‹ Œuvres de PasteurChapitre 105 sur 138 · M. Duruy et M. Dumas · texte numérisé non relu

M. Duruy et M. Dumas

2 M, Rayer.

PR

Jai bien pris part à vos douleurs de famille. J’ai également passé par là et j'ai pu comprendre tout ce qu'a dû souffrir une âme délicate et tendre comme la vôtre.

J'ai l'intention de rentrer bientôt à Paris et de reprendre cet hiver mon cours, autant que je le pourrai. Comme vous le dites dans votre article, les symptômes graves paraissent avoir disparu, mais jai encore grand besoin de ménagements ; la moindre fatigue, le moindre écart de régime,

me remettent sur le flanc. D'ailleurs j'ai reçu durant le cours de ma maladie tant de marques de sympathie et de haute bienveillance, tant de preuves d'estime et d'amitié, qu'il me semble que je suis engagé à ne rien négliger pour le rétablissement de ma santé, afin de pouvoir par la suite témoigner aux uns ma reconnaissance et mon dévouement, aux autres ma sincère affection.

Donc, à bientôt, j'espère; en attendant, votre dévoué et affectionné confrère,

CLauDnE BERNARD.

Le lendemain, 10 novembre, il adressa cette lettre à notre ami commun M. Henri Sainte-Claire Deville :

NON cHER AMI,

Vous n'êtes pas moins habile à inventer des surprises amicales qu'à faire de grandes découvertes scientifiques. C’est une idée charmante que vous avez eue, et dont je vous suis bien reconnaissant, que celle de me faire écrire jar une commission d'amis. Je garde précieusement cette letire, d'abord parce qu’elle exprime des sentiments qui me sont chers et ensuite parce que cest une collection d’autographes d'hommes illustres qui doit passer à la postérité. Je vous prie d’être mon interprète auprès de nos amis et collègues, E. Renan, À. Maury, F. Ravaisson et Bellaguet. Dites-leur combien je suis touché de leur bon souvenir et de leurs félieitations sur mon rétablissement. Ce n'est malheureusement pas encore une guérison, mais au moins J'espère une bonne entrée en convalescence.

J'ai recu Particle que Pasteur a fait sur moi dans le Woniteur. Cet article m'a paralysé les nerfs vaso-moteurs du sympathique et m'a fait rougir jusqu'au fond des yeux. J'en ai été tellement ébouriffé, que j'ai écrit à Pasteur je ne sais plus trop quoi; mais je n'ai pas osé lui dire qu'il avait peut-être eu tort de trop exagérer mes mérites. Je sais qu'il pense ce qu'il a écrit, et je suis heureux et fier de son Jugement, parce qu'il est celui d'un savant de premier ordre et d’un expérimentateur hors ligne. Néanmoins je ne puis m'empêcher de penser qu'il m'a vu à travers le prisme des sentiments que lui dicte son excellent cœur, et je ne mérite pas un tel excès de louanges. Je suis on ne peut plus heureux de tous ces témoignages d’estime et d’amitié qui m'arrivent. Cela me rattache à la vie et me montre que je serais bien bête de ne pas me soigner pour continuer à vivre au milieu de ceux qui m'aiment et à qui je rends bien la pareille pour tout le bonheur qu'ils me causent. J'ai l'intention de rentrer à Paris

d'ici à la fin du mois, et, malgré votre bon conseil, j'aurais envie de

reprendre tout doucement mon cours au Collège cet hiver. J'espère qu'on m'accordera de ne commencer que dans le courant de janvier. Mais nous causerons de tout cela à Paris.

En attendant, votre ami tout dévoué et bien affectionné,

CLaune BErxaro.

Saint-Julien, samedi 10 novembre 1866.

Le 15 novembre, il m'écrivait de nouveau :

Mox CHER AMI,

J'ai recu de tous les côtés des compliments relativement à votre excellent article du Moniteur. Je suis donc très heureux et je dois vous en remercier, puisque vous m'avez fait un homme illustre de par votre autorité scientifique. J’ai hâte de reprendre mes travaux et de vous revoir, ainsi que tous mes amis de l’Académie; mais je désirerais que ma santé fût un peu plus affermie. Il fait beau temps ici; c’est pourquoi je retarde ma rentrée à Paris de quelques jours.

Votre bien dévoué et affectionné confrère,

CLaupEe BErxarp.

Saint-Julien, 15 novembre 1866.

De nombreux témoignages de sympathie me furent adressés à l’occasion de cet article du Moniteur. Le suivant, par les sentiments qu'il exprime, mérite d’être conservé.

Sèvres, 9 novembre 1866.

MoN CHER CONFRÈRE,

J'ai recu l'excellent article sur Bernard que vous m'avez fait l'amitié de m'envoyer et je l'ai lu avec grand plaisir. Le publie y apprendra avec bien d’autres choses que les membres éminents de l’Académie s’estiment, s’admirent et s'aiment quelquefois sans aucune jalousie. C'était chose rare au siècle dernier, et, si tous suivaient votre exemple, nous aurions sur nos prédécesseurs une supériorité qui en vaut bien une autre.

Croyez-moi votre très sincèrement dévoué et affectionné,

J. BEerTran».

Nous sommes restés, Claude Bernard et moi, jusqu’à la fin de sa vie, dans les termes qu’on peut inférer des circonstances que je viens de faire connaître : lui, bienveillant et affectueux en toute occasion, moi, plein de respect et de déférence pour sa personne, d’admiration pour ses travaux.

EXAMEN CRITIQUE D'UN ÉCRIT POSTHUME DE CLAUDE BERNARD SUR LA FERMENTATION

Le 20 juillet 1878, la Revue scientifique publia, par les soins de M. Berthelot, un manuscrit sur la fermentation (!), trouvé dans le tiroir d’un meuble de la chambre à coucher de Claude Bernard, après sa mort.

L'illustre physiologiste n'avait chargé personne de mettre ce travail au jour, et M. Berthelot, que je suis loin de blämer de cette publicalion, quoique, suivant moi, il eût fallu la faire dans d’autres condilions, nous apprend même que ce manuscrit était « soigneusement caché ».

Voici l’article de la Revue, avec le préambule de M. Berthelot. Le texte que je donne a été collationné sur loriginal. Il diffère sensiblement sur plusieurs points de lédition de la Revue. Je mentionnerai, dans des indications placées au bas des pages, quelques-unes des additions et des suppressions du texte imprimé. Les signaler toutes serait fastidieux, tant on a apporté peu de soin dans la correction des épreuves. Il importe cependant beaucoup que ces Notes apparaissent au lecteur avec leurs principales imperfections et comme si le manuscrit original était sous les yeux. L'importance même qu’on peut leur attribuer exige qu'elles soient reproduites avec une exactitude rigoureuse.

Lorsque Claude Bernard fut enlevé à la Science, son génie était dans toute sa force et son esprit d'invention n'avait souffert aucune diminution. IL avait entrepris, depuis quelques mois, une nouvelle série de recherches sur la fermentation alcoolique, et il annonçait à ses amis et à ses élèves qu'il croyait avoir fait des découvertes susceptibles de modifier profondément les théories régnantes. Malheureusement la mort l’a surpris avant

1. BerNarp (Claude). La fermentation alcoolique. Dernières expériences de Claude Bernard (publiées par M. Berthelot). Revue scientifique, 2 sér., XV, 1878, p. 49-56. (Note de l'Édition.)

qu'il ait pu donner son secret; quand il en eut la pensée, il était déjà trop tard : « Cela est dans ma tête », disait-il à M. d’Arsonval, son dévoué préparateur, qui à entouré ses derniers moments des soins les plus affectueux, « cela est dans ma tête, mais je suis trop fatigué pour vous l'expliquer ».

Claude Bernard n'avait pas l'habitude d'écrire le détail de ses expériences avant d'être parvenu à des résultats définitifs. Aussi tout portait ses amis à regarder ses dernières découvertes comme complètement perdues, lorsque M. d’Arsonval retrouva dans un coin, soigneusement caché, le cahier de Notes qui suit et qui est entièrement autographe.

Ce sont des Notes de laboratoire relatant sous une forme sommaire les essais que Claude Bernard avait exécutés en octobre 1877, dans sa propriété de Saint-Julien, près de Villefranche, à l’époque des vendanges. Les résultats en sont présentés d’une façon trop abrégée pour constituer une démonstration rigoureuse, pas plus que ne le sont en général les Notes des inventeurs, une portion de leurs vues et de leurs travaux, souvent la plus décisive, demeurant réservée dans leur esprit jusqu’au jour de la rédaction finale. Ces brèves indications offrent un intérèt spécial, parce qu’elles sont accompagnées de ces réflexions personnelles que tout savant original s'adresse à lui-même, à titre de commentaire provisoire de ses observations présentes.

Claude Bernard avait poursuivi ses expériences au Collège de France pendant les mois de novembre et décembre; mais aucune Note relative à ces dernières recherches n’a pu être retrouvée.

Tout ce que nous savons, c'est que ses déclarations, quelques jours avant sa mort, étaient tout à fait conformes aux affirmations générales des Notes de Saint-Julien.

Dans cet état de choses, plusieurs amis et élèves de Claude Bernard ont pensé qu'il y avait intérêt pour la Science à conserver la trace des dernières préoccupations de ce grand esprit, quelque incomplète qu'elle nous ait été laissée. On y verra comment il entendait attaquer le problème et par quelles voies il espérait en atteindre la solution.

Tel est le préambule dont M. Berthelot a fait précéder les Notes suivantes de Claude Bernard dans la Revue scientifique du 20 juillet 1878.

1° Jus de raisin; levüre pourrie de bière; pancréas qui pourrit, ete. ; 2 Faire sécher lie ferment de vin;

1. Les chiffres romains inscrits en tête des Notes ont été placés par moi pour la commodité de la désignation de celles-ci. Ils ne figurent pas dans le manuscrit de Bernard.

Le manuscrit ne porte pas en tête, comme l'indique la Revue, le titre de Notes diverses.

Tout le premier paragraphe, depuis ces mots 1° Jus de raisin. jusqu'aux derniers curieuæ à suivre, commence sur le verso d'une feuille qui porte à son recto : ExPÉRIENCES. Saint- Julien 1877. Ce paragraphe est donc bien, quoique sans date, de la date même des expériences qui vont du 1e au 20 octobre 1877.

FERMENTATIONS ET GÉNÉRATIONS DITES SPONTANÉES 499 3° Raisins confits gonflés dans l’eau le jus ne fermente pas si la pellicule n’est pas rompue; raisins pourris secs ; 4° Ajouter eau à raisins pourris ; 5° Filtrer jus sur le résidu sur le marc de raisins pourris, cela fera-t-1l du jus vieux raisin pourri avec jus récent non pourri; 6° Formation d'alcool indépendamment de cellules.

Expérience (1).

A. Raisins pourris exprimés ou non ajoutés à liquide pur.

B. Mélange de jus pourri avec jus récent non pourri.

Y aura-t-il alcool sans ferment?

Le ferment soluble serait-il dans le raisin pourri?

Dans le jus (?) récent les germes se forment.

Dans le jus pourri la force plastique serait morte (3), mais le ferment soluble existerait : se formera-t-il de l'alcool sous cette influence ?

7° Jus de poires (*) pourri mêlé à jus de raisin récent Dale

Le jus de poires est-il comme (5) le jus de raisin pourri?

En ajoutant très peu de matière azotée, elle s’épuise et ne fermente plus.

Dans le jus de fruits pourris où la faculté plasmatique est tuée, l'alcool augmentera-t-il? Les priver d'alcool par dessiccation ou par le vide puis réajouter de l’eau et voir si l’alcool se formera? Bonne expérience (6).

Le jus raisin pourri, quoique sucré, ne fermente pas, y ajouter ferment, il fermentera. — Our.

Pourquoi ferment ne se forme-t-il pas.

Ajouter liquide pourri (7) albumineux levüre pourrie à jus récent, produira-t-il alcool par pourriture sans levüre. Ce sera le ferment alcoolique soluble (5).

Les jus de poires, de pommes pourries ne donneront pas de levüre, les jus de poires fraîches en donneront, c’est comme le raisin.

Pourquoi ?

Ajouter du sucre glucose au jus de poires pourries ou raisin pourri, se formera-t-1l levûre ?

Tout cela est curieux à suivre.

La Revue écrit exemples.

La Revue écrit raisin.

La Revue écrit tuée.

La Revue écrit raisin.

Le mot comme n'est pas dans le manuscrit.

Ces mots bonne expérience n'ont pas été reproduits par la Revue.

Le mot pourri est supprimé par la Revue, ainsi que les mots levure pourrie dans la même phrase.

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