‹ Œuvres de P. e. LemonteyChapitre 6 sur 40 · III · texte numérisé non relu

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sa célébrité repose sur les bases du inonde, et la moitié de la terre ne cessera de la raconter à l'autre. Est-il d'ailleurs un intérêt ou un ressort du cœur humain que ses découvertes n'aient ébranlé? Ce qui paraît même n'être que le luxe de ses voyages, ces relations piquantes, ces tableaux variés, ces raretés ingénieuses, sont un bienfait réel, une guirlande pour les arts consolateurs, un doux travail de l'oisiveté. Il faut des hochets aux nations polies (27), et la philosophie a beaucoup fait quand elle leur en donne d'innocens. Les passions ardentes, ces moteurs éternels des volontés humaines, errent aussi avec complaisance sur les découvertes de Cook. Impatiente de sentir et de jouir, la volupté précipite son vol aux îles de la Société. Les nouvelles Hollande et Zélande , les Hébrides , les îles des Amis, et la Californie rendue par Cook au continent de l'Amérique, appellent l'ambition. La froide agitation des pôles, l'abîme des mers, les monumens de l'île de Pâques, fixent tour k tour le regard contemplatif du génie; et tandis que l'avarice hideuse sonde en secret les rochers de Calédonie, la tendre compassion, la brûlante bienfaisance embrassent à la fois tous les pays et tous les êtres.

Mais c'est à vous qu'appartiennent les îles de Sandwick , à vous dont les cœurs palpitent pour l'humanité et pour la gloire sous le triple airain

qui les défend de la peur, à vous navigateurs de toutes les nations, ministres de la providence universelle, qui distribuez aux hommes les lumières et le bonheur; c'est l'héritage que Cook vous a laissé. César vit le tombeau d'Alexandre, et César conquit les Gaules. La Peyrouse s'empresse d'apporter ses lauriers sur la rive teinte du sang de Cook, et nous invite à imiter ce soin religieux. Descendons sur cette plage funeste; que nos mains élèvent un monument simple et champêtre au même lieu où l'Hercule anglais termina sa course, et que cette fête de la douleur soit consacrée tout entière au souvenir de ses travaux immortels.

« Compagnons , vous le savez , pour la troisième fois il dirigeait dans ces mers l'expédition la plus généreuse. Le monarque français avait ordonné aux foudres de la guerre de respecter son pavillon {iS). Le génie de la Sémiramis du Nord l'attendait au Kamtchatka avec des honneurs et des secours; et tandis que la discorde ensanglantait les deux mondes, son vaisseau , asile de la paix et de la véritable gloire, portait l'excuse du genre humain. Chéri comme un père, adoré comme un Dieu, c'est dans cette île qu'il reçut l'apothéose... et la mort. Voilà donc cette place où une fausse alarme précipita tout à coup la peuplade en tumulte; c'est ici que par la seule force de ses regards Cook arrêta cette foule emportée ; c'est là que dé-

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tournant la tête pour ordonner aux vaisseaux d'interrompre leur feu, et frappé par derrière, il tomba sous les coups d'un sauvage (29). Quelle effroyable issue de dix années de succès ! que le forban Dracke meure dévoré par des crabes, je n'impute qu'au sort ce bizarre accident. Mais que Cook soit, à coté des siens, égorgé par un bras vil, est-ce le destin que méritait ce voyageur qu'il faudrait aimer ■quand il n'eût été conduit que par la fortune, ce philosophe qu'il faudrait admirer quand le succès ne lui eût jamais souri, marin audacieux, navigateur plein de génie , commandant humain et respecté, qui au mépris de sa propre vie joignit Fart de conserver celle des autres, à la multiplicité des services une ardeur toujours nouvelle, à la faveur des grands une ame noble et vraie, à une facilité presque impétueuse le travail et la prévoyance ; qui honora ses protecteurs, éclipsa ses émules, idolâtra sa patrie et la gloire, et dans ses bras de géant emporta au loin les bornes de la terre et des sciences? Que ce rivage , témoin de son infortune, le soit aussi de notre reconnaissance. Remplaçons-y par une solennité noble et touchante la coutume barbare qui, sous les tropiques, initiait les enfans de la mer. Qu'après les épreuves d'une longue route , le voyageur ferme et généreux y soit armé navigateur, et que cette terre fécondée par le sang illustre qui y fut versé, offre ainsi à

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l'univers le prodige de Gook sans cesse renaissant. Que son ame errante sur ces bords y reçoive le serment et l'hommage des nations. Oublions quels furent sa patrie et ses maîtres. Après sa mort , comme pendant sa vie , un grand homme appartient à qui sait l'honorer. »

Doux empire de l'imagination, combien je te rends grâce! Oui, j'ai vu les îles de Sandwick, et c'est ma voix qu'elles ont entendue. La muse de Delilîe y soupirait les regrets de l'univers; le génie de Raynal y traçait sur une colonne immortelle les destinées de Cook , et les grâces célébraient ses travîHix dans des chants célestes, telles qu'au jour où elles ornèrent de fleuis la massue d'Hercule (3o). Mais quelle femme s'avance au milieu d'elles? c'est Linange portant dans ses mains l'urne du jeune Brunswick. La Suabe attendrie la nomme avec transport ; le bandeau royal s'honore sur son front ; l'élévation de son esprit imprime à ses vertus un éclat'utile; et , comme si rien de grand ne pouvait être étranger à sa belle ame , c'est elle aussi qui tresse la couronne destinée au plus digne panégyriste de Gook. Lorsque l'Homère portugais représenta la déesse de la beauté livrant à Vasco de Gama le passage des Indes orientales, ilexprirna, sans le savoir, la part qu'eut dans tous les temps aux découvertes des Européens, un sexe qui fut partout leur première conquête. De nos jours,

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cette fiction cacherait une protection plus noble, et l'admiration publique y distinguerait cette princesse illustre qui, en honorant la mémoire d'un célèbre marin, lui prépare d'intrépides successeurs. Ah ! s'il eût été donné au Camoëns de consacrer dans ses vers ce trait d'une bienfaisance éclairée , combien ses forces se fussent augmentées lorsqu'il lui fallut sauver des flots son poème et sa vie î Puissè-je ainsi, soutenu par le nom de Linange, sauver ce faible essai d'une mer orageuse, et atteindre le rivage que je commence à découvrir.

I/Océan fait moins de ravages sur le monde physique , que l'opinion dans Tordre moral. Celte reine capricieuse détrône tour à tour les dieux et les sages, et n'épargne pas plus les usages et les mœurs que les dogmes et les idées. Tout à coup elle fait descendre la gloire sur une tombe ignorée; et d'autres fois elle punit par le mépris des siècles un triomphe prématuré. Telle est cependant la renommée de Gook , que sans craindre ces retours bizarres, elle doit s'affermir par le temps et s'avancer au travers des âges , plus imposante et plus belle , en proportion de l'influence que ses découvertes, mieux développées, auront sur le sort des nations. Osons donc pénétrer dans l'avenir, et en jugeant de l'impulsion que les travaux de Gook

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lui donneront, entourer ce navigateur de l'espèce de culte que le genre humain décerne de concert à l'auteur d'un bienfait universel.

Avec des pieds agiles et des désirs inquiets , l'horame, placé dans un séjour trop vaste, commença par être voyageur. Ce fut un roi qui visita ses provinces , un être sensible qui chercha sa famille. Il dut naturellement donner à son premier instinct un caractère de grandeur. Le mouvement devint la liberté, et la captivité ne parut insupportable que par l'idée d'immobilité qu'elle présenta. Je crois voir le temps , avec ses mains de fer , pousser sans relâche les générations dans la tombe , et l'espèce humaine vers des régions nouvelles. L'Européen surtout, par sa position physique et politique, fut soumis à cette puissance irrésistible. Semblable à ces liqueurs qui, si elles ne s'épanchaient ai4 dehors , ne tarderaient pas à briser le vase qui les enferme , il doit, pour sa propre sûreté, dissiper au loin l'activité qui le consumerait chez lui. Aussi le vit-on successivement pèlerin, fanatique et guerrier dans la Syrie, brigand sanguinaire dans l'Amérique, tyran calculateur dans l'Inde, aventurier et philosophe dans les mers du sud (3 1 ). Mais le retour des croisades est heureusement impossible : on se heurte et s'affame aux bords du Gange; un peuple nouveau prétend à la gloire d'effacer les déserts de l'Amérique, et s'écrie dans sa

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fierté républicaine: « C'est moi qui porterai vers (c l'ouest cette grande masse d'arts, d'énergie , de « force et d'industrie qui naquit avec l'homme « dans les plaines de l'orient. Par moi finira le « grand cercle. » [Lett. d'un Cultw. ^mér.) Quel champ restera donc ouvert à notre inquiète ambition ? Qui créera un monde nouveau où l'Europe puisse respirer? IN'en doutons pas, ce sera Cook; c'est hii qui fiamiliarisant les marins avec les latitudes élevées , qui liant et rapprochant les découvertes trop éparses de ses prédécesseurs , a véritablement conquis la mer Pacifique , formé les échelles du Sud, et préparé un aliment durable à notre inextinguible curiosité. Dès lors son nom s'associe à toutes les grandes révolutions, et recueille l'amour de la postérité.

Déjà les possessions européennes dans l'Inde et dans l'archipel Malais deviennent, par les découvertes de Cook, îe centre d'un hémisphère dont elles étaient les confins. Les îles Adaman , d'autres rochers déserts , prennent un prix dans l'estimation politique. Trois flottes françaises sillonnent à la fois des mers où notre pavillon, toujours étranger, ne se déployait qu'à longs intervalles. L'Angleterre les étonne par un spectacle encore plus nouveau. Des prisons ambulantes recèlent dans leurs flancs un peuple de criminels, et vomissent sur les cotes de la Nouvelle-Hollande cet

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affreux mélange d'hommes flétris et dépravés. Philosophe sensible, ne détourne pas tes regards : le travail et le besoin épureront sur un rivage solitaire cette lie des grandes cités. D'un vil ramas de forçats sortira peut-être une nation forte et laborieuse , comme autrefois un essaim de brigands fonda l'empire des Césars. Partout la vie naît de la corruption; c'est à l'engrais fétide, disposé par un habile cultivateur, que nous devons et l'or des moissons et le pampre éclatant (Sa).

Tous les grands intérêts politiques nous ouvriront les routes de l'hémisphère austral. La marine, cette puissance de l'industrie qui , sans stabilité et sans bornes, transporte au loin le siège et la ba-' lance des empires , devient plus que jamais l'arbitre de nos destinées et la mesure de notre grandeur. Chaque État s'épuise à l'envi pour donner plus de volume à ce signe ostensible de sa prospérité. L'Europe, presque dépouillée de ses forêts, nous effraie de sa nudité , et le besoin nous forcera bientôt d'aller ravir à l'île des Pins le superbe ornement qui lui a mérité ce nom , et demander à la Nouvelle-Zélande les colosses de ses bois et le tissu merveilleux de ses chanvres. Le philosophe qui se plaît à saisir le rapport des hommes et des choses, ne voit pas avec indifférence les sociétés humaines entraîner ainsi siu' les flots leurs antiques demeures, et faire décider leur suprématie

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par ces mêmes forêts dont l'ombre autrefois protégea leur naissance.

Le commerce, cette autre vie des nations modernes, qui se fortifie par les excès, qui s'appauvrit de tout ce qu'il n'engloutit pas , le commerce se partage aussi les découvertes de Cook. 11 y trouve des routes , des ports , des alimens nouveaux; il en combine les rapports avec les Indes , la Chine et les Philippines (33). Il forme des Sandwicks, ou du prolongement de cet archipel vers le nord , l'entrepôt des colonies russes, espagnoles et anglaises ; il s'élève jusqu'aux derniers confins de la nouvelle Amérique pour acheter du sauvage la flèche acérée, le jonc arîistement tissu, et l'impénétrable dépouille des animaux vaincus.

Il est encore un art , résultat de la marine et du commerce, composé de force, d'adresse et de courage, vaste manufacture qui enrichit sans corrompre , et donne seule un prix à la possession des côtes stériles et des caps menaçans. Je veux parler de cette conjuration des habitans de la terre contre ceux des eaux , de cette espèce de croisade périodique où les peuples maritimes, unissant leurs pavillons , vont enlever aux abîmes une proie abondante et variée , et font de la mer un champ fertile qui nourrit le tiers du genre humain. Cette lutte, que le plus impérieux des

besoins a rendue nécessaire, changera probablement,de théâtre sans rien perdre de son activité. Les pécheurs anglais, français et hollandais, poursuivront jusque sous les glaces de la Thulé australe les monstres de l'Océan , à qui une longue guerre commence à faire déserter les parages du Nord.

Si l'on ne peut douter que la réunion de ces différentes causes ne procure aux échelles du sud une importance rapide , on concevra de même les suites tjue peut avoir pour les deux hémisphères l'importance des échelles du sud, en comprenant, comme je le ferai désormais, sous cette unique dénomination, toutes les découvertes données, rendues, vivifiées ou promises par les expéditions de Cook. L'effet le plus certain de cette grande conquête sera la réaction qu'elle exercera sur les causes même de ses progrès. Car si la marine, le commerce et la pêche concourent à lui assurer une considération politique, elle ne peut manquer à son tour d'augmenter la force et l'intensité de ces trois ressorts de l'industrie. Alors on verra , par une conséquence nécessaire , la population croître avec les moyens de subsistance, et le limon des préjugés se dissoudre insensiblement dans une plus grande sphère d'activité.

Le mouvement que l'adoption des échelles du sud imprimera à la politique générale sera plus ou

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moins ressenti par chaque État particulier. Mais comment assigner la part qu'il aura dans des déterminations où le hasard et les passions ont toujours la plus grande? Si cependant, au premier choc de l'avarice j la Nouvelle-Calédonie élincelait de mines d'or d'une exploitation abondante et facile, il faudrait bien abandonner ces enfers d'Amérique, ces antres profonds où s'est écroulé l'empire des Incas.. La terre rendrait au soleil étonné ses anciens adorateurs ; l'humanité ne gémirait plus de cette torture honteuse qui a surpassa tous les fléaux de la nature. Quand une convulsion du globe opère quelque grand bouleversement, les nations englouties perdent à la fois le sentiment et la lumière; mais ce prodige de cruauté nous était réservé , de conserver des hommes ensevelis et vivans , et de creuser des tombeaux où le repos n'habite pas.

Nous devrons aux découvertes de Cook une révolution encore plus heureuse, si jamais les colonies australes , cultivées par des mains libres , et florissantes sans crime , engagent enfin les planteurs du Nouveau-Monde à proscrire l'esclavage qui , depuis trois siècles , y traîne des fers arrosés de larmes et de sang. Quand le glaive espagnol eut fait de l'Amérique vm cadavre inanimé , l'avarice songea à réparer ce forfait inutile par des forfaits nouveaux. La nature vit avec horreur s'éta-

blir ces marchés sacrilèges, où ses enfans furent vendus et achetés par leurs frères, fléau terrible qui a dévoré soixante millions d'Africains , trafic infâme et ruineux où l'Europe perd sans cesse de l'or , des hommes et des vertus. Je ne tairai pas qu'au sein d'une île digne d'être le foyer des révolutions politiques et des réformes morales , un cri de prçscription s'est tout à coup élevé contre la traite des noirs; une conspiration de bienfaisance s'est formée de toutes parts , comme par un instinct de raison et de justice. Sans doute on ne jugera pas que cette sainte explosion soit tout-àfait étrangère à la gloire de Cook , si l'on considère qu'elle a attendu pour éclater le moment où l'Angleterre, privée, par une scission récente, de sa prépondérance en Amérique , a intérêt de transporter la balance du commerce dans l'Océan indien et les mers du sud. Mais quelle que soit ta source, belle et salutaire idée, je t'embrasse avec transport ; que le cœur de tous les hommes de bien t'adopte et te conserve ; que la plume de tous les hommes de génie t'échauffe et te transmette. Couvre les trônes et les républiques ; enveloppetoi de tant de ménagemens et de sagesse que l'économie publique te voie sans alarmes , que l'avarice même te sourie; échappe surtout à la protection de ces enthousiastes bruyans, de ces

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empiriques de philosophie qui décréditeraient la vérité et la vertu(34).

Ce n'est pas seulement par les canaux politiques que se répandra l'influence dont nous examinons les progrès. Les sciences et les arts , empreints de tous les travaux de Gook, en porteront aussi le tribut à l'esprit humain, La navigation montre sur ses cartes le sillon lumineux que la marche de cet Anglais y a laissé pour diriger les nations. La marine , conservant ses équipages, perfectionnant ses constructions , dépouillant d'importunes terreurs et d'absurdes routines , ne voit plus rien d'impossible. La connaissance des vents , des courans, des déclinaisons de l'aimant, est plus approfondie. L'épreuve d'un grand nombre d'instrumens dans des positions variées accroît les ressources de l'art. L'hydrographie , qui doit faire de l'Océan un autre domaine de l'homme, paraît, en naissant, une science déjà ancienne. L'histoire naturelle , en retrouvant les anneaux qui lui manquaient , peut espérer d avoir un jour la véritable chaîne des êtres. L'histoire des faits compare ses traditions aux plus vieux monumens de la nature. La physique générale affermit ses systèmes sur une base plus étendue, et par ses doutes hardis prépare de nouvelles découvertes. Les plantes terrestres et marines ne seraient-elles pas le même

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germe différemment motîifié par l'air ou par l'eau? Quand , sous des latitudes à peu près correspondantes, respirent le géant magellanique et le nain d'Onaîaska; de deux êtres si différens , le premier ne semble-t-il pas l'enfant indigène , l'antique habitant du sol qui s'honore de le porter, et le second un étranger malheureux , jeté par le hasard, et dégradé par sa transplantation. Ainsi, dans un autre règne , quand je vois ces monts décharnés , qui sont les véritables géans de la terre, ne nourrir de leurs vastes flancs que quelques arbustes rares et sans force , mon esprit entraîné se représente clans ces altières pyramides l'œuvre primitive de la création, et ne peut reconnaître dans leurs excroissances végétales que des productions accidentelles et des germes égarés. '

Mais surtout la botanique et la géographie consacreront le nom de Cook. La première, science aimable et salutaire , qui prolongea la vieillesse de Rousseau , qui réunit les familles des plantes comme la philosophie voudrait réunir celles des mortels , fera d'amples moissons dans les échelles du sud, et, revenant les mains pleines de fleurs et de fruits , apportera des alimens à la santé , des remèdes à la douleur, et des jouissances à tous les hommes. La seconde, dégagée de toute manie spéculative, prend un caractère de gravité et d'utilité réelle. Cet œil de l'histoire pourra nous indi-

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quer la trace des anciennes émigrations du genre humain. Lorsque, dédaignant les raisonnemens des sophistes et les suppositions des voyageurs, Cook poussa l'Amérique à treize lieues de l'Asie , la population du Nouveau-Monde cessa d'être un argument contre les traditions hébraïques; et les dépositaires de la foi , qui tenaient cette victoire des mains d'un philosophe et d'un Anglais , comprirent que , dans un siècle tel que le notre , les autels sont mieux défendus par le flambeau du génie que par les foudres de l'intolérance (35).

Serait-il permis de prévoir d'autres effets salutaires des découvertes de Cook sur l'esprit et le caractère des nations ? Eh bien ! les échelles du sud aiguillonnent la lenteur espagnole et rompent les chaînes prohibitives qui ferment tant de belles possessions; des établissemens éloignés donnent plus de suite et de solidité aux entreprises naturellement chevaleresque de la nation française. De nombreux asiles ouverts aux émigrans font aux souverains une nécessité de retenir les sujets par le bonheur. La déportation des coupables facilite la réforme des codes criminels et l'adoucissement des lois pénales; l'éducation des colonies, plus difficile et aussi négligée que celle des individus, repose sur des principes qui, liant la prospérité des colons à leur soumission à la métropole, assurent le repos des uns et la puissance de l'autre;

enfin , dans un plus grand univers , l'homme s'agrandit en effet ; de nouveaux rapports d'instruction et de bienfaisance échauffent les âmes, agitent les esprits, et reculent au moins le terme où l'intelligence humaine ne pouvant plus avancer, doit, suivant les prédictions d'une philosophie chagrine, honteusement rétrograder.

Forcé par la nature de cet ouvrage à ne jeter que des aperçus rapides , à ne choisir que des résultats sans développemens , j'oubliais de dire que la morale doit aussi à Cook un hommage particulier. En effet, le spectacle de ces peuples singuliers, qui ne sont ni sauvages, ni barbares, ni policés; le tableau de ces coutumes bizarres, de ces mœurs extraordinaires, est-il muet pour le philosophe? Ne semble-t-il pas au contraire voir tous les plis du cœur humain se dérouler dans le caractère versatile des insulaires des tropiques? Déprédateurs innocens , hospitaliers sans prévoyance , amis faciles, ennemis sans ressentiment; mêlés d'une populace avilie, de grands ambitieux et de tyrans stupides; unissant la simplesse du cœur à l'astuce des actions, la lâcheté dans les complots à la témérité dans les combats, un naturel doux et gai à un culte atroce et funéraire, une intelligence heureuse à la plus mobile frivolité : ils ont l'ÉHsée pour patrie, la volupté pour bonheur, le gouvernement pour opprobre , la religion pour crime. J'ose pré« m, i3

dire que le monument le plus curieux, le livre le plus original, et peut-être ie plus fécond, sera le code moral des peuples de la mer du Sud.

Mais un bras m'arrête , une voix me crie : « Cesse, «orateur imprudent, d'usurper le langage de la « postérité , ou sois impartial comme elle. Oses-tu « juger sans avoir pesé tous les droits ? Les bien- « faits de Cook sont-ils sans mélange? Quand un « triomphateur marchait au Capitole , les malédic- « tions du Parthe et du Numide se mêlaient aux « applaudissemens du peuple romain. Le héros du « Tibre n'était qu'un brigand sur les bords du « Danube. Vantez, peuples polis , nations savantes, « exaltez des découvertes qui flattent votre orgueil, « accroissent vos richesses , perfectionnent vos « connaissances; ce n'est pas vous qui les payez « de votre bonheur. Mais que vous avaient fait a tant de peuplades innocentes dont votre barce bare curiosité a violé l'ignorance , dont vous « avez allumé les passions par le funeste présent (c de vos vices et de vos besoins? L'éloge de Cook « n'est qu'un calcul de l'égoïsme, et ses lauriers « périront sur le théâtre de sa gloire. »

Quelque injustes que soient ces reproches, il faudrait peut-être en excuser le motif, s'il était vrai que les échelles du sud dussent être un jour les victimes de l'alliance que nous contractons avec elles. Mais la préférence de la vie sauvage est

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un paradoxe si décrié; mais la raison universelle a si bien prononcé que la civilisation était le plus grand avantage pour tous les hommes , que sans créer des hypothèses métaphysiques, et sans me jeter dans des argumens abstraits, il me suffira, pour convaincre les improbateursles plus obstinés, de dire quel était l'état des peuples découverts par Cook, et quel sera l'effet des nouveaux rapports où il les a placés.

Des terres à demi submergées , coupées de marais fangeux et de bois impénétrables , corrompent le ciel et les plantes. La vigueur, j'ai presque dit la beauté, n'y appartient qu'aux monstres et aux reptiles. L'espèce humaine dégradée n'y subsiste que dans quelques bipèdes sauvages dont l'organisation lâche et imparfaite a fait douter aux physiciens si la nature qui les ébauchait était dans un état d'enfance ou de décrépitude. Leur prétendu bonheur n'est qu'inertie; leur misère est active et incalculable. Dans les lieux où une température plus douce et un climat plus sain laissent aux formes humaines un développement complet , l'absence de toute idée morale y maintient tous les abus de la force, un despotisme affreux, des guerres sans terme et sans frein , l'anthropophagie , les sacrifices humains. Quel principe d'humanité et de justice pourrait en effet germer au milieu des agitations où l'imprévoyance, le défaut de

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pratiques agraires , et la terreur des famines plongent fréquemment ces hordes nombreuses!

Loin de moi tout fol espoir, toute vaine exagé- , ration. Les progrès des nouvelles découvertes vers la civilisation seront lents et imperceptibles, et tous ceux qui v concourront ne seront ni des sages ni des philosophes. Mais sans attendre des prodiges et sans trop compter sur les vertus européennes, voyons ce que la nature même des choses produira en faveur des échelles du sud. La position de la Nouvelle-Hollande en fera un jour le rendez-vous de l'univers (36). Une colonie anglaise en appellera bientôt d'autres sur ses côtes fertiles; la Chine y déposera peut-être ce superflu de population qui est la caUse de sa faiblesse ; le solitaire japonais viendra s'y mêler à la grande famille humaine ; l'Européen et le Malais , l'Américain et l'Asiatique s'y rencontreront sans étorinement. Mais dès à présent, cette vaste contrée, cultivée par des mains européennes, va voir, après quelques essais , se naturaliser les végétaux nourriciers de nos climats, et tous ces animaux utiles façonnés par nous comme d'autres végétaux. En moins d'un demi-siècle, les uns et les autres se transplanteront de. proche en proche sur toutes les échelles du sud , et de ces présens, dignes d'un Dieu, de cette cause simple et naturelle sortira line entière révolution.

Les premiers pas de ragriculture sur une terre sauvage se distinguent aisément. Les eaux stagnantes écoulées, et les forets éclaircies, rendent à l'atmosphère sa pureté et aux organes humains leur flexibilité nerveuse. La sûreté des subsistances permet à la propriété de s'établir, et aux idées de morale et de justice de jeter de profondes racines. Quel est celui qui, trouvant dans ses champs un aliment salutaire et une offrande pieuse, ne regarde la chair des prisonniers comme un mets exécrable , et les sacrifices humains comme un assassinat impie? Partout les tableaux de l'histoire nous présentent les mœurs barbares sur les spls pauvres ou à côté des productions âpres et sauvages. La riante opulence de la terre, la saveur des fruits, le parfum des fleurs, rendent la vie plus chère , accoutument l'ame aux affections douces , aux sentimens fraternels. La Providence, qui connaissait notre faiblesse , mit à nos pieds la morale et le bonheur. C'est ce que la philosophie nous apprenait déjà lorsqu'elle choisissait des jardins pour donner aux Grecs ses premières leçons.

Des misanthropes chagrins ont trop calomnié la société. Qu'on rassemble en un seul tableau tout ce que la cour des tyrans les plus détestés a jamais ourdi de crimes et de turpitudes , et Ton y trouvera moins de* perfidies et d'empoisonnemens qu'une seule nation d'Amérique n'en offrit à nos

missionnaires épouvantés. Toutes les passions sont dans le cœur de l'homme; la civilisation peut bien en changer l'objet et en adoucir le choc , mais non pas en créer de nouvelles. Le germe des vices ne sera donc pas mêlé à celui de nos végétaux, et ceux-ci banniront des échelles du sud, sans les corrompre, la crainte des disettes qui trouble leur sécurité , les guerres qui les dévastent, le culte sanguinaire qui les déshonore, et même les maladies cutanées qui les infestent, car dans tous les climats l'abondance est la santé du peuple. Ensuite le commerce viendra échanger avec elles les jouissances de la terre, et la charité religieuse leur donner celles du ciel.

Les insulaires, plus voisins de la nature, ne semblaient-ils pas pressentir ces bienfaits par leurs naïves explosions? Comme ils entouraient Cookl comme ils s'empressaient de faire avec lui l'échange de leurs noms; délicatesse ingénieuse, dont l'âme la plus aimante doit envier l'idée ! Et lorsque , égarés par la plus cruelle erreur, ils eurent porté ' sur ce ^rand homme une main sacrilège, désolés de leur crime, et se croyant souillés du meurtre d'un Dieu , ils demandaient en larmes quand il reviendrait. Douce illusion, tu es aussi le vœu de mon cœur. Ces grandes expéditions de l'humanité savante et courageuse, dont l'Angleterre a donné l'exemple à notre siècle , seront à jamais l'honneur

de l'esprit humain. Il est beau d'avoir compris que la véritable gloire d'un peuple est de civiliser des hommes, de fertiliser des déserts. Où le temps at-il laissé empreinte 1^ grandeur des nations anciennes ? Est-ce aux ruines de Carthage, bien dignes de consoler le vieux Marins ? Est-ce aux fastueux débris de Thèbes et de Palmire, luxe muet des déserts, qui afflige plus qu'il n'étonne? Non, non, des colonies répandues dans tous les climats, la Gaule civilisée, Lyon et Marseille s'embellissant d'âge en âge, voilà les vrais monumens de l'antiquité; le marbre et l'airain n'en sont que le tombeau. Les insulaires des tropiques, race d'hommes belle et intelligente, sont faits surtout pour se nourrir des fruits de la civilisation. Établis sur un sol qui, par les révolutions qu'il a essuyées , paraît désormais inébranlable, je les regarde comme les dépositaires naturels du savoir des nations, et les confidens de l'immortalité.

Puisse donc l'Europe jeter sans relâche , dans un autre hémisphère, les fondemens éternels de sa gloire ! Puissent les nations modernes se disputer long-temps l'honneur de porter dans un monde nouveau cette force de vie, d'ordre et de fécondité, qui produit, comme par miracle, des habitans, des moissons et des cités ! Tout homme sauvasse accuse la société: toute terre stérile est un reproche à l'industrie humaine. La route ouverte par

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