CHAPITRE VI
AUTRE MÉTHODE TRÈS SIMPLE POUR DÉMONTRER QUE TOUTES LES PRODUC- TIONS ORGANISÉES DES INFUSIONS (PRÉALABLEMENT CHAUFFÉES) ONT POUR ORIGINE LES CORPUSCULES QUI EXISTENT EN SUSPENSION DANS L'AIR ATMOSPHÉRIQUE.
Je crois avoir établi rigoureusement dans les chapitres précédents que toutes les productions organisées des infusions, préalablement chauffées, n’ont d’autre origine que les particules solides que Pair charrie toujours et qu'il laisse constamment ‘déposer sûr tous les
objets. S'il pouvait rester encore le moindre doute à cet égard dans l'esprit du lecteur, il serait levé par les expériences dont je vais parler.
Je place dans un ballon de verre une des liqueurs suivantes, toutes fort altérables au contact de l'air ordinaire, eau de levüre de bière,
Fic. 35 B.
Fire. %5 C. F16. %5 D.
eau de levüre de bière sucrée, urine, jus de betteraves, eau de poivre;
puis j'étire à la lampe le col du ballon de manière à lui donner diverses courbures, comme lindiquent les figures 25. Je porte ensuite le liquide à l’ébullition pendant quelques minutes jusqu'à ce que la. vapeur d’eau sorte abondamment par l’extrémité du col eflilé restée ouverte, sans autre précaution. Je laisse alors refroidir le ballon. Chose singulière, bien faite pour étonner toute personne habituée à la
délicatesse des expériences relatives aux générations dites spontanées, le liquide de ce ballon restera indéfiniment sans altération. On peut le manier sans aucune crainte, le transporter d’un lieu à un autre, lui laisser subir toutes les variations de température des saisons, et son liquide n’éprouve pas la plus légère altération et conserve son odeur et sa saveur; c'est une conserve d’Appert excellente. Il n'y aura d’autre changement dans sa nature que celui que peut apporter, dans certains cas, une oxydation directe, purement chimique, de la matière. Mais nous avons vu, par les analyses que j'ai fait connaître dans ce Mémoire, combien cette action de l’oxygène était bornée, toutes les fois qu'il n'y avait pas de productions organisées développées dans les liqueurs (!).
Il semble que lair ordinaire, rentrant avec force dans les premiers
moments, doit arriver tout brut dans le ballon. Cela est vrai, mais il rencontre un liquide encore voisin de la température de l’ébullition. La rentrée de l’air se fait ensuite avec plus de lenteur, et lorsque le liquide est assez refroidi pour ne plus pouvoir enlever aux germes leur vitalité, la rentrée de l’air est assez ralentie pour qu'il abandonne dans les courbures humides du col toutes les poussières capables d'agir sur les infusions et d’y déterminer des productions organisées. Du moins, je ne vois pas d'autre explication possible à ces curieuses expériences. Que si, après un ou plusieurs mois de séjour à l’étuve, on détache le col du ballon par un trait de lime, sans toucher autrement au ballon (fig. 26), et après vingt-quatre, trente-six ou quarante-huit heures, les
1. Je montrerai, dans des travaux ultérieurs, l'importance de cette dernière remarque. Je ferai voir que beaucoup d'êtres inférieurs ont la propriété de transporter l'oxygène de l'air, en quantité considérable, sur les matières organiques complexes, et que c'est un des moyens dont se sert la nature pour transformer en eau, acide carbonique, oxyde de carbone, azote, acide nitrique, ammoniaque, les éléments des substances organiques, élaborées sous l'influence de la vie.
On peut par exemple, à l'aide des mycodermes, réduire en eau et en acide carbonique des masses énormes d'alcool ou d'acide acétique; et par le développement, relativement faible, d'une mucédinée quelconque, brûler un poids très élevé de sucre, d'acide tartrique, d'acide citrique, de matière albuminoïde.….
moisissures et les infusoires commenceront à se montrer absolument comme à l'ordinaire, ou comme si l’on avait semé dans le ballon les poussières de l'air, suivant la méthode de la figure 12.
Les mêmes expériences peuvent se répéter sur le lait, pourvu qu’on ait la précaution de produire l’ébullition sous pression à la température de 100 et quelques degrés, à l’aide de l'appareil (fig. 10 et fig. 10 brs), et de laisser le ballon se refroidir pendant qu’il y rentre de l’air calciné. On peut alors abandonner à lui-même le ballon ouvert. Le lait se conserve sans altération. J’ai pu laisser plusieurs mois. à l’étuve de 25 à 30°, du lait préparé de cette manière, sans qu'il s’altère. On constate seulement un léger épaississement de la crème dû à une oxydation chimique directe.
Je ne connais rien de plus probant que ces expériences si faciles à répéter et que l’on peut varier de mille façons.
Je croyais à l’origine qu'il était indispensable, soit de faire rentrer de l’air calciné, une première fois, pendant le refroidissement du liquide du ballon, soit de maintenir le ballon constamment à la même température afin que l’air extérieur ordinaire ne pût en quelque sorte rentrer dans le ballon que par diffusion lente; mais j'ai reconnu ensuite que toutes ces précautions étaient exagérées. Dans les changements de température, le mouvement de l’air ne se fait sentir que dans le col avec quelque intensité, et c’est là seulement qu'il peut y avoir dépôt des germes que lair transporte. On n'arrive à provoquer des productions organisées dans le liquide que par une très brusque agitation du liquide. Un autre moyen, qui réussit le plus souvent, pour déterminer l'apparition des productions, consiste à fermer l’extrémité effilée du ballon aussitôt après, ou mieux, pendant l’ébullition. Le vide se fait ensuite par la condensation de la vapeur d’eau. Alors on débouche l'extrémité fermée du col recourbé, l'air extérieur rentre avec force, emportant avec lui toutes ses poussières jusqu’au contact du liquide. Dans ce cas une altération du liquide se manifeste le plus souvent au bout de quelques jours.
Je dois ajouter que j'ai en ce moment dans mon laboratoire plusieurs liqueurs très altérables conservées depuis dix-huit mois (!) dans des vases ouverts à cols recourbés et inclinés, notamment plusieurs de ceux qui ont été déposés sur le bureau de l’Académie des sciences, dans sa séance du 6 février 1860, lorsque j'ai eu l'honneur de lui faire connaître ces nouveaux résultats (?).
Aujourd'hui encore, après 62 ans, les liquides de ces ballons sont restés inaltérés. Pasreur. Expériences relatives aux générations dites spontanées. Comptes rendus de l'Académie des sciences, L, 1860, p. 303-307, et p.187-191 du présent volume. {Notes de l'Édition.)
Le grand intérêt de cette méthode, c’est qu’elle achève de prouver sans réplique que l’origine de la vie, dans les infusions qui ont été portées à l’ébullition, est uniquement due aux particules solides en suspension dans l'air. Gaz, fluides divers, électricité, magnétisme, ozone, choses connues ou choses occultes, il n y à absolument rien dans l'air atmosphérique ordinaire qui, en dehors de ses particules solides, soit la condition de la putréfaction ou de la fermentation des liquides que nous avons étudiés.
Le D' Schwann, et ceux qui ont répété on modifié ses expériences, ainsi que je l’ai déjà dit, avaient établi que ce n’est pas l'oxygène, ou du moins l'oxygène seul, qui est la condition de la vie dans les infusions, mais quelque chose, un principe inconnu, que la chaleur détruit (Schwann), que le coton détruit (Schræder et von Dusch), que détruisent les réactifs chimiques énergiques (Schulze). Là s’arrêtait l'expérience. Ces incertitudes et ces hésitations, dont nous trouvons la trace dans le Mémoire de M. Schwann, et surtout dans les travaux de M. Schrœæder, autorisaient, soit l'hypothèse des germes disséminés, soit l'hypothèse de l'existence dans l'air d’un principe chimique ou physique, conclusion à laquelle M. Schræder s'était arrêté.
Dans des recherches de cette nature, où l’esprit est dominé à son insu par le mystère impénétrable de l’origine de la vie à la surface du globe, je ne crois pas qu'il puisse y avoir d’hypothèses, si étranges soient-elles, qui ne trouvent crédit. On ne peut parvenir à les éloigner que par des faits bien étudiés et rigoureusement démontrés. Il faut instituer, comme le dit avec autant dé justesse que d’autorité la Commission du prix proposé par l’Académie, « instituer des expériences précises, rigoureuses, également étudiées dans toutes leurs circonstances, et telles en un mot qu'il puisse en être déduit quelque résultat dégagé de toute confusion née des expériences mêmes ».
Je me suis efforcé de donner ce caractère à mes expériences. Si je ne me trompe, celles que j'ai fait connaître dans les chapitres précédents prouvent réellement ce qu'elles ont la prétention de prouver et qui se résume dans cette double proposition :
1°. Il y a constamment dans l’air des corpuscules organisés qu’on ne peut distinguer des véritables germes des organismes des infusions.
Lorsqu'on sème les corpuscules, et les débris amorphes qui leur sont associés, dans des liqueurs qui ont été soumises à l’ébullition et qui resteraient intactes dans l'air préalablement chauffé si l'on n'y pratiquait pas cet ensemencement, on voit apparaître dans ces liqueurs
exactement les mêmes êtres qu'elles développent à l'air libre (1).
Cela posé, un partisan des générations spontanées veut-il continuer à soutenir ses principes, même en présence de cette double proposition? II le peut encore; mais alors son raisonnement sera forcément celui-ci, et j'en laisse juge le lecteur :
QI y a dans l'air, dira-til, des particules solides, telles que carbonate de chaux, silice, suie, brins de laine, de coton, fécule, .…, et à côté des corpuscules organisés d’une parfaite ressemblance avec les spores des mucédinées où avec les œufs des infusoires. Eh bien, je préfère placer l’origine des mucédinées et des infusoires dans les premiers corpuscules amorphes plutôt que dans les seconds. »
A mon avis, l’inconséquence d’un pareil raisonnement ressort d'elle-même. Tout le progrès de mes recherches consiste à y avoir acculé les partisans de la doctrine de l’hétérogénie.