C. — Expériences sur l'air à diverses hauteurs
Les expériences relatées dans les paragraphes précédents établissent suffisamment qu'il n’y a pas dans l'atmosphère continuité de la cause des générations dites spontanées, c’est-à-dire qu'il est toujours possible de prélever en un lieu déterminé un volume notable, mais limité, d’air ordinaire, n'ayant subi aucune espèce de modification physique ou chimique, et tout à fait impropre néanmoins à provoquer une altération quelconque dans une liqueur éminemment putrescible. De là ce principe que la condition première de l’apparition des êtres vivants dans les infusions ou dans les liquides fermentescibles n'existe pas dans l’air considéré comme fluide, mais qu’elle s’y trouve çà et là, par places, offrant des solutions de continuité nombreuses et variées, comme
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on doit le prévoir dans l'hypothèse d’une dissémination des germes.
IL m'a paru très intéressant de suivre les idées que suggèrent les résultats qui précèdent, en soumettant l'air pris à des hauteurs diverses au mode d’expérimentation que j'ai fait connaître. J'aurais pu n'élever en aéroslat; mais pour des études d'essai, préliminaires en quelque sorte, j'ai pensé qu'il serait plus commode et peut-être plus utile d'opérer comparativement dans la plaine et sur les montagnes.
J'ai eu l'honneur de déposer sur le bureau de l'Académie, dans sa séance du 5 novembre 1860, soixante-treize ballons, chacun de : de litre de capacité, préparés comme je l'ai dit au commencement de ce chapitre, c’est-à-dire qu'ils étaient primitivement vides d’air et remplis au tiers d’eau de levüre de bière, filtrée à limpidité parfaite.
Vingt de ces ballons ont reçu de l'air dans la campagne, assez loin de toute habitation, au pied des hauteurs qui forment le premier plateau du Jura; vingt autres ont été ouverts (!) sur l’une des montagnes du Jura, à 850 mètres au-dessus du niveau de la mer; enfin une autre série de vingt de ces mêmes ballons a été transportée au Montanvert, près de la Mer de Glace, à 2000 mètres d’élévation (?).
Voici les résultats qu’ils ont offerts :
Des vingt ballons ouverts dans la campagne, huit renferment des productions organisées ; des vingt ballons ouverts sur le Jura, cinq seulement en contiennent; et enfin des vingt ballons remplis au Montanvert, par un vent assez fort, soufflant des gorges les plus profondes du glacier des Bois, un seul est altéré. Il faudrait sans doute multiplier beaucoup ces expériences. Mais telles qu’elles sont, elles tendent à prouver déjà qu'a mesure que l’on s’élève, le nombre des germes en suspension dans l’air diminue notablement. Elles montrent surtout la pureté, au point de vue qui nous occupe, de l’air des hautes cimes couvertes de glace, puisqu'un seul des vases remplis au Montanvert a donné naissance à une mucédinée.
La prise d’air exige quelques précautions que j'avais reconnues indispensables depuis longtemps pour éloigner, autant qu'il est possible, l'intervention des poussières que l’opérateur porte avec lui, et de celles qui sont répandues à la surface des ballons ou des outils dont il faut se servir. Je chauffe d’abord assez fortement le col du ballon et sa pointe effilée dans la flamme d’une lampe à alcool, puis je fais un trait sur le verre à l’aide d’une lame d’acier; alors, élevant le ballon au-dessus de ma tête, dans une direction opposée au vent, je brise la pointe avec une pince de fer, dont les longues branches
1. Le texte original porte une erreur typographique qui a été corrigée.
?. Voir, p. 203 du présent volume. (Notes de l’'Édition.)
viennent de passer dans la flamme, afin de brüler les poussières qui pourraient être à leur surface, et qui ne manqueraient pas d’être chassées en partie dans le ballon par la rentrée brusque de l'air.
J'avais été fort préoccupé, durant mon voyage, de la crainte que l'agitation du liquide dans les vases pendant le transport n’ait quelque influence fâcheuse sur les premiers développements des infusoires ou des mucors. Les résultats suivants éloignent ces scrupules. Ils vont nous permettre, en outre, de reconnaître toute la différence qui existe entre l'air de la plaine ou des hauteurs et celui des lieux habités.
Mes premières expériences sur le glacier des Bois furent interrompues par une circonstance que je n'avais nullement prévue. J'avais emporté, pour refermer la pointe des ballons après la prise de l'air, une lampe éolipyle alimentée par de l'alcool; or, la blancheur de la glace frappée par le soleil était si grande, qu'il me fut impossible de distinguer le jet de vapeur d’alcool enflammé, et comme ce jet de flamme était d’ailleurs un peu agité par le vent, il ne restait jamais sur le verre brisé assez de temps pour fondre la pointe et refermer hermétiquement le ballon. Tous les moyens que j'aurais pu avoir alors à ma disposition pour rendre la flamme visible, et par suite dirigeable, auraient inévitablement donné lieu à des causes d’erreur, en répandant dans l’air des poussières étrangères.
Je fus donc obligé de rapporter à la petite auberge du Montanvert, aon refermés, les ballons que j'avais ouverts sur le glacier, et d'y passer la nuit, afin d'opérer dans de meilleures conditions le lendemain matin avec d’autres ballons. Ce sont les résultats de cette deuxième série d'expériences que j'ai indiqués tout à l'heure.
Quant aux treize ballons ouverts la veille sur le glacier, je ne les refermai que le lendemain matin, après qu'ils eurent été exposés toute la nuit aux poussières de la chambre dans laquelle j'avais couché. Or, de ces treize ballons, il y en a dix qui renferment des infusoires ou des moisissures.
Puisque le nombre des ballons altérés dans ces premiers essais est plus grand que dans ceux qui ont suivi, l’agitation du liquide pendant le voyage n’a pas l'influence que je redoutais sur le développement des germes. En outre, la proportion des ballons qui, dans ces premières expériences, offrent des productions organisées nous donne la preuve indubitable que les lieux habités renferment un nombre relativement considérable de germes féconds, à cause des poussières qui sont à la surface de tous les objets. Dans cette petite auberge du Montanvert, par exemple, il y a certainement des poussières et, par suite, des germes venant de tous les pays du monde, apportés par les effets des voyageurs.
D. — Expériences sur le mercure.
J'ai déjà rappelé au chapitre VIT et dans la partie historique de ce Mémoire comment l'expérience du D° Schwann avait écarté l'hypothèse de Gay-Lussac sur le rôle de l'air dans l'explication des procédés de conserves d’Appert. Mais d’où vient que dans l’expérience sur le moût de raisin du célèbre chimiste, expérience si souvent citée, la levüre de bière prenne naissance à la suite de l'introduction d’une très petite portion d’air, et que, si l’on répète cette même expérience sur des infusions diverses, on voie celles-ci s’altérer sous l'influence de quantités d’air minimes, bien plus, par l'introduction d’air calciné ou d’air artificiel ? car les expériences de M. Pouchet, effectuées sur la cuve à mercure, sont exactes, tandis que celles de Schwann y sont presque constamment erronées. C’est tout simplement que le mercure de nos cuves, qui ne subit que de loin en loin des lavages aux acides énergiques, est habituellement rempli de germes apportés par les poussières qui sont en suspension dans l'air, lesquelles y tombent toutes les fois que la cuve est exposée à l'air, et qui pénètrent dans l’intérieur du mercure par les manipulations qu’on y pratique, sans que leur légèreté spécifique puisse les ramener toutes à la surface à cause de leur volume microscopique (1).
Voici une expérience bien simple et bien démonstrative qui réussit presque constamment.
Que l’on prenne un de ces ballons préparés comme je lai dit au commencement du chapitre VIT, vides d’air et remplis en partie d’un liquide putrescible, soumis à l’ébullition préalablement, qu’on plonge sa pointe fermée au fond d’une cuve à mercure quelconque, et que par un choc on brise sa pointe au fond de la cuve, il naîtra dans le liquide de ce ballon des productions organisées, peut-être neuf fois sur dix, après qu'on y aura fait arriver soit de l’air calciné, soit de Pair artificiel.
Il n'y a évidemment que le mercure qui ait pu fournir les germes, à moins qu'il n'y ait génération spontanée, mais cette hypothèse est écartée par ce fait que, si l’expérience est répétée sans emploi de la cuve à mercure, comme au chapitre INT, en suivant la méthode de la figure 10, il n’y a pas de productions.
Les expériences suivantes sont encore plus directes et plus probantes.
1. Il est clair que dans l'expérience particulière de Gay-Lussae, où les éprouvettes dont il se servait n'étaient pas préalablement chauffées, les germes ont pu être apportés par les poussières de la surface du verre des éprouvettes, ou par les grains de raisin qui, comme tous les corps, sont couverts de poussière et, par suite, de germes.
Je prends du mercure, puisé sans précautions particulières, dans la cuve d’un laboratoire quelconque, et, à l’aide de la méthode que j'ai décrite antérieurement, chapitre IV, au sein d’une atmosphère d’air calciné, je dépose un seul globule de ce mercure, de la grosseur d’un pois, dans une liqueur altérable. Deux jours après, dans toutes les expériences que j'ai faites (1) il y a eu des productions variées; et en répélant au même moment, par la même méthode, sans rien changer à la manipulation, les mêmes essais sur du mercure de même provenance, mais qui avait été chauflé, il n’y a pas eu la moindre production.
Il ne faut pas exagérer les conséquences que l’on peut déduire de ces expériences. Voyons bien, en effet, ce qui se passe. On puise dans un verre à pied du mercure d’une cuve; on prélève toujours ainsi, à moins de précautions que je ne suppose pas avoir été prises, une partie du mercure qui est à la surface de la cuve où il y a des poussières; ensuite on verse une goutte de ce mercure dans un petit tube. L’expérience montre que cette goutte en tombant emporte à sa surface une portion notable des poussières de la surface même du mercure du verre. La goutte prélevée renferme donc toujours une partie des poussières de la surface de la cuve. Je serai mieux compris encore en remarquant que, si l’on faisait écouler d’un verre à pied une goutte du mercure que l’on aurait couvert à sa surface d’une couche d’une poussière quelconque, toute la goutte en tombant serait enveloppée par une couche de cette poussière, par un effet de capillarité. Mais rien ne serait plus simple que de refaire l'expérience sur un globule de mercure puisé avec des précautions spéciales au sein de la masse du liquide. Je ne doute pas que l'expérience ne réussisse encore le plus ordinairement, même dans ces conditions particulières.