‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 357 sur 788 · ACTE V, scèm; IV · texte numérisé non relu

ACTE V, scèm; IV

Je verrais?... Mais, seigneur, vous ne niVcoutez pas!

ANTIMnUS.

Non, je n'écoule rien; et dans la mort d'un fréro Je ne veux point juger entre vous et ma mère : Assassinez un lils, massacrez un époux, Je ne veux me garder ni d'elle ni de vous. Suivons aveuglément ma triste destinée; Pour m'exposer à tout achevons Thyméiiée. Cher frère, c'est pour moi le chemin du trépas : La main qui t'a percé ne m'épargnera pas; Je cherche à te rejoindre, et non à m'en défendre. Et lui veux hieii donner tout lieu de me surprendre; Heureux si sa fureur, qui me prive de loi, Se fait hientùt connaître en achevant sur moi, Et si du ciel, trop lent à la réduire en poudre, Son crime redoublé peut arracher la foudre. Donnez-moi...

RODOCUNE, !*empt'cli3iu lie prendre la coui»'.

Quoi! seigneur!

AKTIOCHDS .

Vous m'arrêtez en vain :

Donnez.

RODOGPNE.

Ah! gardez-vous de l'une et l'autre main! Cette coupe est suspecte, elle vient de la reine; Craignez de toutes deux quelque secrète haine.

CLÉOPATP.E.

Qui m'épargnait tantôt ose enfin maccuser?

RODOCCNE.

De toutes deux, madame, il doit tout refuser. Je n'accuse personne et vous tiens innocente; Mais il en faut sur l'heure une preuve évidente. Je veux bien à mon tour subir les mêmes lois. On ne peut craindre trop pour le saint des rois. Donnez donc celle preuve ; et, pour toute réplique, Faites faire un essai par quelque domestique.

CLÉOPATRE, prenant la cûnpe.

Je le ferai moi-même. Eh bien, redoutez-vous Quelque sinistre effet encor de mon courroux? J'ai souffert cet outrage avecque patience.

ANTIOCHl'S, prenanl la coupe des mains de Clêopàlre :iprè^ qu'elle a liu.

Pardonnez-lui, madame, un |:eu de défiance: Comme vous l'accusez, elle fait son effort A rejeter sur vous l'horreur de cette mort ; Et, soit amour pour moi, soil adresse pour elle. Ce soin la fait paraître un peu moins criminelle Pour moi, qui ne vois rien, dans le trouble où je suis. Qu'un gouffre de malheurs, qu'un abtiiie d'ennuis, Attendant qu'en plein jour ces vérités paraissent.

J'en laisse la vengeance aux dieux qui la connaissent. Et vais sans plus tarder...

RODOCUNE.

Seigneur, voyez ses yeux Déjà tout égarés, troubles et furieux.

Cette affreuse sueur qui court sur son visage. Cette gorge qui s'enfle. Ah ! bons dieux ! quelle rage ! Pour vous perdre après elle, elle a voulu périr.

ASTIOCHI'S, rendant la coupe à Laonice ou à ipielque aulre.

N'importe, elle est ma mère, il faut la secourir.

CLÉOPATRE

Va, lu me veux en vain rappeler à la vie; .Ma haine est trop fidèle et m'a Irnp bien servie. Elle a paru trop tôt pour le perdre avec moi : C'est le seul déplaisir qu'en mourant je reçoi; Mais j'ai cette douceur dedans celte disgrâce De ne voir point régner ma rivale en ma place.

Règne; de crime en crime enfin te voilà roi. Je lai défait d'un père, et d'un frère, et de moi. Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes, Et laisser choir sur vous les peines de mes crimes! Puissiez-vous ne trouver dedans voire union Qu'horreur, que jalousie et que confusion! El, pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble. Puisse naître de vous un fils qui me ressemble!

ANTiocnus.

Ah ! vivez pour changer celte haine en amour.

CLÉOPATRE

Je maudirais les dieux s'ils me rendaient le jour. Qu'on m'emporte d'ici : je me meurs. Laonice, Si tu veux m'obliger par un dernier service. Après les vains efforts de mes inimitiés. Sauve-moi de l'affront de tomber à leurs pieds.

nie 'i'en va, el Laonice lui aide à marcher. ) ORO.ME.

Dans les justes rigueurs d'un sort si déplorable. Seigneur, le juste ciel vous est bien favorable : 11 vous a préservé, sur le point de périr. Du danger le plus grand que vous pui.-^siez courir; Et, par un digne effet de ses faveurs puissantes, La coupable est punie et vos mains innocentes.

AXIlOCHtS.

Oronle, je ne sais, dans son funeste sort.

Qui m'afflige le plus, ou sa vie ou sa mort; [pie;

L'une el l'autre a pour moi des malheurs sans exorn-

Plaignez mon infortune. Et vous, allez au templi'

V changer l'allégresse en un deuil sans pareil.

La pompe nuptiale en funèbre appareil;

Et nous verrons après, par d'autres sacrifices.

Si les dieux voudront être à nos vœux plus propices.

:i.\ nr; rouoging.

EXAMEN DE RODOGUAE

Le sujet de celte tragédie est tiré d'Appian Alexandrin, dont voici les paroles, sur la fin du livre qu'il a fait des Guerres de Syrie : « Déinétrius, surnommé Nicanor, entreprit la guerre contre les Parthes et vécut quelque temps prisonnier dans la cour de leur roi l'hraates, dont il épousa la sœur, nommée Rodogune. Cependant Diodotus, domestique des rois précédents, s'empara du trône de Syrie et y lit asseoir un Alexandre, encore enfant, fils d'Alexandre le bâtard et d'une fille de Ptolomée. Ayant gouverné quelque temps comme tuteur sous le nom de ce pupille, il s'en défit et prit lui-même la couronne sons un nouveau nom de Tryplioii, qu'il se donna. Antioclius, frère du roi prisonnier, ayant appris sa captivité à Rliodes et les troubles qui l'avaient suivie, revint dans la Syrie, où, ayant défait Tryphon, il le fit mourir. De là, il porta ses armes contre Phraates, et, vaincu dans une bataille, il se tua lui-même. Démétrius, retournant en son royaume, fut tué par sa femme Cléopàtre, qui lui dressa des embCiclies sur le chemin, en haine de cette Rodogune qu'il avait épousée, dont elle avait conçu une telle indignation, qu'elle avait épousé ce même Antiochus, frère de son mari. Elle avait deux fils de Oémétrius, dont elle tua Séleucus, l'aîné, d'un coup de flèche sitôt qu'il eut pris le diadéuie après la mort de son père, soit qu'elle craignît qu'il ne la voulût venger sur elle, soit que la même fureur l'emportât à ce nouveau parricide. Antiochus, son frère, lui succéda et contraignit cette mère dénaturée de prendre le jioison qu'elle lui avait jnéparé. »

Justin, en son trente-sixième, trente huitième et trente-neuvième livre, raconte cette histoire plus au long, avec quelques autres circonstances. Le premier des Machnbees, et Josèphe, au treizième des Antiquités judn'i'iiies, en disent aussi quelque chose qui ne s'accorde pas tout à fait avec Appian. C'est à lui que je me suis attaché pour la narration que j'ai mise au premier acte, et pour l'effet du cinquième, que j'ai adouci du côté d'Antiochus. J'en ai dit la raison ailleurs. Le reste sont des épisodes d'invention, qui ne sont pas incompatibles avec l'histoire, puisqu'elle ne dit point ce que devint Rodogune après la mort de Démetrins, qui, vraisemblablement, l'amenait en Syrie i]rendre possession de sa couronne. J'ai fait poiter à la pièce le nom de cette princesse plutôt que celui de Cléopàtre, que je n ai

même osé nommer dans mes vers, de peur qu'on ne confondît cette reine de Syrie avec cette fameuse princesse d'Egypte qui portait même nom, et que l'idée de celle-ci, beaucoup plus connue que l'autre, ne semât une dangereuse préoccupation parmi les auditeurs.

On m'a souvent fait une question à !a cour : quel était celui de mes poèmes que j'estimais le plus; et j'ai trouvé tous ceux qui me l'ont faite si prévenus en faveur de Cinna ou du Cid, que je n'ai jamais osé déclarer toute la tendresse que j'ai toujours ene pour celui-ci, à qui j'aurais volontiei-s donné mon suffrage si je n'avais craint de manquer, en quelque .sorte, au respect que je devais à v.c\x\ que je voyais pencher d'un autre côté. Cette préférence est peut-être en moi un effet de ces inclinations aveugles qu'ont beaucoup de pères pour quelques-uns de leurs enfants plus que pour les autres; peut-être y entre-l-il un peu d'amour-propre, en ce que celte tragédie me semble être un peu plus à moi que celles qui l'ont précédée, à cause des incidents surprenants qui sont purement de mon invention et n'avaient jamais été vus au théâtre; et peut-être enfin y a-t-il un |ieu de vrai mérite qui fait que cette inclination n'est pas tout à fait injuste. Je veux bien laisser chacun en liberté de ses sentiments; mais certainement on peut dire que mes autres pièces ont peu d'avantages qui ne se rencontrent en celleci : elle a tout ensemble la beauté du sujet, la nouveauté des fictions, la force des vers, la facilité de l'expression, la solidité du raisonnement, la chaleur des passions, les tendresses de l'amour et de l'amitié; et cet heureux assemblage est ménagé de sorte qu'elle s'élève d'acte en acte. Le second passe le premier, le troisième est au-dessus du second, et le dernier l'enqjorte sur tous les autres. L'action y est une, grande, complète; sa durée ne va point, ou fort peu, au delà de celle de la représentation. Le jour en est le plus illustre qu'on puisse imaginer, et l'unité de lieu s'y rencontre en la manière que je l'explique dans le troisième de mes discours, et avec l'indulgence que j'ai demandée pour le théâtre.

Ce n'est pas que je me flatte assez pour présumer qu'elle soit sans taches. On a fait tant d'objections contre la narration de Laonice au premier acte, qu'il est malaisé de ne donner pas les mains à quelquesunes. Je ne la tiens pas toutefois si inutile qu'on l'a dit. 11 est hors de Joule que Cléopàtre. dans le se-

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