‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 492 sur 788 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

roMPia:, aiîistie.

l'OJH'ÉE.

Me Jit-on vrai, madame, et serait-il possible...

AKISTIE.

Oui, seigneur, il est vrai que j"ai le cœur sensible; Suivant qu'on m'aime ou bail, j'aime ou hais à mon

[tour, Et ma gloire soutient ma baine et mon amour. Mais, si de mon amour elle est la souveraine. Elle n'est pas toujours matiresse de ma haine; Je ne la suis pas même; et je hais quelquefois Et moins que je ne veux, et moins que je ne dois.

POMPÉE

Cette haine a pour moi toute son étendue. Madame, et la pitié ne l'a point suspendue; La générosité n'a pu la modérer.

AlilSlIE.

Vous ne voyez donc pas qu'elle a peine à durer? Mon feu, qui n'est éteint que parce qu'il doit l'être. Cherche en dépit de moi le votre pour renaître; Et je sens qu'à vos yeux mon courroux cljancelant Trébuche, perd sa force, et meurt en vous parlant. M'aimeriez-VGUS encor, seigneur?

POMPÉE

Si je vous aime!

Demandez si je vis ou si je suis moi-même. Votre amour est ma vie el ma vie est à vous.

AniSTIli.

Sortez de mon esprit, resseatimenls jaloux : Koire enfants du dépit, ennemis de ma gloire," Ti-istes ressentiments, je ne veux plus vous croire.- Quoi qu'on m'ait fait d'outrage,, il ne m'en souvient Plus de nouvel hymen, plus de Sertorius; [plus. Jesuisau grand Pompée; et. puisqu'il m'aime encore, Puisqu'il me rend son cœur, de nouveau je l'adore. Plus de Sertorius. Mais, seigneur, répondez; Faites parler ce cœur qu'enfin vous me rendez. Plus de Sertorius Hélas! quoi que je die. Vous ne me dites point, seigneur, plus d'.Emilie. lientrez dans mon esprit, jaloux ressentiments. Fiers enfants de l'honneur, nobles emportements. C'est vous que je veux croire; et Pompée infidèle Ke saurait plus souffrir que ma haine chancelle; 11 l'affermit pour moi. Venez, Sertorius; 11 me rend toute à vous par ce muet refus.

I Donnons ce grand témoin à ce grand hyménée; I Son âme toute ailleurs n'en sera point gênée :

Il le verra sans jieine, et celle dureté

Passera chez Sylla pour magnanimité.

POMPÉE

Ce qu'il vous fait d'injure également m'outrage, .Mais enfin je vous aime et ne puis davantage, [pas. Vous, si jamais ma llamme eulpourvousquelqueap- Plaigncz-vous. ba'i.ssez, mais ne vous donnez pas; Demeurez en état d'être toujours ma femme, liardez jusqu'au tombeau l'empire de mon âme. Svlla n'a que son temps, il est vieil et cassé; Son régne passera, s'il n'est déjà passé; Ce grand pouvoir lui pèse, il s'apprête à le rendre; Comme à Sertorius, je veux bien vous l'apprendre. N"e vous jetez donc point, madame, en d'autres bras; Plaignez-vous, haïssez, mais ne vous donnez pas : Si vous voulez ma main, n'engagez point la vùlre.

AP.I.STIE.

Mais quoi ! n'êtcs-vous pas entre lesbrasd'une autre?

POMPÉE

.Non; puisqu'il vous en faut confier le secret, .ïmilie à Sylla n'obéit qu'à regret. •

Des bras d'un autre époux ce l}ran qui l'arrache .\e rompt point dans son cœur le saint nœud qui l'at- Elle porte en ses flancs le fruilde cet amour, [tache; Que bientôt chez moi-même elle va mettre au jour; Et, dans ce triste état, sa main qu'il m'a donnée îi'a l'ait que l'éblouir par un feint hyménée. Tandis que! tout entière à son cher Glabrion, Elle paraît ma femme et n'en a que le nom.

AUISTIE.

Et ce nom .seul est tout pour celles de ma sorte. Kendez-le-moi, seigneur, ce grand nom qu'elle port j.

J'aimai votre tendresse et vos empressiments : .Mais je suis au-dessus de ces attachements; Et tout me sera doux si ma trame coupée .Me rend à mes a'ieux en femme de Pompée, Et que sur mon tombeau ce grand litre gravé .Montre à tout l'avenir que je l'ai conseiVé. J'en fais toute ma gloire et toutes mes délices; Un moment de sa perte a pour moi des supplices. Vengez-moi de Sylla, qui me l'ôte aujourd'hui. Ou soufl'rez qu'on me venge et de vous et de lui; Qu'un autre hymen me rende un titre qui l'égale; Qu'il me relève autant que Sylla me ravale : Non que je puisse aimer aucun autre que vous; Mais pour venger ma gloire il me faut un époux, Il m'en faut un illustre et dont la renommée...

POMPÉE

.Ah! ne vous lassez point d'aimer et d'être aimée.

Peut-être touchons-nous au moment désiré

Qui saura réunir ce qu'on a séparé.

A\cz plus de courage et moins d'impatience;

Souffrez que Sylla meure ou quitte sa puissance...

ARISTIE

J'attendrais de sa morl ou de son repentir

Qu'à me rendre l'honneur vous daigniez consentir!

El je verrais toujours votre cœur plein de glace,

SCIi'KlltlL'S.

-Mon tyran impuni, ma rivnk' on 111:1 place. Jusqu'à ce qu'il renonce au pouvoir aljsolu. Après l'avoir gardé tanl qu'il l'aura voulu?

PIMirÉE.

Mais, tant qu'il pourra tout, que pouriai-je, madame?

ABISTIE.

Suivre en tous lieux, seigneur, l'exil de vulre l'eniiiie,

La ramener chez vous avec vos légions,

Et rendre un heureux calme à nos divisions.

Que ne pourriez-vous point en tète d'une armée,

Partout, hors de l'Espagne, à vaincre accoutumée?

Et, quand Sertorius sera joint avec vous,

Que pourra le lyran? qu'osera son courroux?

POMI'KE.

Ce n'est pas s'affranchir qu'un moment le paraître, Ni secouer le joug que de changer de maître. Sertorius pour vous est un illustre appui; Mais en faire le mien, c'est me ranger sous lui; Joindre nos étendards, c'est grossir son empire. Perpenua qui l'a joint saura que vous en dire. Je sers; mais jusqu'ici l'ordre vient de si loin, • Qu'avant qu'on le reçoive il n'en est plus hesoin; Et ce peu que j'y rends de vaine déférence. Jaloux du vrai pouvoir, ne sert qu'en apparence. Je crois n'avoir plus même à servir qu'un moment; Et, quand Sylla prépare un si doux changement, Pouvez-vous m'ordonner de me hannir de Rome, Pour la remettre au joug sous les lois d'un autre hom- Moi qui ne suis jaloux de mon autorité [me;

Que pour lui rendre un jour toute sa liberté? Non, non; si vous m'aimez comme j'aime à le croire. Vous saurez accorder votre amour et ma gloire. Céder avec prudence au temps prêt à changer, Et ne me perdre pas au lieu de vous venger.

AniSTIE.

Si vous m'avez aimée, et qu'il vous en souvienne. Vous mettrez votre gloire à me rendre la mienne. Mais il est temps qu'un mot termine ces débats. -Me voulez-vous, seigjieur? ne me voulez-vous pas? Parlez : que votre choix règle ma destinée. Suis-je encore à l'époux à qui l'on m'a donnée? Suis-je à Sertorius? C'est assez consulté : îîendez-moi mes liens ou pleine liberté...

l'OMPÉE.

Je le vois bien, madame, il faut rompre la trêve, Pour briser en vainqueur cet hymen, s'il s'achève; Et vous savez si peu l'art de vous secourir. Que, pour vous en instruire, il faut vous conquérir.

ARISTIE

Sertorius sait vaincre et garder ses conquêtes.

rOMl'ÉE.

La vôtre à la garder coulera bien des lètes; Comme elle fermera la porto à tout accord. Rien ne la peut jamais assurer que ma mort. Oui,j'enjure lesdieux; s'ilfautqu'il vousobtienne, Rien ne peut empêcher sa perle que la mienne; Et peut-être tous deux, l'un par l'autre percés. Nous vous ferons connaître à quoi vous nous forcez.

ARlSTlE.

Je no suis pas, seigneur, d'une toile importance. D'autres soins éteindront cette ardeur de vengeance ; Ceux de vous agrandir vous porteront ailleurs. Où vous pourrez trouver quelqui's dostinis meilleurs; Ceux de servir Sylla, d'aimer son iF.milie, D'imprimer du respect à toute l'Italie, De rendre à votre Rome un jour sa liberté. Sauront tourner vos pas de quelque autre cùté. Surtout ce privilège acquis aux grandes àtues, De changer à leur gré de maris et de femmes, Mérite qu'on létale aux bouts de l'univers. Pour en donner l'exemple à cent climats divers.

l'OSIPËE.

Ah! c'en est trop, madame, et de nouveau je jure...

AI'.ISTIE.

Seigneur, les vérités font-elles quelque injure?

POMPÉE

Vous oubliez trop tôt que je suis votre époux.

ARISTIE

Ah '. si ce nom vous plaît, je suis encore à vous. Voilà ma main, seigneur.

POMPÉE

Gardez-la-moi, madame.

ARISTIE

Tandis que vous avez à Rome une autre femme? (jue par un autre hymen vous me déshonorez? ■ .Me punissent les dieux que vous avez jurés. Si, passé ce moment, et hors de votre vue, Je vous garde une foi que vous avez rompue!

POMPÉE

Qu'allez-vous faire? hélas!

ARISTIE

Ce que vous m'enseignez.

, POMPÉE

Éteindre un tel amour!

ARISTIE

Vous-même l'éteignez.

POMPÉE

La victoire aura droit de le faire rcnoître.

ARISTIE

Si ma haine est trop faible, elle la fera croître.

rOMPÉE.

Pourrez-vous me ha'ir?

ARISTIE

J'en fais tous mes souhaits.

POMPÉE

Adieu donc pour deux jours.

ARISTIE

Adieu pour tout jamais!

ACTi: IV, SCÈNE II.

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