CÉLÈBRE NAVIGATEUR ANGLAIS, MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DE LONDRES
Discours qui a remporlé le prix d'éloqueace au jugement de l'Académie de Marseille , le 25 août t78g.
Dans ces jours mémorables où tout Français est appelé par son roi à la régénération de l'Etat, où Famé n'a de sentimens, où le génie n'a d'essor que pour les idées patriotiques, irai-je, comme un transfuge, consacrer mes veilles à la mémoire d'un étranger, et troubler la gravité publique par des jeux littéraires ? Ah! sans doute si l'éloge de Cook devait être sans intérêt pour les bons citoyens , son éclat stérile n'aurait ni touché mon cœur ni séduit ma plume. Mais j'ai vu la Seine et la Tamise mêler leurs eaux en murmurant ; j'ai vu la paix ui. I o
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entre deux peuples généreux ressembler au sommeil de la guerre, et les traités à un joug sous lequel le préjugé agite sa tête impatiente. Qui donc arrachera les dernières racines de cet arbre empoisonné ? Quelle main fermera cette plaie profonde creusée par tant d^outrages? Poètes, orateurs, philosophes, ou je m'abuse, ou cette gloire Yous est réservée. Tandis que les corps politiques se heurtent ou se menacent, vous unissez les hommes de tous les partis par le charme des lettres et des sciences. La rudesse, l'orgueil, les préventions de secte et de pays se désarment et s'oublient. Douvres et Calais , rapprochés par les ailes d'un Français , s'uniront par les travaux des Muses. De tous les efforts qui vont accélérer cette révolution , j'ose penser que le plus hardi , le plus noble est celui auquel ma plume inhabile tâche en ce moment de concourir. Aux bords de la Méditerranée s'élève une ville ancienne, bâtie par des Phocéens; jadis amie des Romains, émule d'Athènes et de Rhodes, aujourd'hui Tyr française, reine du commerce , elle n'a rien perdu de sa célébrité. La navigation, dont elle fut presque le berceau, ne s'y est point souillée de crimes. On n'a pas vu ses vaisseaux armés de foudres errer sur les mers comme des volcans animés; ministres bienfaisans de l'abondance , ils tendent , d'un pôle à l'autre , les liens du commerce et de l'union; ils rappor-
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tent dans ses murs les tributs de tous les peuples. Un sénat littéraire , dont la renommée a volé aussi loin que ses flottes, embellit et honore sa vaste opulence. C'est là qu'il convient de célébrer un navigateur; c'est là que l'éloge de Cook doit paraître un hommage vraiment national, époque unique dans l'histoire de la louange, témoignage admirable d'impartialité, de grandeur et de philosophie. •
Quand un artiste, parcourant les campagnes d'Itahe, rencontre tout à coup un monument célèbre, il s'arrête avec émotion; bientôt il promène autour et ses pas et sa vue. Chaque aspect différent lui découvre un nouvel ordre de beautés, et le chef-d'œuvre semble se multiplier. Dans les champs de l'éloquence , l'éloge de Cook est aussi un monument dont un coup d'oeil ne saurait embrasser toutes les parties. Avant d'en admirer les effets variés, je me suis prosterné sur sa base, et mes larmes ont coulé avant que ma main saisît les crayons.
Je vais maintenant esquisser le caractère, le génie et les ressources de ce navigateur : ce sera Cook jugé par ses émules.
J'indiquerai ensuite les richesses qu'il a ajoutées aux domaines de l'homme : ce sera Cook jugé par l'univers.
Enfin , franchissant Us bornes du temps, comme
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il a franchi celles de la terre, j'oserai prévoir l'influence que ses découvertes auront sur les siècles à venir: ce sera Cook jugé par la postérité.
L'homme dont la gloire sortira tout entière de ces trois épreuves, sera véritablement grand e% digne de la louange des philosophes.
La nature plaça dans un corps de fer (i) une ame de feu 5 et dit à l'être qu'elle -venait de créer: Tu seras l'homme de tous les climats ; cet homme fut Jacques Cook. Son indomptable instinct ne tarde pas à se développer. Déjà il ne peut se supporter sur le sol qui l'a vu naître. L'élément terrible qui ceint sa patrie, et d'où sortirent les richesses, la liberté , et peut-être le génie britannique, l'appelle et l'enflamme. Il déserte l'atelier où il languissait; un vaisseau occupé au transport de ce minéral tiré des entrailles de la terre pour réchauffer nos foyers, devient son asile et son école, et c'est un apprenti mousse que j'ai à célébrer. O combien je préfère l'homme courageux qui, frappant du pied son humble chaumière , sort de la foule et bâtit seul sa renommée , à ces usurpateurs des grandes places , à qui la naissance donne la gloire, à qui la flatterie la vend, à qui mille subalternes la préparent , et que le vulgaire aime mieux servir que juger. Cook suit avec constance la pénible gradation des postes et des emplois. Supérieur à tous , il a le rare talent
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de n'être déplacé dans aucun ; ses devoirs sont ses plaisirs.
La destinée de Cook semblait liée aux grands événemens. Une guerre fameuse le fait passer dans la marine royale, comme on verra ensuite un phénomène céleste le conduire dans la mer du Sud. L'inégalité des places n'en est une qu'entre les hommes médiocres. Dans quelque rang que Cook soit caché, il ne peut rester inconnu sur des vaisseaux où commandent les Palliser et les Golville (2), La postérité tiendra compte à ces chefs de la marine anglaise êk la protection qu'ils accordèrent au brave matelot qui devait les surpasser. Les bords américains furent le théâtre de ses premiers essais. On se souviendra toujours avec quel avantage, unissant les profondeurs de l'art au sang-froid de la valeur, il exécuta au siège de Québec les opérations les plus difficiles de la tactique navale. Je ne pleurerai pas sur ses exploits, la France les lui a pardonnés. Servir le genre humain, c'est se réconcilier avec elle.
Les guerres les plus animées ont des trêves nécessaires. Si je tenais la lyre d'Hésiode, j'annoncerais que l'hiver parut la première fois pour séparer deux peuples prêts à s'exterminer. Pendant ce sommeil de la nature, Cook veille et médite. L'art d'Euclide et celui de Kepler étendent les bornes de sa pensée. Sans préjugés et sans maîtres, disci-
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pie de son génie, goûtant la science comme d'autres goûtent la volupté, il invente ce qu'il apprend. De pareilles études, toujours adaptées au caractère, façonnées, pour ainsi dire, à la forme habituelle des idées , devinrent bientôt une arme à sa mesure, qu'il employa rapidement et sans contrainte. Cette absence de tout secours étranger dut même contribuer à l'étonnante perfection de bon sens qui ne le quitta jamais ; qualité précieuse, plus aisée à perdre qu'à acquérir , plus rare qu'admirée, et sans laquelle cependant rien ne se fait de véritablement grand et utile. ^
Attaché à la mer par des commissions honorables, Cook trouva dans la paix de nouvelles conquêtes à faire. L'œil dans les cieux et la sonde à la main , il mesura le banc de Terre-Neuve, ce théâtre d'une guerre éternelle, rendez-vous des habitans de la terre et des eaux. Il releva les côtes du Labrador , vastes solitudes de l'Eskimau , plus heureuses que d'autres contrées voisines , tour à tour ravagées et repeuplées par tous les genres de fanatisme. Les cartes qu'il publia apprirent à l'amirauté qu'elle avait un grand marin de plus.
Le citoyen fatigué par des expéditions lointaines a quelquefois besoin, comme le géant fils de la Terre , de renouveler ses forces en touchant le sol de la patrie. Les séjours de Cook en Angleterre ne furent pas perdus pour sa gloire (3). Les plus douces
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jouissances du cœur, des habitudes sociales, trop souvent étrangères à la vie des marins, tempérèrent la violence de son caractère. Séparées de ce ferment dangereux, sa bonté naturelle, sa vivacité franche, inspirèrent pour sa personne un intérêt qui s'étendit à ses projets. Dans tout le cours de ses succès, au milieu des respects publics, ce grand homme conserva une candeur timide, une simplicité touchante , qu'on serait tenté d'appeler l'amabilité du génie.
Mais un champ plus vaste s'ouvre devant moi ; des scènes plus animées m'attendent. Les repos de Cook ne furent que les éclairs de sa vie.
La prédiction du passage de Vénus dessus le disque du soleil, et le regret de n'en pouvoir être témoin, avaient couvert la vieillesse de Halley de gloire et de douleur. Cet astronome «lourant de son génie, avait laissé l'Europe dans l'attente d'un phénomène qui devait fixer tout notre système planétaire. Les gouvernemens ne voyaient pas avec indifférence approcher une époque qui deux siècles plus tôt eût à peine occupé quelques savans obscurs. Déjà les glaces de la Sibérie, la mer des Indes et les cotes du Coromandel recevaient les observateurs envoyés par le monarque français , qui aima mieux faire mesurer la terre que l'envahir. Excitée par ce concours de puissances et de lumières , l'Angleterre ordonna une expédition
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pour la mer du Sud, et confia son pavillon à Cook. Dès lors cet infatigable marin , s'élançant d'un pôle à l'autre , parut pendant dix années occuper le globe entier. Trois voyages signalés par des découvertes mémorables et par des recherches aussi hardies qu'opiniâtres, le placèrent au-dessus de tous les navigateurs connus (4).
S'il est un spectacle dont l'orgueil humain aime à se rassasier, c'est celui des découvertes maritimes. Balancé sur des abîmes inconnus, suspendu à l'haleine des vents, appuyé sur le faisceau de toutes les connaissances, agitant les ressorts de tous les arts , un être intelligent et intrépide s'avance aux extrémités du monde. Obligé de créer ses routes, ses ports, ses alimens et jusqu'à son langage^ il trouve les dangers partout et les ressources dans lui seul. Maîtrisé par les saisons , pressé par le besoin des subsistances , il a plus tôt franchi que compté les écueils. Naturaliste , politique, guerrier, il doit tour à tour découvrir, féconder, vaincre, persuader, concilier enfin les intérêts de la discipline , de la patrie et de l'humanité. Il laisse au port les petites passions qui agitent le vulgaire. La conscience de ses forces, le jeu des périls, la solitude qui l'entoure, enivrent son ame de je ne sais quelle volupté mâle et céleste qui pénètre jusque dans ses écrits, si souvent îîiouillés des larmes de l'adolescence. Mais ce qai-i
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fait du navigateur un homme vraiment extraordinaire , c'est la nécessité où il est de réunir à un degré éminent deux qualités presque opposées, le génie fier et élevé qui conçoit de vastes projets et distribue des plans avec grandeur , et le génie souple et patient qui exécute avec méthode et dispose sans confusion les détails les plus minutieux. Combien d'entreprises imposantes ont échoué par des causes imperceptibles ! C'est un insecte qui détruit les digues de la Hollande. 1^
Cook ne tarda pas à apprendre à l'Angleterre qu'employer un grand homme c'est s'engager à faire de grandes choses. Les vues géographiques de cette nation, qui n'avaient encore été, si je puis m'exprimer ainsi , qu'un tâtonnement vague et mal assuré (5), prirent sous lui une consistance rapide. 11 étônpa l'Europe par des projets d'une utiUté sublime et d'une grandeur d'autant plus remarquable qu'il ne permit jamais que le but principal en fût sacrifié au luxe des accessoires (6). Le développement de ces premières conceptions en embrassait toute l'étendue. Que d'heureux aventuriers, plus avides de rapines que de gloire, aient rencontré des terres nouvelles dans les mers où ils erraient au hasard , Cook était loin de rien devoir à cet abandon de l'ignorance. Pour peu qu'on se pénètre de ses idées, on est frappé de la sagesse profonde et de l'espèce de prévoyance pro-
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phétique qui les ont inspirées. On ne dirait pas qu'il va chercher des terres inconnues, mais visiter des plages fréquentées, tant ses mesures sont justes, tant ses pressentimens sont fidèles. Mais, quoiqu'une persévérance aussi incroyable dans les succès que dans les revers , fût la base de son caractère; quoique ses plans, sortis d'une multitude de combinaisons laborieuses, et sévèrement mesurés à l'économie du temps et des forces, portassent, au jugement des marins, l'empreinte d'un génie original; Cook, supérieur à lui-même, savait les modifier au besoin et les plier aux évémens, sans en retarder la marche, sans en rompre l'unité. L'obstination n'est, à mes yeux, qu'un effet nécessaire de la raideur des idées et du défaut de flexibilité de l'esprit. C'est bien moins l'enfant de l'orgueil que celui de la médioQ*ite.
Sous l'apparence du repos, il n'est pas de situation plus pénible que celle d'un chef d'expédition navale. Voyez Cook sur son bord , il est aussi agité que le vaisseau dont il est l'ame. Rempli de son objet, il mûrit ses idées, il marche constamment à son but. Quelle continuelle contention d'esprit! Quelle immensité de détails! Parlerai-je de ces expériences réitérées, de ces manœuvres nouvelles et hardies, de ces ressources du moment, conceptions rapides et sûres que ne donne pas toujours la science la plus consommée? Dans des
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mers inconnues et capricieuses, la navigation est presque un art tout nouveau, dont il faut à ri:nstant créer les élémens et tenter l'application. Nous avons bien peu de connaissances qui ne soient purement locales et renfermées dans le cercle de besoins qui les a fait naître. Armez d'un fer glissant le pied de l'agile Africain, il ne pourra se mouvoir sur cette glace que les lourds paysans de Finlande effleureront rapidement.
L^art de faire de grandes choses tient beaucoup à l'art de n'en point faire d'inutiles. Cook méprisait la superstition de ces marins qui attachent une importance ridicule à l'apparition d'un oiseau, à la rencontre d'un arbuste flottant. Cook mettait quelque différence entre un capitaine anglais et un prêtre du collège des augures. Au lieu de ces indices menteurs et accidentels, il étudiait les opérations uniformes de la nature. Les houles de mer, la direction des vents (7), la couleur des flots, le déplacement des glaces, étaient les élémens d'une théorie à laquelle il devait la plupart de ses succès. Mais quand le souffle impérieux des orages, déconcertant ses combinaisons, le jetait hors de sa route, forcé de céder parce qu'il n'était qu'un homme, il cédait en vainqueur. De ses directions involontaires, mesurées de sangfroid et fondues dans ses plans. jaillissaient pour lui des résultats aussi imprévus que utiles. On eût
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dit que cet Anglais se faisait conduire par les tempêtes (8).
En vain cependant Cook eût formé de vastes desseins, en vain il eût possédé l'esprit de détail nécessaire à leur exécution, s'il n'eût encore eu le génie qui surmonte les obstacles et multiplie les forces. On s'épuisait en conjectures sur les causes qui avaient fait avorter dans les mers du sud tant d'expéditions brillantes, lorsque Cook découvrit la véritable dans la forme défectueuse des bâtimens qu'on avait employés; ou trop grands pour aborder les terres , ou trop resserrés pour les besoins d'une longue route. Il avoua lui-même, tlans la suite, qu'il n'avait dû sa supériorité qu'au choix de son vaisseau, laissant ainsi douter à l'Europe si elle devait plus admirer sa pénétration ou sa modestie. Il reconnut encore que le doublage en cuivre convenait mal à une navigation de long cours, parce que ce métal perfide, rongeant sourdement les ferrures, hâtait la destruction autant que la marche du vaisseau. Enfin, sa vigilance inquiète, s'étendait jusqu'aux agrès et aux provisions, et n'épargnait ni les fraudes de l'intérêt, ni les méprises de l'ignorance , ni l'attirail incommode de la mollesse superbe. Ce n'était pas un courtisan qui sût composer avec le bien public ou se déshonorer par politesse (9). Au tableau de ces soins, on devine aisément que Cook, instruit par le be-
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soin, laborieux habitant des vaisseaux, n!était pas sorti de ces écoles fastueuses d'où l'on remporte trop souvent toutes les prétentions de Tinexpérience, et ce mépris, si funeste à la patrie, pour les talens roturiers et le mérite sans aïeux. L'Egypte adorait le Nil sans en connaître les sources. Dédaigneux gentilhomme, monte dans les cieux , et tu verras celles du génie.
Mais ces grands édifices qui étendent leurs ailes sur rOcéan n'obéissent pas à la voix du navigateur. Il faut, pour les diriger, d'autres machines compliquées et fragiles, je veux dire des hommes. Lorsqu'un vaisseau met à la voile , l'affreux cortège des maladies s'en empare; elles s'asseyent dans tous les postes, occupent tous les réduits, fermentent de la proue à la poupe , et font sur une foule de malheureux empilés et froissés , plus de ravages que les combats et les tempêtes. Si jamais la terreur dut se peindre avec énergie, ce fut au moment où Cook rentra pour la seconde fois en Angleterre après la plus pénible expédition dont nos annales conserveront la mémoire. Je crois voir un peuple immobile attendre avec effroi le débarquement; des pères, des épouses, des amis, pleurer sur leurs pressentimens et frémir de leur espoir; je me représente des navires délabrés, des voiles en lambeaux, le chef de l'entreprise gémissant sur ses lauriers et n'osant se montrer au mi-
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lieu de quelques spectres mourans, restes impurs
d'un équipage anéanti Grâce, grâce, Cook, on
ne t'avait pas envoyé combattre la nature, et tu l'as vaincue. Rien n'a troublé l'allégresse de ton triomphe, et ta famille, car c'est ainsi qu'il faut nommer tes équipages, a revu tout entière les champs de la patrie. Ce n'est pas à l'airain des combats à saluer ton pavillon; approche , Cook...., l'humanité te salue.
Quel art nouveau a enfanté ce prodige (io)?Les découvertes de Cook n'appartiendront peut-être ni à tous les hommes, ni à tous les peuples; mais le secret de conserver à la vie des millions d'êtres utiles, est un bienfait légué au genre humain. L'Océan est le tombeau de Cook, la terre est son héritière.
C'est une contradiction bien étrange dans la conduite de l'homme que ce violent amour qu'il a de la vie, joint à la plus aveugle insouciance sur les dangers qui la menacent. Je ne doute pas que Cook n'ait eu besoin de &on autorité (ii) pour faire exécuter les réglemens salutaires qu'il avait prescrits sur la propreté du vaisseau et l'exposition des vétemens à l'air. A ces précautions de la prudence il ajoutait celles du génie. Tandis que d'un côté il trouvait dans la seule application du feu, et le plus excellent ventilateur, et l'antiméphitique le plus sûr; de l'autre, son coup d'œil abrégeant
et simplifiant les manœuvres lui permettait de faire une distribution plus égale des travaux rendus moins fréquens. Mais il s'occupait surtout des alimens et des boissons , principales sources des maladies des gens de mer. Que j'aime à le voir aux bords sauvages de la Nouvelle-Zélande brasser de la bière avec l'écorce de pin, ou aux îles de la Société saler de la chair de porc par un procédé de son invention. Ma plume s'enorgueillit de braver une fausse délicatesse, et se repose avec complaisance sur des détails que n'ont pas dédaignés les mains d'un grand homme. Ah ! certes rien n'est vil de ce qui tient au bien de l'humanité. Ce fut un beau jour pour la philosophie que celui où la Société royale de Londres couronna dans Cook le conservateur de ses équipages (lîi), tandis que l'Europe le proclamait investigateur du globe et conquérant de la mer du Sud.
Mais Cook eût mieux servi l'humanité que la gloire, si à l'art de conserver les hommes il n'eût joint celui de les employer. Ces êtres grossiers, dévoués au service de mer , privés de consolations domestiques, esclaves durs à eux-mêmes et aux autres, rendus impitoyables par l'excès des fatigues, et insensibles par l'habitude des dangers, seraient des agens bien dangereux , si la plus stricte obéissance n'enchaînait leurs passions impétueuses
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et leur caractère féroce (i3). Mais quand Féloigne* ment de la métropole et le partage des périls ont peu à peu rapproché les habitans d'un vaisseau de l'égalité naturelle, qu'on juge combien l'exercice de l'autorité y est délicat, et quel ascendant il faut au chef pour maintenir une discipline importune, prescrire des privations aussi nécessaires qu'elles paraissent injustes , et ne pas renouveler ces catastrophes sanglantes où tant de chefs, aussi imprudens par leur sévérité que par leur indulgence, ont péri des mains de leur équipage. Cook avait sur le sien l'empire que donne la confiance. Alimens , travaux , inclémence des airs , tout lui était commun. Il savait paraître quelquefois le dernier de son bord pour en être sans crainte le premier; et ce travestissement qui eût fait sourire de la part d'un capitaine amolli , était la plus énergique leçon dans un homme qui avait la vigueur d'un marin, les mœurs d'un sage , et la frugalité d'un Spartiate. Le vainqueur fabuleux de l'Inde était représenté attelant des tigres à son char. On eût pu y asseoir l'Argonaute anglais, mais il eût fallu placer à ses côtés l'Amitié courageuse. S'il est en effet une classe d'hommes qui soit par essence brave et généreuse , qui aux vertus simples des premiers âges unisse les lumières des siècles les plus instruits, et qui vive et meure pour la gloire sous les yeux de l'honneur, c'est sans contredit celle des officiers
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de marine. De tels collègues étaient dignes d'apprécier Cook sans envie et de l'aider sans faiblesse. Ils avaient confié à sa fortune le dépôt de leur renommée; ils sentaient qu'ils ne seraient jamais plus grands et plus heureux qu'avec un chef si habile à employer les hommes et les événemens. Ils chérissaient Cook par ce même attrait qui rapproche certains végétaux d'un arbre protecteur. Il est des hommes qui ne peuvent croître qu'à
l'ombre d'un grand homme (i 4)-
Cook donnant ainsi de npuvelles forces aux hommes et aux vaisseaux , bravait des dangers inconnus à l'audace humaine. L'hiver même ne pouvait enchaîner sa rapidité ; c'était déjà conquérir le temps. L'imagination ne se représente pas sans effroi quelques mortels téméraires entamant les glaces du pôle austral et s'enfermant dans les franges de cette immense coupole. Tout à coup Fempire des hivers leur découvre sa pâle nudité , deuil de la nature et tombeau de la végétation. L'épouvantable craquement des glaces, les eaux jaillissantes de leurs anfractuosités, des tours, des pyramides , des monts entiers roulans sur leurs bases submergées, tous les monstres de la mer gravissans à grands cris sur ces énormes excroissances de l'Océan congelé , le feu des volcans déchirant ces masses qu'il ne peut échauffer, donnent à cette scène de mort une activité terrible; et ceni. I r
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pendant le dén)on des orages, jetant ses bras dans les deux, en fait descendre les frimas et ïes neiges, et de ses pieds turbulens presse les courans impétueux et chasse au loin les écueils mobiles. Quelquefois ouvrant sur ce chaos son bel œil de saphir, l'aurore australe y forme le plus ravissant de tous les grands contrastes de la nature. Telle Vénus s'offrait aux enfers consultant les Furies.
Sans doute au milieu de ces effroyables décombres, un Dieu veille, sur le frêle asile de Cook , imprégné de frimas, hérissé de glaçons, et biei> moins semblable à un vaisseau qu'à une fragile congélation. Attachés à ses réseaux transparens, quelques mortels retiennent à peine la chaleur nécessaire à la vie. L'air qu'ils respirent est déchirant 5 leur haleine se durcit, leurs vétemens se raidissent, et leurs mains teignent de sang les agrès dentelés. Cook imperturbable, sans impatience et sans terreur , combine ses forces, tente tous les passages, poursuit ime nature inconnue, inter* roge un ciel d'airain , et remplit sa mission. Que dis-je ? son audace change les dangers en ressources; il aborde fièrement les pics flottans de la mer, et ces concrétions d'un liquide saumâtre se fondent dans ses mains en eau douce et salutaire. On jouit du bienfait sans concevoir le prodige. Ainsi le peuple épuisé du désert vit, avec reconnaissance,
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jaillir une source du rocher amolli sous les coups <lu prophète.
Échappés des régions de la nuit , ces navigateurs ont vu se redresser les rayons obliques du soleil , et déjà tous les feux de Féquateur plongent sur leurs têtes. En changeant de climats, ils ont changé de maux. Ma pensée s'attache à regret sur lestourmens d'un équipage enchaîné par un calme dans les mers de la zone torride. Quel spectacle humiliant de voir des hommes prisonniers dans la vaste solitude de l'air et de l'eau, dévorés par la douleur et l'ennui, consumés dans un foyer brûlant de corruption , s'agiter du calme des élémens, et souffrir du repos de la nature. Leur triste inquiétude épie les rides de l'eau, le mouvement d'une voile, l'ondulation d'une vapeur. Des cris de rage se prolongent en vain dans les airs silencieux. Les malheureux! ils appellent les tempêtes; ils croient communiquer à rOcéan la tourmente de leur ame et les convulsions de leur corps. S'il était en leur pouvoir d'ébranler les colonnes du monde, ils s'enseveliraient sous ses ruines.
O joie imprévue ! ô bonheur inespéré ! un vent frais rend le courage aux matelots et les ailes aux navires. Quelques points imperceptibles de l'horizon s'agrandissent rapidement et laissent distinguer des terres nouvelles. Ici une côte hérissée de forets plaît par sa vigueur sauvage et ses sites pit-
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toresques. Là, une île enchantée rappelle ces jar* (iins délicieux qui furent le berceau de l'homnie innocent. Ailleurs ^ les déchiremens de la terre et des débordemens volcaniques étalent les raonumens d'une grande révolution. Plus loin, de nombreux archipels a demi submergés, et dont des insectes ont bâti les remparts de corail , paraissent, comme Venise, sou tenus par le trident de Neptune. Quel que soit le sol qui se présente, le voyageur l'embrasse avec transport; le passager , impatient, déploie ses membres engourdis, et déjà le matelot soupire ses amours effrénés. Mais l'allégresse commune n'est pas pour Cook , et le repos de tous est sa plus grande fatigue. Empêcher la communication des maladies fi5), prévenir les désertions, les querelles et les vols, veiller sur les approvisionnemens, les échanges et les plantations, réunir l'agrément et la sûreté, concilier enfin le respect et l'amitié de tant de peuples divers dont on ignore la langue, les préjugés, les goûts et les vices; tels sont ses nouveaux devoirs, tels sont ses soins continus. Les jeux auxquels il paraît se mêler, sont moins les délassemens de son esprit, que les précautions de sa politique. C'était une tête d'une force bien extraordinaire que celle qui porta ainsi, pendant dix années , avec effort et sans distraction, le destin de trois grandes entreprises.
La vie entière de Cook est fa leçon des marins.
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C'est à eux qu'il appartient de tirer de ses travaux si féconds en merveilles, et de ses relations si piquantes par leur simplicité , cette théorie profonde qui était l'ame de ses opérations et le secret de son génie. On ne saurait prévoir à quel degré de perfection se serait élevé l'art nautique , si ce grand homme , éteint au milieu de sa carrière , eût pu , dans le repos d'une auguste vieillesse , lier lui-même le faisceau de ses expériences , et former une génération de navigateurs. C'est ainsi que le vieillard, libérateur de l'Amérique, ce Franklin, né pour désarmer les'élémens , vient de nous rassurer sur les dangers de la mer, par des observations neuves et singulières, qu'on peut regarder comme la théorie des naufrages (i6). C'est ainsi que les princes apprendront l'art de régner dans les écrits de ce fameux doyen des rois, de Frédéric, qui, de nos jours, plutôt consumé que renversé, sembla fouler la mort, et monter au cercueil.
Il est un élément mobile, dévorant et créateur, qui assouplit l'air, féconde la terre, nourrit les volcans , parcourt , détruit et régénère l'univers. Les savans lui demandent encore l'Atlantide. Le Danois, plus heureux, croit lui ravir une seconde fois l'ancien Groenland. Si ia mythologie se' fût élevée au-dessus des j)hénomèncs secondaires de
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la nature , le vieil Océan eût été le premier voyageur. Rempli de ses fureurs et de ses bienfaits, l'hémisphère que nous habitons atteste son séjour, pendant une longue suite de siècles , avant que , se portant au-delà de l'équateur, il fût allé régner en despote sur l'hémisphère austral. Après cette émigration des eaux , les nations des quatre parties nommées de la terre , descendirent des îles dans le bassin desséché des mers, se rapprochèrent sans se mêler sur d'immenses continens, et conservèrent, les unes à côté des autres , la plus étonnante variété de mœurs et de dialectes. En même temps , les peuples du continent austral séparés par la submersion , chassés vers les hauteurs , devenus insulaires, restèrent, comme on le voit aujourd'hui , dispersés sur des écueils , jetés à d'énormes distances , et présentant l'exacte conformité de coutumes et de langage qui accuse leur origine commune et leur antique union (17).
L'Océan avait fui du nord au midi; par un choix contraire , cet autre élément de l'ame qui croît en se communiquant , ce dépôt de l'expérience des siècles , la raison humaine s'avança du midi au nord. Les Phéniciens , les Grecs et les Romains l'apportèrent dans ces forets, où, cruels et stupides comme l'Américain , se dévoraient sans remords Germains , Gaulois et Bretons. L'Egypte , qui l'avait transmise à ces instituteurs des
sauvages d'Europe, l'avait elle même recueillie dans l'Inde fameuse , voisine et contemporaine du vaste empire des Chinois. Ici les traces de son origine se perdent dans la rupture du globe, et l'histoire s'arrête en silence à la vue du grand Océan. Barrière impuissante ! des pas sont empreints sur le rivage ; des mortels ont affronté l'abîme , et le génie de l'observation a plané sur les mers. Il a vu l'idiome et le peuple malais répandus sur de nombreux archipels: plus loin , les restes d'un despotisme raisonné , des sociétés de célibataires errans , des monumens qui excèdent les forces des peuplades actuelles , lui ont raconté la submersion d'un monde. Un fantôme menaçant ne s'est pas relevé du fond des eaux pour lui disputer le passage. De toutes les îles du sud , de tous ces signaux d'un continent englouti, un cri plaintif a paru sortir : « Européen , rien ici ne doit a t'ètre odieux ou indifférent. Ces mers que tu sil- « lonnes pour la première fois couvrent un monde « enseveli. Sous un ciel heureux , une immense « population y développa le germe des talens , de a la morale et des arts. De ce foyer allumé par « nos mains sortit un feu générateur, qui, tantôt « étincelant, tantôt caché sous la cendre, pénétra « lentement jusqu'aux glaces boréales , changea f< la face du globe, et porta dans tes repaires sa « douce influence. Européen , que ta reconnais-
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« sauce égale ton courage; partage avec cette terre « désolée des trésors tirés de son sein ; rends-lui « la civilisation qu'elle t'a donnée. Songe à l'inté- « rét du genre humain , au retour des révolutions «passées. Cet hémisphère peut encore jaillir de « l'abîme. Es- tu sûr que le Dieu dont la main ba- « lance l'univers n'y ait pas marqué ton dernier « asile ? » Mânes des premiers habitans du monde, vous serez satisfaits; antique berceau du genre humain, reçois Cook et renais à la gloire.
Déjà, cependant, d'habiles navigateurs avaient abaissé les barrières de l'hémisphère austral; déjà Bougainville et Quiros, Dracke et Tasman, avaient montré aux mers du sud les pavillons français , espagnol, anglais et batave. Mais la géographie, qui les suivait de loin , s'égarait sans avancer , et acquérait sans s'enrichir. Cette science , ennemie de toute spéculation , était, pour ainsi dire, devenue le refuge de l'erreur foudroyée de toutes parts au moment de la renaissance des lettres. Il n'y a pas de fable absurde ou de conte populaire qui n'ait été adopté par ces tranquilles ordonnateurs du globe , ces géographes de cabinet, qui, du bout de la plume, font la guerre des géans, changent, déplacent, bouleversent la terre et les mers. La géographie cependant fixe seule les domaines de l'homme! Elle est, si je puis m'exprimer ainsi, la charte de sa royauté. En effet, qu'est-ce
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qu'une terre inconnue? Rien. Qu'est-ce qu'une terre supposée? Un rêve. Qu'est-ce qu'une terre dont la position n'est pas déterminée ? Un écueil. Qu'est-ce qu'une terre mal connue? Une masse inutile. Pourquoi cet état fut-il si long-temps celui de la moitié du globe? Des lacunes qui rompaient toute unité de système; des connaissances imparfaites, plus dangereuses que l'ignorance ; des possessions imaginaires , pires que la pauvreté ; des spéculations fausses et séduisantes, qui détournaient sans fruit les puissances de la mer : telles sont lés quatre causes que j'en indiquerai; et en disant comment Gook les a détruites , je classerai naturellement les découvertes de ce grand homme. Quel spectacle présentait aux géographes la plus vaste partie de l'hémisphère austral? Quelques terres éparses, ressemblant bien moins à des habitations humaines qu'à des débris de naufrages tlottans sur une mer sans bornes. Gook paraît: l'édifice du monde semble se consolider; la terre, qui se tait devant les conquérans, s'agite et se peuple devant lui. Dans une latitude dont nul mortel n'avait osé approcher , la Thulé australe , la terre de Sandwick et les îles de Géorgie déploient leurs flancs glacés, hideux boulevards du globe , où finit la vie, où commence la chaîne qui unit les deux pôles. Sous un ciel plus heureux , Tarchipel des Amis environne les tiois îles décou-
verles par Tasman. En approchant de Téquateur, mon cœur a tressailli : la voilà donc cette Taïti fameuse qui a tant arraché de soupirs à l'Europe ! Elle est encore le séjour des plaisirs que prodigue la nature , mais elle n'en est plus l'asile solitaire. Cook lui a découvert dans les îles de la Société de nombreuses rivales aussi fortunées qu'elle. C'est ainsi que la riante imagination des Grecs , après avoir fait sortir des flots la mère de l'Amour, lui donna les Grâces pour compagnes.
Dans l'autre hémisphère , d'aussi importantes découvertes publient la gloire de Cook. Tanna et Malicolo , la Grande-Calédonie , qui recèle dans ses flancs les métaux , et peut-être les crimes de bien des générations; les Nouvelles-Hébrides, si riches et si peuplées ; les Sandwicks , qui doivent tant espérer de leur situation \ enfin , une foret d'îles qu'il est plus facile de parcourir que de nombrer, formeront pour nos descendans un héritage préférable à l'uniformité d'un continent. Ainsi, de découvertes en découvertes, Cook a porté jusqu'aux régions du nord la chaîne.dont il avait fixé le premier anneau à la Thulé ausfrale. Où attachera-t-il maintenant le dernier? L'imagination ne voit au-delà qu'un abîme dont elle n'ose sonder la profondeur. Hé bien ! Cook lance sur l'abîme ses regards créateurs; un continent s'élève, douze cents lieues de côtes, naguère inconnues au
reste des humains , rapprochent la barrière occidentale de l'Océan (18) ; l'Amérique s'avance à la vue de l'Asie, et les colonnes de Cook sont enfin les bornes de la terre. N'attendez pas que , froid contemplateur de tant de prodiges , je décrive patiemment les découvertes de Cook et les mesure sur ces muettes images où le compas a mutilé l'univers. Suivez , dirai-je aux âmes sensibles , suivez le navigateur anglais dans l'immense variété des climats et sous tous les regards du soleil. Voyez les monumens de ses travaux servir de lien à toutes les parties de la terre , et ne craignez pas que l'équilibre rompu entre les d^ux pôles laisse échapper le globe en éclats. Peignez-vous Cook saisissant un monde nouveau, et dénommant chaque contrée , vengeant quelquefois un grand homme que sa patrie ou son siècle ont dédaigné, mais le plus souvent attachant le nom d'un ami à un roc indestructible. Les rois n'ont pas de fonctions si sublimes. Les voyages de Cook sont la marche d'un Dieu qui sème l'immortalité (19).
Mais dans la confusion générale qui troublait la géographie, tant de découvertes de la part d'un navigateur vulgaire n'eussent été qu'un embarras nouveau. Disons donc comment Cook, en disposant tout avec ordre , a rendu tout utile , et comment de ruines informes s'est élevé un édifice régulier. Une découverte sort-elle de ses mains , il
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la tourmente, l'épuisé, la perfectionne , ou donne les seuls moyens d'y parvenir, ce qui est découvrir deux fois. Il a le vol de l'aigle, mais il enseigne à le suivre. Arrivé à la vue du cap de Horn, il s'étonne que ce dernier boulevard de l'Amérique n'ait point encore de gissement certain. Par ses calculs, il en place la tête dans les cieux , il décrit les courans périodiques qui en battent le pied ; il livre enfin à toutes les nations ce portique des terres australes , passage plus prompt et plus sûr que les étroits défilés de Magellan et de Lemaire , où une routine aveugle égarait les pilotes entre des écueils et des orages {20). Il ^'avance, et devant lui disparaissent ces îles imaginaires (t<4i), fantômes de l'illusion ou de la vanité. Il en retrouve d'oubliées, il en décrit qui n'avaient été qu'aperçues ; il donne à toutes une vie nouvelle en fixant leur position avec une patience et des travaux incroyables.
Nous savions que de vastes terres couronnaient l'extrémité méridionale de l'Amérique ; le nom de la Nouvelle-Zélande ne nous était pas inconnu; la Terre de Diemen et la Nouvelle - Hollande couvraient au hasard la nudité de nos sphèrçs. Mais quel fruit ces notions confuses pouvaient- elles produire? Comment exploiter xme mine dont les galeries ne se correspondaient point? Cook mesure seul ce dédale ivnmensc, qui appartenait à la terre sans ap|)attcnir à Thomme. Les havres, les
éciieilsyîes vents, les marées, le climat^ les phénomènes, les productions du sol, l'espèce, le caractère, les forces des peuplades, il saisit tout avec une justesse rapide; il habite à la fois le ciel, la terre et les eaux, et peut encore jeter sur la politique et le commerce des vues d'une liberté et d'une profondeur anglaise (22).
La Nouvelle-Zélande, partagée en deux îles, offre des ports plus nombreux et des routes plus faciles dans son sein. La terre de Feu et celle des Etats, sont de véritables possessions dont l'utilité n'est peut-être pas éloignée. Enfin, la réunion de là Terre de Diemen à la Nouvelle-Hollande forme un vaste empire qui domine sur les terres australes, et mérite la dénomination de continent. Ahî sans doute, quand de nombreux habitans ne laisseront plas les bienfaits de la nature se perdre dans ce beau climat, ils se rappelleront alors à quel prix Cook leur a fondé cet asile, et leurs larmes couvriront ces pages fameuses, où il a décrit sa terrible navigation sur les côtes de la Nouvelle-Hollande. Battu par les vents, haché par les écueils, le vaisseau flottait enfermé dans des chaînes de rochers. Chaque mouvement était un péril; chaque heure menaçait d'être la dernière ; à peine quelques lignes d'im bois cicatrisé séparaient la mort et l'équipage. Un morne accablement augmentait les fatigues; on ne cherchait plus des conquêtes, on
se traînait au supplice. Cook, cependant, employait sans relâche l'assurance qui commande le courage, l'activité froide qui n'omet et ne perd rien, cette précision d'ordre et de prévoyance qui fait qu'un même homme est tout entier partout, et ces secrets que dans l'extrême besoin le génie exalté se révèle à lui-même. On pâlit à la vue d'un gladiateur couvert de sang et de poussière, disputant sa vie dans l'arène. On admire dans Milton l'ange des ténèbres heurté, roulant dans les profondeurs du chaos, et s'ouvrant un chemin à la lumière à travers le choc des élémens. Mais Cook aux prises avec les puissances de la nature, et soulevant, pour ainsi dire, de l'abune, la ceinture orientale de la Nouvelle-Hollande, sera le héros de tous les âges et de tous les hommes ('^S).
Ses découvertes , déjà précieuses par la stabilité qu'il leur a donnée, profitent encore de l'anéantissement des chimères qui en usurpaient le nom et partageaient l'attention des navigateurs. Endormie sous la crédulité des âges, la géographie rêvait à ses vieilles traditions , lorsque Cook la frappa d'une grande lumière. Des physiciens, pour donner un contre-poids à l'Asie, avaient imaginé un continent austral : mais ce système si hardi n'enfanta que des projets timides et des visions ridicules. Laissons s'agiter autour des tropiques ce peuple de navigateurs, pour qui chaque rocher devenait un
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monde, et voyons Cook déployer dans la recherche de ce continent, auquel il ne croyait pas, plus de force et d'énergie qu'il paraît en être donné à des mortels , faire le premier, dans la plus haute latitude, le tour de l'hémisphère austral, et mesurer cet Océan nouveau, où le naufrage est la mort. Tant de constance et de courage étaient dignes de la découverte d'un monde; mais en démontrant qu'il n'existait dans aucun lieu accessible, Cook a dissipé une grande erreur, et l'homme aura toujours plus de terres que de vérités.
Le rêve d'un continent austral tenait à un système d'équilibre; des idées d'harmonie firent à leur tour imaginer un passage de l'Océan atlantique dans la mer Pacifique par un détroit parallèle à celui de Magellan ; et comme si l'empire d'une opinion devait toujours se mesurer à son inconséquence, cette chimère, bien moins vraisemblable que l'autre , produisit un véritable fanatisme. L'Europe entendit Sébastien Cabot promettre sur sa tête de trouver ce passage. Fatal serment, qui fut trop expié parle sang des nations! O qui pourrait calculer tout ce qu'a coûté à l'Europe ce délire funeste? qui pourrait peindre les souffrances effroyables et variées qui en consumèrent lentement les victimes? Mais comme si le tourment de l'incertitude était le plus insupportable de tous, l'espoir avait survécu à cet enchaînement de tenta-
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tives dcsastriieuses, et une agitation inquiète fermentait dans les gouvernemens. Il était temps que Gook , par un procédé simple et sublime , en relevant la côte occidentale de l'Amérique, prouvât à l'univers que ce passage si cruellement promis par les baies de Hudson et de Baffin était une découpure sans issue. Rendons grâces à Gook de cette affligeante vérité , et ne regrettons pas un détroit imaginaire, quand il livre à la navigation deux passages utiles, l'un qui divise la Nouvelle-Zélande , l'autre qui communique de l'Océan indien dans la mer du Sud entre la Nouvelle-Guinée et la Nouvelle-Hollande (24) : routes du commerce et sources des richesses, les détroits sont les canaux du monde. Un coup d'œil les ouvre sans dessécher ni ruiner des provinces.
G'est ainsi que la géographie épurée et enrichie, a tout à coup doublé l'empire de l'homme. Gar, il faut en convenir, avant Gook elle n'embrassait guère que la moitié du globe, et ne voyait au-delà qu'un chaos désordonné. Telle qu'une foret mystérieuse et sacrée, elle défendait ses approches par l'épouvante et l'erreur. Des bras heureusement téméraire3»avaient, il est vrai, abattu ça et là quelques arbres enchantés; mais il fallait encore dissiper des fantômes, éclairer des ténèbres, tracer des routes faciles au vulgaire effrayé. Il fallait un homme assez maître de lui-même pour ne rien donner à
l'imagination et à la vanité, assez hardi pour tout tenter, assez patient pour tout voir ; il fallait Cook. Je ne cesserai de le répéter, ce navigateur était né pour être le restaurateur de la géographie (2 5). Il avait un instinct de vérité que rien ne trompait , un coup d'oeil élevé qui saisissait tous les rapports, un tact exquis même sur les objets le plus étrangers à ses études. On sait avec quelle longue opiniâtreté les Russes, animés par la rivalité, l'intérêt et la gloire, avaient poussé dans quelques mers du nord leurs recherches secrètes. Cook paraît un instant dans ces mêmes parages pour reconnaître la route qu'il doit y suivre l'année suivante. Dans cette courte apparition , il devance tous les Russes, il répare plus d'omissions, il réforme plus d'erreurs sur leurs cartes qu'ils n'avaient fait eux-mêmes de découvertes (26 ). C'est à de pareils traits que se reconnaît l'homme supérieur. Il peut se passer des dons imprévus du hasard, car ses momens sont des siècles pour les sciences. Si j'avais à peindre les services que Cook a rendus à la géographie, je le représenterais ouvrant pour la seconde fois le compas d'or décrit par Homère en achevant d'arrondir le globe.
La gloire cherche les trophées des conquérans,
et ils ont disparu. Le temps, chargé du fardeau de
tant de renommées, ne sait où les déposer, et les
brise. Mais l'univers est plein des travaux de Cook;