SCÈNE PREMIÈRE
CLKANDRE, DORAME, CUTON.
L'.icle se passe dans la prison.
IioiiANTL.
Je vous en prie ëncor, discourons d'autre chose, Et sur un tel sujet ayons la bouche close : On peut nous écouter et vous surprendre ici; Et, si vous vous perdez, vous luc pei'dez aussi. I.a parfaite amitié que pour vous j'ai conçue, Quoiqu'elle soit l'efiet d'une première \ue. .luiut mon péril au votre et les unit si bien, Qu'au cours de votre sort elle attache le mien.
Cl-ÉANDIiE.
N'ayez aucune peur et sortez d'un tel doute.
J'ai des gens là dehors qui gardent qu'on n'écoute;
Et je puis vous parler en toute sûreté
Ile ce que mon malheur doit à votre bonté.
Si d'un bienfait si grand qu'on reçoit sans mérite Qui s'avoue insolvable aucunement s acquitte. Pour m'acquitler vers vous autant que je le puis, J'avoue, et hautement, monsieur, que je le suis; Mais, si cette amitié par l'amitié se paie, C'e cœur qui vous doit tout vous en rend une vraie. La vôtre la devance ù peine d'un moment; Elle attache mon sort au votre également; Et l'on n'y trouvera que celte différence. Qu'en vous elle est faveur, en moi reconnaissance.
DOUANTE.
N'appelez point faveur ce qui fut un devoir.
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Entre les gens de cfeiir, il siillit de si' voir. Par un effort sixrct de quelque sympathie L'un à l'autre aussitôt un certain nœud les li'' : Chacun d'eux sur son front porte écrit ce qu'il est; Et, quand ou lui ressemble, on prend son intérêt .
CLIIU.N.
Par exemple, voyez, aux traits de ce visage Mille dames m'ont pris pour homme de courage, Et, sitôt que je parle, on devine à demi Que le sexe jamais ne fut mon ennemi.
CLÉANDRE
Cet homme a de l'humeur.
DOI\AXTE.
C'est un vieux domestique Qui, comme vous voyez, n'est pas mélancolique. A cause de son âge. il se croit tout permis; Il se rend familier avec tous mes amis, Mêle partout son mot, et jamais, quoi qu'on die. Pour donner son avis il n'attend qu'on l'en prie. Souvent il importune et quelquefois il plaît.
CLÉANDRE
J'en voiidrais connaître un de l'humeur dont il est.
CLIIOX.
Croyez qu'à, le trouver vous auriez de la peine : Le monde n'en voit pas quatorze à la douzaine; Et je jurerais bien, monsieur, en bonne foi. Qu'en France il n'en est point que ,lodelet et moi.
DOr.AME.
Voilà de ses bons mots les galantes surprises ; iMais qui parle beaucoup dit beaucoup de sottises; El, quand il a dessein de se mettre eu crédit. Puis il y fait d'effort, moins il sait ce qu'il dit.
CLlIo^.
On appelle cela des vers à ma louange.
CLÉAXDRE.
Presque insensiblement nous avons pris le change. .Mais revenons, monsieur, à ce que je vous dois.
DORANTE
iNous en pourrons parler encor quelque autre fois : Il suffit pour ce coup.
CLÉANDRE
Je ne saurais vous taire En quel heureux état se trouve votre affaire. Vous sortirez bientôt, et peut-être demain; Mais un si prompt secours ne vient pas de ma njain ; Les amis de l'hiliste en ont trouvé la voie : J'en dois rougir de honte au milieu de ma joie ; Et je ne saurais voir sans être un peu jaloux Qu'il m'ôte les moyens de m'eniployer pour vous. Je cède avec regret à cet ami fidèle; .S'il a plus de pouvoir, il n'a pas plus de zèle ; Et vous m'obligerez, au sortir de prison. De me faire l'honneur de prendre ma maison. Je n'attends point le temps de votre délivrance. De peur qu'encore un coup Philiste me devance; Comme il m'ôte aujourd'hui l'espoir de vous servir. Vous loger est un bien que je lui veux ravir.
nORAME.
C'est un excès d'honneur que vous me voulez rendre :
LA SUITE DU MENTEUn.
Et je croirais faillir de m'en vouloir défendre.
CLÉAaDRF..
Je vous en reprierai quand \ous pourrez sortir; Et lors nous tâcherons à vous bien divertir. Et vous faire oublier l'ennui r|ue je vous cause.
Auriez-vous cependant besoin de quelque chose? Vous êtes voyageur et pris par des sergents; Et, quoique ces messieurs soient fort honnêtes gens, 11 en est quelques-uns...
CLIIO.X.
Les siens en sont du nombre; Ils ont en le prenant pillé justiu'à son ombre; Et, n'était que le ciel a su le soulager. Vous le verriez encor fort net et fort léger; Mais, comme je pleurais ces tri.stes aventures. Nous avons reçu lettre, argent et confitures.
CLÉANDRE
Et de qui?
DORANTE
Pour le dire, il faudrait deviner.
Jugez ce qu'en ma place on peut s'imaginer.
Une dame m'écrit, me flatte, me régale, .Me promet un amour qui n'eut jamais d'égale, .Me fait force présents...
CLÉANOIIE.
Et vous visite?
DORANTE
Non.
CLÉANDRE
Vous savez son logis?
OOBAME.
Non; pas même son nom.
Ne soupçonnez-vous point ce que ce pourrait êtie?
CLÉANDRE
.\ moins que de la voir je ne la puis connaître.
DORANTE
Pour un si bon ami, je n'ai point de secret. Voyez, connaissez-vous les traits de ce portrait?
CLÉANDRE
Elle semble éveillée et passablement belle; .Mais je ne vous en puis dire aucune nouvelle, Et je ne connais rien à ces traits que je voi. Je vais vous préparer une chambre chez luoi. Adieu.
SCÈNK II
DOUANTE, r.LITO.N.
DORANTE
Ce brusque adieu marque un trouble dans ràiiio. Sans doute ri la connaît.
CLIION.
C'est peut-être sa femme.
DORANTE
Sa femme?
CLITON
Oui, c'est sans doute elle qui vous écrit; Et vous venez de faire un coup de grand es])ril. Voilà de vos secrets et de vos confidences.