‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 773 sur 788 · TILNEY · texte numérisé non relu

TILNEY

A croire cet orgueil peut-être un peu trop prouijite, Vous avez consenti qu'on ait jugé le comte. On vient de prononcer l'arrêt de son trépas; Chacun tremble pour lui, mais il ne mourra pas.

ELISABETH

H ne mourra pas, lui? Non, crois-moi, tu t'abuses : Tu sais son attentat; est-ce que tu l'excuses? Et que, de son arrêt blâmant l'indignité, Tu crois qu'il soit injuste ou trop précipité? Penses-tu, quand l'ingrat contre moi se déclare, Hu'il n'ait pas mérité la mort qu'on lui prépare. Et que je venge trop, en le laissant périr, Ce que par ses dédains l'amour m'a fait souffrir?

IILNEÏ.

Que cet arrêt soit juste ou donné par l'envie, Vous l'aimez, cet amour lui sauvera la vie; 11 tient vos jours aux siens si fortement unis. Que par le même coupon les verrait finis. Votre aveugle colère en vain vous le déguise : \'ous pleureriez la mort que vous auriez permise; Et le sanglant éclat qui suivrait ce courroux Vengerait vos malheurs moins sur lui que sur vous.

ELISABETH

Ah! cruelle, pourquoi fais-tu trembler ma haine? Est-ce une passion indigne d'une reiTie? Et l'amour qui me veut empêcher de régner Se se lasse-t-il point de^se voir dédaigner? Que me sert qu'au dehors, redoutable ennemie, Je rende par la paix ma puissance affermie, »r Si mon cœur, au dedans tristement déchiré, iN'e peut jouir du calme où j'ai tant aspiré? Mon bonheur semble avoir enchaîné la victoire; J'ai triomphé partout; tout parle de ma gloire; Et d'un sujet ingrat ma pressante bonté ■Ne peut, même en priant, réduire la fierté? Par son fatal arrêt plus que lui condainnée, A quoi te résous-tu, princesse infortunée? Laisseras-tu périr, sans pitié, sans secours. Le soutien de ta gloire et l'appui de tes jours?

J^. TIL^EÏ.

Ne pouvez-vous pas tout ' Voiis pleurez !

* ÉLISABEin.

Oui, je pleure.

Et sens bien que, s'il meurt, il faudra que je meure. 0 vous, rois que pour lui ma flamme a négligés. Jetez les yeux sur moi, vous êtes bien vengés. Une reine intrépide au milieu des alarmes. Tremblante pour l'amour, ose verser des larmes! Encor s'il était sûr que ces pleurs répandus. En me faisant rougir, ne fussent pas perdus; Que le lâche, pressé du vif remords que donne... Qu'en penses-tu? dis-moi. Le plus hardi s'étonne; L'image de la mort, dont l'appareil est prêt. Fait croire tout permis pour en changer l'arrêt, lîéduit à ■\ oir sa tête expier son offense,' Doutes-tu qu'il ne veuille implorer ma clémence? Que, sûr que mes bontés passent ses attentats.^.

Airrii III, .sci:.\E iir.

TILSEV.

Il doit y recourir : mais s'il ne le fait pas? Le comte est fier, inadarjie.

Éf.ISABKIII.

Ail! tii me désespères.

Quoi qu'osent coiilre moi ses projets téméraires, IlCit l'Ktat par ma chute en être rejiversé, (lu'il llécliisse, il suflit, j'oulilierai le passé. Mais, quand tout attachée à retenir la foudre Je fiémis de le jierdie et tremble à m'y résoudre, Si, me bravant toujours, il ose m'y forcer, Moi reine, lui sujet, puis-jo m'en dispenser'? Sauvons-le malgré lui. Parle et fais qu'il le croie; Vois-le, mais cache-lui que c'est moi qui t'envoie; El, mi'nayeant ma gloire en l'expliquant pour moi, Peins-lui mon cœur sensible à ce que je lui doi : I"ais-lui voir qu'à regret j'abandonne sa télé, Qu'au plus faible remords sa grâce est loule prête: Et, si, pour l'ébranler, il faut aller plus loin. Du soin de mon amour fais ton unique soin ; Laisse, laisse ma gloire, et dis-lui que je l'aime, Tout coupable qu'il est, cent fois plus ((ue moi-même; Qu'il n'a, s'il veut finir mes déplorables jours, Qu'à souffrir que des siens on anrle le cours. Presse, prie, offre tout pour fléchir son courage. Enfin, si pour ta reine un vrai zèle l'engage, Par crainte, par amour, par pitié de mon sort, Obtiens qu'il se pardonne et l'arrache à la mort : L'empêchant de périr, tu m'auras bien servie. Je ne te dis plus rien, il y va de ma vie. Ne perds point de temps, cours et me laisse écouter Ce que pour sa défense un ami vient tenter.

f SCÈNE III

ÉLISADETII, SALSBURY.

. SAlSBUr.V.

Madame, pardonnez à ma douleur extrême, Si, paraissant ici pour un autre moi-même, Tremblant, saisi d'effroi pour vous, pour vos Étals, J'ose vous conjurer de ne vous perdre pas. Je n'examine point quel peut être le crime; Mais, si l'arrêt donné vous semble légitime. Vous le paraitra-l-il quand vous daignerez voir Par un funeste coup quelle tête il fait choir? C'est ce fameux héros dont cent fois la victoire Par les plus grands exploits a consacré k gloire, Cont partout le destin fui si noble et si beau, Qu'on livre entre les mains d'un infâme bourreau. Après qu'à sa valeur que chacun idolâtre L'univers avec pompe a servi de théâtre, Pourrez-vous consentir qu'un échafaud dressé Montre à tous de quel prix il est récompensé? Quand je viens vous marquer son mérite et sa peine. Ce n'est point seulement l'amitié qui m'amène; C'est l'État désolé, c'est volro cour en pleurs, Qui, perdant son appui, tremble de ses malheurs. Je sais qu'en sa conduite il eut quelque imprudence;

Mais le crime toujours ne suit pas l'apparence; El dans le rang illustre où ses vertus l'ont mis. Estimé de sa reine, il a des ennemis.

Pour lui, ])Our vous, pour nous, craignez lesarlillcos l>e ceux qui de sa mort se rendent les complices; Songez que la clémence a toujo\irs eu ses droits, El qu'elle est la vertu la plus digne des rois.

tLISAIlEiTlI.

Comte de Salsbury, j'estime votre zèle.

J'aime à vous voir ami généreux et l'ulèle, El loue en vous l'ardeur que ce noble intérêt Vous donne à murmurer d'un équitable arrêt : J'en sens, ainsi que vous, une douleur extrême; Mais je dois à l'Etal encor plus qu'à nmi-même. Si j'ai laissé du comte éclaircir le forfait. C'est lui qui m'a forcée à loutre qui> j'ai fail : Prête â tout oublier, s'il m'avouait son crinn'. On le sait, j'ai \oulu lui rendre mon estime; .Ma bonté n'a servi qu'à redoubler l'orgueil (Jui des ambitieux est l'ordinaire écueil. Iles soins qu'il m'a vu prendre à détourner l'orage. Quoique sûr d'y périr, il s'est fait un outrage :' .Si sa tête me fait raison de sa fierté, C'est sa faute; il aura ce qu'il a mérité.

SAI.SBL'RÏ.

11 mérite, sans doute, une honteuse peine, Quand sa fierté combat les bontés de sa reine : Si quelque chose en lui vous peut, vous doit blesseï^- C'est l'orgueil de ce cœur qu'il ne peut abaisser, Cet orgueil qu'il veut croire au péril de sa vie; Mais, pour èlre trop fier, vous a-t-il moins servie? Vous a-t-il moins monlié dans eent et cent combats Que pour vous il n'est rien d'impossible à son bras? Par son sang prodigué, par l'éclat de sa gloire, Daignez, s'il vous en reste encor quelque mémoire. Accorder au malheur qui l'accable aujourd'hui Le pardon qu'à genoux je demande jiour lui : Songez que, si jamais il vous fut nécessaire, Ce qu'il a déjà fail, il peut encor le faire; El que nos ennemis, tremblants, désespérés, N'ont jamaismieux vaincu que quand vous le perdez.

ÉUSAEETII.

Je le perds à regret : mais enfin je suis reine ; 11 est sujet, coupable, et digne de sa peine. L'arrêt est prononcé, comte; et tout l'univers Va sur lui, va sur moi tiMiir les yeux ouverts. Quand sa seule fierté, dont vous blâmez l'audace. M'aurait fail souhailer qu'il m'eût demandé grâce; Si par là de la mort il a pu s'affranchir, Dédaignant de le faire, estP-ce à moi de fléchir? Est-ce â moi d'endurer qu'un sujet téméraire A d'iinpuissants éclats réduise ma colère, El qu'il puisse, à ma honte, api)rendre à l'avenir Que je connus son crime, et n'osai le punir?

SALSBinV.

On parli' de révolte et de ligues secrètes; Mais, madame, on se sert de lettres contrefaites : Les t('moins, par Cécile, ou'is, examinés. Sont témoins que peut-être on aura subornés.

LE COMTE D'ESSEX

Le comte le récuse ; et quaiul je les soupçonne...

ELISABETH

Le conile est condamné; si son arrêt l'étonné, S'il a pour l'affaiblir quel([ue chose à tenter, Q)u"il rentre en son devoir, on pourra l'écouter. Allez. Mon juste orgueil, que son audace irrite, l'eut faire grâce encor; faites qu'il la mérite.

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