‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 135 sur 788 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

-U'CrSTi;, CIN.VA. MA.\IMI:, h-.owt. m: rc.n.Tivvxs. AfGCSTE.

Que chacun se retire, et qu'aucun. n'entre ici. Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi^;,"

(Tous se rolii'enl, à la réserve ilc Ciiiiia el de Muiiiiir.)

Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde. Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde. Celle grandeur sans borne el cet illustre raîlg, (jui m'a jadis coûté l.-inl de peine el de sang. Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune ^ , D'un courtisan flatteur la présence importune, N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit. Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouil L'ambition déplaît quand elle esl assouvie. D'une contraire ardeur son ardeur est suivie; Et, comme noire esprit, jusqu'au dernier soupir, Toujouiv vers quelque objet pousse queUiue désir. Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre. Et, monté sur le faite, il aspire à descendre. J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu; Mais, en le souhailant, je ne l'ai pas connu: Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes D'effroyables soucis, d'élernelles alarmes, Mille ennemis secrets, la inorl à tous propos. Point de plaisirs sans trouble, et jamais de repos. Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême. Le grand César mon père en a joui de même; D'un œil si différent tous deux l'ont regardé. Que l'un s'en est démis, el l'autre l'a gardé; Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tramiuille, (lomme un bon citoyen dans le sein de sa \ille; L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat A vu trancher ses jours par un assassinat.

CINNA

Ces exemples récents suflirakMil pour iii'iiisliiiin', Si par roxempifi seul on se devait conduire: L'un irt"invile :'i le suivre, et Tiiiitre me l'ait peur; Mais l'exemple souvent est un miroir trompeur: Et l'ordre du destin qui ffèiie nos iiensées N'est pas toujours éei'it dans les choses passées: Quelquefois l'un se j)rise où l'autre s'est sauve, Et par où l'un périt, un autre est conservé.

Voilà, mes cliersamis, ce qui me met en peine. Vous, qui me tenez lieu d'.Agrippe et de .Mécène, Pour résoudre ce point avec eux débattu, Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu : Ne considérez point cette grandeur suprême. Odieuse aux Romains et pesante à moi-même: Traitez-moi romme ami, non comme souverain; Rome, Angusie, l'État, tout est en votre main : Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique, Sous les lois d''un monarque, ou d'une république; V'otre avis est ma règle, et par ce seul moyeu Je veux être empereur ou simple citoyen.

CINNA

Malgré notre surprise et notre insuffisance, Je vous obéirai, seigneur, sans complaisance, Et mets bas le respect qui pourrait m'empêclier De combattre un a\is où voussemhlez penclier; Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire. Que vous allez souiller d'une tache trop noire, Si vous ouvrez votre âme à ces impressions Jusques à condamner toutes vos actions.

On ne renonce point aux grandeurs légitimes; On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes ; Et, plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis, Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis. N'imprimez pas, seigneur, cette honte\ise marque A ces rares vertus qui vous ont l'ait monarque; Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat Que vous avez changé la forme de l'État. Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre; \^os armes l'ont conquise, et tous les conquérants, Pour être usurpateurs, ne sont pas des tyrans; Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces, Gouvernant justement, ils s'en font justes princes : C'est ce que lit César; il vous faut aujourd'hui Condamner sa mémoire, ou faire comme lui. Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste, César fut un tyran, et son trépas fut juste. Et vous devez aux dieux compte de tout le sang Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang. N'en craignez point, seigneur, les tristes destinées; Un plus puissant démon veille sur vos années : On a dix fois sur vous attenté sans effet. Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait. On entreprend assez, mais aucun n'exécute; 11 est des assassins, mais il n'est plus de Rrute; Enfin, s'il faut attendre un semblable revers. Il est beau de mourir maître de l'univers. C'est ce qu'eu peu de mots j'ose dire; et j'estime Que ce peu t\vv j'ai dit est l'avis de Maxime.

Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver

L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver,

Et qu'au prix de son sang, au péril di' sa tête,

11 a fait (le l'Etat une juste conquête;

.Mais que, sans se noircir, il ne puisse quitter

Le fardeau que sa main est lasse de porter;

Qu'il accuse par là César de tyrannie,

Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie.

Rome esta vous, seigneur, l'empire est votre bien ; Chacun en liberté peut disposer du sien; Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire : Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vidgaire. Et seriez devenu, pour avoir tout dompté. Esclave des grandeurs où vous êtes monté! Possédez-les, seigneur, sans qu'elles vous possèdent. Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent ; Et faites hautement connaître enfin à tous Que tout ce qu'elles ont est au-de.ssous de vous. Votre Rome autrefois vous donna la naissance'; Vous lui voulez donner votre toute-pnis,<iance; Et Cinna vous impute à crime capital La libéralité vers le pays natal I 11 appelle remords l'amour de la jjatriel Par la baute vertu la gloire est donc flétrie. Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris. Si de ses pleins effets l'infamie est le prix! Je veux bien avouer qu'une action si belle Donne à Rome bien. plus que vous ne tenez d'ellp; ! Mais commet-on nu crime indigne de pardon. Quand la recotinaissance est au-dessus du don? Suivez, suivez, seigneur, le ciel qui vous inspiie Votre gli iie redouble à mépriser l'empire; Et vous serez lameux chez la postérité, Moins pour l'avoir conquis que pour lavoir quitté.^ Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême. Mais, pour y renoncer il faut la vertu même; Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner. Après un .sceptre acquis, la douceur de régner.

i:onsidércz d'ailleurs que vous régnez dans Rome, On, de quelque façon que votre cour vous nomme, I3n hait la monarchie; et le nom d'empereur. Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur. Ils passent pour tyran quiconque s'y fait maître. Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître; Qvii le souffre a le co>ur lâche, mol, abattu. Et, pour s'en affranchir, tout s'appelle vertu. Vous en avez, seigneur, des preuves trop certnines : On a fait contre vcuis dix entreprises vaines: l'ent-être que l'onzième est prête d'éclater, El ijup ce mouvement qui vous vient d'agiter .N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie. Qui, pour vous conserver, n'a plus que cette voie. Ne vous exposez plus à ces fameux revers. ;[

11 est beau de mourir maître de l'univers; -

Mais la plus belle mort souille notre mémoire Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire.

' La tyrannie du vpi"^ ninrnp Irès-iTi.nl à prnpo.s ct> mot oiseiis

miht'foit.

ACTK II, SCfiNK I.

Si rainour du pavs doit ici prévaloir, CVsl son bien st'uleiiiiMit qup vous devez vniilnir; Et celle liberté, qui lui seiuble si chère, N"est pour Rome, seigneur, qu'un bien imaginaire, Plus nuisible qu'utile, et qui napproclie pas De celui qu'un bon jirinie apporle à ses Elals : Avec ordre el raison les honneurs il dispense. Avec discerueinenl punit el récompense, 1:1 dispose de tout en juste possesseur, Sans rien précipiter, de peur d'un successeur. Mais, quand le peuple est maître, on n'aj^it qu'en tu- La voix de la raison jamais ne se consulte; [multe; Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux, L'autorité livrée aux plus séditieux.

Ces petits souverains qu'il fait pour une année. Voyant d'un temiis si court leur puissance bornée, Des plus heureux desseins font avorter le fruit. De peur de le laisser à (•(■lui qui les suit; [nenl.

Comme ils ont peu de jjarl aux biens d<mt ils ordon- Dans le champ du public largement ils moissonnent. Assurés que chacun leur pardonne aisément. Espérant à son tour un pareil traitement : Le pire des Étals, c'est l'Etat populaire.

AUGlSTf:.

Et toutefois le seul qui dans I\on;e peut plaire. Cette liaine des rois que depuis cinq cents ans Avec le pri uiier lait sucent tous ses enfants. Pour l'arracher des cœurs, est trop enracinée.

M.WIMK.

Oui, seigneur, dans son mal liome est trop obstinée ; Son peuple, qui s'y plaît, en fuit la guérison ; Sa coutume l'emporte, et non pas la raison; Et cette vieille erreur que i^inna veut abattre Est une heureuse erreur dont il est idolâtre. Par qui le monde entier, asservi sous ses lois. L'a vu cent fois marcher sur la tète des rois, Son épargne s'enfler du sac de leurs provinces. Que lui pouvaient do plus donner les meilleurs prin- .l'ose dire, seigneur, que par tous lesclimats [ces'.' Ne sont pas bien reçus toutes sortes d Etats; Chaque peuiile a le sien conforme à sa nature, Qu'on ne saurait changer sans lui faire une injure : Telle est la loi du ciel, dont la sage équités Sème dans l'univers celle diversité.

Les .Macédoniens aiment le monarchique.

Et le reste des (irees la liberté publique : LesParthes, les Persans, veulent des souverains. Et le seul consulat est bon pour les Romains.

CINNA

Il est vrai que du ciel l.i prudence infinie

Départ à chaque peuple un différent génie;

.Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux

Change selon les temps comme selon les lieux.

Home a reçu des rois ses murs et sa naissance;

Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance.

Et reçoit maintenant de vos rares bontés

Le comble souverain de ses prospérités.

Sous vous, l'État n'e.^t phis en pillage aux armées;

Les portes de ,Ianus par vos mains sont fermées. Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois, Kt iin'a fait voir comme eux le second de ses rois.

MAXI.MK.

Les changements d'État que fait l'ordre céleste

Ne coulent point de sang, n'ont rien qui soit funeste.

CINXA.

C'est un ordre îles dieux qui jamais ne se roinpl. De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils

[nous font.

L'exil des Tarquius même eiisauglanla nos terres. Et nos premiei's consuls nous oui coi"ité des guerres.

MAXIME

Donc votre aïeul l'unipée au ciel a résisté Quand il a combattu pour notre liberté'.'

CINNA

Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eilt perdue,- Par les mains de Pompée il l'aurait défendue: Il a choisi sa mort pourserNir dignement D'une marque éternelle à ce grand changement. Et devait cette gloire aux mânes d'un tel homme, D'emporter avec eux la liberté de Rome.

Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éljlouir. Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir. Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde. Depuis que la richesse entre ses murs abonde. Et que son sein, fécond en glorieux exploits. Produit des citoyens plus puissants que des rois, Les grands, pour s'affermir achetant des suffrages. Tiennent pompeusement leurs maîtres â leurs gages. Qui, par (les fers dorés se laissant enchaîner. Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner. Envieux l'un et l'autre, ils mènent tout par brigues. Que leur ambition tourne en sanglantes ligues. Ainsi de Marins Sylla devint jaloux ; César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous : Ainsi la liberté ne peut plus être utile Qu'à former les fureurs d'une guerre civile. Lorsque, par un désordre à l'univers fatal. L'un ne veut point de maître, el l'autre point d'égal.

Seigneur, poursauverlionie, il faut qu'elle s'unisse En la main d'un bon chef à qui tout obéisse. Si vous aimez encore à la favoriser, Otez-lui les moyens de se plus diviser. Sylla, quittant la pince enlin bien usurpée, N'a l'ait qu'ouvrir le champ à César et Ponipi'c, Que le malheur des temps ne nous efit pas fait \oir. S'il eiM dans sa famille assuré son pouvoir. Qu'a fait du grand César le cruel parricide. Qu'élever contre vous .Antoine avec Lépide, Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains, Si César eût laissé l'empire entre vos mains? Vous la replongerez, eu quittant cet empire, Dans les maux dont à peine encore elle respire. Et de ce peu, seigneur, qui lui reste de sang. Une guerre nouvelle épuisera son flanc.

Que l'amour du pays, que la pitié vous touche; Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche. Considérez le prix que vous avez coûté :

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