‹ Œuvres de P. et Th. CorneilleChapitre 774 sur 788 · ELISABETH, LA DUCHESSE · texte numérisé non relu

ELISABETH, LA DUCHESSE

ÉLISABETU.

Venez, venez, duchesse, et plaignez mes ennuis. Je cherche à pardonner, je le veux, je le puis, Et je tremble toujours qu'un obstiné coupable Lui-même contre moi ne soit inexorable.

Ciel, qui me fis un conir et si noble et si grand. Ne le devais-tu pas former indifférent?

l'allait-il qu'un ingrat, aussi fier que sa reine. Me donnant tant d'amour, ffit digne de ma haine? Ou, si tu résolvais de m'en laisser trahir. Pourquoi ne m'as-tu pas permis de le haïr? Si ce funeste arrêt n'ébranle point le comte. Je ne puis éviter ou ma perte ou ma honte : Je péris par sa mort; et, le voulant sauver. Le lâche impunément aura su me braver.

Que je suis malheureuse!

LA DUCUESSE.

On est sans doute à plaindre (luaiid on hait la rigueur et qu'on s'y voit contrain- 3Iais,si le comte osait, toutcondamnéqu'il est, [dre: l'Iutôt que son pardon accepter son arrêt, Au moins de ses desseins, sans le dernier supplice, La prison vous pourrait...

ELISABETH

Non, je veux qu'il fléchisse; Il y va de ma gloire, il faut qu'il cède.

LA DL'CIIESSE.

Délas!

Je crains qu'à vos bontés il ne se rende pas; (lue, voulant abaisser ce courage invincible, Vos efforts...

ÉLISADETII.

Ah! j'en sais un moyen infaillible.

Rien n'égale en horreur ce que j'en souffrirai ; C'est le plus grand des maux ; peut-être j'en mour- Mais, si toujours d'orgueil son audace est suivie, [rai : H faudra le sauver aux dépens de ma vie. M'y voilà résolue. 0 vœux mal exaucés I 0 mon cœur! est-ce ainsi que vous me trahissez?

LA DUCHESSE

Votre pouvoir est grand; mais je connais le comte; Il voudra...

Él.lSAriETH.

Je ne puis le vaincre qu'à nja honte; Je le sais : mais enfin je vaincrai sans effort, lit vous allez vous-même en demeurer d'accord. Il adore Suffolk; c'est elle qui l'engage

A lui faire raison d'un exil qui l'outrage. (Juoi que coûte à mon cœur ce funeste dessein, Je veux, je souffrirai qu'il lui donne la main ; El l'ingrat, qui m'oppose une fierté rebelle. Sur enfin d'être heureux, voudra vivre pour elle.

LA DUCHESSE

Si par là seulement vous croyez le toucher, Apprenez un secret qu'il ne faut plus cacher. De l'amour de Suffolk vainement alarmée, Vous la punîtes trop; il ne l'a point aimée : C'est moi seule, ce sont mes criminels appas (Jui surprirent son cœur que je n'attaquais pas. Par devoir, par respect, j'eus beau vouloir éteindre Un feu dont vous deviez avoir tant à vous plaindre; Confuse de ses vœux, j'eus beau lui résister: ' Comme l'amour se Halte, il voulut se flatter : 11 crut que la pitié pourrait tout sur votre âme. Que le temps vous rendrait favorable à sa flaniine; El, quoique enfin pour lui Suffolk fût sans appas, 11 feignit de l'aimer pour ne m'exposer pas. Son exil étonna cet amour téméraire; Mais, si mon intérêt le força de se taire. Son cœur, dont la contrainte irritait les désirs, ^e m'en donna pas moins ses plus ardents soupirs. Par moi qui l'usurpai vous en fûtes bannie; Je vous nuisis, madame, et je m'en suis punie. Pour vous rendre les vœux que j'osais détourner. On demanda ma main, je la voulus donner. Éloigné de la cour, il sut celte nouvelle : Il revient furieux, rend le peuple rebelle, S'en fait suivre au palais dans le moment fatal Que l'hymen me livrait au pouvoir d'un rival; 11 venait l'empêcher, et c'est ce qu'il vous cache. Voilà par où le crime à sa gloire s'attache. On traite de révolte un fier emportement. Pardonnable peut-êlre aux ennuis d'un amant : S'il semble un attentat, s'il en a l'apparence, L'aveu que je vous fais prouve son innocence. Enfin, madame, enfin, par tout ce qui jamais Put surprendre, toucher, enflammer vos souhaits; Par les plus tendres vœux dont vous fûtes capable. Par lui-même, pour vous l'objet le plus aimable, Sur des témoins suspects qui n'ont pu l'étonner. Ses juges à la mort l'ont osé condamner. Accordez-moi ses jours pour prix du sacrifice Qui, m'arrachant à lui, vous a rendu justice; Mon cœur en souffre assez pour mériter de vous Contre un si cher coupable un peu moins de courroux.

ELISABETH

Ai-je bien entendu? le perfide vous aime.

Me dédaigne, me brave; et, contraire à moi-même.

Je vous assurerais, en l'osant secourir,

La douceur d'être aimée et de me voir souffrir!

Non, il faut qu'il périsse et que je sois vengée;

Je dois ce coup funeste à ma flamme outragée :

Il a trop mérité l'arrêt qui le punit ;

Innocent ou coupable, il vous aime, il suffit.

S'il n'a point de vrai crime, ainsi qu'on le veut croire,

Sur le crime apparent je sauverai ma gloire;

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