‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 494 sur 788 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

ViniATE, SERTOUIUS, THAMIUE.

VIRIATE

On m'a dit qu'Aristie a manqué son projet. Et que Pompée échappe à cet illustre objet. Serait-il vrai, seigneur?

SERTORR'S.

11 est trop vrai, madame; Mais, bien qu'il l'abandonne, il l'adore dans l'âme, El rompra, m'a-t-il dit, la trêve dès demain. S'il voit qu'elle s'apprête à me donner la main.

VIRIATE

Vous vous alarmez peu d'une telle menace?

SERTORIUS

Ce n'est pas en effet ce qui plus m'embarrasse. Mais vous, pour Perpenna qu'avez-vous résolu?

vmiATE.

D'obéir sans remise au pouvoir absolu ; Et, si d'une offre en l'air votre âme encor frappée Veut bien s'embarrasser du rebut de Pompée, Il ne tiendra qu'à vous que dés demain tous deux De l'un et l'autre hymen nous n'assurions les nœuds; Dût se rompre la trêve, et dût la jalousie Jusqu'au dernier éclat pousser sa frénésie.

SERTOniUS.

Vous pourrez dès demain...

VIRIATE

Dès ce même moment.

Ce n'est pas obéir qu'obéir lentement; Et, quand l'obéissance a de l'exactitude. Elle voit que sa gloire est dans la promptitude.

SERTORIU.s.

Mes prières pouvaient souffrir quelques refus.

VIRIATE

Je les prendrai toujours pour ordres absolus.

SERTOniUS. '

Qui peut ce qui lui plaît poiiimanclo alors qu'il prie, ll'ailli'urs Perpenna m'aime avec idolâtrie : Tant d'amour, tant de rois d'où son sang est venu, I,(^ pouvoir souverain dont il est soutenu, \'alenl liien tous ensenilde un trùne imaginaire Oui ne peut subsisteupiiue par l'iieur de vous plaire.

SERTOKIUS.

Je n'ai donc qu'à mourir en faveur de ce choix : ■l'en ai reçu la loi de votre propre voi]^; C'est unordre absoluqu'i! est temps que j'entende. Pour aimer un lîomain, vous voulez qu'il commande; Et, comjiie Perpenna ne le peut sans ma mort, Pour remplir votre trône il lui faut tout mon sort. Lui donner votre main, c'est m'ordonner, madame, De lui céder ma place au camp et dans votre âme. Il est, il est trop juste, après un tel bonheur. Qu'il l'ait dans notre armée, ainsi qu'en votre cœur. J'obéis sans murmure et veux bien que ma vie...

ViniATE.

Avant que jiar cet ordre elle vous soit ravie, Pnis-je me plaindre à vous d'un retour inégal Qui tient moins d'un ami qu il ne l'ail d'un rival? Vous trouvez ma faveur et trop prompte et trop pleine! L'hymen où je m'apprête est pour vous une gène! Vous m'en parlez enfin comme si vous m'aimiez!

SERTORIL'S.

Souffrez, après ce mot, que je meure à vos pieds. J'y veux bien immoler lout mon bonheur au vôtre ; Mais je ne puis vous voir entre les bras d'un autre. Et c'est assez vous dire à quelle extrémité Me réduit mon amour que j'ai mal écouté.

Bien qu'un si digne objet le rendît excusable, J'ai cru honteux d'aimerquand on n'est plusaimable; J'ai voulu m'en défendre à voir mes cheveux gris. Et me suis répondu longtemps de vos mépris. .Mais j'ai vu dans votre âme ensuite une autre idée. Sur qui mon espérance aussitôt s'est fondée; Et je me suis promis bien plus qu'à tous vos rois. Quand j'ai vu que l'amour n'en ferait point le choix. J'allais'me déclarer sans l'offre d'.Aristie : IN'on que ma passion s'en soit vue alentie; Mais je n'ai point douté qu'il ne fût d'un grand cœur De tout sacrifier pour le commun bonheur. 1,'amour de Perpenna s'est joint à ces pensées; \'ous avez vu le reste, et mes raisons forcées. Je m'étais figuré que de tels déplaisirs Pourraient ne me coûter que deux ou trois soupirs; Et, pour, m'en consoler, j'envisageais l'estime Et d'ami généreux et de chef magnanime; Mais, près d'un coup fatal, je sens par mes ennuis Que je me promettais bien plus que je ne puis. Je me rends donc, madame; ordonnez de ma vie : Encor tout de nouveau je vous la sacrifie. Aimez-vous Perpenna?

VIRIATE

Je sais vous obéir, Mais je ne sa,is que c'est d'aimer ni de hafr; Et la part que tantôt vous aviez dans mon âme Fut un don de ma gloire, et non pas de ma flamme.

Je n'en ai point pour lui, je n'en ai point pour vous; Je ne veux point d'amant, mais je veux un époux,. Mais je veux un héros qui par son hyménée Sache élever si haut le îrùne où je suis née, Qu'il puisse de l'Espagne être l'heureux soutien Et laisser de vrais rois de mon sang et du sien.

Je le trouvais en vous, n'eût été la bassesse QiH pour ce cher rival contre moi s'intéresse. Et dont, quand je vous mets au-dessus de cent roi", Une répudiée a mérité le choix.

Je l'oublierai pourt^ant, et veux vous faire grâce. M'aimez-vous?

SEllTORIfS.

Oserai-je en prendre encor l'audace?

VIRUTf .

Prenez-la, j'y consens, seigneur; et dès demain. Au lieu de Perpenna, donnez-moi votre main.

SERIOlillS.

Que se tiendrait heureux un amour moins sincère

Qui n'aurait autre but que de se satisfaire.

Et qui se remplirait de sa félicité

Sans prendre aucun souci de votre dignité!

Mais, quand vous oubliez ce que j'ai pu vous dire,

Puis-je oublier les soins d'agrandir votre empire;

Que votre grand projet est celui de régner?

VIRIATE

Seigneur, vous faire grâce, est-ce m'en éloigner?

SERTORIDS.

Ah! madame, est-il temps que cette grâce éclate?

vii:IAIE.

C'est cet éclat, seigneur, que cherche Viriate.

SEiîToi;ius.

Kous perdons tout, madame, à le précipiter. L'amour de Perpenna le fera révolter; Souffrez qu'un peu de temps doucement le ménage, Qu'auprès d'un autre objet un autre amour l'engage; Des amis d'Aristie assurons le secours A force de promettre, en différant toujours. Détruire tout l'espoir qui les lient en baleine, C'est les perdre, c'est mettre un jaloux hors de peine. Dont l'esprit ébranlé ne se doit pas guérir De cette impression qui peut nous l'acquérir. Pourrions-nous venger Rome après de telles perles? Pourrions-nous l'affranchir des misères souffertes? Et de ses intérêts un si haut abandon...

VIRl.lTE.

Et que m'importe à moi si Rome souffre ou non? Quand j'aurai de ses maux effacé l'infamie, J'en obtiendrai pour fruit le nom de son amie! Je vous verrai consul m'en apporter les lois, Et m'abaisser vous-même au rang des autres rois! Si vous m'ai niez, seigneur, nos mers et nos montagnes Doivent borner nos vœux, ainsi que nos Espagnes : Nous pouvons nous y faire un assez beau destin. Sans chercher d'autre gloire au pied de l'.Aventin. Affranchissons le Tage, et laissons faire au Tibre. La liberté n'est rien quand tout le monde est libre; Mais il est beau de l'être, et voir lout l'univers Soupirer sous le joug et gémir dans les fers;

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