INTRODUCTION
Les corps composés sonl des agrégats de molécules identiques, formées elles-mêmes d'assemblages d'atomes élémentaires distribués d'après des lois qui en règlent la nature, la qualité, la proportion, le nombre et l'arrangement. Telle est la manière dont tous les physiciens envisagent la constitution des corps. C'est aussi l'hypothèse que j'ai adoptée. D'ailleurs l'expérience nous apprend que les molécules simples ou composées ont la plus grande tendance à se juxtaposer par leurs parties similaires et à constituer des masses sensibles terminées par des faces planes, assujetties à des lois d'une simplicité admirable. On les appelle cristaux.
Cela posé, si l'on considère les objets matériels quels qu'ils soient, sous le rapport de leurs formes et de la répétition de leurs parties identiques, on ne tarde pas à reconnaître qu'ils se distribuent en deux grandes classes dont voici les caractères : Les uns ont un plan de symétrie, les autres n'en ont pas. Les uns places devant une glace donnent une image, qui leur est superposable. L'image des autres ne pourrait les recouvrir, bien qu'elle [reproduise fidèlement tous leurs détails. Un escalier droit, une tige à feuilles distiques... sont des corps de la première catégorie. Un escalier tournant, une tige à feuilles insérées suivant une ligne spirale, une main... voilà au contraire des objets qui n'ont pas de plan de symétrie (*). Les parties qui les composent sont groupées de telle sorte que le gant qui les recouvrirait exactement ne pourrait s'adapter à leur image, pas plus que le gant de la main droite ne s'adapte à la main gauche. Or, cette division générale des choses matérielles comprend également toutes les formes cristallines des produits naturels ou artificiels. Le cube, l'octaèdre et le tétraèdre réguliers, le dodécaèdre rhomboïdal, le rhomboèdre, le prisme hexagonal régulier, le prisme oblique à base rhombe... placés devant une glace y montrent des images qui leur
1. Ces dernières lignes sout la reproduction du début d'une Leçon professée à la Société chimique de Paris, le :: février 1860. Voir p. 329 du présent volume. (Note de l'Édition.)
sont superposables. Les tétraèdres irréguliers en général, les prismes obliques à bases rectangles, tronqués sur les arêtes des bases d'un côté seulement..., toutes formes que l'on trouve réalisées par la nature, n'ont pas de plan de symétrie et leurs images ne peuvent leur être superposées.
On apprécie bien vite l'intérêt qu'il peut y avoir à rechercher et à découvrir les causes de ces différences dans les caractères généraux des formes de la matière, pour ce qui concerne les produits naturels, notamment les cristaux. De quelle manière en effet faut-il envisager la constitution d'un corps cristallisé? On sait que Bergman et plus tard Haùy, par la considération des clivages qui se répètent en divers sens, démontrèrent qu'un cristal peut être considéré théoriquement comme engendré par l'apposition progressive de molécules simples, ou de groupes de molécules, réunies par séries linéaires qui se distribuent elles-mêmes en lames planes, suivant certaines lois régulatrices des distances mutuelles de ces divers éléments constitutifs. En matérialisant par la pensée les plans de clivage ou les intervalles qui séparent les molécules, le cristal peut être envisagé comme formé de petits polyèdres générateurs infiniment petits, tous de même forme et groupés parallèlement les uns aux autres. Dans chacun des solides générateurs il y a un centre de figure par lequel on peut mener trois droites ou axes rectilignes qui se terminent à sa superficie, et qui sont respectivement parallèles a srs arêtes. Ces trois droites s'appellent les axes cristallographiques ; et les rapports de leur longueur, joints à leur obliquité relative, caractérisent les divers systèmes cristallins. On en distingue six. Dans le plus simple que l'on appelle régulier, les trois axes sont d'égales longueurs, et font entre eux des angles droits. Dans le plus complexe, ils sont obliques les uns sur les autres, et ont tous trois d'inégales longueurs. Les solides cristallographiques ainsi définis possèdent toujours certains éléments géométriques, angles, faces ou arêtes, qui, dans leur conformation, leurs dimensions propres, et leur mode d'assemblage avec les parties adjacentes, présentent un ou plusieurs couples, dont le dispositif est identiquement pareil. Si on les envisage sous les mêmes aspects, si l'on en prend pour ainsi dire le moule local, on n'aperçoit rien qui les distingue entre eux ; tandis que d'autres, au contraire, sont manifestement dissemblables. Si l'on suppose que de tels corpuscules, ayant des dimensions insensibles, viennent à s'agréger, librement et avec lenteur, dans un milieu homogène illimité, en vertu de forces attractives s'exerçant à petites dislances, toute particularité de superposition qui s'appliquerait à un
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des éléments du solide primitif devrait s'opérer également sur Ions ses semblables, puisque l'infiniment petite étendue d'efficacité des formes rendrait les conditions déterminantes localement identiques pour tous. Cette similarité d'effets pareils, devant résulter de la similarité des actions physiques exercées par les parties semblables, a été justement appelée par Haùy la loi de symétrie, loi qu'avaient préparée les travaux de Rome de Lisle. Quoique l'ensemble de conditions abstraites, qui en établirait physiquement la nécessité, ait dû, sans doute, ne pas se trouver toujours complètement réuni dans la formation des cristaux naturels, l'influence mécanique de la similarité des parties paraît y avoir été bien puissante. Car les conséquences de cette loi abstraite se voient, en effet, réalisées avec une prédominance incontestable dans la généralité' des produits de la cristallisation. Elle semble exprimer le cours ordinaire et régulier du phénomène ; de sorte que les formes qu'on lui voit permettre ou exclure, dans chaque cristal de dimension sensible, fournissent les indications les plus évidentes, comme aussi habituellement les plus sûres, pour découvrir son type générateur. Il résulte de ces considérations que la loi de symétrie est la loi naturelle de la cristallisation : elle est comme un axiome de physique. Toutefois on rencontre des cas nombreux, où la cristallisation y déroge ; non pas en présentant sur tel ou tel élément du cristal quelque particularité isolée que l'on puisse imputer à des circonstances accidentelles; mais en offrant au contraire un ensemble symétrique d'effets dissymétriques, qui se correspondent avec une diversité régulière et constante sur les plages diamétralement opposées du cristal. Haiiy avait aperçu et signalé ces exceptions qu'il assimilait à ce qui arrive dans les plantes, lorsque l'on y voit occasionnellement avorter un certain nombre des organes que les lois générales de la végétation leur assignent; et il les attribuait à des influences indépendantes de l'attraction moléculaire, par exemple à la polarité électrique. Mais le phénomène a beaucoup plus d'importance qu'il ne le croyait. Dans de tels cas, si l'on considère le système total de facettes secondaires, toujours en nombre pair, que la loi de symétrie aurait exigées ou permises, on trouve que la moitié juste de ce nombre y manque, ou s'y trouve remplacée par d'autres dissemblables, soit en dérivation, soit en grandeur, à leurs opposées. Quoique Haùy ait eu l'occasion de voir, et de signaler, presque toutes les individualités de ces formes régulièrement incomplètes, il semble ne pas avoir aperçu ce que leur dérogation à la loi de symétrie avait elle-même de symétrique et de général. C'est ce qu'a fait depuis un célèbre cristallographe allemand, M. [C. S. W'eiss,
en ramenant l'étude comparée des cristaux à dépendre de conceptions géométriques plus abstraites, qui font plus aisément découvrir leurs rapports d'ensemble. Il a désigné ce remarquable phénomène par le nom o-énéral d'hémiédrie, qui est aujourd'hui adopté universellement dans l'acception qu'il lui a donnée. Les cristallogiaphes ont déterminé depuis, par le calcul, toutes les circonstances géométriques dans lesquelles il peut mathématiquement se produire; mais ils ont beaucoup moins cherché à découvrir les rapports physiques, ou mécaniques, qu'il peut avoir avec la constitution des particules cristallines mêmes. C'est vers ce but que j'ai dirigé tous mes efforts (*).
Dans un travail remarquable, M. Delafosse i-), maître de conférences a l'École Normale, avait déjà présenté sur l'hémiédrie des observalions très judicieuses. Après avoir soigneusement distingué la molécule chimique du corps, de l'élément polyédrique infiniment petit délimité par les plans de clivage, il s'efforce de faire disparaître l'anomalie offerte par le phénomène de l'hémiédrie en montrant que l'on a fait une fausse application de la loi de symétrie, et que l'on s'est mépris sur la nature des parties auxquelles on a accordé la même valeur. Il ne suffit pas de dire, comme le remarque M. Delafosse, que les parties identiques doivent être semblablement modifiées ; il faut surtout examiner l'état réel de ces parties, et les conditions qui déterminent leur similitude.
Dès mes premières recherches je fus porté à croire que l'hémiédrie était probablement la manifestation d'une propriété moléculaire, prenant sa source dans les dernières particules du corps. En effet je reconnus que non seulement l'acide tartrique avait une forme cristalline hémiédrique, mais que cette particularité se montrait dans les formes de tous les tartrates, c'est-à-dire dans toutes les combinaisons où la molécule chimique de l'acide tartrique peut être regardée comme n'ayant subi aucune altération dans la disposition la plus essentielle des atomes élémentaires qui la composent.
Bientôt de nouveaux faits vinrent corroborer ces premières indications et agrandir considérablement leur importance. M. Biot avait trouvé que l'acide tartrique et ses combinaisons salines, en dissolution dans l'eau, avaient la propriété de dévier le plan de polarisation des rayons lumineux et il avait clairement établi que ce phénomène était
1. Voir l'un des rapports sur mes recherches, présenté à l'Académie des sciences par M. Biot. Comptes rendus de l'Académie [XXVTU, année 1848, p. 401-411. [Document I, p. 415- 423 du présent volume.]
2. Delafosse. Sur la véritable nature de l'hémiédrie et sur ses rapports avec les propriétés physiques des cristaux. Comptes rendus de l'Académie des sciences. XLIV, 1857, p. 229- 233. {Note de l'Édition.)
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moléculaire. Or le pouvoir rotatoire se manifeste par une action dissymétrique, puisque les particules constituantes des substances qui le possèdent l'exercent dans un seul sens, tantôt à droite, tantôt à gauche. Ces particules sont donc individuellement dissymétriques, soit dans leur forme, l'arrangement de leurs éléments chimiques, leurs qualités externes, ou dans plusieurs de ces accidents à la fois. Cela posé, lorsque des molécules ainsi faites viennent à s'agréger spontanément, et à se grouper d'elles-mêmes en cristaux de dimension sensible, leur dissymétrie propre ne se trouvera-t-elle pas encore empreinte dans ces agglomérations ; et si elle l'est, les signes observables de son influence ne seront-ils pas une dissymétrie quelconque de la forme géométrique du corps ? En d'autres termes, la dissymétrie de la forme et la dissymétrie accusée par le phénomène rotatoire ne sont-elles pas corrélatives ?
La lecture de cet ouvrage ne laissera aucun doute à cet égard. Il y est établi à l'aide des preuves les plus variées que l'hémiédrie et le phénomène rotatoire moléculaire ont une étroite connexion et que l'hémiédrie, autrefois la propriété en apparence exclusive d'un petit nombre île substances, est le caractère habituel de celles qui dévient le plan de polarisation de la lumière, et que, pour abréger, nous appellerons substances actives.
J'ai démontré avec certitude que le pouvoir rotatoire moléculaire et l'hémiédrie traduisent au dehors une dissymétrie propre à l'arrangement des atomes dans la molécule chimique. Voici la preuve la plus décisive de cette proposition. Le caractère de l'hémiédrie dans les substances actives consiste en ce que l'image de la forme du corps n'est pas superposable à cette forme, bien que, comme toute image, elle reproduise fidèlement la réalité qui la fait naître. Considérons, pour fixer les idées, l'acide tartrique. Sa forme extérieure est représentée figure a (•). Elle est dissymétrique. Son image dans une glace ne lui est pas superposable, quelque position qu'on lui donne, parce que l'angle P sur M n'est pas droit. Or nous verrons qu'il existe un corps qui a précisément pour forme cristalline la figure b, corps que nous nommerons tout naturellement acide tartrique gauche, par opposition à l'acide tartrique ordinaire que nous appellerons acide tartrique droit. La comparaison des propriétés de ce nouvel acide avec l'acide tartrique ordinaire offrira le sujet d'études le plus remarquable. Toutes les propriétés chimiques de ces deux corps sont identiques jusque dans les plus minimes détails. En dehors de la non-superposition possible
1. Les ligures ne sont pas représentées dans le manuscrit. (Note de VÉdition.)
de leurs formes cristallines, toute leur différence se réduit à l'opposition de sens de leurs déviations optiques. L'acide tartrique gauche dévie à gauche le plan de polarisation des rayons lumineux, rigoureusement de la même quantité que l'acide tartrique ordinaire le dévie à droite, et en reproduisant fidèlement toutes les particularités de son action.
Hormis ces deux caractères de formes inverses et de déviations optiques égales mais de sens contraires, l'identité de toutes les propriétés physiques et chimiques est absolue. La distinction chimique des deux corps est matériellement impossible. Tout ce que l'on fait avec l'un on peut le produire avec l'autre dans les mêmes conditions, avec les mêmes résultats. Seulement les formes cristallines et les actions optiques des combinaisons obtenues manifestent constamment l'opposition qui existe entre les deux acides. Mais vient-on à dissoudre ces acides séparément et mélange-t-on les liqueurs, immédiatement ils se combinent avec dégagement de chaleur très sensible et des cristaux d'acide racémique prennent naissance, ce qui dévoile de la manière la plus inattendue la constitution de cet acide, et rend compte de l'isomérie qu'il présente avec l'acide tartrique.
Par la nature même des relations de ces deux acides je ne crois pas que l'on puisse s'empêcher de voir dans leur exemple un cas particulier d'une loi générale. Lorsque l'on compare les formes des acides tartriques et de leurs combinaisons à celles des produits naturels actifs et que l'on retrouve chez ces derniers le caractère essentiel de la forme des acides tartriques, savoir, la propriété d'une image non superposable, il est bien difficile de ne pas admettre que tous les inverses des produits naturels sont possibles. Et dès lors si l'influence mystérieuse à laquelle est due la dissymétrie des produits naturels venait à changer de sens ou de direction, les éléments constitutifs de tous les êtres vivants prendraient une dissymétrie inverse. Peut-être un monde nouveau s'offrirait à nous. Qui pourrait prévoir l'organisation des êtres vivants si la cellulose de droite devenait gauche, si l'albumine du sang de gauche devenait droite. Il y a là des mystères qui préparent à l'avenir d'immenses travaux et appellent dès aujourd'hui les plus sérieuses méditations du savant et du philosophe.
Il est bien digne de remarque que la propriété rotatoire moléculaire ne se soit encore présentée que dans des substances élaborées par l'organisme vivant. Aucun produit minéral naturel ou artificiel ne la manifeste. Et ce qui ajoute à la singularité de cette opposition entre les produits de la nature morte et ceux de la nature vivante, c'est la fréquence de la dissymétrie moléculaire dans les matières organiques
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naturelles, a tel point que cette dissymétrie paraît être une nécessité de la constitution des molécules qui se sont édifiées sous l'influence de la vie. Sucres, fécules, gommes, acides, alcalis, huiles essentielles, albumine, gélatine, fibrine, cellulose, toutes ces matières sont actives sur la lumière polarisée, toutes, lorsqu'on peut les faire cristalliser, affectent îles formes à images qui ne leur sont pas superposables. Il y a bien des produits naturels non dissymétriques, tels que l'acide oxalique, l'acide fumarique, l'hydrure de salicyle et beaucoup d'autres. Il serait à mon avis téméraire de regarder ces substances comme faisant exception à la règle commune. Je suis disposé à croire que ces produits inactifs ne sont pas naturels au même titre que les autres, qu'ils résultent d'actions secondaires plus ou moins analogues à celles des laboratoires. L'acide malique actif sur la lumière polarisée serait par exemple formé de toutes pièces ou dériverait d'un produit actif au sein duquel son groupe moléculaire serait déjà constitué. Ce serait un produit vraiment naturel. Au contraire l'acide fumarique inactif de la fumeterre prendrait naissance dans des conditions différentes, du genre de celles qui permettent de le préparer artificiellement à l'aide de l'acide malique. En d'autres termes il faudrait en quelque sorte distinguer chez les plantes des produits primordiaux, nés sous l'influence de la vie et des conditions les plus secrètes de l'organisme végétal, d'autres secondaires résultant des premiers par des phénomènes d'oxydation, de combustion lente, d'isomérisme, analogues à ceux que nous pouvons réaliser directement. Ces derniers seraient en quelque sorte des excrétions, analogues a l'urée, à la créatine, à l'acide urique, qui évidemment ne sont pas des substances naturelles du même ordre que l'albumine, la fibrine... dont elles dérivent lorsque celles-ci, avant accompli leur rôle, sont expulsées pour faire place à leurs similaires de plus récente élaboration. De même que l'urée, la créatine, l'acide urique, et tous leurs analogues sont inactifs et homoédriques, de même les acides oxalique et fumarique, l'hydrure de salicyle... le sont également, qu'ils soient extraits des plantes ou directement formés dans nos laboratoires. Ces considérations sur la distinction à établir entre les divers principes immédiats des végétaux méritent de servirde point de départ à des études nouvelles qui auraient un immense intérêt.
Quoiqu'il en soit, la dissymétrie moléculaire mise en évidence par le phénomène rotatoire et l'hémiédrie établit quant à présent une ligne de démarcation profonde entre les produits organiques naturels et les produits artificiels, non pas dans les modes généraux d'action de ces deux classes de substances, non pas qu'elles aient des'allures différentes dans leurs réactions chimiques, mais au moment de leur
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formation, alors que les atomes élémentaires qui doivent constituer la molécule du corps sont en présence et que la combinaison va se produire, une influence secrète groupe dissymétriquement les atomes s'il s'agit d'une combinaison de l'ordre vital. C'est là, à mon sens, dans le cadre des études scientifiques, un fait considérable qui touche aux conditions les plus cachées de la création et de la vie, et qui signale à l'attention l'un des plus importants mystères de l'organisation. Quelle est d'ailleurs la cause de ce mode spécial de groupement des atomes dans les produits formés sous l'influence de la vie végétale ? Résidet-elle dans la lumière, l'électricité, le magnétisme, la chaleur, serait-ce l'impulsion initiale donnée par le mouvement de la terre, la plus profonde obscurité règne encore sur ce difficile problème. C'est à peine si nous pourrons parvenir à indiquer l'une des conditions phénoménales de l'influence probablement cosmique, à l'existence de laquelle nous ne pourrons nous refuser. Encore moins nous sera-t-il permis d'assigner le rôle de la dissymétrie moléculaire dans la disposition des formes ou dans l'accomplissement des actes de l'organisme. La deuxième partie de cet ouvrage est consacrée à des recherches dont les résultats précisent et agrandissent ceux que je viens d'exposer brièvement.
Divers moyens, notamment l'action de la chaleur, nous permettront de modifier plusieurs corps actifs de façon à les rendre inactifs sur la lumière polarisée et homoédriques. Tels sont entre autres les acides tartrique et malique. Nous obtiendrons de cette manière deux acides, isomères des acides tartrique et malique, et n'ayant aucune action sur la lumière polarisée. Mais ce qui esl très digne d'attention, c'est que les composés inactifs conservent l'ensemble des propriétés physiques et chimiques les plus importantes des corps correspondants actifs. Ainsi la composition élémentaire est la même. Leurs molécules sont formées des mêmes principes pondérables, unis dans les mêmes proportions atomiques. Toute opération qui, appliquée à l'un d'eux, le fond, le dissout, le décompose, ou le détermine à se combiner avec d'autres substances, produit sur son correspondant des efl'ets semblables, et donne des produits dont la composition élémentaire est identique. Néanmoins la similitude ne va jamais à l'identité absolue, comme il arrive pour les corps actifs droits et gauches inverses et isomères dont nous parlions tout à l'heure.
En supposant une opération effectuée comparativement, on remarque généralement des dissemblances dans les détails de sa marche et de ses effets. Ce seront par exemple des différences souvent légères, constantes toutefois et appréciables, dans la fusibilité, la solubilité,
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ou le temps nécessaire pour que certaines transformai ion s s'accomplissent; comme s'il y avait, entre les molécules des corps que l'on compare, une aptitude relative, plus grande ou moindre, à se mettre simultanément dans tel ou tel état. Ainsi, quand on place ensemble, dans un air humide, des cristaux d'acide malique actif et d'acide malique inactif, qui sont complètement isomères, les inactifs absorbent en deux ou trois heures la très petite quantité d'eau qu'ils peuvent prendre, après quoi leur poids ne change plus. Les cristaux actifs au contraire absorbent l'eau lentement, progressivement, jusqu'à ce qu'ils se convertissent d'eux-mêmes en un liquide visqueux. Les chlorhydrates d'acide aspartique, actif et inactif, présentent le même genre de dissemblance, encore plus marqué. Les malates de plomb actifs et inactifs, quand ils se précipitent de leurs dissolutions respectives, sont amorphes, et après un certain temps ils se disposent l'un et l'autre en cristaux aiguillés. Mais, dans des circonstances en tout pareilles, ce temps, pour le malate actif, n'est souvent que de quelques heures; et pour le malate inactif il est souvent de plusieurs jours. Tous les produits correspondants des deux séries se montrent ainsi dissemblables dans ce que l'on pourrait appeler leurs dispositions individuelles.
Il est évident que nous avons affaire ici à des substances isomères d'une nature toute particulière. Leurs arrangements moléculaires diffèrent, mais ils conservent entre eux des relations intimes et on est naturellement porté à croire que les groupes inactifs ne sont autres que les groupes actifs, moins la disposition dissymétrique qui leur est propre. Le corps inactif est, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'actif détordu, l'actif dont les atomes se sont groupés de manière à ce que l'ensemble offrît un plan de symétrie, à peu près comme si les marches d'un escalier tournant se disposaient en escalier droit. La dépendance mutuelle des arrangements moléculaires de ce-; corps isomères actifs et inactifs est mise au jour, dans sa véritable nature, par la relation des foimes de certains dérivés correspondants des deux séries. Nous verrons en effet dans quelques cas le produit inactif avoir exactement la forme de l'actif, son isomère; mais l'actif est hémiédrique et l'inactif ne lest pas. C'est là toute leur différence Nous avons vu également l'acide tartrique gauche ne différer de l'acide tartrique droit que par sa forme cristalline et sa déviation optique. Mais ici, el pour emprunter une comparaison analogue à celle de tout à l'heure, la différence serait celle de deux escaliers égaux tournant en sens contraires.
Cette découverte des corps actifs et inactifs isomères agrandit sin-
gulièrement nos idées de mécanique moléculaire. Elle nous montre que si les produits naturels organisés sous l'influence de la vie végétale peuvent être dissymétriques en deux sens différents, contrairement à ce que nous voyons dans les produits minéraux et artificiels, cette disposition des particules élémentaires n'est pas une condition nécessaire de l'existence de la molécule, que le groupe organique tordu peut se détordre et prendre alors le caractère général des substances artificielles ou minérales. Par contre il me parait logique de regarder ces dernières comme susceptibles de présenter un arrangement dissymétrique de leurs atomes à la manière des produits naturels, de devenir actifs et hémiédriques, au moins dans la plupart des cas. Si l'on pouvait penser (pie la composition plus simple des groupes moléculaires des substances minérales fût un obstacle à leur disposition dissymétrique, cette hypothèse serait dans tous les cas inadmissible pour les produits organiques artificiels, tels que la naphtaline, l'hydrnre de salicyle, les alcools et tant d'autres produits dont la complication moléculaire égale ou dépasse celle des produits naturels actifs.
En dernière analyse les groupes de particules élémentaires qui constituent la matière composée peuvent revêtir deux états distincts, correspondant aux deux types généraux dans lesquels on peut faire rentrer tout objet matériel lorsqu'on l'envisage sous le rapport de la disposition et de la répétition de ses parties identiques. La forme du groupe est à image superposable ou non superposable. Elle a ou elle n'a pas un plan de symétrie. Mais ce dernier type est double parce que son inverse peut exister au même litre que lui. Il faut y ajouter le cas de l'association de ces deux types inverses qui rappelle l'union par paires des membres identiques et non superposables des animaux supérieurs. De telle sorte qu'il y a en réalité pour les groupes d'atomes qui constituent la matière quatre dispositions remarquables. Tous nos efforts doivent tendre à les produire pour chaque espèce particulière.
La troisième partie de cet ouvrage renferme la solution d'un problème très intéressant, celui de la transformation d'un corps actif en son inverse. Nous verrons que, par l'action de la chaleur seule, l'acide tartrique droit se transforme en acide racémique qui est la combinaison à poids égaux de l'acide tartrique droit avec l'acide tartrique gauche et qui est résoluble en ces deux acides. De même et inversement, l'acide tartrique gauche peut être transformé en acide racémique et par suite en acide tartrique droit. C'est là un des faits les plus dignes d'attention. On pouvait craindre que les inverses des
substances actives fussent toujours inconnus à moins que la nature ne les offrît elle-même, puisque dans aucun cas, jusqu'à présent, on n'a pu préparer artificiellement un corps actif.
Tel est le résumé rapide des idées les plus essentielles contenues dans cet ouvrage. Je pense qu'à côté de l'intérêt individuel des faits, les conséquences générales qui s'en déduisent mériteront une attention spéciale. On ne peut douter que le rôle de la dissymétrie moléculaire soit considérable et peut-être son influence va-t-elle très loin dans les procédés de la vie végétale et animale.