‹ Œuvres de Pasteur (volume 4)Chapitre 95 sur 102 · Cette révision ne fut qu'ébauchée. (Note de l'Édition · texte numérisé non relu

Cette révision ne fut qu'ébauchée. (Note de l'Édition

composée. Ces grands travaux remplirent la fin du siècle dernier et le premier quart de celui-ci. Mais du jour où il fut établi que la nature et les proportions des particules élémentaires n'avaient qu'une part souvent restreinte dans l’ensemble des propriétés, on s’efforça de remonter de l’étude de celles-ci à l’arrangement des atomes dans la molécule. Telle a été l’impulsion, dont le mouvement se continue, donnée en grande partie par la découverte de l’isomérie. C’est elle qui a le mieux servi à fixer les idées sur la manière dont il fallait envisager la constitution des corps. Elle a montré que l’individualité de l'espèce chimique ne résidait pas tout entière dans la nature et la proportion des éléments, mais aussi dans leur disposition respective. C’est ce qu’exprime avec netteté et une précision rigoureuse la définition de l'espèce chimique donnée par M. Chevreul déjà en 1823 [1824] : Dans les corps composés l'espèce est une collection d'êtres identiques par la nature, la proportion et l'arrangement des éléments (!). Les progrès de la chimie, depuis l’époque de Lavoisier, correspondent en quelque sorte au développement des trois termes de cette définition. Les lois sur la nature et les proportions des éléments furent d’abord établies par les immortels travaux qui se succédèrent sans interruption jusque vers l’année 1820. Depuis lors c’est l’arrangement des particules élémentaires qui préoccupe tous les chimistes.

Pour approcher du but vers lequel concourent tant d’efforts, il y a deux routes à suivre. On peut partir des propriétés chimiques proprement dites, altérer le corps par des agents divers, étudier avec soin les produits résultants, puis essayer de conclure au mode de disposition des atomes d’après la manière dont leur groupe primitif s’est dissocié. Cette marche analytique est puissamment aidée par la synthèse, c’est-àdire l'étude des procédés qu'il faut mettre en œuvre pour reconstituer le groupe individuel en partant de groupes plus simples. Telle est ce que l’on peut appeler la méthode chimique proprement dite, méthode extrêmement vaste et que suit à peu près exclusivement l’universalité des chimistes. Mais il y a une autre manière d’aborder le problème. Elle consiste surtout à ne pas altérer la substance et à interroger scrupuleusement ses propriétés toutes faites, si je puis ainsi parler, notamment celles qui sont plus directement en rapport avec le mode d’arrangement intérieur. Et comme alors certains caractères physiques tels que la forme cristalline, ou les effets résultant des changements imprimés à la lumière quand elle traverse les corps cristallisés ou

1. CHevreuL. Considéralions générales sur l'analyse ‘organique et sur ses applications. Paris, 1824, in-8o, p. 18. (Note de l'Édition.)

dissous, doivent jouer le plus grand rôle, cette manière de procéder peut être appelée la méthode physique. Encore bien que plus restreinte que la méthode chimique elle est peut-être plus précise et plus sûre. Par goût et par occasion aussi sans doute, c’est cette dernière méthode que j'ai plus spécialement suivie dans mes recherches, tout en ne négligeant pas la première.

Préparée par les beaux travaux d’'Haüy dont la persévérance fit le génie, la méthode physique débuta par les fécondes découvertes de l’isomorphisme et du dimorphisme. Le cas le plus simple qui pouvait s'offrir dans l'étude des relations des propriétés physiques et de l’arrangement moléculaire était évidemment celui qui a donné lieu à l’isomorphisme. Si les découvertes se faisaient avec préméditation, assurément M. Mitscherlich se serait dit: Ce qu'il faut trouver d’abord c'est la relation des propriétés avec l’arrangement lorsque l’on peut présumer que ce dernier est le même dans divers corps. La marche logique des sciences est d’aller en effet du plus simple au plus composé. On sait ce qui arriva: La forme cristalline, ce précieux caractère qui sera toujours au premier rang parmi les qualités physiques de la matière, se trouva être la même lorsque l’arrangement des atomes était le même. À dater des savantes recherches de l’illustre chimiste de Berlin, aucune application remarquable ne fut faite de la méthode physique à l'étude de la constitution moléculaire des corps. Cependant depuis 1815 M. Biot avait assigné dans une foule de produits organiques naturels l'existence jusque-là inconnue d’une propriété merveilleuse par son caractère essentiellement moléculaire. Prévoyant tout le parti que la science retirerait de la connaissance approfondie de ce phénomène dans les études chimiques, M. Biot ne cessa d’appeler l’attention sur les conséquences des lois physiques de sa découverte. Mais ce fut vainement. L’impulsion donnée à la méthode chimique par les beaux travaux de M. Dumas en France, de M. Liebig en Allemagne absorbait toutes les jeunes intelligences que séduisait la science des corps organiques.

Après l’isomorphisme qui définit la relation des propriétés et de l’arrangement atomique lorsque celui-ci est le même, l'étude la plus simple qui pût se présenter était celle d’arrangements moléculaires non plus identiques, mais peu différents et dont la dissemblance fut assignable & priori. Or, à prendre les choses dans ce qu’elles ont de plus essentiel, l’ensemble de mes recherches est précisément applicable à l’étude des relations qui peuvent exister entre les propriétés et les arrangements moléculaires de substances isomères chez lesquelles ces arrangements diffèrent, mais d’une manière connue et déterminée

dans leurs conditions les plus générales. Ces recherches continuent donc l’œuvre commencée par la découverte de l’isomorphisme.

Ai-je besoin d'ajouter que c’est seulement aux observations, aux expériences nouvelles consignées dans cet ouvrage que j'attache quelque prix. Malgré la circonspection avec laquelle j'ai présenté certaines vues qui m'ont paru pouvoir en être déduites, je suis disposé, dès que l'expérience m’aura éclairé, à faire bon marché de celles-ci. Je reconnais même qu'entre elles et les faits nouveaux que je signale, il y a bien des vides à combler. « Mais, comme le dit quelque part Lavoisier, c'est le sort de tous ceux qui traveillent (!) d’apercevoir un nouveau pas à faire sitôt qu'ils en ont fait un premier, et ils ne donneraient jamais rien au public, s’ils attendaient qu’ils eussent atteint le bout de la carrière qui se présente successivement à eux et qui paraît s'étendre à mesure qu’ils avancent pour la parcourir. » (2)

Je serais bien heureux si la lecture de ce livre, indépendamment des recherches qu’elle peut provoquer, contribuait à répandre parmi les jeunes chimistes le goût des études cristallographiques. Il n’est pas à mon avis d’auxiliaire plus puissant ni plus sûr dans toutes les recherches du laboratoire que la connaissance un peu approfondie des formes cristallines. Elle épargne le temps, fait éviter bien des erreurs, et met sur la voie de nombreuses découvertes. Soyons d’ailleurs plus jaloux de notre gloire. La cristallographie fut à son berceau une science toute française. Mais depuis les persévérants travaux de Romé de Lisle et d'Haüy elle paraît avoir changé de patrie. L'Allemagne nous a donné les simplifications apportées aux premières méthodes, la connaissance du dimorphisme, la féconde découverte de l’isomorphisme, tout ce qui en un mot occupe une grande place dans ces belles études depuis la mort de leurs célèbres fondateurs.

1. Dans le texte de Lavoisier : « ... tous ceux qui s'occupent de recherches physiques et chimiques... ». D'ailleurs, sur un feuillet détaché, Pasteur avait mis le texte intégral de Lavoisier.

2. Lavorsrer. Mémoire sur la calcination de l’élain dans les vaisseaux fermés, et sur la cause de l'augmentation de poids qu'acquiert ce métal pendant cette opération. Hestotre de l'Académie royale des sciences, année MDCCLX XIV, 1778, p. 391-367. (Notes de l'Édition.)

INTRODUCTION

Les corps composés sont des agrégats de molécules identiques, formées elles-mêmes d’assemblages d’atomes élémentaires distribués d’après des lois qui en règlent la nature, la qualité, la proportion, le nombre et l’arrangement. Telle est la manière dont tous les physiciens envisagent la constitution des corps. C’est aussi l'hypothèse que j'ai adoptée. D’ailleurs l’expérience nous apprend que les molécules simples ou composées ont la plus grande tendance à se juxtaposer par leurs parties similaires et à constituer des masses sensibles terminées par des faces planes, assujetties à des lois d’une simplicité admirable. On les appelle cristaux.

Cela posé, si l’on considère les objets matériels quels qu'ils soient, sous le rapport de leurs formes et de la répétition de leurs parties identiques, on ne tarde pas à reconnaître qu’ils se distribuent en deux grandes classes dont voici les caractères : Les uns ont un plan de symétrie, les autres n’en ont pas. Les uns placés devant une glace donnent une image qui leur est superposable. L'image des autres ne pourrait les recouvrir, bien qu’elle reproduise fidèlement tous leurs détails. Un escalier droit, une tige à feuilles distiques.. sont des corps de la première catégorie. Un escalier tournant, une tige à feuilles insérées suivant une ligne spirale, une main... voilà au contraire des objets qui n’ont pas de plan de symétrie (f). Les parties qui les composent sont groupées de telle sorte que le gant qui les recouvrirait exactement ne pourrait s'adapter à leur image, pas plus que le gant de la main droite ne s’adapte à la main gauche. Or, cette division générale des choses matérielles comprend également toutes les formes cristallines des produits naturels ou artificiels. Le cube, l’octaèdre et le tétraèdre réguliers, le dodécaèdre rhomboïdal, le rhomboëdre, le prisme hexagonal régulier, le prisme oblique à base rhombe... placés devant une glace y montrent des images qui leur

1. Ces dernières lignes sont la reproduction du début d'une Lecon professée à la Société chimique de Paris, le 3 février 1860. Voir p. 329 du présent volume. (Note de l'Édition.)

sont superposables. Les tétraèdres irréguliers en général, les prismes obliques à bases rectangles, tronqués sur les arêtes des bases d’un côté seulement... toutes formes que l’on trouve réalisées par la nature, n’ont pas de plan de symétrie et leurs images ne peuvent leur être superposées.

On apprécie bien vite l'intérêt qu'il peut y avoir à rechercher et à découvrir les causes de ces différences dans les caractères généraux des formes de la matière, pour ce qui concerne les produits naturels, notamment les cristaux. De quelle manière en effet faut-il envisager la constitution d’un corps cristallisé? On sait que Bergman et plus tard Haüy, par la considération des clivages qui se répètent en divers sens, démontrèrent qu'un cristal peut être considéré théoriquement comme engendré par l’apposition progressive de molécules simples, ou de groupes de molécules, réunies par séries linéaires qui se distribuent elles-mêmes en lames planes, suivant certaines lois régulatrices des distances mutuelles de ces divers éléments constitutifs. En matérialisant par la pensée les plans de clivage ou les intervalles qui séparent les molécules, le cristal peut être envisagé comme formé de petits polyèdres générateurs infiniment petits, tous de même forme et groupés parallèlement les uns aux autres. Dans chacun des solides générateurs il y a un centre de figure par lequel on peut mener trois droites ou axes rectilignes qui se terminent à sa superficie, et qui sont respectivement parallèles à ses arêtes. Ces trois droites s’appellent les axes cristallographiques; et les rapports de leur longueur, joints à leur obliquité relative, caractérisent les divers systèmes cristallins. On en distingue six. Dans le plus simple que l’on appelle régulier, les trois axes sont d’égales longueurs, et font entre eux des angles droits. Dans le plus complexe, ils sont obliques les uns sur les autres, et ont tous trois d’inégales longueurs. Les solides cristallographiques ainsi définis possèdent toujours certains éléments géométriques, angles, faces ou arêtes, qui, dans leur conformation, leurs dimensions propres, et leur mode d'assemblage avec les parties adjacentes, présentent un ou plusieurs couples, dont le dispositif est identiquement pareil. Si on les envisage sous les mêmes aspects, si l’on en prend pour ainsi dire le moule local, on n’aperçoit rien qui les distingue entre eux ; tandis que d’autres, au contraire, sont manifestement dissemblables. Si lon suppose que de tels corpuscules, ayant des dimensions insensibles, viennent à s’agréger, librement et avec lenteur, dans un milieu homogène illimité, en vertu de forces attractives s’exerçant à petites

Le

distances, toute particularité de superposition qui s’appliquerait à un

des éléments du solide primitif devrait s’opérer également sur tous ses semblables, puisque linfiniment petite étendue d'efficacité des formes rendrait les conditions déterminantes localement identiques pour tous. Cette similarité d’effets pareils, devant résulter de la similarité des actions physiques exercées par les parties semblables, a été justement appelée par Haüy la loi de symétrie, loi qu'avaient préparée les travaux de Romé de Lisle. Quoique l’ensemble de conditions abstraites, qui en établirait physiquement la nécessité, ait dû, sans doute, ne pas se trouver-toujours complètement réuni dans la formation des cristaux naturels, l'influence mécanique de la similarité des parties paraît y avoir été bien puissante. Car les conséquences de cette loi abstraite se voient, en effet, réalisées avec une prédominance incontestable dans la généralité des produits de la cristallisation. Elle semble exprimer le cours ordinaire et régulier du phénomène; de sorte que les formes qu'on lui voit permettre ou exclure, dans chaque cristal de dimension sensible, fournissent les indications les plus évidentes, comme aussi habituellement les plus sûres, pour découvrir son type générateur. Il résulte de ces considérations que la loi de symétrie est la loi naturelle de la cristallisation : elle est comme un axiome de physique. Toutefois on rencontre des cas nombreux, où la cristallisation y déroge; non pas en présentant sur tel ou tel élément du cristal quelque particularité isolée que l’on puisse imputer à des circonstances accidentelles; mais en offrant au contraire un ensemble symétrique d'effets dissymétriques, qui se correspondent avec une diversité régulière et constante sur les plages diamétralement opposées du cristal. Haüy avait aperçu et signalé ces exceptions qu'il assimilait à ce qui arrive dans les plantes, lorsque l’on y voit occasionnellement avorter un certain nombre des organes que les lois générales de la végétation leur assignent; et il les attribuait à des influences indépendantes de l’attraction moléculaire, par exemple à la polarité électrique. Mais le phénomène a beaucoup plus d'importance qu'il ne le croyait. Dans de tels cas, si l’on considère le système total de facettes secondaires, toujours en nombre pair, que la loi de symétrie aurait exigées ou permises, on trouve que la moitié juste de ce nombre y manque, ou s’y trouve remplacée par d’autres dissemblables, soit en dérivation, soit en grandeur, à leurs opposées. Quoique Haüy ait eu l’occasion de voir, et de signaler, presque toutes les individualités de ces formes régulièrement incomplètes, il semble ne pas avoir aperçu ce que leur dérogation à la loi de symétrie avait elle-même de symétrique et de général. C’est ce qu'a fait depuis un célèbre cristallographe allemand,'M. [C. S.] Weiss,

en ramenant l’étude comparée des cristaux à dépendre de conceptions géométriques plus abstraites, qui font plus aisément découvrir leurs rapports d'ensemble. Il a désigné ce remarquable phénomène par le nom général d’hémiédrie, qui est aujourd’hui adopté universellement dans l’acception qu'il lui a donnée. Les cristallographes ont déterminé depuis, par le calcul, toutes les circonstances géométriques dans lesquelles il peut mathématiquement se produire ; mais ils ont beaucoup moins cherché à découvrir les rapports physiques, ou mécaniques, qu'il peut avoir avec la constitution des particules cristallines mêmes. C’est vers ce but que j'ai dirigé tous mes efforts (!).

Dans un travail remarquable, M. Delafosse ?), maître de conférences à l'École Normale, avait déjà présenté sur l’'hémiédrie des observations très judicieuses. Après avoir soigneusement distingué la molécule chimique du corps, de l'élément polyédrique infiniment petit délimité par les plans de clivage, il s'efforce de faire disparaître l’anomalie offerte par le phénomène de l’hémiédrie en montrant que l’on a fait une fausse application de la loi de symétrie, et que l’on s’est mépris sur la nature des parties auxquelles on a accordé la même valeur. Ilne suffit pas de dire, comme le remarque M. Delafosse, que les parties identiques doivent être semblablement modifiées ; il faut surtout examiner l’état réel de ces parties, et les conditions qui déterminent leur similitude.

Dès mes premières recherches je fus porté à croire que l’hémiédrie était probablement la manifestation d’une propriété moléculaire, prenant sa source dans les dernières particules du corps. En effet je reconnus que non seulement l'acide tartrique avait une forme cristalline hémiédrique, mais que cette particularité se montrait dans les formes de tous les tartrates, c’est-à-dire dans toutes les combinaisons où la molécule chimique de l'acide tartrique peut être regardée comme n'ayant subi aucune altération dans la disposition la plus essentielle des atomes élémentaires qui la composent.

Bientôt de nouveaux faits vinrent corroborer ces premières indications et agrandir considérablement leur importance. M. Biot avait trouvé que l’acide tartrique et ses combinaisons salines, en dissolution dans l’eau, avaient la propriété de dévier le plan de polarisation des rayons lumineux et il avait clairement établi que ce phénomène était

1. Voir l'un des rapports sur mes recherches, présenté à l’Académie des sciences par M. Biot. Comptes rendus de l'Académie [XX VIL', année 1848, p. 401-411. [Document I, p. 415- 1235 du présent volume.]

2. DeLarosse. Sur la véritable nature de l’hémiédrie et sur ses rapports avec les propriétés physiques des cristaux. Comptes rendus de l'Académie des sciences, XLIV, 1857, p. 229- 23. (Note de l'Édition.)

moléculaire. Or le pouvoir rotatoire se manifeste par une action dissymétrique, puisque les particules constituantes des substances qui le possèdent l’exercent dans un seul sens, lantôt à droite, tantôt à gauche. Ces particules sont donc individuellement dissymétriques, soit dans leur forme, l’arrangement de leurs éléments chimiques, leurs qualités externes, ou dans plusieurs de ces accidents à la fois. Cela posé, lorsque des molécules ainsi faites viennent à s’agréger spontanément, et à se grouper d’elles-mêmes en cristaux de dimension sensible, leur dissymétrie propre ne se trouvera-t-elle pas encore empreinte dans ces agglomérations ; et si elle l’est, les signes observables de son influence ne seront-ils pas une dissymétrie quelconque de la forme géométrique du corps ? En d’autres termes, la dissymétrie de la forme et la dissymétrie accusée par le phénomène rotatoire ne sont-elles pas corrélatives ?

La lecture de cet ouvrage ne laissera aucun doute à cet égard. Il y est établi à l’aide des preuves les plus variées que l’hémiédrie et le phénomène rotatoire moléculaire ont une étroite connexion et que l’'hémiédrie, autrefois la propriété en apparence exclusive d’un petit nombre de substances, est le caractère habituel de celles qui dévient le plan de polarisation de la lumière, et que, pour abréger, nous appellerons substances actives.

J'ai démontré avec certitude que le pouvoir rotatoire moléculaire et l’hémiédrie traduisent au dehors une dissymétrie propre à l’arrangement des atomes dans la molécule chimique. Voici la preuve la plus décisive de cette proposition. Le caractère de l’hémiédrie dans les substances actives consiste en ce que l’image de la forme du corps n’est pas superposable à cette forme, bien que, comme toute image, elle reproduise fidèlement la réalité qui la fait naître. Considérons, pour fixer les idées, l’acide tartrique. Sa forme extérieure est représentée figure à (!). Elle est dissymétrique. Son image dans une glace ne lui est pas superposable, quelque position qu’on lui donne, parce que l'angle P sur M n’est pas droit. Or nous verrons qu'il existe un corps qui a précisément pour forme cristalline la figure D, corps que nous nommerons tout naturellement acide tartrique gauche, par opposition à l'acide tartrique ordinaire que nous appellerons acide tartrique droit. La comparaison des propriétés de ce nouvel acide avec l’acide tartrique ordinaire offrira le sujet d’études le plus remarquable. Toutes les propriétés chimiques de ces deux corps sont identiques jusque dans les plus minimes détails. En dehors de la non-superposition possible

1. Les figures ne Sont pas représentées dans le manuscrit. (Note de i'Édition.)

de leurs formes cristallines, toute leur différence se réduit à l’opposition de sens de leurs déviations optiques. L’acide tartrique gauche dévie à gauche le plan de polarisation des rayons lumineux, rigoureusement de la même quantité que l’acide tartrique ordinaire le dévie à droite, et en reproduisant fidèlement toutes les particularités de son action.

Hormis ces deux caractères de formes inverses et de déviations optiques égales mais de sens contraires, l'identité de toutes les propriétés physiques et chimiques est absolue. La distinction chimique des deux corps est matériellement impossible. Tout ce que l’on fait avec l’un on peut le produire avec l’autre dans les mêmes conditions, avec les mêmes résultats. Seulement les formes cristallines et les actions optiques des combinaisons obtenues manifestent constamment l'opposition qui existe entre les deux acides. Mais vient-on à dissoudre ces acides séparément et mélange-t-on les liqueurs, immédiatement ils se combinent avec dégagement de chaleur très sensible et des cristaux d'acide racémique prennent naissance, ce qui dévoile de la manière la plus inattendue la constitution de cet acide, et rend compte de l’isomérie qu'il présente avec l’acide tartrique.

Par la nature même des relations de ces deux acides je ne crois pas que l’on puisse s'empêcher de voir dans leur exemple un cas particulier d’une loi générale. Lorsque l’on compare les formes des acides tartriques et de leurs combinaisons à celles des produits naturels actifs et que l’on retrouve chez ces derniers le caractère essentiel de la forme des acides tartriques, savoir, la propriété d’une image non superposable, il est bien difficile de ne pas admettre que tous les inverses des produits naturels sont possibles. Et dès lors si l'influence mystérieuse à laquelle est due la dissymétrie des produits naturels venait à changer de sens ou de direction, les éléments constitutifs de tous les êtres vivants prendraient une dissymétrie inverse. Peut-être un monde nouveau s’offrirait à nous. Qui pourrait prévoir l’organisation des êtres vivants si la cellulose de droite devenait gauche, si l’albumine du sang de gauche devenait droite. Il y a là des mystères qui préparent à l'avenir d'immenses travaux et appellent dès aujourd’hui les plus sérieuses méditations du savant et du philosophe.

Il est bien digne de remarque que la propriété rotatoire moléculaire ne se soit encore présentée que dans des substances élaborées par l’organisme vivant. Aucun produit minéral naturel ou artificiel ne la manifeste. Et ce qui ajoute à la singularité de cette opposition entre les produits de la nature morte et ceux de la nature vivante, c’est la fréquence de la dissymétrie moléculaire dans les matières organiques

naturelles, à tel point que cette dissymétrie paraît être une nécessité de la constitution des molécules qui se sont édifiées sous l'influence de la vie. Sucres, fécules, gommes, acides, alcalis, huiles essentielles, albumine, gélatine, fibrine, cellulose, toutes ces matières sont actives sur la lumière polarisée, toutes, lorsqu'on peut les faire cristalliser, affectent des formes à images qui ne leur sont pas superposables,. Il y a bien des produits naturels non dissymétriques, tels que l'acide oxalique, l'acide fumarique, l’hydrure de salicyle et beaucoup d’autres. Il serait à mon avis téméraire de regarder ces substances comme faisant exception à la règle commune. Je suis disposé à croire que ces produits inactifs ne sont pas naturels au même litre que les autres, qu'ils résultent d'actions secondaires plus ou moins analogues à celles des laboratoires. L’acide malique actif sur la lumière polarisée serait par exemple formé de toutes pièces ou dériverait d’un produit actif au sein duquel son groupe moléculaire serait déjà constitué. Ce serait un produit vraiment naturel. Au contraire l'acide fumarique inactif de la fumeterre prendrait naissance dans des conditions différentes, du genre de celles qui permettent de le préparer artificiellement à l’aide de l’acide malique. En d’autres termes il faudrait en quelque sorte distinguer chez les plantes des produits primordiaux, nés sous l’influence de la vie et des conditions les plus secrètes de l'organisme végétal, d’autres secondaires résultant des premiers par des phénomènes d’oxydation, de combustion lente, d’isomérisme, analogues à ceux que nous pouvons réaliser directement. Ces derniers seraient en quelque sorte des excrétions, analogues à l’urée, à la créatine, à l’acide urique, qui évidemment ne sont pas des substances naturelles du même ordre que l’albumine, la fibrine. dont elles dérivent lorsque celles-ci, ayant accompli leur rôle, sont expulsées pour faire place à leurs similaires de plus récente élaboration. De même que l’urée, la créatine, l'acide urique, et tous leurs analogues sont inactifs et homoéd riques, de même les acides oxalique et fumarique, l’hydrure de salicyle... le®sont également, qu'ils soient extraits des plantes ou directement formés dans nos laboratoires. Ces considérations sur la distinction à établir entre les divers principes immédiats des végétaux méritent de servir de point de départ à des études nouvelles qui auraient un immense intérêt. Quoiqu'il en soit, la dissymétrie moléculaire mise en évidence par le phénomène rotatoire et l’hémiédrie établit quant à présent une ligne de démarcation profonde entre les produits organiques naturels et les produits artificiels, non pas dans les modes généraux*d’action de ces deux classes de substances, non pas qu’elles aient des allures différentes dans leurs réactions chimiques, mais au moment de leur

DISSYMÉTRIE MOLÉGULAIRE 26

formation, alors que les atomes élémentaires qui doivent constituer la molécule du corps sont en présence et que la combinaison va se produire, une influence secrète groupe dissymétriquement les atomes s’il s’agit d’une combinaison de l’ordre vital. C’est là, à mon sens, dans le cadre des études scientifiques, un fait considérable qui touche aux conditions les plus cachées de la création et de la vie, et qui signale à l'attention l’un des plus importants mystères de l’organisation. Quelle est d’ailleurs la cause de ce mode spécial de groupement des atomes dans les produits formés sous l’influence de la vie végétale ? Résidet-elle dans la lumière, lélectricité, le magnétisme, la chaleur, serait-ce l'impulsion initiale donnée par le mouvement de la terre, la plus profonde obscurité règne encore sur ce difficile problème. C’est à peine si nous pourrons parvenir à indiquer l’une des conditions phénoménales de l’influence probablement cosmique, à l'existence de laquelle nous ne pourrons nous refuser. Encore moins nous sera-t-il permis d’assigner le rôle de la dissymétrie moléculaire dans la disposition des formes ou dans l’accomplissement des actes de l’organisme.

La deuxième partie de cet ouvrage est consacrée à des recherches dont les résultats précisent et agrandissent ceux que je viens d’exposer brièvement.

Divers moyens, notamment l’action de la chaleur, nous permettront de modifier plusieurs corps actifs de façon à les rendre inactifs sur la lumière polarisée et homoédriques. Tels sont entre autres les acides tartrique et malique. Nous obtiendrons de cette manière deux acides, isomères des acides tartrique et malique, et n'ayant aucune action sur la lumière polarisée. Mais ce qui est très digne d’attention, c’est que les composés inactifs conservent l’ensemble des propriétés physiques et chimiques les plus importantes des corps correspondants actifs. Ainsi la composition élémentaire est la même. Leurs molécules sont formées des mêmes principes pondérables, unis dans les mêmes proportions atomiques. Toute opération qui, appliquée à l’un d’eux, le fond, le dissout, le décompose, ou le détermine à se combiner avec d’autres substances, produit sur son correspondant des effets semblables, et donne des produits dont la composition élémentaire est identique. Néanmoins la similitude ne va jamais à l'identité absolue, comme il arrive pour les corps actifs droits et gauches inverses et isomères dont nous parlions tout à l'heure.

En supposant une opération effectuée comparativement, on remarque généralement des dissemblances dans les détails de sa marche et de ses effets. Ce seront par exemple des différences souvent légères, constantes toutefois et appréciables, dans la fusibilité, la solubilité,

ou le temps nécessaire pour que certaines transformations s’accomplissent; comme s’il y avait, entre les molécules des corps que l’on compare, une aptitude relative, plus grande ou moindre, à se mettre simultanément dans tel ou tel état. Ainsi, quand on place ensemble, dans un air humide, des cristaux d'acide malique actif et d’acide malique inactif, qui sont complètement isomères, les inactifs absorbent en deux ou trois heures la très petite quantité d’eau qu’ils peuvent prendre, après quoi leur poids ne change plus. Les cristaux actifs au contraire absorbent l’eau lentement, progressivement, jusqu’à ce qu’ils se convertissent d'eux-mêmes en un liquide visqueux. Les chlorhydrates d'acide aspartique, acüf et inactif, présentent le même genre de dissemblance, encore plus marqué. Les malates de plomb actifs et inactifs, quand ils se précipitent de leurs dissolutions respectives, sont amorphes, et après un certain temps ils se disposent l’un et l’autre en cristaux aiguillés. Mais, dans des circonstances en tout pareilles, ce temps, pour le malate actif, n’est souvent que de quelques heures; et pour le malate inactif il est souvent de plusieurs jours. Tous les produits correspondants des deux séries se montrent ainsi dissemblables dans ce que l’on pourrait appeler leurs dispositions individuelles.

Il est évident que nous avons affaire ici à des substances isomères d'une nature toute particulière. Leurs arrangements moléculaires diffèrent, mais ils conservent entre eux des relations intimes et on est naturellement porté à croire que les groupes inactifs ne sont autres que les groupes actifs, moins la disposition dissymétrique qui leur est propre. Le corps inactif est, si l’on peut s'exprimer ainsi, l’actif détordu, lactif dont les atomes se sont groupés de manière à ce que l’ensemble offrit un plan de symétrie, à peu près comme si les marches d’un escalier tournant se disposaient en escalier droit. La dépendance mutuelle des arrangements moléculaires de ces corps isomères actifs et inactifs est mise au jour, dans sa véritable nature, par la relation des formes de certains dérivés correspondants des deux séries. Nous verrons en effet dans quelques cas le produit inactif avoir exactement la forme de l'actif, son isomère:; mais l’actif est hémiédrique et l’inactif ne l’est pas. C’est là toute leur différence Nous avons vu également l'acide tartrique gauche ne différer de l’acide tartrique droit que par sa forme cristalline et sa déviation optique. Mais ici, et pour emprunter une comparaison analogue à celle de tout à l'heure, la différence serait celle de deux escaliers égaux tournant en sens contraires.

Cette découverte des corps actifs et inactifs isomères agrandit sin-

gulièrement nos idées de mécanique moléculaire. Elle nous montre que si les produits naturels organisés sous l'influence de la vie végétale peuvent être dissymétriques en deux sens différents, contrairement à ce que nous voyons dans les produits minéraux et artificiels, cette disposition des particules élémentaires n’est pas une condition nécessaire de l’existence de la molécule, que le groupe organique tordu peut se détordre et prendre alors le caractère général des substances artificielles ou minérales. Par contre il me paraît logique de regarder ces dernières comme susceptibles de présenter un arrangement dissymétrique de leurs atomes à la manière des produits naturels, de devenir actifs et hémiédriques, au moins dans la plupart des cas.

Si l’on pouvait penser que la composition plus simple des groupes moléculaires des substances minérales fût un obstacle à leur disposilion dissymétrique, cette hypothèse serait dans tous les cas inadmissible pour les produits organiques artificiels, tels que la naphtaline, l'hydrure de salicyle, les alcools et tant d’autres produits dont la complication moléculaire égale ou dépasse celle des produits naturels actifs.

En dernière analyse les groupes de particules élémentaires qui constituent la matière composée peuvent revêtir deux états distincts, correspondant aux deux types généraux dans lesquels on peut faire rentrer tout objet matériel lorsqu'on l’envisage sous le rapport de la disposition et de la répétition de ses parties identiques. La forme du groupe est à image superposable où non superposable. Elle a ou elle n’a pas un plan de symétrie. Mais ce dernier type est double parce que son inverse peut exister au même titre que lui. Il faut y ajouter le cas de l'association de ces deux types inverses qui rappelle l'union par paires des membres identiques et non superposables des animaux supérieurs. De telle sorte qu'il y a en réalité pour les groupes d’atomes qui constituent la matière quatre dispositions remarquables. Tous nos efforts doivent tendre à les produire pour chaque espèce particulière.

La troisième partie de cet ouvrage renferme la solution d'un problème très intéressant, celui de la transformation d’un corps actif en son inverse. Nous verrons que, par l’action de la chaleur seule, l'acide tartrique droit se transforme en acide racémique qui est la combinaison à poids égaux de lacide tartrique droit avec lacide tartrique gauche et qui est résoluble en ces deux acides. De même et inversement, l'acide tartrique gauche peut être transformé en acide racémique et par suite en acide tartrique droit. C’est là un des faits

les plus dignes d'attention. On pouvait craindre que les inverses des

substances actives fussent toujours inconnus à moins que la nature ne les offrit elle-même, puisque dans aucun cas, jusqu’à présent, on n'a pu préparer artificiellement un corps actif.

Tel est le résumé rapide des idées les plus essentielles contenues dans cet ouvrage. Je pense qu’à côté de l'intérêt individuel des faits, les conséquences générales qui s’en déduisent mériteront une attention spéciale. On ne peut douter que le rôle de la dissymétrie moléculaire soit considérable et peut-être son influence va-t-elle très loin dans les

procédés de la vie végétale et animale.

DE LA PART QUI REVIENT A ROMÉ DE LISLE, BERGMAN ET HAUY DANS LA DÉCOUVERTE DES LOIS FONDAMENTALES DE LA CRISTALLOGRAPHIE

Loi de symétrie. — Parlant de la loi de symétrie et de la structure dans les cristaux, j'ai associé au nom de Haüy ceux de Romé de Lisle et de Bergman, contrairement à l'usage de la plupart des auteurs qui ont écrit sur ces matières. Moi-même j'ai cru longtemps qu’il fallait attribuer à Haüy tout le mérite des découvertes fondamentales de la cristallographie. Cette opinion, bien qu’à peu près générale, est loin de la vérité. Pour ce qui est de la loi de symétrie elle a été préparée et pour ainsi dire mise en évidence par les travaux de Romé de Lisle dont la carrière finissait à l’époque où Haüy commençait ses premières publications, c’est-à-dire vers 1780. Romé de Lisle le premier érigea en science l’étude des formes cristallines. Avant lui on ne croyait pas que la cristallisation fût un caractère constant. Chaque corps avait une certaine allure dans sa cristallisation, comme chaque espèce d’arbre a son port, comme chaque peuple a sa manière de se vêtir. On ne croyait pas du tout que les divers cristaux d’un même groupe fussent les mêmes par la forme, et encore moins qu'ils fussent les mêmes lorsqu'ils provenaient de localités différentes. Ils se ressemblaient au même titre que se ressemblent les chênes de diverses forêts. Les détails n'étaient pas les mêmes. Ainsi au moment de l'impression de l'ouvrage de cristallographie de Romé de Lisle (1), en 1783, parut le premier volume de l'Histoire naturelle des minéraux de Buffon où l’on trouve ce passage : « J’ai observé dans les spaths calcaires des variétés presque innombrables dans la figure de leurs cristallisations; et en général la forme n’est pas un caractère constant, mais plus équi-

1. Rowé pe Lisce (J.-B.-L. de). Cristallographie. Paris, 1783, Didot jeune, 4 vol. in-8°, Note de l'Édition.)

Del

voque et plus variable qu'aucun autre des caractères par lesquels on doit distinguer les minéraux » (1).

Il est impossible de marquer la place qui revient à Romé de Lisle comme l’un des fondateurs de la cristallographie avec plus d’exactitude que ne l’a fait Haüy dans le passage suivant de l’une de ses leçons à la première École Normale en 1796. Après avoir rappelé les bizarres hypothèses de Linné et de Tournefort sur la cristallisation, Haüy ajoute :

« Enfin Romé de Lisle ramena létude de la cristallisation à des principes plus exacts. Il mit ensemble tous les cristaux qui étaient composés des mêmes éléments; parmi leurs différentes formes, il en choisit une qui, par sa simplicité, lui parut propre à pouvoir être regardée comme la forme primitive; et en la supposant tronquée de diverses manières, il en déduisit les autres formes et détermina une gradation, une série de passages entre cette même forme et celle des polyèdres qui paraissaient s’en écarter davantage. Aux descriptions exactes et aux figures qu'il donna des formes cristallines, il joignit les résultats de la mesure mécanique de leurs principaux angles; et, ce qui était un point essentiel, il fit voir que ces angles étaient constants dans chaque variété. En un mot, sa cristallographie est le fruit d’un travail immense par son étendue, presque entièrement neuf par son objet, et très précieux par son utilité » (2)

Parmi les variétés d’une même espèce, souvent une forme plus

Fi&. a. F1G. 0:

composée ne diffère d’une forme plus simple que par certaines facettes semblables à celles qui résulteraient des sections faites sur les angles solides ou sur les arêtes de cette dernière. Ainsi dans les formes de

1. Le texte de Buffon porte : « ... Il n'y a guère de formes de cristallisation qui ne soient communes à plusieurs substances de nature différente, mais réciproquement il y a peu de substances de même nature qui n’offrent différentes formes de cristallisation, témoin la prodigieuse variété de formes des spaths calcaires eux-mêmes …. ». (Burrox. Histoire naturelle des minéraux. Tome 1, Paris, 1783, in-4c, p. 242.)

2. Dans son Traité de minéralogie, Paris, 1801, in-8°, tome I, p. 17, Haüy a employé les mêmes expressions. (Notes de l'Édition.)

l’alun 4, b, la figure b a la forme d’un cube dont les 8 angles solides abattus laissent à découvert autant de facettes triangulaires qui suffisamment prolongées conduiraient à une troisième forme de l’alun : l’octaèdre régulier. C’est cette observation fort simple qui fit naître à Romé de Lisle l’idée de la méthode des troncatures, expression consacrée par l'usage et qui lui appartient. Voyant dans beaucoup de circonstances un passage en quelque sorte naturel d’une forme à une autre par troncatures d’angles, comme dans l’exemple que je viens de citer, ou par troncatures d’arêtes, Romé de Lisle essaya de généraliser ce fait; et il ne tarda pas à voir ses prévisions réalisées. Il trouva que dans tous les cas on pouvait par la méthode des troncatures passer d’une forme à une autre et que très souvent le passage était indiqué par la nature elle-même. Ainsi que le fait remarquer Haüy dans le passage que je viens de citer, Romé de Lisle appelle forme primitive cette forme de laquelle il fait dériver toutes les autres dans la série des formes d’une même substance. D'ailleurs il ne cherche dans Fapplication de sa méthode qu’à faire apercevoir les rapports plus ou moins sensibles qui lient un terme aux autres dans l’ensemble des formes propres à un même corps et nullement à rendre raison des procédés de la nature dans les métamorphoses d’une forme primitive en d’autres formes secondaires. « Je sais très bien, dit-il, que la nature ne commence point par faire un cristal entier pour le tronquer ensuite plus ou moins dans telle ou telle de ses parties. Quand je dis qu'un cristal est tronqué sur ses angles solides ou sur ses bords, j'exprime seulement par ce mot l'apparence sous laquelle le cristal s'offre à nos yeux et j'emploie une expression très connue pour désigner une opération de la nature qui est encore pour nous un mystère impénétrable. » (1)

Il faut reconnaître cependant que Romé de Lisle n’a pas assujetti sa méthode à une règle générale. Il n’énonce pas lune loi applicable à tous les cas particuliers. Il ne montre pas où est le guide du travail dans la méthode des troncatures, et c'est assurément pour cette raison que la loi dite de symétrie est attribuée exclusivement à l'abbé Haüy. Ce célèbre cristallographe n’a fait pourtant que préciser et en quelque

sorte mettre en règle le travail que faisait Romé de Lisle pour chaque cas particulier.

Structure des cristaux. — Tout le monde a entendu raconter cette anecdote piquante dans laquelle Haüy laissant tomber par mégarde

1. Romé pe Lisce. Cristallographie, Préface, p. xxvrr-xxvur. Dans le texte original de Romé de Lisle existent quelques variantes. (Note de l'Édition.)

un prisme hexagonal de spath d'Islande est aussitôt frappé de la manière étrange dont s’est faite la cassure et en déduit bientôt l'ensemble de ses idées sur la structure cristalline. On lira avec intérêt le récit historique que donne Cuvier dans son éloge d'Haüy des premières découvertes de ce célèbre cristallographe (1).

« Ce fut presque sans s'en être douté qu'Haüy fut jeté dans une carrière à laquelle pendant quarante ans il n'avait pas songé à se préparer. Au milieu d’occupations obscures, une idée vient lui sourire; une seule, mais lumineuse et féconde. Dès lors, il ne cesse de la suivre; son temps, ses facultés, il lui consacre tout; et ses efforts obtiennent enfin la récompense la plus magnifique. Aussi nul exemple ne montre-t-il mieux que le sien tout ce que peut opérer de grand, j'oserais presque dire de miraculeux, l’homme qui s'attache avec opiniàtreté à l'étude approfondie d’un objet; et combien cette proposition est vraie, du moins dans les sciences exactes, que c’est la patience d’un bon esprit, quand elle est invincible, qui constitue véritablement le génie.

« Voyant un jour la foule entrer à la leçon de minéralogie de M. Daubenton, il y entra avec elle, et fut charmé d’y trouver un sujet d'étude plus analogue encore que les plantes à ses premiers goûts pour la physique.

« Mais le Jardin du Roi avait un grand nombre d'élèves, et M. Daubenton beaucoup d’auditeurs qui laissèrent la botanique et la minéralogie ce qu'elles étaient. Peut-être savaient-ils l’une et l’autre mieux que M. Haüy, parce qu'ils les avaient étudiées de meilleure heure; mais cette habitude plus longue était précisément ce qui les avait familiarisés avec des difficultés qu’ils finissaient à force d’habitude par ne plus apercevoir. Ce fut pour avoir appris ces sciences plus tard, que M. Haüy les envisagea autrement. Les contrastes, les lacunes dans la série des idées frappèrent vivement un bon esprit, qui, à l’époque de sa force, se jetait tout d’un coup dans une étude inconnue. Il s’étonnait profondément de cette constance dans les formes compliquées des fleurs, des fruits, de toutes les parties des corps organisés, et ne concevait pas que les formes des minéraux, beaucoup plus simples et pour ainsi dire toutes géométriques, ne fussent point soumises à de semblables lois; car en ce temps-là on ne connaissait pas même encore cette espèce de demi-rapprochement que propose Romé de

1. Eloge historique de M. Haüy, prononcé dans la séance publique de l'Académie royale des sciences, le 2 juin 1823, par M. le Baron Cuvier, secrétaire perpétuel, Mémoires de l'Académie royale des sciences de l'Institut de France, VIT, 1829,:p. CXLIV-CLXXVIII. (Note de l'Édition.)

Lisle, dans la seconde édition de sa Cristallographie (parue en 1783) [1]. Comment, se disait Haüy, la méme pierre, le même sel, se montrent-ils en cubes, en prismes, en aiguilles, sans que leur composition change d’un atome, tandis que la rose a toujours les mêmes pétales, le gland la même courbure, le cèdre la même hauteur et le même développement.

« Ce fut lorsqu'il était rempli de ces idées, qu'examinant quelques minéraux chez un de ses amis, M. Defrance, maître des comptes, il eut l’heureuse maladresse de laisser tomber un beau groupe de spath calcaire cristallisé en prismes. Un de ces prismes se brisa de manière à montrer sur sa cassure des faces non moins lisses que celles du dehors, et qui présentaient l’apparence d’un cristal nouveau tout différent du prisme pour la forme. Haüy ramasse ce fragment; il en examine les faces, leurs inclinaisons, leurs angles. A sa grande surprise, il découvre qu’elles sont les mêmes que dans le spath en cristaux rhomboïdes, que dans le spath d'Islande (?).

« Un monde nouveau semble à l'instant s'ouvrir pour lui. Il rentre dans son cabinet, prend un spath cristallisé en pyramide hexaëdre, ce que l’on appelait dent de cochon; il essaie de le casser, et il en voit encore sortir ce rhomboïde, ce spath d'Islande; les éclats qu'il en fait tomber sont eux-mêmes de petits rhomboïdes; il casse un troisième spath, celui que l’on nommait lenticulaire; c’est encore un rhomboïde qui se montre dans le centre, et des rhomboïdes plus petits qui s’en détachent. Tout est trouvé! s’écrie-tl; les molécules du spath calcaire n'ont qu'une seule et même forme; c'est en se groupant diversement qu’elles composent ces cristaux dont l’extérieur si varié nous fait illusion; et partant de cette idée, il lui fut bien aisé d'imaginer que les couches de ces molécules s’empilant les unes sur les autres, et se rétrécissant à mesure, devaient former de nouvelles pyramides, de nouveaux polyèdres, et envelopper le premier cristal comme d’un autre cristal où le nombre et la figure des faces extérieures pourraient différer beaucoup des faces primitives, suivant que les couches nouvelles auraient diminué de tel ou tel côté, et dans telle ou telle proportion.

« Si c'était là le véritable principe de la cristallisation, il ne pouvait manquer de régner aussi dans les cristaux des autres substances;

1. 1783 est la date de la première édition. (Note de l'Édition.)

2. À la page 10 de son Essai d'une théorie sur la structure des cristaux, Paris, 1783 1784], Haüy s'exprime ainsi : Une observation que je fis sur le spath calcaire en prisme à G pans terminé par deux faces hexagones, me suggéra l’idée fondamentale de toute la théorie dont il s’agit.

D'autre part, à la page 28 de la 1re édition de sa minéralogie [Haüy. Traité de minéralogie.

Paris, 1801, 4 vol. in-8& et 1 vol. in-4° (86 pl.)], il parle de cette observation comme ayant été faite par hasard sur un cristal de la collection de M. Defrance. (Note de Pasteur.)

chacune d'elles devait avoir des molécules constituantes identiques, un noyau toujours semblable à lui-même, et des lames ou des couches accessoires, produisant toutes les variétés. M. Haüy ne balance pas à mettre en pièces sa petite collection; ses cristaux, ceux qu'il obtient de ses amis, éclatent sous le marteau. Partout il retrouve une structure fondée sur les mêmes lois. Dans le grenat, c’est un tétraèdre; dans le spath fluor, c’est un octaèdre; dans la pyrite, c’est un cube; dans le gypse, dans le spath pesant, ce sont des prismes droits à quatre pans, mais dont les bases ont des angles différents, qui forment les molécules constituantes; toujours les cristaux se brisent en lames parallèles aux faces du noyau; les faces extérieures se laissent toujours concevoir comme résultant du décroissement des lames superposées, décroissement plus ou moins rapide et qui se fait tantôt par les angles, tantôt par les bords. Les faces nouvelles ne sont que de petits escaliers ou que de petites séries de pointes produites par les retraites de ces lames, mais qui paraissent planes à l’œil à cause de leur ténuité. Aucun des cristaux qu’il examine ne lui offre d'exception à sa loi. Il s’écrie une seconde fois, et avec plus d'assurance : Tout est trouvé! »

Ailleurs dans ce même éloge Cuvier ajoute : «Les minéralogistes accusèrent M. Haüy d'avoir emprunté à Bergman ses idées, lui qui à peine connaissait le nom de Bergman, et n'avait jamais aperçu son mémoire. »

Haüy dit en effet dans la première édition de sa minéralogie publiée en 1801, t. I, p. 18 : L'Académie des sciences avait déjà connaissance de mes premiers essais relativement à cet objet (il s’agit de la structure des cristaux), lorsqu'elle reçut le mémoire de Bergman qui me fut communiqué comme étant propre à m'intéresser, par le rapport qu’il avait avec mon travail (".

En résumé Bergman a devancé Haüy dans la théorie de la structure des cristaux. La priorité lui appartient sans conteste. Mais d’après les termes de Cuvier et ceux d'Haüy ce dernier semble n'avoir rien emprunté à Bergman.

Haüy a d’ailleurs maintes fois dans ses écrits reconnu la priorité de Bergman. En 1783 [1784] il fit paraître un petit ouvrage intitulé : Æssai d'une théorie sur la structure des cristaux appliquée à plusieurs genres

1. BERGMAN (T.). De formis cristallorum, praesertim a spatho ortis, Nov. Soc. Reg. Scient. Upsal. Act., I, 1773, et in : Opuscula physica et chemica. Upsaliae, 1719-1783, 3 vol. in-80. Vol. II, 1780, p. 1-%5 (Tab. I, 19 fig.).

BERGMAN (T.). Dissertation douzième : De la forme des cristaux et principalement de ceux qui viennent du spath. Zn : Opuseules chimiques et physiques, traduits par M. de Morveau, avec des Notes. Dijon, 1780-1785, 2 vol. in-80. Tome II, 1785, p. 1-27 (PI. IL avec 19 fig.). [Note de l'Édition.]

de substances cristallisées, par M. l'abbé Haüy, de l’Académie royale des sciences, professeur d'humanités dans l’Université de Paris. Or, à la page 39 de l’Introduction de cet Essai, Haüy s'exprime ainsi

« Dans le temps où je commençais à me livrer à l’étude de la structure des cristaux j'ai eu occasion de lire un mémoire de M. Bergman sur la cristallisation qui se trouve parmi ceux de l’Académie d'Upsal pour l’année 1779 [1773;. Le but de cet illustre chimiste, comme il en avertit dès le commencement de son Mémoire, est de rapporter la formation de différents cristaux à la figure du spath d'Islande dans lequel l’angle obtus de chaque face est de 101° 1/2. Cette forme est comme la base sur laquelle travaille M. Bergman, pour expliquer la formation de plusieurs spaths calcaires, de l’hyacinthe, du grenat dodécaèdre, de quelques schorls, et de la mareassite à douze plans pentagones. Il conçoit que ces différents cristaux sont formés par des plans tantôt constants, tantôt décroissants, qui s'accumulent sur les faces du rhomboïde central.

« J'ai été frappé surtout de lexplication qu'il donne du spath calcaire à douze faces qui sont des triangles scalènes (dent de cochon) : on la trouvera exposée dans cet ouvrage. Cette explication est très bien vue, entièrement conforme à la nature; et M. Bergman l’a vérifiée lui-même par les fractures faites 'dans le cristal comme je le dirai : et s’il eût également suivi pour les autres cristaux l'indication de la nature; sil ne se fût point livré à des conceptions purement . théoriques (!), qui ne s'accordent point avec l'observation, ainsi qu’om en pourra juger par la discussion où je suis entré au sujet de lexplication qu'il donne du spath à douze plans pentagones, il eût ajouté l'honneur d’avoir obtenu un plein succès à celui d’avoir publié le premier des vues satisfaisantes sur la structure des cristaux. »

Il n’est pas inutile de faire remarquer en terminant ces détails. historiques que les observations de Bergman eurent pour point de départ une expérience de Gahn, son élève, qui avait reconnu le clivage et le noyau central du spath calcaire pyramidal (2). C’est la même observation qu'Haüy dit avoir faite par hasard chez M. Defrance. IL résulte de tout cela que si la véracité et la bonne foi d’Haüy pouvaient être suspeclées, ce que je n’oserais croire, il paraîtrait avoir puisé dans. le Mémoire de Bergman ses premières idées et ses premières. expériences sur la structure des cristaux. Il y aurait même pris les. expressions royau et décroissement que l’on trouve dans le Mémoire de Bergman.

1. Le texte de Haüy porte : «. des conceptions purement hypothétiques ... ». 2. BErGMax. Loc. cit. (Notes de l'Édition.)

Page 1