SCÈNE III
CUiaSK, .lASON, CI.KoM.;
J.iS.I.N.
Que votre zèle est long, et que d impatience
Il lionne à votre amant. (|ui ini'uiten votre absence.'
CUÉUSF..
J(> n'ai pas fait pourtant au ciel beaucoup de vœux ; Ayant Jason à moi, j'ai tout ce que je veux.
JASuN.
Et moi, puis-je espérer l'effet d'une prière (.)ni' ma llamme tirndrait à faveur singulièi'c'.' Au nom de votre amour, san\ez deux ji'uiies f'inils (.lue d'un premier h\ men la couche m'a produits ; Employez-vous pour eux, faites auprès d'un père Qu'ils ne soient point compris en l'exil de leur mère; C'est lui seul qui bannit ces petits malheureux, Puisque dans les traitT's il ii'esl point parlé d'eux.
r.i;ÉiSE.
J'avais dijà parlé de leur tendre innocence, Et vous y servirai de toute ma puissance, Pourvu qu'à votre tour vous m'accordiez un point Que JHsques à tantôt je ne vous dirai point.
J.VSJX.
Dites, et, quel qu'il soit, que ma reine en dispose.
cr.ÉusE.
Si je puis sur mon père obtenir quelque chose, Vous le saurez après; je ne veux rien pour rien.
CLÉO.NR.
Vous pourrez an palais suivre cet entretien,
On ouvre chez .Mi'ilée, otez-Mms de sa \ uj; ; Vos ]iréseiices rendraient sa douleur plus émue ; Et vous seriez marii i|ne cet esprit jaloux Mêlât sou amertume à des plaisirs si doux.
SCKiM- IV
.M CI IKK
Souverains protecteurs des lois de l'hyménée," Dieux garants de la foi que Jason m'a donnée. Vous qu'il prit à témoin d'une immortelle ardeur Quand par uu faux serment il vainquit ma jindeui-. Voyez de quel mépris vous traite son parjure. Et m'aidez ;'i venger cette commuiie injure : S'il me peut aujourd'hui chasser impunément. Vous êtes sans iiouvoir ou sans ressentiment.
Et vous, troupe savante en noires barbaries, Filles de lAchéron, pestes, larves, furies, Eières sœurs, si jamais notre commerce étroil Sur vous et vos serpents me donna quelque droit. Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes Et les mêmes tourments dont vous gèiuv, les âmes; Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers ; Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfei's; .\pportez-moi du fond des antres de Mégère La mort de ma rivale et celle de son père; Et, si vous ne voulez mal servir mon courroux. Quelque chose de pis pour mon perfide époux ; Qu'il coure vagabond de province en province: Qu'il fasse lâchement la cour à chaque prince; Banni de tous cotés, sans bien et sans appui. .\ccablé de frayeur, de misère, d'ennui. Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse; Qu'il ait regret à moi ])our son dernier supplice; Et que mon souvenir jusque dans le tombeau Attache à son esprit un éternel bourreau. Jason me répudie! et qui l'aurait pu croire? S il a manqué d'amour, njanque-t-il de mémoire? .Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits? .M'ose-t-il bien quitter après tant di' forfaits? Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose, Croit-il que m'ofl'euser ce soit si jieu de chose? Quoi ! mon père trahi, les éléments forcés, D'un frère dans la mer les membres dispersés. Lui l'ont-ils présumer mon audace épuisée ? Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisie. Ma rage contre lui n'ait pas où s'assouvir, Et que tout mon pouvoir se borne à le servir? Tu t'abuses, Jason, je suis encor moi-même. Tout ce qu'eu ta fa\eur fit nuin amour extrême. Je le ferai par haine; et je veux pour le moins Qu'un forfait nous sépare, ainsi qu'il nous a joi'iil-; Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage. S'égale aux premiers jours de notre mariage; *
* Voici des vers qui annoncent Corneille. Ce nioiiologne est tout entier iniUé ile celui de Séni>que le tragique :
riii conjugale?, tnnue genîali^ lor» f.uciiin cu'ti^'.... .
MÉDÉE
Et que noti^ union, que lompl ton rliangement, Trouve une tin pareille à son coiiunonceinenl. Déeliirer par morceaux l'enfant au^c yeux du père iVestiiue le moindre effet qui suivra ma colère; Des crimes si légers lurent mes coups d'essai : Il faut bien autrement montrer ce que je sai ; [ge 11 faut faire un chef-d'œuvre, et qu'un dernier ouvra- Surpasse de bien loin ce faible apprentissage.
Mais, pour exécuter tout ce que j'entreprends, Quels dieux me fourniront des secours assez grands'.' Ce n'est plus vous, enfers, qu'ici je sollicite : Vos feux sont impuissants pour ce que je niédite. Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour Qu'à regri't tu dépars à ce fatal séjour. Soleil, qui vois l'affront qu'on va faire à ta race. Donne-moi tes chevaux à conduire à ta place : Accorde cette grâce à mon désir bouillant. Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant : Mais ne crains pas de chute à l'univers funeste ; Corinthe consumé garantira le reste; De mon juste courroux les implacables vœux Dans ses odieux murs arrèieront tes feux ; Créon en est le prince et prend .lason pour gendre ; C'est assez mériter d'être réduit en cendre, D'y voir réduit tout l'isthme, afin de l'en puiiir, lit qu'il n'empêche plus les deux merS de s'unir.
SCÈNL -V
î!i';dék, mn\yE
MÉDÉE
Eh bien, Nérine. à quand, à quand cet hyménée? En ont-ils choisi l'heure'? en sais-tu la journée ? N'en as-tu rien appris? n'as-tu point vu Jason? N'appréhende-til rien après sa trahison?
Croit-il qu'en r et affront je m'amuse à me plaindre ? S'il cesse de m'aimer, qu'il commence à me c-aindre; 11 verra, le perlide, à i]uel comble d'horreur De mes ressentiments peut monter la fureur.
NÉr.INE.
Modérez les bouillons de cette violence, Et laissez déguiser vos douleurs au silence. Quoi ! madame, est-ce ainsi qu'il faut dissimuler" Et faut-il perdre ainsi des menaces en l'air? Les plus ardents transports d'une haine connue Ne sont qu'autant d'éclairs avorlés dans la nue, Qu'autant d'avis à ceux que vous voulez punir. Pour repousser vos coups, ou pour les prévenir. Qui peut, sans s'émouvoir, supporter une offense Peut mieux prendre à son point le temps de sa ven- Etsa feinte douceur, sous un appât mortel, [geance; Mène insensiblement sa victime à l'autel.
MÉDÉL.
Tu veux que je me taise et que je dissimule? Nérine, porte ailleurs ce conseil ridicule ; L'âme en est incapable en de moindres malheurs. Et n'a point où cacher de pareilles douleurs. Jason m'a fait trahir mon pays et mon père,
Et me laisse au milieu d'une terre étrangère, Sans support, sans amis, sans retraite, sans bien, La fable de son peuple, et la haine du mien: Nérine, après cela tu veux r|ue je me taise ! Ne dois-je point encore en témoigner de l'aise, De ce royal hymen souhaiter l'heureux jour. Et forcer tous mes soins à servir son amour?
NÉBINE.
Madame, pensez mieux à l'éclat que vous faites. Quelque juste qu'il soit, regardez où vous êtes; Considérez qu'à peine un esprit plus remis Vous tient en sûreté parmi vos ennemis.
jiÉDÉt;.
L'âme doit se roidir plus elle est menacée, Et contre la fortune aller tête baissée, La choquer hardiment, et, sans craindre la mort, Se présenter de front à son plus rude effort. Cette lâche ennemie a peur des grands courages. Et sur ceux qu'elle abat redouble ses outrages.
NÉRI.NE
Que sert ce grand courage où l'on est sans pouvoir?
jiÉnÉE.
11 trouve toujours lieu de se faire valoir.
I NÉKI.NE.
I Forcez l'aveuglement dont vous êtes séduite I Pour voir en quel étal le sort vous a réduite. Voire pays vous hait, votre époux est sans foi : Dans un si grand revers que vous reste-t-il ?
MÉDÉE
Moi, Moi, dis-je, et c'est assez. '
NÉRISE.
Quoi ? vous seule, niadanio?
MÉDÉE
Oui, tu vois en moi seule et le fer et la flamme, El la terre, et la mer, el l'enfer, et les cieux, Lt le sceptre des rois, et le foudre des dieux.
NÉRINE
L'impétueuse ardeur d'un courage sensible
A vos ressentiments figure lout possible :
Mais il faut craindre un roi fort de tant de sujets.
SIÉDÉE.
Mon père, qui l'était, rompit-il mes projets?
NÉRINE
Non, mais il fut surpris, et Créon se défie: Fuyez; qu'à ses soupçons il ne vous sacrifie.
MÉDÉE
Las! je n'ai que trop fui; cette infidélité
D'un juste châtiment punit ma lâcheté.
Si je n'eusse point fui pour la mort de l'élie,
Si j'eusse tenu bon dedans la Thessalie,
Il n'eût point vu Creuse, et cet objet nouveau
N'eût point de notre hymen étouffé le flambeau.
NÉl'.INE.
Fuyez encor, de grâce.
MÉDÉE
Oui, je fuirai, Nérine ; Mais, avant, de Créon on verra la ruine ;
' (> moi est célcbic; c'est le iletlra siipemi de ï^énénuo.
ai:ti: h, sck.nh ir.
Je liravi- la fortune; et toute sa rigueur, En ni'ùlaiit un mari, ne in'ôle pas le cii'lir; Sois sculiiiioMl lidèle, et, sans te ineiire en peine, Laisse agir pleinement mon savoir et ma haine.
M'HINE, seule.
Madame... Elle me iiuitle au lien de m'écouter. Os violents transports la font précipiter; D'une trop juste ardeur l'inexorable envie Lui fait abandonner le souci de sa vie. Tâchons, encore un coup, d'en divcriir le cours. Apaiser sa fureur, c'est conserver ses jours.