‹ Œuvres de Pasteur (volume 4)Chapitre 47 sur 102 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

$ I. — PRODUCTION FORCÉE DE L'HÉMIÉDRIE NON SUPERPUSABLE DANS LES SUBSTANCES ACTIVES SUR LA LUMIÈRE POLARISÉE, QUI N'OFFRENT PAS HABITUELLEMENT CE CARACTÈRE.

Dans la. première partie du travail que j'ai l'honneur de présenter à l’Académie, je reviens encore, mais cette fois à un nouveau point de vue, sur la corrélation de l'hémiédrie et du phénomène rotatoire moléculaire. J'ai fait voir, par mes’ recherches antérieures, que dans la pluralité des cas les formes cristallines des substances actives sur la lumière polarisée possèdent l’hémiédrie non superposable. Cependant, j'ai rencontré un certain nombre de substances actives qui se présentent toujours avec des formes cristallines homoédriques. La corrélation des deux phénomènes souffre-t-elle done des exceptions, et l’hémiédrie n’accompagne-t-elle pas, d’une manière constante, le phénomène rotatoire (2)?

Afin de résoudre ces questions, il faut d’abord rechercher si l’absence de l’hémiédrie, dans des substances actives, n’est pas un accident provoqué par les conditions de la cristallisation, et si cette

1. Annales de chimie et de physique, 3° sér., XXXVIII, 1853, p. 437-483 (22 fig.). — Ce Mémoire a fait l’objet d’un Rapport de M. de Senarmont, qu'on trouvera à la fin du présent volume: Document V. (Note de l'Édition.)

2. En donnant toutefois ici à cette expression d'hémiédrie son acception la plus générale et désignant par là une structure cristalline spéciale que l'on peut se représenter plus ou moins exactement en partant du caractère géométrique qui ordinairement nous sert à en reconnaitre l'existence. Je préviens cependant que, pour abréger le discours et me conformer à l'usage, j'emploierai souvent dans ce Mémoire le mot hémiédrie, comme je l'ai fait dans mes recherches antérieures, pour exprimer seulement la manifestation géométrique de la structure cristalline hémiédrique.

propriété n'est pas seulement cachée, quoique toujours possible. Ce ne peut être l’objet d'aucun doute que la structure d’un cristal soit très souvent ce qu'exige le caractère hémiédrique non superposable, bien qu'aucune disposition physique extérieure n’accuse cette constitution moléculaire interne. Ainsi les formes cristallines des tartrates droits et gauches ne diffèrent que par la position des facettes hémiédriques. Or, il est certains tartrates qui, dans les circonstances ordinaires, ne portent jamais de pareilles facettes. Dans ce cas, il y a identité parfaite et absolue entre les formes cristallines des deux tartrates droit et gauche. N’est-il pas incontestable néanmoins que l’hémiédrie, quoique absente, est possible et que la structure physique des deux espèces de cristaux est complètement différente ?

D'ailleurs, on doit regarder l’ensemble des faces hémiédriques d’un cristal comme l’une des nombreuses formes secondaires que peut toujours revêtir une substance quelle qu’elle soit; et l’on sait très bien que c’est par suite des circonstances de la cristallisation que le corps affecte de préférence telle ou telle forme dérivée parmi celles qu’il est susceptible de prendre. Cette manière de considérer les formes hémiédriques est d’accord avec l’ensemble des notions que l’on peut déduire de l’étude des espèces minérales connues qui nous présentent de pareilles formes. Une espèce minérale, qui a manifestement et toujours une structure cristalline hémiédrique, est bien loin de l’accuser constamment par la symétrie de ses modifications. Il faut qu'elle se soit constituée sous l'influence de circonstances particulières pour qu'elle porte les faces hémiédriques proprement dites, tout comme il faut des conditions spéciales pour qu’une substance qui appartient au système cubique se présente sous la forme d’un cube ou d’un octaèdre, ou de toute autre forme secondaire dérivée du cube.

J'ai donc pensé que, dans les cas où la structure cristalline propre aux substances actives sur la lumière polarisée ne serait pas visiblement et géométriquement accusée, il suffirait de modifier les conditions de sa cristallisation pour faire apparaître forcément, et d’une manière constante, les facettes hémiédriques. J'ai, en effet, réussi dans tous les cas que j'ai soumis à l'expérience. Aussi bien ai-je dû me borner, dans ces essais, à des substances qui, par leur facile cristallisation, la beauté de leurs formes et leur prix peu élevé, se prétaient commodément à ce genre d'expériences; persuadé d’ailleurs qu'il suffirait d'établir le fait dans quelques cas pris au hasard pour qu'il fût permis de le regarder comme général.

DISSYMÈTRIE MOLÉCULAIRE 205

Bimalate de chaux (fig. 1 et 2).

Le bimalate de chaux est un très beau sel, beaucoup plus soluble à chaud qu’à froid, qui cristallise facilement en cristaux volumineux. Lorsqu'il se forme dans l’eau pure, il n’est jamais hémiédrique. Mais

Fic. 2.

si on le fait cristalliser dans l'acide nitrique, les facettes hémiédriques se montrent sur tous les cristaux, ainsi que le représentent les figures 1 et 2.

La forme du bimalate de chaux dérive d’un prisme droit à base rhombe. Les cristaux déposés dans l'acide nitrique faible ont la forme figure 2. Les faces 2 sont les

faces hémiédriques, au nombre de quatre. Elles conduisent, par leur prolongement, à un tétraèdre irrégulier.

En général, le prisme est allongé dans le sens qu'indique la figure 2; les faces P, L, R sont beaucoup plus longues que larges, et les faces À sont peu dévelop-

pées. Mais pour une certaine concentration de l’acide, les cristaux, par suite du développement des faces hémiédriques, prennent un tout autre aspect et sont représentées figure 1. On voit que les faces P, L, R sont devenues très étroites, bien plus hautes que larges, et même elles disparaissent quelquefois complètement. Le tétraèdre {A} devient alors la forme dominante du cristal.

Voici les angles mesurés et calculés et la notation des faces, en prenant pour forme primitive la forme hémiédrique :

Angles mesurés Angles calculés.

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