout à coup à L>a place et aux trois cent mille livres de rentes qui en étaient le produit , il voulut vivre dans la retraite , et fit pour la philosophie ce que jusqu'alors on n'avait guère fait que pour la religion. Mais les préparatifs de sa solitude fu-
(i) Lorsque Saurin se maria, Helvétius lui compta le capital de cette pension.