‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 156 sur 788 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

AUCTSTE, CINNA.

AUGUSTE

Pioiids un siège, Cinna, prends, el snr toute chose Observe exaclemeut la loi que je t'impose : Prêle, sans me troubler, l'oreille à mes discours; D'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours; Tiens ta langue captive; et, si ce grand silence A ton émotion fait quelque violence, Tu pourras me répondre après tout à loisir : Snr ce jioint seulement contente mon désir.

CISNA.

Je vous obéirai, seigneur.

AIGLSTE.

* (Ju'il te souvienne

De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.

Tu v.iis le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon père, et les miens : Au milieu de leur camp tu reeus la naissance; Et, lorsque après leur mort tu vins en ma puissance, Leur haine enracinée au milieu de ton sein T'avait mis contre moi les armes à la main; Tu fus njon ennemi même avant que de naître, Et tu le fus encor quand tu me pus connaître, Et l'inclination jamais n'a démenti Ce sang qui t'avait fait du contraire parti ; Autant que tu l'as pu les effets l'ont suivie; Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie ; Je te fis prisonnier pour te Cûmbler de biens ; Ma cour fui la prison, mes faveurs tes liens; Je te restituai d'abord ton patriujoine ; Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, Et tu sais que depuis, à chaque occasion, Je suis tombé pour toi dans la profusion : Toutes les dignités que tu m'as demandées, Je te les ai snr l'heure et sans peine accordées; Je t'ai préféré même à ceux dont les parents Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs. A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire. Et qui m'ont conservé le jour que je respire; De la façon enUn qu'avec toi j'ai vécu. Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu. Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène, Après tant de faveur montrer un peu de haine. Je te donnai sa place en ce triste accident, Et te fis, après kii. mon plus cher confident; Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue Me pressant de quitter ma jjuissance absolue. De Maxime et de toi j'ai jiris les seuls avis. Et ce sont, malgré lui, les liens que j'ai suivis; Dieu plus, ce même jour je te donne iEmilie,

Le digne objet des vœux de toute l'Ftalie, Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins, Qu'en te couronnant roi je t'aurai douné moins. Tu l'en souviens, (^inna, tant d'heur et tant de gloire Ke peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire; Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer, Cinna. tu t'en souviens, et veux m'assassiner.

CIXXA.

Moi, seigneur! moi. i]ue j'eusse une âmeâi traîtresse! Qu'un si lâche dessein...

ADGCSTE.

Tu tiens mal ta promesse :

Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je vitux : Tu te justifieras après, si tu le peux. Ecoute cependant, et tiens mieux ta parole.

Tu veux m'assassiner demain, au Capitole, Pendant le sacrifice, et ta main pour signal Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal; La moitié de tes gens doit occuper la porte. L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte. Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons? De tous ces meurtriers te dirai-je les noms'? Procule, Glahrion, Virginian, Rutile, Marcel, Plante, Lénas, Pompone, Albin, Icile, Maxime, qu'après toi j'avais le plus aimé : Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé; l'n tas d'hommes perdus de dettes et de crimes. Que pressent de mes lois les ordres légitimes, Et qui, désespérant de les plus éviter. Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.

Tu le tais maintenant et gardes le silence, Plus par confusion que par obéissance.

Quel était ton dessein et que prétendais-tu Après m'avoir au temple à tes pieds abattu? Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique! Si j'ai bien entendu tantôl la politique, Son salut désormais dépend d'un souverain, Qni pour tout cjnserver tienne tout en sa main: Et, si sa liberté te faisait entreprendre, Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre ; Tu l'aurais acceptée au nom de tout l'Étal, Sans vouloir l'acquérir par un assassinat. Quel élait donc toiibnt? d'y régner en ma place? D'un étrange malheur son destin le menace. Si pour monter au trône et lui donner la loi Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi, Si jusques à ce point son sort est déplorable. Que tu sois après moi le plus considérable. Et que ce grand fardeau de l'empire romain Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main.

.\pprends à te connaître et descends en toi-même : On t'honore dans Rome, on le courtise, on t'aime. Chacun tremble sous loi, chacun t'offre des vœux. Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu ve:!\; Mais tu ferais pitié, même à ceux qu'elle i:rili'. Si je t'abandonnais à ton peu de mérite. Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux. Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux. Les rares qualités par oi'i tu niasdCi pNiiii',

i^ CINNA.

Et tout ce qui t'élèvc au-dessus du vulgaire. Ma faveur fait 'ta gloire, cl ton pouvoir en vient; Elle seule l'élève, el seule te soutient; C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne; Tu n'as crédit et rang qu'autant qu'elle t'en donne, El pour te faire clioir je n'aurais aujounlliui Qu'à retirer la main qui seule est ton api)ui. J.'ainie mieux toutefois céder à ton envie : Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie; Mais oses-tu penser que les Serviliens, Les Cosses, les Mélels, les Pauls, les Fabiens, Et tant d'autres enfin de qui les grands courages Des héros de leur sang sont les vives images, Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux .lusqn'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux? Parle, parle, il est temps.

CINNA

Je demeure stupide, Non que votre colère ou la mort m'intimide : .Te vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver, Et j'en chercjie l'auteur sans le pouvoir trouver

Mais c'est trop y tenir toute l'âme occupée : Seigneur, je .■^uis Romain, et du sang de Pompée. Le père el les deux fils lâchement égorgés, Par la mort de César étaient trop peu vengés; C'est là d'un beau dessein lillustre et seule cause : Et, puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose, N'attendez pas de moi d'infâmes repentirs, D'inutiles regrets ni de honteux soupirs; Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire: Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire. Vous devez un exemple à la postérité.

Et mon trépas importo à votre sûreté.

AUGusii;.

Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime, Et, loin de t'excuser, tu couronnes Ion criiiu'. Voyons si ta constance ira jusques au bout. Tu sais ce qui l'est dû, tu vois que je sais tout; Fais ton arrêt toi-même et choisis tes supplices.

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