RECHERCHES SUR LES ALCALOÏDES DES QUINQUINAS
Il y a environ un demi-siècle que la cinchonine, entrevue déjà par le D'° Duncan, d'Edimbourg, fut pour la première fois isolée et obtenue pure par Gomes (2), médecin de Lisbonne. Il attribuait à sa présence l'efficacité des écorces de quinquinas; mais il méconnut sa nature chimique alcaline, qui ne fut bien appréciée que vers 1820 par MM. Pelletier et Caventou (*), époque à laquelle ces deux chimistes firent en outre la découverte, devenue si importante, de la quinine. Douze années plus tard environ, deux autres chimistes français, MM. Henry et Delondre (*}, reconnurent dans le quinquina jaune un troisième alcaloïde nommé par eux quinidine. En 1839, Sertuerner (5), déjà célèbre par la découverte de la morphine, signala dans les eaux mères du sulfate de quinine une base incristallisable qu'il appela quinoidine, et à laquelle il attribuait des vertus fébrifuges merveilleuses.
Les propriétés générales de la quinine et de la cinchonine sont assez bien connues. Mais il règne sur la quinidine et la quinoïdine les opinions les plus contradictoires.
Je crois avoir levé toutes les difficultés. Les résultats de mom travail mettent en outre en évidence des relations moléculaires toutes nouvelles entre les divers alcaloïdes des quinquinas. Voici les faits nouveaux auxquels je suis arrivé :
S I. Cinchonicine. — La cinchonine engagée dans une combinaison saline quelconque, soumise à l'action de la chaleur, se transforme en une nouvelle base isomère avec elle et entièrement
1. Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 2 juillet 1853, XXXVII, p. 110-114.
2. Gomes (B.-A.). Ensaio sobre o cinchonino. Men. Acad. Scien. Lisboa, III, 1812, p. 202-217.
3. PELLETIER (J.) et Cavenrou (J.-B.). Recherches chimiques sur les quinquinas. Annales de chimie et de physique, XV, 1820, p. 289-318, et p. 337-369, et Journal de pharmacie, NII, 1821, p. 49-96.
4. Hexry et DELoNDRE. Sur une nouvelle substance alcaloïde découverte dans le quina jaune. Journal de pharmacie, XIX, 1833, p. 63-62.
5. SERTUERNER (F.-W.). Vermischte Notizen : 3. Ueber das Chinioidin als den allerwichtigsten, aber kaum beachteten und ganz missverstandenen Bestandtheïl der Chinarinde- Liebig. Annalen der Pharmacie, XXIX, 1839, p. 229-232. (Notes de l'Édition.)
distincte de la cinchonine. Je l'appelle cinchonicine. Tous les sels de cinchonine peuvent servir à la préparation de la cinchonicine; mais, pour que la transformation soit facile, complète, et que le but ne soit dépassé en rien, il faut placer le sel de cinchonine dans certaines conditions. En général, quand on chauffe les sels de cinchonine, ils fondent et se décomposent immédiatement; el si, par un artifice particulier, on ne provoque la fusion du sel à une température assez distante de celle de sa décomposition, la cinchonicine prend bien naissance, mais aussitôt elle se détruit paï une action plus profonde de la chaleur. Le sulfate de cinchonine ordinaire, par exemple, chauffé directement, entre en fusion, puis se détruit aussitôt et fournit une belle matière résineuse rouge qui est un produit d’altération de la cinchonicine. Mais si l’on a soin d'ajouter au sulfate un peu d’eau et d'acide sulfurique avant°de le soumettre à l’action de la chaleur, il reste fondu, même après l'expulsion de toute l’eau, à une température basse, et il suffit de le maintenir dans cet état de 120 à 130°, pendant trois à quatre heures, pour qu'il soit entièrement transformé en sulfate de cinchonicine. La production de matière colorante est extrémement faible, presque impondérable.
Je prouve, par des faits qui seront acceptés de tous les chimistes, que, si la chaleur joue un grand rôle dans cette transformation de la cinchonine, l’état vitreux, résinoïde du produit a une influence réelle, et l’isomérie actuelle se rattache certainement dans ses causes à ces transformations dont la chimie minérale nous offre plusieurs exemples dans le soufre mou, le phosphore rouge, l'acide arsénieux vitreux.
$ II. Quinicine. — Tout ce que je viens de dire s'applique mot pour mot aux sels de quinine. Cette base, engagée dans un sel quelconque et soumise à l’action de la chaleur, se transforme en un nouvel alcaloïde isomère äe la quinine. Il faut et il suffit que le sel soit placé dans des conditions convenables, qui sont précisément celles que je viens de signaler pour les sels de cinchonine. J’appelle quinicine la nouvelle base. Le procédé le plus commode pour la préparer consiste à ajouter un peu d’eau et d’acide sulfurique au sulfate de quinine du commerce. Même après l'expulsion de toute l’eau, le sel reste fondu, et par trois à quatre heures d'exposition au bain d'huile de 120 à 130°, toute la masse est transformée en sulfate de quinicine, avec une production extrèmement minime de matière colorante.
Quant aux propriétés générales de la cinchonicine et de la quinicine, elles offrent des analogies bien marquées avec les
t2 ot E
isomères d’où elles dérivent. Elles presentent surtout entre elles les plus vives ressemblances. Toutes deux sont presque insolubles dans l’eau, très solubles au contraire dans lalcool ordinaire ou dans l'alcool absolu. Toutes deux se combinent facilement à l’acide carbonique et chassent à froid lammoniaque de ses combinaisons salines. Toutes deux se précipitent de leurs solutions sous forme de résines fluides à la manière de la quinine dans certaines circonstances. Toutes deux, enfin, dévient à droite le plan de polarisation. Elles sont également très amères et fébrifuges.
$ IT. Quinidine. — J'ai fait allusion tout à l’heure à toutes les contradictions que lon rencontre dans les travaux des chimistes qui ont étudié la quinidine. Ces contradictions viennent toutes de ce fait qui leur a échappé, que sous le nom de quinidine on a confondu deux alcaloïdes entièrement distincts par leurs propriétés physiques et chimiques, et qui sont presque constamment associés par mélange dans la quinidine du commerce, si l’on n’a pas eu le soin de purifier celle-ci par plusieurs cristallisations successives. Aïnsi la quinidine découverte en 1833 par MM. Henry et Delondre est tout autre chose que ce qu'on appelle aujourd’hui de ce nom en Allemagne et en France, et le produit allemand est très souvent mélangé en forte proportion de celui qui a été découvert par MM. Henry et Delondre. On trouvera dans mon Mémoire (!) tous les détails nécessaires sur les propriétés et la composition des deux quinidines. J’ajouterai seulement, afin de les caractériser tout de suite, que l’une d’elles, à laquelle je conserve le nom de quinidine, est hydratée, efflorescente, isomère de la quinine, dévie à droite le plan de polarisation, et possède, à légal de son isomère la quinine, le caractère de la coloration verte par addition successive du chlore et de lammoniaque. L'autre base, à laquelle je donne le nom de cinchonidine, est anhydre, isomère de la cinchonine, exerce à gauche son pouvoir rotatoire et ne possède pas le caractère précité de la coloration verte. C'est elle qui est aujourd’hui la plus abondante dans les échantillons commerciaux. Il est toujours très facile, en exposant à l'air chaud une cristallisation récente de cinchonidine, de reconnaître si elle renferme la quinidine. Tous les cristaux de cette dernière base s’effleuriront immédiatement en conservant leurs formes et se détacheront en blanc mat sur les cristaux de cinchonidine demeurés limpides. On peut également recourir au caractère de la coloration verte par le chlore et l’ammoniaque.
1. Ce Mémoire ne fut pas rédigé. Il resta à l'état de notes manuscrites. (Note de l'Édition.)