III. l
Quelle est donc notre inconséquence ! Une nation réputée sage conserve avec une sorte de culte le dernier débris du vaisseau de Dracke ; et cette même nation laisse périr dans le double opprobre de la misère et des supplices, les compagnons d'un voyageur plus illustre! Anglais, soyez fiers de votre patrie: après le bois, vous êtes ce qui l'intéresse le plus. Ou je me trompe fort, ou jamais les gouvernemcns anciens n'eussent mérité un tel reproche. Ils avaient une gloire et une morale publiques auxquelles ils savaient attacher les particuliers. Il n'était |)as possible que le moindre citoyen employé dans une grande entreprise, ne s'estimât davantage et ne fût en effet plus estimé. Les institutions modernes auraient-elles perdu le secret de conduire les hommes? Non, sans doute; mais elles en négligent trop l'usage. Quand , par exemple, l'Angleterre faisait écrire Gibraltar sur le casque des braves défenseurs de cette forteresse , elle savait bien que jamais un front couvert de cette glorieuse inscription n'aurait à rougir. Pourquoi le nom de Cook ne s'est-il pas lu sur le vêtement de ses matelots? Partout on eut vu le peuple sensible et curieux entourer, admirer, interroger ces hommes extraordinaires échappés à tant de périls. Dès qu'un homme s'est aperçu de l'intérêt qu'il excite , il n'est plus en son pouvoir de vouloir se déshonorer. Il ne tient qu'aux gouvernemcns de multiplier cette heureuse impuissance. Les meilleurs moyens de diriger les hommes sont toujours simples et quelquefois puérils. On élève à grands frais des trophées aux héros superbes : mais les
héros du peuple portent leurs monumens avec eux.
(i4) On sait avec quelle gloire le lieutenant Pikersgill seconda Cook dans sa seconde expédition , et combien ensuite il mérita de blarae lorsqu'il fut envoyé seul dans les mers du nord pour tenter de joindre ce navigateur par le passage que
tous deux cherchaient. Mais pour prouver l'influence de Cook sur ceux qui l'environnaient , j'aime mieux citer un homme qui fut à portée de la sentir. « Ses gens qui l'aimaient , dit M. Samuel , le regardaient comme leur père, et obéissaient gaiement à ses ordres. Nous avions placé en lui une entière confiance. Notre admiration pour ses talens était sans bornes, et notre estime pour ses bonnes qualités aussi affectionnée que
sincère La nature l'avait doué d'un esprit solide et d'une
grande intelligence. Ses connaissances générales étaientétendues et diversifiée? , et peu de personnes l'égalaient dans tout ce qui avait pour ol)jet sa profession. Favorisé d'un jugement sain, d'une imagination forte et d'une fermeté à toute épreuve, il poursuivait son objet avec une persévérance ine'branlable. Il était vigilant et actif au plus haut degré, froid et intrépide dans les dangers, aussi patient que ferme dans les malheurs , fertile en expédiens, grand et inventif dans tous ses desseins, actif et résolu dès qu'il s'agissait de les mettre à exécution. Voilà les qualités qui le rendaient l'ame vivifiante de toute expédition. Il demeura seul et sans rival. Dans toutes les situations, tous les yeux étaient portés sur lui; il était notre étoile polaire, qui, en se couchant, nous laissa enveloppés dans l'o'nscurité et livrés au désespoir. »
(i5) La découverte de l'Amérique a été l'époque du plus terrible échange que les hommes aient jamais consommé. Pendant que l'ancien monde puisait dans le nouveau ce venin corrupteur qui infecte jusqu'aux générations à naître, il y déposait cette maladie redoutable et bizarre qui frappe plus sûrement le faible qui la fuit, que la victime qui s'y livre volontairement. Le premier de ces fléaux a eu parmi nous ses historiens; mais on ne connaît point as£ez les ravages du second : on ne sait point assez que, semblable à un incendie
qui dévore une forêt , la petite-vérole a détruit en Amérique des nations entières jusqu'au dernier individu. Quel a été dans ces calamités le partage des îles du sud? La maladie vénérienne y règne actuellement : on n'a pas le bonheur de pouvoir le nier. En dernier lieu , quelques écrivains ont douté qu'elle y eût été introduite par les Européens ; mais je crois qu'il vaut mieux laisser indécis ce honteux procès, et, sans nous occuper d'un mal irréparable, songer à en prévenir un plus grand. Il paraît que la petite-vérole est encore inconnue chez les insulaires des tropiques; mais le hasard, qui les en a jusqu'à présent préservés, ne peut-il pas les y livrer tout à coup ? Je ne pense pas sans frémir qu'un seul matelot, dont le virus variolique commencera use développer, pent souffler sur tout un hémisphère la destruction et la morl. Quelles précautions a-t-on prises? N'a-t— on admis dans les équipages que des hommes purgés de ce germe homicide, comme le gouvernement vient de le prescrire pour les écoles royales? La colonie qui vo g ueversla Nouvelle* Hollande, aura-t-elle des réglemcns pour rendre l'inoculation des enfans usuelle et hors de toute communication? Quand une épidémie se déploie avec fureur, nous ne manquons ni de courage ni de génie ; mais jusque-là nous négligeons les soins les plus simples. Le moment approche peutêtre où celte coupable indifférence va souiller l'Europe et la navigation du plus grand crime qui leur reste à commettre.
(i6) On veut parler ici delà lettre adressée par M. Franklin à M. Leroy, de l'Observatoire royal , et insérée en 178-^ dans le Journal de physique. Elle fut probablement le fruit de ses réliexious pendant sa dernière traversée en Amérique. Ce o-rand homme ;, après avoir construit le temple de la liberté en citoyen, nous en a montré la route en philosophe.
INOTES. !2î3
(17) Peut-être un jour me sera-t-il donné d'approfondir ce système que j'affectionne. Chaque réflexion me le rend plus vraisemblable. Je vois l'équateur partager le globe en deux portions, dont Tune n'offre guère qu'une masse aride et compacte, tandis que l'autre, agitant sa surface liquide, paraît n'être qu'un vaste re'servoir : cette inégale distribution de deux élémens ne peut être que l'ouvrage d'une grande révolution, ainsi que l'ont pensé les auteurs des Révolutions des terres australes et des Lettres sur les montagnes . L'hémispbère boréal fut autrefois submergé. Des volcans épuisés, de prodigieux amas de marne , de silex , de pierres calcaires , attestent cette vérité. Dans l'hémisphère austral, les colosses de la petite île de Pâques, le mélange de l'aristocratie et de la monarchie dqns d'autres îles , des compagnies d'hommes errans, autant chevaliers que bohémiens , sont les restes de quelques grands empires qui n'ont pu subsister que sur un vaste continent.
Cette hypothèse peut seule donner la solution d'un grand problème. Quand on considère que les habitans des quatre parties nommées de la terre , quoique rapprochés par leur position , présentent la plus étonnante variété de langage , au point que les missionnaires de l'Amérique ont assuré que dans un seul district ils étaient obligés d'apprendre quatorze langues absolument distinctes; quand, d'un autre côté, on pense que les peuples de la mer du Sud et des terres australes, jetés en pelotons à d'e'normes distances, et séparés par des mers que leurs faibles embarcations ne sauraient franchir, ont conservé l'usage des mêmes cérémonies et des mêmes harangues , on est bien forcé de convenir que les premiers furent autrefois divisés, et les seconds réunis.
Un écrivain moderne , M. le Brigant, avocat au parlement de Normandie , prépare un grand ouvrage pour prouver que
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la langue celtique est la langue matrice , renfermant le t^pe de toutes les autres. La découverte la plus saillante de son travail est la ressemblance presque entière qu'il a trouvée entre cette langue celtique et celle qui se parle dans la mer. du Sud. Il est évident que l'ouvrage de M. le Brigant fortifie mon opinion; car enfin, lorsqu'il s'agira de décider laquelle de ces deux langues est la primitive, pourra-t-on hésiter entre l'idiome celtique relégué dans quelques villages d'Europe , et cette langue antique qui règne sur tout un hémisphère, et se parle de l'île de Pâques à la Nouvelle-Zélande, et des îles Sandwick à celles des Amis. On pensera avec raison que le premier est une émanation de la seconde, déposé par elle dans le souvenir des hommes, comme les substances marines que l'Océan a déposées sur nos montagnes. ,
Tandis que le déplacement des eaux nous invitait à descendre des montagnes dans les plaines^ il contraignait les habitans des terres australes à monter des plaines sur les hauteurs. De même que l'ingénieux historien de l'Atlantide, citoyen illustre, chargé de toutes les couronnes du patriotisme et du génie , a observé que le culte des montagnes était universellement répandu dans l'ancien monde, peut-être retrouvera-t-on le culte des plaines établi chez les peuples de la mer du Sud. Au moins jusqu'à, présent n'a-t-on pas remarqué qu'ils eussent aucune prédilection pour les lieux élevés, et qu'ils y pratiquassent des oratoires et des pèlerinages. Cette exception est déjà un témoignage bien puissant.
Il sera plus difficile sans doute d'assigner la véritable cause de cette émigration de l'Océan que d'en décrire la marche. L'abaissement des côtes dans les golfes, le cours des grands fleuves qui s'y dirige constamment, annoncent assez quels ont été les couloirs de cet immense volume d'eau. Quand les flots accumulés furent parvenus à l'équateur, ils durent
en tomber avec violence ; et pressant latéralement comme tous les tluides ; ils prolongèrent, en les rongeant, les deux pointes méridionales de l'Afrique et de l'Amérique, et couvrirent toutes les régions basses et moyennes de l'hémisplière austral qui y rendent aujourd'hui la navigation si périlleuse. On peut compter parmi les accidens de ce voyage le refoulement qu'éprouvèrent les eaux dans le golfe du Mexique. L'isthme de Panama , qu'elles ne purent rompre , les rejeta sur l'Afrique , où , creusant le golfe profond de Guinée , elles permirent au Brésil de faire saillir sa côte arrondie. Partout le bassin des mers, armé d'angles correspondans , rappelle une irruption du nord au midi. Partout la face méridionale des continens est dentelée , sillonnée, comme on le voit après une inondation sur la partie d'un terrain mouvant par où les eaux se sont récemment écoulées. Si jamais ces idées engageaient les sa\ans à des recherches, peut-être reconnaîtrait-on que la retraite des eaux a été plus tardive en Amérique ; ce qui donnerait la clé d'une infinité de phénomènes physiques et moraux. Peut-être le grand ouvrage que prépare M. Marsden sur la langue du sud , et sur celle des Esquimaux et des Groènlandais, qu'il regarde comme une seule famille , nous donnera de grandes lumières sur les émigrations de l'espèce humaine. Ces vérités nous apprendraient encore mieux tout ce que nous devons à Cook. Autrefois , pour tenter des cours avares, les navigateurs imaginèrent un pays formé de nos plus précieux métaux : les lumières et la vérité, voilà l'Eldorado de notre siècle.
(i8) Cette conquête sur l'ambition espagnole est peut-être plus surprenante que celle qu'un Génois fit en sa faveur au treizième siècle. La découverte de l'ancienne Amérique fut presque un événement nécessaire et prévu. Un bras invisible
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ne jeta pas des Espagnols aux îles Lucayes; mais les découvertes successives de Madère, des Canaries, des Açores, des îles du Cap-Vert, pre'sageaient rembrassement des deux mondes. L'esprit général , dirigé vers ce but , ne pouvait ni se détourner, ni rétrograder. Il ne restait qu'un pas à faire ; et ce pas devait être fait : il ne fallait qu'un grand homme ; et ce grand homme devait se montrer; on doute même s'il n'y en eut pas deux. ( Colomb et Améric Vespuce.)
Il faut cependant moins attribuer à l'ignorance qu'à la politique l'étrange inaction des Espagnols, qui a laissé si imparfaite cette grande découverte. On sait qu'autrefois ils eussent voulu rétrécir le Nouveau-Monde pour pouvoir en couvrir toutes les avenues. On les vit stupidement renverser au Pérou les pyramides astronomiques e'ievées par des académiciens français. Mais leur sang et leurs trésors prodigue's de nos jours pour la liberté d'une partie de l'Amérique; mais une expédition savante qu'ils viennent d'ordonner à l'exemple de celle de M. de La Peyrouse, attestent combien ils ont abjuré cette jalousie timide. En général ,les apologistes des Espagnols n'ont pas été de meilleure foi que leurs détracteurs. 11 fallait avouer qu'en effet dans tout ce qui tient aux connaissances et aux lumières, ce peuple a été devancé par la plupart de ses voisins ; mais il fallait remarquer qu'il n'a éprouvé aucune de ces convulsions violentes, de ces guerres civiles et religieuses, auxquelles ils ont dû cette maturité précoce qui a nécessairement altéré leur constitution. Sans vanter exclusivement la raison exaltée des uns, trop semblable à la fertilité' suspecte qui avoisine les volcans , il fallait prévoir que l'autre, perfectionnée lentement et sans secousses parle temps, l'exemple et un excellent naturel, deviendra un jour la nation la plus immuablement philosophe de l'Europe .
(19) La dénomination des terres nouvelles est encore un de ces heureux moyens que les gouvernement doivent mettre à profit. La découverte des terres australes ne sera utile qu'autant qu'on les visitera fréquemmens. Mais, dans le moment présent, on ne peut guère exiger des États une suite d'entreprises parfaitement désintéressées. Pense-t-on donc que l'espoir de voir son nom reposer sur une des bases du monde, et se re'péter glorieux d'âge en âge, n'attirât un grand nombre de souscripteurs pour les expéditions maritimes? Déjà on a annoncé qu'un simple citoyen de Londres , M. Irton , entreprenait h ses frais un pareil voyage. Car si à Londres quelquefois les rois paraissent des citoyens, plus souvent encore les citoyens agissent en rois. Au reste , si les nomenclatures géographiques n'eussent jamais rappelé que de grands noms ou de grandes vertus, quelle étude eût été plus intéressante et plus utile? Semblable à Condé parcourant les galeries de son palais, le philosophe eût parcouru le monde au milieu des trophées de la famille humaine. Combien il eût senti son cœur s'échauffer et son ame s'agrandir en touchant aux îles de Fénélon , d'Assas, de Suffren et de La Fayette !
(20) L'événement a constamment décide, contre l'avis du Commodore Byron , que la route suivie par Cook était, dans toutes les saisons , plus avantageuse que le détroit de Magellan. C'est la sage intrépidité de Cook qui familiarisera nos marins avec les latitudes élevées. Le capitaine Jacques Wyatt, Danois, commandant le vaisseau la Baleine, a prétendu qur, le 28 mai i'^86 , il s'était porté à 89 degrés de latitude nord, où il avait abordé un volcan qui vomissait le feu sur des cratères de glace.
•Je ne passerai pas sous silence une autre observation du Commodore Byron, qui s'accorde avec l'opinion de Cook sur
2i8 NOTES.
le danger du doublage des vaisseaux en cuivre. Byron reconnut que cette enveloppe métallique éloignait les poissons, et, dans une navigation de long cours , privait les équipages d'un moyen de subsistance souvent nécessaire.
(21) Il s'est élevé des débats à l'occasion de la terre prétendue découverte par M. Bouvet , et que Cook n'a pas retrouvée. Des écrivains français et anglais ont pris chacun le parti de leur compatriote. On sent bien que ce n'est pas avec la plume, mais avec des vaisseaux^ qu'une pareille question peut se décider. L'erreur de M. Bouvet ne serait pas surprenante , si l'on fait attention combien les brumes elles glaces peuvent tromper les yeux les mieux exercés. Tant de prétendues de'couvertes ont disparu, que, si l'illusion n'y avait été pour rien , il faudrait conclure que les mers australes et leurs archipels ne sont qu'un chaos en ébullition.
(22) Quand, en dernier lieu, l'héritier du trône de la Cochinchine est venu demander des secours dans l'asile ordinaire des rois, on a cité l'autorité de Cook sur l'importance des ports appartenans au prince fugitif, relativement au commerce et à l'influence politique.
(23^Des papiers publics avaient annoncé que les Provinces-» Unies entendaieut s'opposer à l'établissement de la colonie anglaise dans le Baie-Botanique. Il est probable que c'était un rêve du gazetier. Si les périls, la patience, le génie de l'observation, l'étude de la position, des productions, des rapports, peuvent donner des droits sur une contrée qu'un autre s'est contenté de voir en passant , en est-il de préférables à ceux que Cook a acquis à l'Angleterre sur la côte orientale de la Nouvelle-Hollande? Au reste, toutes ces sublimes
questions du droit des gens se décident parla fable de l'huître. L'un l'avait vue le premier ; l'autre l'avait ramassée. Le véritable propriétaire fut celui qui la mangea.
(24) Ce détroit, appelé de VÀndea{>our, est d'un avantage inappréciable. On n'en connaîtra toute l'utilité que lorsque les mers du sud seront plus fréquentées. On n'a point ignoré combien sa connaissance eût épargné de temps et de dangers à M. de Bougainville.
(25) Cook doit être regardé comme le restaurateur de la géographie, parce qu'il a le plus contribué à en bannir la partie spéculative. Pour qui connaît la marche de l'esprit humain , et son amour de l'indépendance et du merveilleux , il est certain qu'en tout genre de connaissances , la partie qui est abandonnée à l'imagination fera négliger et finira par corrompre la partie positive. Nulle science ne l'a plus éprouvé que la géographie. Entre mille exemples que j'en pourrais donner, je ne citerai que ce que dit l'éditeur du Yoya^ du docteur Sparmann. « Le Doddington, vaisseau de la compagnie des Indes, et tout récemment un autre encore, n'ont fait naufrage que parce qu'ils ignoraient que la côte d'Afrique s'étend bien loin à l'est avant de commencer à se porter vers le nord; en sorte que les vaisseaux venant de l'Inde trouvaient la Caffrerie beaucoup plus à l'est qu'ils ne s'y attendaient ; et ceux qui étaient jetés au loin vers le sud étaient obligés de lutter contre l'impétueux élément , dans ces rudes climats , lorsqu'ils auraient pu trouver sur la côté méridionale , à l'est de False-Bay, des havres salutaires. » En portant la lumière sur les parties inconnues du globe, en excluant à jamais de la géographie les énigmes et les problèmes , Cook a imposé à ses successeurs la loi d'une exactitude scrupuleuse.
et a rendu inexcusable et presque impossible une incurie scm» blable à celle qui a élé relevée par le médecin suédois. Les effets de cette première impulsion sont déjà sensibles. En Espagne on s'occupe à rendre plus courte et plus sûre la route . des galions. En France on vient de soumettre les cartes géographiques à une censure prudente ; le ministre de la marine communique fréquemment aux négocians des remarques salutaires, etc. Tout annonce que la géograpliie va devenir ce qu'elle doit être, une science rigoureusement exacte.
(26) Cette pénétration étonnante, ce coup d'œil rapide et observateur que j'attribue Cook, nous sont attestés par l'homme de la terre qui , sans contredit , en est le meilleur juge. Suivant les dernières relations venues de la Baie-Botanique , M. de LaPeyrouse répondit aux colons anglais qui l'interrogeaient sur les expéditions de Cook ces paroles remarquables: « Cet illustre navigateur n'a rien laissé à découvrir à ceux qui « ont voulu le suivre. « Quel éloge vaut un pareil aveu ? On sait 'encore que Cook , dans sa dernière expédition , fut choisi pour 'seul astronome de son .vaisseau. Enfin, son mérite littéraire n'est pas indigne d'attention. Dans un temps où tout bel esprit qui a franchi les barrières de sa ville croit devoir au public l'histoire de ses voyages, où nous sommes inondés de ces recueils emphatiques de puérilités , d'amour-propre et de préventions de tous Jes genres , les Voyages de Cook écrits avec la plus énergique simplicité , des merveilles racontées sans l'enflure des mots ni l'appareil des systèmes , n'ont pas dû paraître aux bons esprits sa découverte la moins piquante.
(q,']) Les voyages de Cook ont fourni aux Anglais le sujet d'un magnifique ballet qui a élé exécuté sur le théâtre de
Cowen-Garden avec un grand succès. Je n'envierai point à Londres ce spectacle muet , parce qu'il me semble qu'avec d'aussi riches matériaux il ne fallait pas seulement parler aux yeux, et que le tableau des caractères et des mœurs aurait encore ajouté au pittoresque des costumes et des décorations. Je ne doute pas que nos écrivains dramatiques ne s'emparent de ce sujet absolument neuf, car Zoraï^ dont la scène est à la Nouvelle-Zélande , est une tragédie purement allégorique.
Du pain et des spectacles , tel est le cri que nous avons emprunté des Romains. Une pantomime a rempli chez les Anglais le second de ces besoins; disons ce que va faire, pour le premier , un homme déjà célèbre par les services qu'il a déjà rendus aux sciences. Le chevalier Banks, ce premier compagnon de Cook , a proposé de transporter en Amérique ou en Europe , à l'aide d'une serre chaude pratiquée dans un vaisseau, l'arbre-à-pain de l'île de Taïti, et l'on assure que l'exécution de ce projet est confiée à M. Gore , le même qui, après la mort de Cook, ramena ses deux vaisseaux en Angleterre. Si le succès couronne cette belle entreprise , je la regarde comme la plus heureuse conquête de notre siècle. Quelques semences de patates ont peut-être plus enrichi l'Europe que ne l'ont fait les mines du Pérou.
Cook décrit, dans ses relations, des fours extrêmement économiques, creusés par les sauvages en forme de terriers. Pourquoi néglige-t-on d'en faire l'essai ? Ils pourraient être d'une grande utilité pour les 'paysans de plusieurs de nos provinces.
La lecture des grands voyages laisse ordinairement dans les imaginations vives et entreprenantes, un sentiment de regret qui les importune. Je pense qu'on pourraitleur procurer un équivalent facile. Plusieurs faits très-singuliers , que j'ai été à portée de recueillir, m'ont convaincu qu'il existe
autour de nous des pays aussi inconnus que dignes de curiosité, et que pour faire, même en France, un voyage aussi piquant et aussi intéressant que tel autre qu'on lit avec avidité, il suffit de quitter les routes et de chercher des hommes.
(28) En in6o , les Anglais accordèrent un passe-port à la personne du P. Pingre , que la France envoyait à l'île Rodrigue observer le passage de Vénus. Pendant la dernière guerre , la politique de Louis XVI fut bien plus généreuse , et ce furent les vaisseaux mêmes de Cook qu'elle mit sous sa sauvegarde. A la vue de ce manifeste qui attestera aux siècles à venir les progrès que la raison a faits dans le notre, la philosophie reconnut avec joie son ouvrage, et s'applaudit d'avoir persuadé aux gouvernemens , que celui qui sert le genre humain ne peut-être l'ennemi d'aucun peuple. Ce fut M. Turgot qui fit adopter à notre cabinet cette belle résolution. Ainsi l'honneur des nations dépend souvent du choix d'un ministre. Ce choix ne saurait jamais leur être indifférent ou étranger.
(29) C'est le i4 février 1779 que Cook, âgé d'environ cinquante ans, fut tué à Owhy— Hée , •l'une des Sandwicks , où les vents l'avaient forcé de rentrer. Terrassé d'un coup de massue , percé d'un poignard, il fut emporte et dévoré par les sauvages. Quelques restes de son corps furent cependant rendus à ses compagnons, et ensevelis dans la mer avec les cérémonies ordinaires. Les particularités de cette horrible catastrophe sont très-bien présentées dans une brochure qui parut l'année dernière sous le titre de Détails nom^eaux et circonstanciés sur la mort du capitaine Cook, traduits de l'anglais, A la lecture de ce récit, qui a tous les caractères
de Texaclitude et de la bonne foi, et qui a été adopté récemment par rauteur de la T^ie du capitaine Cook , on est convaincu que Cook avait pris toutes les précautions de la prudence ; qu'il se comporta avec la sagesse , Ttiumanité et le sang- froid-qui lui étaient ordinaires, et qu'il n'eût même couru aucun danger , si la confusion ne se fût mise parmi ceux qui l'accompagnaient, et si le lieutenant de la chal^pe ne l'eût abandonné par crainte ou par de'faut d'intell!|(^ence. On trouve dans la Yie de Cook , déjà citée , quelques de'taiîs sur les honneurs rendus à sa mémoire, tels que le monument élevé par sir HugliPalliser, son ami protecteur, la magnifique médaille frappée parla Société royale, les armes ingénieuses données par le roi d'Angleterre à la famille de ce navigateur, son Éloge lu à l'Académie de Florence par Michel-Angeîo Ganetti , et ce concours de louanges et de cbants poétiques dont l'Europe a retenti. Il serait digne de la nation anglaise de lui élever un monument à côté des morts illustres qui reposent sous les voûtes de Westminster. Là , sur une urne ouverte on pourrait lire ces mots:
O vous qui d'un grand homme honorez la mémoire, Cessez de chercher Cook sous ces marhres déserts: Emblème de sa vie, emblème de sa gloire , Sa cendre habile l'univers.
(3o) Il a paru en Angleterre trois poèmes sur les travaux et la mort de Cook, composés tous trois par de jeunes demoiselles. L'abbé Delille lui a consacré quelques vers harmonieux de son poème des Jardins ^ et l'abbé Raynal un passage éloquent de son Histoire philosophique et politique des deux Indes, Enfin, l'on sait que madame la princesse de Linange a fait une partie des fonds du prix de 1200 liv. proposé par l'Académie de Marseille,
(v3i) Je désirerais qu*iin philosophe profond écrivît l'histoire compare'ede ces quatre débordemens d'Europe, et marquât leur influence diverse sur les mœurs, le commerce, les sciences et la navigation. En général , les premiers navigateurs au sud, cherchant plutôt des épiceries que de la vérité ou de la gloire , jetèrent une étrange confusion dans la gcogra||hie. L'introduction Aes J^ojages de Coo/: donne une idée assez 0écise des expéditions qui avaient précédé la sienne. Mais il faudrait consulter les voyages aux terres australes par M. Dalrjmple , les de'couvertes et les voyages dans le nord par M. Forster, ainsi que les derniers historiens de Russie, pour bien connaître où en était le génie des découvertes, lorsque Cook lui donna une si grande impulsion.
(Sa) Les progrès de la nouvelle colonie seront un spectacle bien intéressant pour le philosophe. Il sera curieux de voir comment la nécessité du travail et l'espoir de quelques jouissances régénéreront peu à peu des hommes corrompus. Nous avons déjà vu le tableau contraire dans les observations morales et physiologiques qu'on publia il y a quelques années sur le dépôt de mendicité d'une de nos provinces.
(33) On dit qu'une compagnie de négocians anglais a équipé quelques vaisseaux pour aller acheter des pelleteries dans la nouvelle Amérique de Cook, et les échanger ensuite dans les ports de la Chine. En fait de spéculations de commerce, il fautlaisser agir l'intérêt etl'industrie. Formé par l'expérience, consommé dans la science des détails, connaissant à fond la portée des besoins et la force des ressources , le commerçant sait mieux que personne ce qu'il peut attendre , craindre et hasarder. Je n'aime pas voir un rêveur politique, le com-
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pas à la main, et la mappemonde sous les yeux, distribuer méthodiquement les richesses des nations.
(34) L'ouvrage le plus complet qui ait paru jusqu'à ce jour sur la traite et l'esclavage des nègres, est sans contredit celui de M. le docteur Frossard, en deux volumes in-8°, intitulé : la Cause des esclai>es nègres et des habitans de la Guinée portée au tribunal de la justice ^ de' la religion et de la politique. On y trouve les preuves de cette ve'rité consolante, que l'abolition graduelle de la traite et de l'esclavage des nègres sera très-avantageuse au commerce et aux colonies. Ce grand procès , qui va s'instruire en même temps au Parlement d'Angleterre et à l'Assemblée Nationale de France, sera jugé en grande connaissance de cause.
(35) L'ingénieux auteur des Recherches philosophiques sur les Américains , est celui qui a le plus combattu la possibilité de la communication de l'Ame'rique à l'Asie, et de sa population par le nord, M. Antermony , gentilhomme à la suite de l'ambassadeur envoyé par le czar Pierre , avait été frappé de la ressemblance des Tuuguses de Sibérie avec les Canadiens, et avait soupçonné qu'ils n'étaient pas si éloignés les uns des autres qu'on le pensait communément. Sur quoi l'auteur des Recherches philosophiques s'écrie : « Cette dis- ^ « tance , que M. Antermony veut trouver si peu importante,
« est à peu près de huit cents lieues gauloises, au travers d'un « Océan périlleux et impossible à franchir avec des canots «aussi chétifs et aussi fragiles que le sont^ au rapport d'Ys- « brand-ides, les chaloupes des Tunguses. » Au lieu de ce précipice effrayant, creusé par l'imagination de M. Paw, entre les deux mondes , Cook n'a trouvé qu'une mer large de seize lieues, et parsemée d'îles. Sans être de'cisif en faveur du sys-
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tème de Mhbiiis ou de celui de M. de Guignes, ee point de fait détruit l'objection tirée de la population de l'Amérique contre les livres de M.ois£.
Voyez l'article Californie dans la Now^elle Encj-clopédie méthodique ^ pour connaître tout ce que la géographie a dû à Cook dans cette partie du globe , et ce qu'elle devra à M. de La Pejrouse.
(36) Les papiers anglais ont fait le tableau le plus brillant des avantages que promet la nouvelle colonie de la Baie- Botanique dans la Nouvelle— Hollande , nommée par les An-r glais Neu-South-Tfales^ Nouvelle-Galles méridionale. La situation centrale que ce pays tient sur le globe , ont-ils dit, ne peut manquer de lui donner un jour une influence dominante sur la politique d'Europe. Il s'étend depuis le 44^ degré jusqu'au lo* de latitude sud , et depuis la longitude i lo jusqu'à i54- On peut y aller du Cap de Bonne-Espérance dans un mois, de Madras dans cinq semaines , de Canton en Chine dans le même espace de temps. Tl est également voisin des Moluques. On y va de Batavia en moins d'un mois , et il n'est éloigné que de quinze journées de la Nouvelle- Zélande , qui est couverte de bois de construction jusqu'au bord de la mer. Les arbres sont si gros et si e'ievés , qu'un seul arbre est suffisant pour faire un mât de vaisseau de guerre du premier rang. La Nouvelle-Zélande produit encore du chanvre, qui est autant un objet d'utilité que de curiosité. On pourra en recueillir une quantité d'autant plus grande dans la colonie , que cette plante croît naturellement dans la Nouvelle-Zélande. On peut la faire servir aux différens usages du coton , du chanvre et du lin , et elle est plus aise'e à être fabriquée. Le produit de cette plante ne pourrait pas manquer (l'être du plus grand avantage pour la marine, puisqu'on as-
sure qu'un câble de dix pouces, fait de ce chanvre, est aussi fort et durera autant qu'un de dix-huit pouces fait de chanvre d'Europe. Il y a actuellement de ce chanvre en Angleterre ; et les fabricans assurent que si on en faisait de la toile à voiles, elle serait infinimefit plus forte et plus belle que celle dont on se sert actuellement. Les filamens de cette plante sont extrêmement fins , et peuvent servir à faire de la batiste. Ce chanvre ressemble, quant à la couleur et au lustre, à de la soie d'un vert très-pâle. Les avantages que cet établissement procurera à l'Angleterre sont immenses. Il est donc surprenant qu'on ne fasse pas embarquer des milliers de sujets paresseux qui vivent dans la misère , pillent le public , ou subsistent d'aumônes; ils pourraient devenir des sujets précieux dans la colonie de New-South— Wales , faire leur bonheur , et contribuer à celui de leur pays.
A ces avantages particuliers j'en ajouterai un général : c'est la facilité qu'on aura de cultiver les plantes d'Europe et d'élever des troupeaux dans la Nouvelle— Hollande , d'où les uns et les autres pourront ensuite être transportés et naturalisés dans tout l'hémisphère.
(37) C'est le 1^*^ août 1^85 que les frégates la Boussole et r Astrolabe sortirent deBresipour un voyage de découvertes. Suivant les dépèches apportées par M. de Lesseps le 1 7 octobre 17B8, M. de La Peyrouse promettait son retour pour le mois de juillet ou d'août 1989. Ce n'est pas sur les docu— mens imparfaits que nous avons reçus jusqu'à ce jour , qu'il convient de juger cette magnifique expédition, dont les sciences ont tant à espérer. Mais quelle reconnaissance ne devons—nous pas aux hommes généreux qui se dévouent à ces périlleuses entreprises ! A quel prix on achète les découvertes maritimes ! Le premier monument de M. de La Peyrouse a
été un monument de mort; et l'îic du Cénotaphe est peutêtre sa première découverte. Puisse l'épouvantable catastrophe qu'une partie de son équipage vient d'éprouver aux îles des Navigateurs être le dernier de ses revers I Ah! les éiémens et les hommes devraient— ils conjurer la ruine de ce qui doit honorer la nature et l'humanité !