‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 329 sur 788 · RODOGUNE, LAONICE · texte numérisé non relu

RODOGUNE, LAONICE

RODOGUNE

Je ne sais quel malheur aujourd'hui me menace.

Et coule dans ma joie une secrète glace :

Je tremble, l.aonice, et te voulais parler.

Ou pour chasser ma crainte ou pour m'en consoler.

LAOMCE.

Quoi! madame, en ce jourpour vous si plein de gloire?

RODOGUNE

Ce jour m'en promettant, que j'ai peine à tout croire. La fortune me traite avec trop de respect; Et le trône et l'hymen, tout me devient suspect. L'hymen semble à mes yeux cacher quelque supplice. Le trône sous mes jnis creuser un précipice; Je vois de nouveaux fers après les miens brisés. Et je prends tous ces biens pour des maux déguisés: En un mot. je crains tout de l'esprit de la reine.

lAONICE.

La paix qu'elle a jurée en a calmé la haine.

RODOGUNE

La haine entre les grands se calme rarement; La paix souvent n'y sert que d'un amusen ent; Et, dans l'état où j'entre, à te parler sans feinte, Elle a lien de me craindri'. et je crains cette crainte.

Non qu'enfin je ne donne au bien des deux Étals Ce que j'ai dû de haine à de tels attentats : J'oublie et jdeinement toute mon aventure; Mais une grande offense est de cette nature. Hue toujours son anlour impute à l'offensé l'n vif ressentiment dont il le croit blessé; Et, (luoiqu'cn apparence on le réconcilie. Il le craint, il le hait, et jamais ne s'y fie; Et,' toujours alarmé de cette illusiun.

Sitôt qu'il peut le perdre, il prend l'occasion. Telle est pour moi la reine.

LAONICE

Ah! madame, je jure Que par ce faux soupçon vous lui faites injure. Vous devez oublier un désespoir jaloux Dû força son courage un infidèle époux. Si, teinte de son sang et toute furieuse, Elle vous traita lors en rivale odieuse. L'impétuosité d'un premier mouvement Engageait sa vengeance à ce dur traitement; 11 fallait un prétexte à vaincre sa colère. Il y fallait du temps, et, pour ne rien vous taire, Quand je me dispensais à lui mal obéir. Quand en votre faveur je seniblais la tndiir. Peut-être qu'en son creur, plus douce et repentie. Elle en dissimulait la meilleure partie; Que, se voyant tromper, elle fermait les yeux, Et qu'un peu de pitié la satisfaisait mieux. A présent que l'amour succède à la colère. Elle ne vous voit plus qu'avec des yeux de mère; Et si de cet amour je la voyais sortir. Je jure de nouveau de vous en avertir : Vous sa\ ez comme quoi je vous suis toute acquise. Le roi soulfrirait-il d'ailleurs quelque surprise?

RODOGUNE

Qui que ce soit des deux qu'on couronne aujourd'hui. Elle sera sa mère, et pourra tout sur lui.

LAONICE

*Qui que ce soit des deux, je sais qu'il vous adore : Connaissant leur amour, pouvez-vous craindre en- RoDoGUNE. [core?

Oui, je crains leur hymen et d'être à l'un des deux.

LAONICE

Quoi.' sont-ils des sujets indignes de vos feux?

RODOGUNE

(domine ils ont même sang avec pareil mérite, Un avantage égal pour eux me sollicite; Mais il est malaisé, dans cette égalité, Qu'un esprit combattu ne penche d'un côté; Il est des nœuds secrets, il est des sympathies, l!ont par le doux rapport les âmes assorties S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquer Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer, (.'est par là que l'un d'eux obtient la préférence; Je crois voir lautie encore avec indifférence ; Mais cette indifférence est une aversion Loisque je la compare avec ma passion.

Étrange effet d'amour! incroyable chimère! Je voudrais être à lui si je n iiiniais sciu frère;

RODOGUNE

Et le plus grand ili\s niaiix toutefois que je crains, C'est que mon triste sort me livre entre ses mains.

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