‹ Œuvres de Pasteur (volume 5)Chapitre 39 sur 99 · Voir le Mémoire précédent · texte numérisé non relu

Voir le Mémoire précédent

3. Dessaignes. Nouvelles recherches sur la production de l'acide succinique au moyen de la fermentation. Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 16 septembre 1850, XXXI, p, 432-433. [Notes de l'Édition.)

reconnus, en effet, que l'acide aspartique nouveau, dérivé d'un corps inactif sur le plan de polarisation des rayons lumineux, était luimême inactif. Je dois me hâter d'ajouter que tout chimiste, qui n'aurait pas considéré d'une manière attentive la forme cristalline et recherché comparativement la propriété rotatoire, aurait été conduit à la même appréciation que M. Dessaignes. Les deux acides aspartiques offrent, en effet, la ressemblance la plus frappante entre toutes leurs propriétés chimiques.

Ce qui me séduisait le plus dans l'examen de la nouvelle substance, c'était sa transformation en acide malique. Les chimistes savent aujourd'hui qu'il est très facile de passer de l'asparagine et de l'acide aspartique à l'acide malique, et je me suis assuré que l'acide ainsi obtenu était en tout point identique, sous le triple point de vue chimique, cristallographique et optique, avec l'acide malique du sorbier, des pommes et des raisins. Or, en appliquant à l'acide aspartique nouveau, inactif sur le plan de la lumière polarisée, exactement le même mode d'action qui a servi à M. Piria pour obtenir l'acide malique à l'aide de l'asparagine, je l'ai transformé en un acide malique. également inactif.

Je propose de distinguer ces acides et leurs dérivés par les noms actuellement dans la science, en ajoutant seulement les expressions actif et inactif. Ainsi on dira acide malique actif acide aspartique actif; acide malique inactif, acide aspartique inactif. Cette nomenclature rend les faits d'une manière juste et saillante. Elle se prête bien surtout aux découvertes ultérieures possibles et très probables dans cet ordre d'idées.

Rien n'est plus curieux et plus inattendu que la comparaison des propriétés de ces combinaisons actives et inactives. Sauf quelques dissemblances auxquelles on accorde, en général, une importance fort minime, il est impossible de distinguer chimiquement ces substances. Tout ce que l'on produit avec un des acides actifs, on peut le produire dans les mêmes conditions avec l'acide inactif de même nom, et les combinaisons résultantes ont toujours la même composition élémentaire et les mêmes propriétés chimiques. Quelques détails fixeront les idées. Tout le monde sait que l'acide malique actif chauffé se transforme, à une température voisine de 150°, en deux acides pyrogénés volatils, les acides maléique et fumarique. La même chose arrive pour l'acide malique inactif. Le malate de plomb a la propriété curieuse de fondre à une température inférieure à 100°. La même chose arrive au malate de plomb inactif. Le malate de plomb actif, amorphe au moment de sa précipitation,

cristallise en houppes soyeuses avec le temps. Le malate inactif offre la même propriété. Tous les inalates et aspartates actifs ont leurs correspondants sans exception, et que l'on produit tout à fait par les mêmes procédés, parmi les malates inactifs. Enfin les sels correspondants ont toujours la même formule chimique.

Quant aux formes cristallines des produits actifs et inactifs de même composition, elles offrent de curieuses observations : tantôt elles sont complètement distinctes et incompatibles, tantôt elles sont les mêmes sensiblement avec les mêmes angles. Ainsi l'acide aspartique et l'aspartale de soude actifs cristallisent dans le système du prisme droit à base rhombe, les produits correspondants inactifs cristallisent dans le système, incompatible avec le précédent, du prisme oblique à base rectangle. Au contraire, les bimalates d'ammoniaque et de chaux actifs cristallisent dans le système du prisme droit à base rhombe, et les bimalates inactifs correspondants non seulement cristallisent dans le même système, mais aussi avec les mêmes angles; seulement, les substances actives portent des facettes hémiédriques, toujours absentes dans les formes des combinaisons inactives. On voit donc que la constitution moléculaire des substances inactives n'est pas incompatible avec une forme cristalline identique à celle des substances actives correspondantes, et l'on peut présumer, avec vraisemblance, que quand il y a incompatibilité dans les formes, c'est par suite d'un dimorphisme.

On demandera sans doute si les acides aspartique et malique, neutres sur la lumière polarisée, ne sont pas des combinaisons d'acide droit et d'acide gauche analogues à l'acide racémique. Je montre, dans mon travail, que cette hypothèse est tout à fait inadmissible.

Les résultats qui font l'objet de ce Mémoire éclairent d'un jour nouveau la constitution moléculaire des corps. Dans des recherches antérieures, j'ai montré que les substances douées d'une action sur la lumière polarisée devaient être assimilées à ces assemblages, si fréquents dans les règnes végétal et animal, dont la dissymétrie est telle, qu'on peut en imaginer d'autres identiques, quoique non superposables. Par exemple, les membres droits et les membres gauches; par exemple, ces plantes dont la ligne d'insertion des feuilles est une spirale de.rtrorsum ou sinistrorsum. Dans un cas, on se le rappelle, j'ai découvert les gauches des substances droites déjà connues. Aujourd'hui, nous voyons que les combinaisqns actives sur la lumière polarisée peuvent être assez peu altérées dans leur groupement moléculaire constitutif pour conserver, sans exception,

toutes leurs propriétés chimiques, en perdant seulement, dans leurs molécules constituantes, cette dissymétrie spéciale qui produit le caractère droit ou gauche.

Aucun composé dans la science ne peut être rapproché des suhstances qui viennent de nous occuper, si ce n'est l'essence de térébenthine active ordinaire et l'essence de térébenthine inactive retirée, par l'action de la chaleur et de la chaux vive, du camphre artificiel solide de térébenthine. Mais je ne doute pas que ce nouveau genre d'isomérie ne soit propre aux substances douées de l'action rotatoire, et que des exemples du même ordre se multiplieront, aujourd'hui que l'attention est appelée sur cette nouvelle classe de produits chimiques.

Il nie reste à signaler à l'Académie des résultats d'un autre ordre, et qui me paraissent bien dignes d'intérêt. Dans le même travail que j'ai rappelé tout à l'heure, et où j'ai fait connaître l'existence de la propriété rotatoire dans l'asparagine, l'acide aspartique et l'acide malique, j'ai émis cette opinion, qu'il y avait d'étroites relations entre les constitutions moléculaires des acides malique et tartrique. Cette prévision, par les faits que je vais rapporter, acquiert la plus grande probabilité.

Tout le monde se rappelle les principaux résultats des recherches nombreuses et précises publiées par M. Biot sur l'acide tartrique. Dès les premières études sur cette substance, il reconnut plusieurs particularités fort curieuses que je vais énoncer successivement.

1°. Le pouvoir rotatoire de l'acide tartrique augmente sensiblement avec la proportion d'eau.

2°. Le pouvoir rotatoire de l'acide tartrique augmente avec la température.

3°. Le pouvoir rotatoire de l'acide tartrique est influencé par la présence de l'acide borique qui augmente beaucoup ce pouvoir rotatoire.

4°. Enfin le mode de dispersion des plans de polarisation par l'acide tartrique ne suit pas du tout la loi de la raison inverse du carré des longueurs d'onde que présentent très approximativement le quartz et la généralité des substances douées de la propriété rotatoire moléculaire.

L'ensemble de ces quatre particularités, qui forment autant d'exceptions aux lois ordinaires du phénomène rotatoire, ne s'est présenté encore dans aucune substance. Or l'acide malique actif m'a offert ces mêmes particularités d'une manière plus saillante même que l'acide tartrique. 11 est donc impossible de mettre en doute qu'il y a quelque

chose de commun dans la constitution moléculaire des acides tartrique et malique. Ce qu'il faut bien noter, d'autre part, c'est que ces analogies de constitution sont accusées par un phénomène dissymétrique, la propriété optique rotatoire. Il résulte de là forcément, même en laissant de coté toute généralisation théorique des faits relatifs aux substances droites et gauches, que, puisqu'il existe deux acides tartriques, l'un droit, l'autre gauche, il faut qu'il existe deux acides maliques 'correspondants à ces deux acides tartriques. Il n'importe pas de savoir si l'acide malique symétrique de l'acide malique des chimistes se trouve actuellement dans quelque plante spéciale. Ce que l'on peut affirmer, c'est l'existence possible de cet acide malique symétrique, non superposable à l'acide du sorbier, des pommes et des raisins.

J'expose dans mon travail des considérations qui tendent à établir que l'acide malique actuel correspond à l'acide tartrique droit, ce que l'on pouvait prévoir par l'existence simultanée et constante de l'acide malique et de l'acide tartrique droit dans tous les fruits acides. Il est très probable que, lorsqu'on aura retrouvé l'espèce de raisin qui a fourni du tartre renfermant de l'acide racémique, on découvrira dans ce même raisin l'acide gauche de l'acide malique actuel.

Il est une autre conséquence à déduire des faits qui précèdent : c'est qu'il peut exister une asparagine inactive correspondante aux acides malique et aspartique inactifs étudiés dans ce travail. Et le jour où l'on aura trouvé le moyen de préparer de l'asparagine active ordinaire en partant des acides malique et aspartique actifs, assurément la même réaction appliquée aux acides inactifs de mêmes noms fournira de l'asparagine inactive.

Il y a aussi de fortes raisons de croire qu'il peut exister un acide tartrique correspondant à l'acide malique inactif. Cet acide serait neutre sur la lumière polarisée comme l'acide racémique, mais différerait de ce dernier par sa constitution moléculaire, • et ne pourrait être dédoublé en deux acides tartriques, droit et gauche.

Page 1