ACTE ni, SCÈNE I
l.'Aragon a de quoi vous payer ces refus, El vous donner encor quelque chose de plus.
CARLOS
El Carlos, et marquis, je suis à vous, madame;
Le cliangcnienl de rang ne change point mon âme :
Mais vous trouverez bon que. par ces trois dclis,
Carlos tâche à payer ce que doit le marquis.
Vous réserver mon bras noirci d'une infamie
.Mliiorait sur vous la fortune ennemie,
El vous hasarderait, par cette lâcheté.
Au juste châtiment qu'il aurait mérité.
'Juaiid deux occasions pressent un grand courage,
L'honneur à la jikis proche avidement l'engage.
Et lui fait préférer, sans le rendre inconstant.
Celle qui se présente à celle qui l'attend.
Ce n'est pas toutefois, madame, qu'il l'oublie :
Mais, bien que je vous doive immoler don Carcie,
J'aivu que vejs la reine on perdait le respect,
(Jue d'un indigne amour sun coMir était suspect;
l'our m'avoir honoré je l'ai vue outragée
Et no puis m'acquitter qu'après l'avoir vengée.
D. ELVIRE
C'est me faire une excuse où je ne comprends rien, .Sinon que son service est préférable au mien, (Ju'avanl que de me suivre on doit mourir pour elle. Et qu'étant son sujet il faut nfêtre infidèle.
c.\i:los.
Ce n'est point en sujet que je cours au combat; l'eiit-ètre suls-jo né dedans quelcjne autre État : Mais, par un zélé entier et pour lune et pour l'autre. J'embrasse également son service et le vôtre; Elles plus grands périls n'ont rien de hasardeux (Jue j'ose refuser pour aucune des deux. (Juoique engagé demain à combattre pour elle, S'il fallait aujourd'hui venger votre querelle. Tout ce que je lui dois ne m'empêcherait pas De m'exposer pour vous à plus de trois combats. Je voudrais toutes deux pouvoir vous satisfaire. Vous, sans manquerverselle; elle, sans vousdéplaire : Cependant je ne puis servir elle ni vous Sans de l'une ou de l'autre allumer le courroux.
Je plaindrais un amant qui souffrirait mes peines, El, tel pour deux beautésque je suis pour deux reines. Se verrait déchiré par un égal atnour, Tels que sont mes respects dans l'une et l'autre cour . L'âme d'un tel amant, tristement balancée. Sur d'éternels soucis voit flotter sa pensée; Et, ne pouvant résoudre à quels vœux se borner. N'ose rien acquérir ni rien abandonner . 11 n'aime qu'avec trouble, il ne voit qu'avic crainte; Tout ce qu'il entreprend donne sujei de plainte; Ses hommages partout ont de fausses couleurs, Et son plus grand service est un grand crime ailleurs.
D. ELVir^.
Aussi sonl-ce d'amour les premières maximes Que partager son âme est le plus grand des crimes. l'n creur n'est à personne alors qu'il est à deux, Aussitôt qu'il les offre, il dérobe ses vœux; Ce qu'il a de constance, à choisir trop timide.
Le rend vers l'une ou l'autre incessamment perfide; Et, comme il n'est enfin ni rigueurs ni mépris Qui d'un pareil amour ne soient uii digne prix. Il ne peut mériter d'aucun œil qui le charme. En servant, un regard, en mourant, une larme.
cmLos.
Vous seriez bien sévère envers un tel amant.
D. EI.VIRE
Allons voir si la reine agirait autrement.
S'il en devrait attendre.un plus légi-r supplice.
Cependant don Ahar le premier entre en lice; Et vous savez l'amour qu'il m'a toujours fait voir.
CARLOS
Je sais combien sur lui vous avez de pouvoir.
D. ELVIRE
Quand vous le combattrez, pensez à ce que j'aime, Et ménagez son sang comme le vôtre même.
CAKLOS.
Quoi! m'ordonneriez-vous qu'ici j'en lisse un roi'?
D. ELVIEE.
Je vous dis seulement que vous pensiez à moi.