LES EXPÉRIENCES RELATIVES AUX GÉNÉRATIONS DITES SPONTANÉES
J'ai déjà indiqué dans la partie historique de ce Mémoire l'influence qu'avait eue, dans le sujet qui nous occupe, un travail célebre de Gay-Lussac relatif à l'air des conserves d’Appert, et l’interprétation que l'illustre physicien avait déduite de ses expériences. Voici ses propres expressions :
« On peut se convaincre, en analysant l’air des bouteilles dans lesquelles les substances ont été bien conservées, qu'il ne contient plus d'oxygène, et que l'absence de ce gaz est, par conséquent, une
1. Le lecteur remarquera le soin que je mets à indiquer toujours qu'il s'agit dans mes expériences d'infusions qui ont été portées à l'ébullition. J'espère pouvoir rechercher bientôt les effets de l'air calciné sur les liquides bruts de l'économie animale, tels que le sang, le lait, l'urine, où sur les jus bruts des végétaux *. On sait que la plupart des substances solubles ou insolubles qu'élaborent les animaux et les végétaux, possèdent certaines propriétés spéciales, qu'elles perdent sous l'influence d'une température plus ou moins élevée. Ces matières, au nombre desquelles se trouvent les produits du genre de la pepsine, de la diastase..., n’interviennent-elles pas dans le développement ou dans les modifications morphologiques des êtres inférieurs? C'est une question qu'il me paraît utile d'examiner, et que j'aborderai prochainement.
* Pasteur donna quelques mois plus tard le résultat de ces recherches. Voir, p. 170 du présent volume Note de l'Edition.)
condition nécessaire pour la conservation des substances animales et végétales (1). »
Que l’air des conserves étudiées par Gay-Lussac fût privé d'oxygène, il n’y a pas à en douter. Personne n’oserait suspecter l’exactitude d’une analyse d’air faite par Gay-Lussac. Cependant il n’est pas douteux aujourd'hui, bien que personne, à ma connaissance, n'ait repris avec suite ces expériences de Gay-Lussac, que les conserves d’Appert peuvent renfermer de l’oxygène, surtout lorsqu'elles sont de nouvelle préparation. Il résulte des analyses d’air que j'ai rapportées [pages 234, 249, 256], que l'oxygène de l'air rendu inactif par la chaleur, selon la méthode de Schwann, se combine directement avec les matières organiques, et en dégage de l'acide carbonique, mais c’est une action très lente. Néanmoins le fait d’oxydation directe existe, il n’y a pas à le nier. Cette oxydation peut être plus sensible dans les conserves d’Appert au moment où on les prépare, à cause de l'élévation de la température. Dans tous les cas, si la préparation y laisse de l'oxygène, ce gaz disparaîtra peu à peu par l'effet de cette oxydation directe dont je viens de parler. Il y a une circonstance qui doit contribuer beaucoup à rendre très faible ou nulle la quantité d'oxygène restant dans les conserves d’Appert : c’est le rapport des volumes d’air et de matière organique. Elles contiennent toujours peu d’air et beaucoup de matière, circonstance très favorable pour que le phénomène d’oxydation s'achève. Mais, je le rèpète, rien ne serait plus facile que de préparer des conserves en y laissant de l'oxygène, et 1l y a lieu de croire que souvent elles en renferment. L'expérience de Schwann ne laisse aucun doute à cet égard.
C’est pourquoi l'interprétation donnée par Gay-Lussac aux résultats de ses analyses, à savoir que l'absence de l'oxygène est une condition de la conservation, est tout à fait erronée. Tout le monde n’a pas su faire ce départ entre la vérité des faits observés par Gay-Lussac el l'erreur de son interprétation. Le D' Schwann doit être regardé à juste titre comme l’auteur de la véritable théorie des procédés d’Appert. Les conserves d’Appert continuent de se conserver en présence de l'air chauffé : voilà sa découverte. Le secret de leur conservation est done dans la destruction par la chaleur d’un principe que l'air ordinaire renferme, et non dans l’absence de l'oxygène (?).
1. Gay-Lussac. Extrait d’un Mémoire sur la fermentation. Annales de chimie, LXXVI, 1810, p. 252. (Note de l'Édition.)
2. Bien que le fait de l'absence du gaz oxygène n'ait pas à intervenir dans l'explication du procédé, ii ne faudrait pas en conclure que l’on pourrait dans la pratique laisser sans danger beaucoup d’air dans les conserves. Car si la chaleur n’a pas détruit tous les germes d’infusoires et de mucédinées apportés par l'air oules matières, ces germes encore féconds pourront
Mais il y a une extension des expériences de Gay-Lussac, à laquelle la découverte de Schwann n'avait porté aucune atteinte, qu’elle aurait servi plutôt à confirmer, extension que les adversaires de la doctrine des générations spontanées n'ont pas contestée, et sur laquelle les partisans de cette doctrine appuient à juste titre une de leurs principales objections. C’est à savoir que la plus petite quantité d’air commun, mise en contact d’une infusion, y détermine en peu de temps la naissance des mucédinées et des infusoires habituellement propres à cette infusion.
Cette manière de voir a toujours eu pour appui, au moins indirect, l'habitude prise et jugée indispensable par les observateurs d’éloigner avec des précautions infinies, dans leurs expériences, l’accès de l’air ordinaire. Nous l'avons vu, tantôt ils recommandent de caleciner Pair commun, tantôt ils le soumettent aux agents chimiques énergiques ; souvent ils placent préalablement toutes ses parties au contact de la vapeur d’eau à 100° {expérience de Spallanzani); enfin ils opèrent d’autres fois avec de l'air artificiel, et, s’il arrive, dans une de ces conditions diverses, que l’expérience donne lieu à des productions organisées, ils n'hésitent pas à affirmer que l'opérateur n’a pas su éviter complètement l'influence cachée d’une petite portion d’air ordinaire, si petite soit-elle.
Dès lors les partisans des générations spontanées s’empressent de faire remarquer avec raison que, si la plus minime portion d’air ordinaire développe des organismes dans une infusion quelconque, il faut de toute nécessité, au cas où ces organismes ne sont pas spontanés, que, dans cette portion si petite d’air commun, il y ait les germes d’une multitude de productions diverses; et qu’enfin, si les choses sont telles, l'air ordinaire, selon les expressions de M. Pouchet, doit être encombré de matière organique ; elle y formerait un épais brouillard.
Ce raisonnement est assurément fort sensé. Il le serait davantage encore s’il était bien établi que les espèces inférieures, qui se montrent fort distinctes, le sont réellement, et proviennent par conséquent de germes différents. Cela est vraisemblable, mais cela n’est pas prouvé.
se développer s'il y a de l'oxygène, tandis que, si ce gaz est absent, ils ne se développeront pas plus que s'ils avaient été réellement privés de vie. Mais je pense que, ce qui est toujours à craindre et surtout dans les cas où il y a peu d'oxygène, ce sont les germes des ferments végétaux ou animaux, ferments qui n'ont pas besoin d'air pour vivre, et dont les germes doivent être nécessairement tués par la chaleur. Je suis persuadé que c'est là le danger que le fabricant doit le plus redouter, et je suis porté à croire, par exemple, que les animaleules infusoires butyriques, que j'ai fait connaître récemment [votr, p. 136-138 du présent volume], se développent dans certaines conserves mal préparées.
Il y a donc là une difficulté sérieuse, en apparence très fondée. Mais n'est-elle pas le fruit d’exagérations et de faits plus ou moins erronés ? Est-il vrai, comme on l’admet, qu'il y a continuité de la cause des générations dites spontanées dans l'atmosphère terrestre? Est-il bien sûr que la plus petite quantité d’air ordinaire suffise à développer dans une infusion quelconque des productions organisées ?
Les expériences suivantes répondent à toutes ces questions.
Dans une série de ballons de 250 centimètres cubes, j'introduis la mème liqueur putrescible (eau albumineuse provenant de la levüre de bière ; la même, sucrée; urine, etc.), de manière qu’elle occupe le tiers environ du volume total. J’effile Les cols à la lampe, puis je fais bouillir la liqueur, et je ferme l'extrémité effilée pendant l’ébullition. Le vide se trouve fait dans les ballons; alors je brise leurs pointes dans un lieu déterminé. L'air ordinaire s'y précipite avec violence, entraînant avec lui toutes les poussières qu'il tient en suspension, et tous les principes connus ou inconnus qui lui sont associés. Je referme alors immédiatement les ballons par un trait de flamme, et je les transporte dans une étuve à 25 ou 30°, c'est-à-dire dans les meilleures conditions de tempéralure pour le développement des animalcules et des mucors.
Voici les résultats de ces expériences, qui sont en désaccord avec les principes généralement admis et parfaitement conformes, au contraire, avec l’idée d’une dissémination des germes.
Le plus souvent, en très peu de jours, la liqueur s’altère, et lon voit naître dans les ballons, bien qu'ils soient placés dans des conditions identiques, les êtres les plus variés, beaucoup plus variés même, surtout en ce qui regarde les mucédinées et les torulacées, que si les liqueurs avaient été librement exposées à l’air ordinaire. Mais, d’autre part, il arrive fréquemment, plusieurs fois dans chaque série d'essais, que la liqueur reste absolument intacte, quelle que soit la durée de son exposition à l’étuve, comme si elle avait reçu de Pair caleiné.
Ce mode d’expérimentation me paraît aussi simple qu'irréprochable pour démontrer que l’air ambiant n'offre pas, à beaucoup près, avec continuité, la cause des générations dites spontanées, et qu'il est toujours possible de prélever dans un lieu et à un instant donnés un volume considérable d’air ordinaire, n'ayant subi aucune espèce d’altération physique ou chimique, et néanmoins tout à fait impropre à donner naissance à des infusoires ou à des mucédinées dans une liqueur qui s’altère très vite et constamment au libre contact de l'air. Le succès partiel de ces expériences nous dit assez d’ailleurs que, par l'effet des mouvements de l'atmosphère, il passera toujours, à la surface d’une liqueur qui aura été placée bouillante dans un vase découvert,
une quantité d'air suffisante pour qu'elle en reçoive des germes propres à s’y développer dans l’espace de deux ou trois jours.
J'ai dit que les productions sont plus variées dans les ballons que si le contact avec l’air était libre. Rien de plus naturel, car, en limitant la prise d’air et en la répétant nombre de fois, on saisit en quelque sorte les germes de l'air avec toute la variété sous laquelle ils sy trouvent. Les germes, en petit nombre, d’un volume limité d’air, ne sont pas gênés dans leur développement par des germes plus nombreux ou d’une fécondité plus précoce, capables d’envahir le terrain, en ne laissant place que pour eux. C’est ainsi que le penicillium glaucum, dont les spores sont vivaces et fort répandues, se montre seul au bout de très peu de jours dans des liqueurs non renfermées, qui offrent au contraire des productions très diverses lorsqu'on les soumet à des quantités d’air limitées.
Enfin il est très intéressant de signaler les différences que l’on observe dans le nombre des résultats négatifs de ces expériences, suivant les conditions atmosphériques. Ici encore nous trouvons une confirmation frappante de l'opinion que je défends.
Rien de plus facile, en effet, que d'élever ou de réduire soit le nombre des ballons qui s’altèrent, soit le nombre des ballons qui restent intacts. C’est ce qui ressortira des détails dans lesquels je vais entrer.
A. — Expériences préliminaires propres à mettre en évidence le fait de la non-continuité de la cause des générations dites spontanées.
Le 26 mai 1860, j'ouvre et je referme aussitôt après, sur une terrasse en plein air, à quelques mètres au-dessus du sol, deux ballons renfermant l’un de l’eau de levüre, l’autre la même liqueur sucrée au &- C'était quelques instants après une pluie légère et de très courte durée.
Le 1° juin, il n’y a aucune apparence de productions organisées.
Le 2, tres petite touffe de moisissure dans un des ballons, celui d’eau de levüre sucrée.
Le 8, le deuxième ballon offre également une petite touffe de moisissure.
Les deux liquides sont parfaitement limpides, et restent tels pendant l'accroissement des myceliums (1).
1. Je signalerai ici un fait instructif qui me parait bien en harmonie avec les résultats généraux de ce travail. En se reportant aux détails des expériences des chapitres IV et suivants.
Le 28 mai 1860, j'ouvre et je referme quatre ballons sur la même terrasse, après une violente ondée à très grosses gouttes de pluie.
Le 4 juin, aucune apparence de production.
Le 5, petite touffe de moisissure dans l’un des ballons. Liquide très limpide.
Le 6, autre touffe de moisissure dans un deuxième ballon. Liquide très limpide.
Les deux autres ballons sont restés intacts, très limpides. Même état en 1561.
Le 20 juillet 1860, j'ouvre et je referme ‘six ballons renfermant de l'eau de levûre, dans une des pièces de mon laboratoire. Aujourd’hui encore (avril 1861), le liquide de quatre de ces ballons est parfaitement limpide, sans la moindre apparence de productions organisées. Les deux autres ont offert promptement des productions, le 22 juillet et le 1° août. Dans l’un, infusoires et torulacées; dans l’autre, mycelium en boule soyeuse.
Le 30 juin, j'ai ouvert et refermé un grand nombre de ballons contenant de l’eau de levüre non sucrée, dans le but d'étudier au microscope les productions qui prendraient naissance, afin d’avoir une idée de la variété sous laquelle elles se présentent. J'ai reproduit, ñg 27, B, C; D; E, EF, G, H, K, L, M, un certain nombre de mes dessins.
A. Bacteriums de 0%",0006 de diamètre, et 0%",005 pour la plus grande longueur (1).
on verra qu'il n’est jamais arrivé qu'en semant des bourres de coton ou d'amiante, chargées des poussières d’un grand volume d'air, dans des infusions diverses, les productions organisées ne s’y soient montrées dès le lendemain ou le surlendemain. Dans les expériences du présent chapitre, au contraire, on reconnait que la vie met quelquefois un temps considérable à se manifester, huit, douze, quinze jours. Cela se concoit très bien. Dans le premier cas, il y a tant de germes semés, qu'il en existe toujours dont la fécondité est presque aussi précoce que celle des germes les plus sains de ce genre de productions. Dans le second cas, où l’on sème en définitive les germes d’un volume très limité d’air, il doit arriver souvent que ceux qui pénètrent dans le ballon sont en mauvais état, et d'un développement rendu pénible par toutes les causes d’altération auxquelles ils ont dû être exposés dans l'atmosphère.
1. Ces bacteriums, mêlés peut-être à de très petits vibrions, ont apparu dans le ballon le ? juillet, sans aucune autre production quelconque. Le 4 juillet, j'ai analysé l'air du ballon, au moment où l'étude du liquide trouble venait de me montrer qu'il était rempli de ces petits infusoires très fragiles. Or l'air renfermait :
CESSE SR NE No D dE CR PONT RE 4,3 MCE COTE Er one 0 ol ter MT ON on I OT 14,3 RON poto. HS 2 Et 'oebiD dr gd CUS PU DD CONTRER CCR 0,0 AA CRETE SE 0 ONE ENT NO PO PE 81,4
Cette analyse nous indique combien est grande la proportion d'oxygène absorbée par ces très petits infusoires, et transformée en acide carbonique. Ils ont commencé à se montrer le 2 juillet, s'annonçant comme à l'ordinaire par un léger trouble du liquide. Le 8 et le 4 juillet,
Cr 4
B. Torulacée en très petits globules, d’une sphéricité parfaite, de 0%,0015 de diamètre, et réunis en petits chapelets.