‹ Œuvres de P. e. LemonteyChapitre 7 sur 40 · ÉLOGE DE COOK · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE COOK

Cook n'est-elle pas d'ailleurs celle de la bienfaisance et du génie? Fut-elle désertée par tous les peuples , j'y trouverais des Français. Le prince qui refusa les conquêtes de la guerre , peut aspirer à celles de la paix; le roi qui fonda la liberté d'un monde, mérite d'achever la découverte et l'instruction d'un autre. Ses ordres ont envoyé La Peyrouse (Sy) perfectionner l'ouvrage de Cook , avec une splendeur digne de la majesté de son trône, avec des secours dignes des lumières du siècle. La Peyrouse, les philosophes, les savans, les artistes qui l'accompagnent , ne cherchant que la vérité , n'apportant que le bonheur, ne donnant que l'exemple des vertus, nous gagneront des alliés partout où des hommes respirent , et le nom français répété aux pôles du monde avec les mêmes transports qu'aux murs de Philadelphie, semblera fait pour réjouir et consoler la terre.

(i) Une nation de Tantiquité étouffait les enfans d'une complexion débile. Un peuple navigateur pourrait seul supporter ridée de ce raffinement barbare de l'orgueil national. Car pour habiter les mers, ce n'est pas trop de toute la puissance humaine. L'ame la plus forte s'y use bientôt si elle ne peut mouvoir que des leviers affaiblis. Cook était d'une constitution vigoureuse, et digérait sans peine les alimens les plus grossiers. Un de ses compagnons de voyage le dépeint ainsi : Sa taille était de plus de six pieds; son extérieur, quoique avantageux , n'avait rien de bien remarquable. Il avait la tête petite, et ses cheveux, qu'il portait noués, étaient d'un brun foncé. Il avait le nez parfaitement bien pris, la prunelle brune, les yeux vifs et perçans. Enfin , ses paupières étaient très-épaisses , ce qui répandait un air d'austérité sur sa physionomie. La planche gravée par Sherwin , d'après un tableau de Dance , offre une ressemblance parfaite du capitaine Cook,

(2) Cook naquit le 27 octobre 1728, d'un pauvre journalier établi à Morton en Cleaveland, petit village voisin de Stockton dans le comté d'York. Placé en apprentissage chez un marchand de la petite ville de Staith , il*sc dégoûta bientôt de ce genre de viC;, et fut à Wilby s'engager comme mousse sur un vaisseau charbonnier. Il y devint matelot , et

passa , au commenceineiit de la guerre de i ^55 , dans la marine royale, sur le vaisseau l'Aigle, commandé par le chevalier Hugh Palisser, qui distingua son rare mérite, et se chargea de son avancement. En 1758, il était contre-maître du Northumberland &OUS le commandement de lord Colville, partageant son temps entre les durs travaux de la guerre et l'étude. Le chevalier Charles Saunder l'employa au siège de Québec. Cook y commanda les bateaux à l'attaque de Mont-» morency , dirigea l'embarquement destiné à escalader les hauteurs d'Abraham, reconnut le fleuve Saint-Laurent, et plaça les balises nécessaires pour y diriger les gros vaisseaux. A la paix , le chevalier Palisser, qui commandait la flotte de Terre-Neuve , le chargea de lever les plans de cette île et des côtes du Labrador , sur le brick le Grenoille. Il remplissait encore cette mission , lorsque, en 1767, l'amirauté le préféra à M. Dalrymple pour commander l'expédition projetée dans la mer du Sud. De son côté , la Société royale de Londres le nomma pour observer le passage de Vénus , conjointement avec M. Charles Green , aide du docteur Bradiey à l'observatoire de Greenwick. Dès lors l'apprenti de Staith , le mousse de Witby , mérita la reconnaissance de ses protecteurs , car c'est servir les gens en place que d'honorer leur choix par des succès. Cook fut successivement lieutenant , maître, commandant et capitaine. Il fut aussi nommé membre de la Société royale de Londres, et l'un des capitaines de l'hôpital de Greenwick. Sa mort imprévue ôta à l'Angleterre l'honneur de le récompenser plus dignement. Ceux qui désirent des détails plus étendus sur la famille et la personne de cet illustre navigateur, les trouveront dans la J^ie du capitaine Cook, écrite en anglais par le docteur Rippis, et traduite en notre langue par M. Castera. Ils y verront que Cook a laissé trois enfans de six qui étaient nés de son ma-

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riage avec Miss Elisabeth Batls, que l'un s'est déjà distingué dans la marine royale , où il est lieutenant; que l'autre a malheureusement péri sur le vaisseau le Tonnant^ dans l'ouragan qu'il y eut à la Jamaïque le 3 octobre i -ySo , et que le dernier, jeune encore, se dispose à ne pas être indigne de son nom.

(3) Je ne puis me refuser au plaisir de rapporter un trait de la vie de Cook, où se peignent avec intérêt la candeur de sou ame et la touchante simplicité de ses mœurs. Il est choisi par un ami pour être le parrain de sa fille. Au milieu de la cérémonie, un doux présage frappe son esprit, ses mains tremblent, son cœur s'émeut, et dans l'extase de l'attendrissement il jure de n'avoir d'autre épouse que la fille de son ami. Les cieux étaient ouverts , le serment y fut écrit, et la Divinité rendit à Cook, dans les bras de l'amour, celle qu'il lui avait offerte quinze ans auparavant dans ceux de l'amitié'. Celte promesse, ce mariage, dignes de Finnocence patriarcale , dignes du pinceau de Gessner, furent pour lui une source d'encouragement et de consolations. Il répe'tait souvent à ses amis : « Le printemps de ma vie a été orageux , « mon e'té est pe'nibîe , mais je laisse dans ma patrie un fond « de joie et de bonheur qui embellira mon automne. » Quand on songe que ce père , cet e'poux bon , simple et vertueux , était cependant le plus célèbre navigateur, également profond, audacieux et patient, combien l'on doit s'indigner contre ces sophistes dangereux qui se plaisent à ne montrer dans la licence des mœurs que le luxe nécessaire du génie, que l'explosion naturelle de la vigueur de l'ame ou de l'esprit?

(4) Premier voyage sur V Andeiwour. Cook partit le 3o

lok NOTES.

juillet 1768, et rentra en Angleterre le 12 mai 1771. L'observation du passage de Vénus, la reconnaissance des îles et du détroit de la Nouvelle-Zélande , ainsi que de la côte orientale de la Nouvelle-Hollande et du détroit qui la sépare de la Nouvelle-Guinée , la découverte des îles de la Socie'té, de celles du Lagon , des Deux-Groupes , de l'Oiseau et de la Chaîne, furent les fruits de ce premier voyage. Il en résulta encore qu'il n'existait point de continent austral au nord du 40" degré de latitude sud, ce qui coaimença à détruire le rapport ou plutôt l'opinion de Tasman , de Juan Fernandès, del'Hermite, de Quiros, de Roggewin, et des autres navigateurs cités par M. Dalrjmple.

Second voj-age sur la Résolution et V Aventure. Ces deux vaisseaux, partis le 12 juillet 1772, ne furent de retour que le 3i juillet 1775. Le principal objet de ce voyage fut parfaitement rempli , et Cook démontra l'inexistence du continent austral. Il découvrit encore plus de contrées que tous les autres navigateurs ensemble; savoir : la Nouvelle-Calédonie, les Nouvelles-Hébrides, la plupart des îles des Amis, la Nouvelle-Géorgie, la Terre de Sandwick , la Thulé australe, la Terre du Saint-Esprit dont Quiros n'avait vu qu'une partie , etc. Il est bon de rappeler aux gouvernemens que cette expédition si mémorable, et qui fit tant d'honneur à l'Angleterre, ne lui coûta pas, en comprenant les dépenses extraordinaires, 25, 000 liv. sterling. La perte de la suivante fut inappréciable.

Troisième vojage sur la Résolution et la Découi^ertet Cook s'embarqua le 12 juillet 1776, et fut tué le i4 février Ï779. Les deux vaisseaux jetèrent l'ancre à Deptforl le 5 octobre de la même année. Qui ne connaît les grands résultats de ce dernier voyage ? la vérification de l'inexistence du passage du nord, douze cents lieues de côtes- ajoutées à l Ame-

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rique, la vërilable connaissance des bornes de l'Asie et de l'Amérique, et de l'ouest de l'Océan ; la découverte de l'archipel des Sandwick , et d'une multitude d'îles au nord; enfin la mort de Cook, au moment où^ couvert de gloire, il allait achever l'hydrographie du globe? On trouve dans la Vie de Cook que j'ai déjà citée quelques détails qui ne sont pas sans intérêt, sur les préparatifs de ces trois expéditions, et sur les faits relatifs à Cook qui en remplirent l'intervalle. Quelle admiration profonde fait naître l'ensemble de ces trois voyages ! Quelle grande idée il donne de la puissance humaine! Les courses si vantées de Bacchus, d'Hercule et de Hannon , ne se présentent plus à mon esprit que sous l'emblème d'une tortue qui sillonne la grève. Il me semble voir Cook se porter rapidement d'un pôle à l'autre, et d'une main triomphante détacher l'homme de cette roue sur laquelle la nature, réalisantla fable d'Ixion , le faisait rouler immobile.

(5) Cet état de doute et de faiblesse où je place la géographie anglaise , se peint surtout dans les instructions qui furent données le 17 juin 1764 au commodore Byron. u Comme rien n'est plus propre à contribuer à la gloire de u cette nation en qualité de puissance maritime , à la dignité « de la couronne de la Grande-Bretagne et aux progrès de « son commerce et de sa navigation , que de faire des de'- «« couvertes de régions nouvelles; et comme il y a lieu de « croire qu'on peut trouver dans la mer Atlantique , entre le «« cap de Bonne-Espérance et le détroit de Magellan, des « terres et des îles fort considérables , inconnues jusqu'ici « aux puissances de l'Europe , situe'es dans des latitudes « commodes pour la navigation , et dans des climats propres w à la production de diffe'rentes denre'es utiles au commerce ; «t enfin , comme les îles de Sa Majesté , appelées îles de Pepys

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« et îles de Falkland, situées dans Tespace qu'on vient de dë- « signer, n'ont pas encore été examinées avec assez de soin «t pour qu'on puisse avoir une idée exacte de leurs côtes et « de leurs productions, quoiqu'elles aient été découvertes et - » visitées par des navigateurs anglais; Sa Majesté, ayant « égard à ces considérations, et n'imaginant aucune con— <i. joncture aussi favorable à une entreprise de ce genre que « l'e'tat de paix profonde dont jouissent heureusement ses «t royaumes, a jugé à propos de la mettre à exe'cution , etc. » Ainsi , en 1 764, l'Angleterre parlait du roman des îles Pepys, et renfermait ses navigateurs entre les caps de Horn et de Bonne-Espérancy. Qu'il y a loin de ces étroites spéculations à la recherche du continent austral, à celle du détroit du nord par l'ouest de i'Ame'rique , à la découverte des îles de Géorgie et de Sandwick, au prolongement de 26 degre's de côtes américaines! entre la mission de Byron et ces grandes entreprises , le temps et les peuples auraient mis des siècles; Cook n'a mis que quatre anne'es et son génie.

(6) Suivant le premier plan du second voyage de Cook , où l'on avait trop cède' aux inspirations de quelques savans , la Nouvelle- Hollande avait été choisie pour rendez-vous général. On se promettait d'y {aire de magnifiques observations d'histoire naturelle , sans penser que cette disposition nuirait ne'cessairement à la recherche d'un continent austral, qui était le principal objet du voyage. Cook fit sentir l'erreur et pla<^a son point de ralliement à la Nouvelle-Zélande, ce qui lui épargna bien du temps et des courses. 11 est certain que sans ce nouvel ordre de choses, le problème du continent n'aurait pas été résolu. En aurait-on été dédommagé par quelques remarques curieuses, par quelques richesses botaniques, qui ne peuvent maintenant nous échapper? Couve-

nait-il d'ailleurs de sculpter les décorations d'un e'difice avant d'en avoir posé la base? C'est sans doute à cette grande unité de plan , à cette forte attention à ne jamais perdre de vue la principale fin de son entreprise , qu'il faut attribuer quelques retours brusques qu'on a reprochés à Cook. On ne doit juger qu'avec circonspection un homme dont toute la conduite a si bien prouvé qu'il n'a-gissait pas sans motifs.

(7) La théorie des vents a été jusqu'ici l'écueil des physiciens. Cook en avait fait une étude approfondie , et son étonnante pénétration lui avait permis d'en apprécier les prétendues règles générales. On peut voir dans ses relations avec quelle sagacité il prouva que les vents alises de la mer du Sud étaient de faux indices du voisinage d'un continent ; observation dont il rendit ensuite la vérité certaine. Cook e'tait fort sobre de systèmes; mais presque toujours les découvertes de Cook finissaient par justifier les opinions de Cook.

(8) On ne trouvera rien d'outré dans cet éloge , si l'on veut jeter un coup d'œil sur la route que suivit Cook en 1773, lors de sa première séparation d'avec le capitaine Furneaux , qui commandait V Aventure , et sur le parti qu'il en tira relativement au continent austral.

(g) On sait qu'au moment où Cook allait s'embarquer pour son second voyage , on reconnut que le vaisseau équipé pour lui était hors d'état de tenir la mer. On ne connaîtra probablement jamais bien les causes de cet étrange éve'nement. On a seulement dit que quelques personnes de l'équipage avaient exigé qu'on élevât les ouvrages supérieurs du vaisseau à une hauteur qui rendait la manœuvre impraticable. Quoi qu'il en soitj Cook eut besoin , dans cette occasion, de toute la fer—

meté de son caractère ; et sans elle, ses talens ne l'eussent conduit qu'au naufrage ou à la honte.

(16) Tous les arts , a-t-on dit, se donnent la main. Je crois que les hommes se la donnent pareillement pour la perfection des arts. Quelle découverte un homme oserait-il se flatter d'avoir faite, s'il eiit été seul dans l'univers? C'est dans les ouvrages de M. Poissonnier que Cook apprit la véritable hygiène des marins. C'est un médecin français qui contribua à la conservation des équipages du vaisseau anglais, et répandit sur la gloire héroïque du navigateur cette teinte douce qui annonce les bienfaiteurs de l'humanité et repose avec délices l'œil de l'admiration. Si je poussais plus loin cette observation , je verrais que c'est en s'éloignant à dessein des traces du Hollandais Tasnian, que Cook trouva la Nouvelle-Calédonie ; je verrais que c'est en combinant la route de M. de Surville avec celle de Cook , que la démonstration de l'inexistence du continent austral devient complète. Les horloges marines de Berthoud, dont M. de La Peyrouse vient de faire un si heureux essai pour déterminer les longitudes; le procédé de M. Renault pour réduire toutes les plantes alimentaires en une farine presque incorruptible, sont autant d'ailes nouvelles que nous attachons au génie de la navigation.

(11) Quelques secours que Cook ait trouvés dans les lumières du siècle pour la conservation des gens de mer, la gloire ne lui en appartient pas moins tout entière. L'équipage de VAveTî^wre était déjà hors de service, tandis qu'il n'y avait pas un seul malade sur la Résolution. Cependant les deux vaisseaux avaient reçu les mêmes provisions , et le capitaine Furneaux n'était rien moins qu'un marin sans expérience. Dans un voyage bien plus court, l'amiral Anson perdit les quatre

cinquièmes de son escadre; sir Richard Hawkins disait que pendant les vingt ans qu'il avait fréquenté la mer , il pourrait citer dix mille marins que le scorbut seul avait fait périr. De pareils faits en disent plus en faveur de Cook que ne le pourrait tout Tart des Démosthènes et des Thomas.

(12) Cook présenta, en Ï776, à la Société rojale un mémoire sur les moyens qu'il avait employés pour conserver la sanlé de V équipage du vaisseau du Roi la Résolution , pendant sa dernière expédition autour du monde. La» Société s'empressa de lui décerner le prix fondé par sir Godefroy Copley pour l'ouvrage de l'année qui contiendrait les recherches expérimentales les plus utiles et les plus heureuses. Ce mémoire concis et sans art , comme le qualifie le chevalier Pringle, président de la Société , est inséré dans la seconde partie des Transactions philosophiques , volume LXVI. C'est le propre du génie de faire les plus grandes choses avec simplicité- J'ai lu avec émotion , et mes larmes ont mouillé ces lignes remarquables par lesquelles Cook termine l'introduction de son second Voyage: « J'espère qu'on me regartt dera comme un homme simple et rempli de zèle, qui cona sacre ses forces au service de son pays, et qui tâche de a raconter ses expéditions le mieux qu'il lui est possible. »

(i3) On sait que les matelots ressentaient à la vue des insulaires cette soif de sang que la rencontre du gibier fait éprouver au chasseur , et que Cook avait beaucoup de peine à les empêcher de tirer sur ces malheureux. Quelques papiers publics nous ont encore annoncé que parmi les coupables transportés à la Nouvelle-Hollande, il s'en trouvait plusieurs qui avaient déjà visité cette contrée avec Cook. Si cette circonstance est vraie, elle doit bien humilier notre orgueil.

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