‹ Œuvres de Pasteur (volume 4)Chapitre 85 sur 102 · AU SUJET DE LA PRÉPARATION DE L’'ACIDE TARTRIQUE PAR SYNTHÈSE TOTALE · texte numérisé non relu

AU SUJET DE LA PRÉPARATION DE L’'ACIDE TARTRIQUE PAR SYNTHÈSE TOTALE

Paris, le 28 janvier 1873.

Je lis dans un compte rendu de la séance de la Société chimique du 20 décembre [1872] inséré dans votre dernier numéro :

« M. Jungfleisch a préparé de l'acide tartrique par synthèse totale, au moyen du bromure d’éthylène converti en acide suceinique. Il a reconnu que l'acide tartrique dérivé de l’acide succinique artificiel est un mélange d'acide tartrique inactif et d'acide racémique, qu'il a dédoublé en acide droit et en acide gauche. Ces recherches importantes lui ont fourni des acides doués du pouvoir rotatoire, en prenant pour point de départ des corps complètement dénués d'action sur la lumière ; elles viennent infirmer la proposition établie par M. Pasteur, d'après laquelle les corps produits artificiellement dans les laboratoires ne pourraient exercer d’action sur la lumière qu'autant qu'ils dériveraient eux-mêmes de substances actives. C’est là une conséquence des plus remarquables du beau travail de M. Jungfleisch, et sur laquelle nous ne saurions trop attirer l’attention (2). »

Je prends la liberté de vous adresser au sujet des lignes précédentes quelques observations.

La nouveauté des importantes recherches de M. Jungfleisch n’est pas bien rendue, selon moi, dans ce court résumé. D'une part, ce sont MM. Perkin et Duppa qui, les premiers, ont obtenu par synthèse des composés tartriques au moyen de l'acide succinique artificiel (#). Par l'examen des produits que MM. Perkin et Duppa avaient eu lobli-

geance de m'adresser, j'ai reconnu, d’autre part, que ce n'était point de l'acide tartrique ordinaire que ces savants chimistes avaient réussi à préparer de toutes pièces, mais un mélange d'acide racémique et de l'acide que j'ai appelé acide tartrique inactif.

. Revue scientifique, 2 sér., IV, 1873, p. 739-740.

. TD1G., p- 715.

Voir p. 345 du présent volume. {Notes de l'Édition.)

Toutefois, l’objet de ma lettre consiste surtout à rectifier cette autre assertion que les résultats dont il s’agit « viennent infirmer la proposition établie par M. Pasteur que les corps produits artificiellement dans les laboratoires ne peuvent exercer d’action sur la lumière qu'autant qu'ils dérivent eux-mêmes de substances actives ».

Il faut bien remarquer, en effet, que ce n’est pas de l’acide tartrique actif que MM. Perkin et Duppa ont produit, mais de l'acide racémique et de l'acide tartrique inactif. Ce dernier, et c'est en ceci que réside la principale nouveauté du travail de M. Jungfleisch, se trouve être également un racémique résoluble en acide tartrique droit et en acide tartrique gauche. La proposition que je discute a pris un nouveau caractère, comme je l'ai déjà, je crois, fait remarquer antérieurement, à l’occasion du travail de MM. Perkin et Duppa, mais elle est toujours exacte. On peut même ajouter que les recherches dont nous parlons n'ont fait que caractériser davantage tout ce que cette proposition renferme d’étrange et de digne de remarque au point de vue de la manifestalion des forces moléculaires, puisque, dans une opération chimique où tout indiquait pour la finesse des vues préconçues de MM. Perkin et Duppa que de l'acide tartrique allait prendre naissance, des racémiques seuls ont apparu sans la moindre trace du groupe tartrique proprement dit, à l’état d'isolement.

Je me résumerai en ces termes : j'estime aujourd’hui, comme hier, qu'il aura fait une grande et profonde découverte, pleine des plus graves conséquences pour l'avenir de la physiologie et de la philosophie naturelle, celui qui aura formé un corps actif simple en partant d'éléments minéraux ou de produits de laboratoire bien et dûment inactifs.

Veuillez agréer, etc.,

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