CHAPITRE IX
SUR LE MODE DE NUTRITION DES FERMENTS PROPREMENT DITS, DES MUCÉDINÉES ET DES VIBRIONIENS.
Il est essentiel de remarquer que jusqu'a ce jour toutes les expériences de générations spontanées ont porté sur des infusions de matières végétales ou animales, en un mot sur des liquides renfermant des substances qui avaient appartenu antérieurement à l'organisme. Quelles que soient les conditions préalables de température et d’ébullition qu'on leur fasse subir, ces matières ont une constitution et des propriétés acquises sous l'influence de la vie.
Ce fait a servi de thème à toutes les théories sur la génération spontanée. Or, je vais démontrer dans ce chapitre que l'apparition des organismes inférieurs ne présuppose pas nécessairement la présence de matières organiques plastiques, de ces matières albuminoïdes que le chimiste n’a jamais pu produire, et qui dans leur formation exigent le concours des forces vitales.
Les nouvelles expériences que je vais faire connaître montreront le peu de fondement de toutes les théories sur la formation spontanée des organismes inférieurs. Passons d’abord en revue ces théories où l'imagination a tant de part, où les vrais principes de la méthode expérimentale en ont si peu.
Needham admettait l’existence dans la matière organique d’une force particulière qu'il appelait force végétative, et qui survivait à la mort des végétaux et des animaux. Spécifiquement déterminée dans un individu, elle lui conservait sa forme et ses propriétés pendant sa vie. Mais à sa mort elle devenait libre, et ses manifestations dépendaient des conditions particulières où se trouvaient placées les parties
quelques jours. 11 peut y avoir à cela des causes diverses, notamment la nature du liquide. Il se pourrait qu'en la faisant varier, les rôles changeassent. J'ai été frappé bien souvent de la multitude d’études diverses que suggère à l'esprit le mode de vie de ces petits êtres. Celle-ci en est une entre mille autres, autant et plus intéressantes.
disjointes du corps de l’individu. Et c’est ainsi que cette force, persistant dans la matière organique des infusions, organisait de nouveau cette matière suivant des modes qui ne dépendaient plus que des conditions propres à l’infusion (1).
Le système des molécules organiques de Buffon a beaucoup de rapport avec les idées de Needham. Je reproduirai textuellement les vues du grand naturaliste sur la génération spontanée (?).
« Mes recherches et mes expériences, dit Buffon, sur les molécules organiques démontrent qu'il n’y a point de germes préexistants, et en même temps elles prouvent que la génération des animaux et des végétaux n’est pas univoque ; qu'il y a peut-être autant d'êtres, soit vivants soit végétaux, qui se reproduisent par l'assemblage fortuit des molécules organiques, qu'il y a d'animaux ou végétaux qui peuvent se reproduire par une succession constante de générations.
« Les molécules organiques, toujours actives, toujours subsistantes, appartiennent également aux végétaux comme aux animaux; elles pénètrent la matière brute, la travaillent, la remuent dans toutes ses dimensions, et la font servir de base au tissu de l’organisation, de laquelle ces molécules vivantes sont les seuls principes et les seuls instruments ; elles ne sont soumises qu’à une seule puissance qui, quoique passive, dirige leur mouvement et fixe leur position. Cette puissance est le moule intérieur du corps organisé; les molécules vivantes que l'animal ou le végétal tire des aliments ou de la sève s’assimilent à toutes les parties du moule intérieur de leur corps, elles le pénètrent dans toutes ses dimensions, elles y portent la végétation et la vie, elles rendent ce moule vivant et croissant dans toutes ses parties; la forme intérieure du moule détermine seulement leur mouvement et leur position pour la nutrition et le développement dans tous les êtres organisés.
« Et lorsque la mort fait cesser le jeu de l’organisation, c’est-à-dire la puissance de ce moule, la décomposition du corps suit, et les molécules organiques qui toutes survivent, se retrouvant en liberté dans la dissolution et la putréfaction des corps, passent dans d’autres corps aussitôt qu’elles sont pompées par la puissance de quelque autre moule, en sorte qu'elles peuvent passer de l’animal au végétal et du végétal-à l’animal, sans altération et avec la propriété permanente et constante de leur porter la nutrition et la vie; seulement il arrive une
1. Voir SpaLLANzant. Exposition des nouvelles idées de M. de Needham sur le système de la génération. [In : Opuscules de physique, animale et végétale.] Tome I, chap. 1®.
2, Burrox. Histoire naturelle de l'homme. Supplément, tome IV, Paris, 1777, in-4. [Addi-
tion à l'article des Variétés dans la génération et aux articles où ilest question de la génération
spontanée, p. 399, et p. 338-241.)
nés sc Pi
infinité de générations spontanées dans cet intermède, où la puissance du moule est sans action, c’est-à-dire dans cet intervalle de temps pendant lequel les molécules organiques se trouvent en liberté dans la matière des corps morts et décomposés, dès qu’elles ne sont point absorbées par le moule intérieur des êtres organisés qui composent les espèces ordinaires de la nature vivante ou végétante ; ces molécules organiques, toujours actives, travaillent à remuer la matière putréfiée, elles s'en approprient quelques particules brutes et forment, par leur réunion, une multitude de petits corps organisés, dont les uns, comme les vers de terre, les champignons, ete., paraissent être des animaux ou des végétaux assez grands, mais dont les autres, en nombre presque infini, ne se voient qu'au microscope. Tous ces Corps n'existent que par une génération spontanée, et ils remplissent l’intervalle que la nature a mis entre la simple molécule organique vivante et l'animal ou le végétal; aussi trouve-t-on tous les degrés, toutes les nuances imaginables dans cette suite, dans cette chaîne d'êtres qui descend de l'animal le mieux organisé à la molécule simplement organique ; prise seule, cette molécule est fort éloignée de la nature de l'animal. Prises plusieurs ensemble, ces molécules vivantes en seraient encore tout aussi loin, si elles ne s’appropriaient pas des particules brutes, et si elles ne les disposaient pas dans une certaine forme, approchant de celle du moule intérieur des animaux ou des végétaux. Et comme cette disposition de forme doit varier à l'infini, tant pour le nombre que par la différente action des molécules vivantes contre la matière brute, il doit en résulter, et il en résulte en effet, des êtres de tous degrés d’animalité. Et cette génération spontanée, à laquelle tous ces êtres doivent également leur existence, s'exerce et se manifeste toutes les fois que les êtres organisés se décomposent ; elle s'exerce constamment et universellement après la mort et quelquefois aussi pendant leur vie, lorsqu'il y a quelques défauts dans l’organisation du corps qui empêchent le moule intérieur d’absorber et d’assimiler toutes les molécules organiques contenues dans les aliments. Ces molécules organiques surabondantes, qui ne peuvent pénétrer le moule intérieur de l’animal pour sa nutrition, cherchent à se réunir avec quelques particules de la matière brute des aliments et forment, comme dans la putréfaction, des corps organisés; c’est là l’origine des ténias, des ascarides, des douves...… »
Un botaniste, M. Turpin (!), a reproduit de nos jours un système
1. Turpix. Mémoire sur la cause et les effets de la fermentation alcoolique el acéteuse. Mémoires de l'Académie des sciences de l'Institut de France, XVII, 1840, p. 93-153. (Note de l'Édition.)
FERMENTATIONS ET GÉNÉRATIONS SPONTANÉES. ï 19
qui avait beaucoup d’analogie avec celui des molécules organiques de Bufton.
J'arrive maintenant au système de M. Pouchet(f..
« On peut considérer, dit-il, comme une loi fondamentale que des phénomènes de fermentation ou de dédoublement catalytique précèdent ou accompagnent toute génération spontanée...
« Les organismes ne se produisent qu'à même la nature expirante, el au moment où les éléments des êtres sur lesquels ils s’engendrent entrent dans de nouvelles combinaisons chimiques, et éprouvent tous les phénomènes de la fermentation où de la putréfaction.
« Il résulte de là qu'il ne se manifeste de générations primaires qu'après que les corps dont elles dérivent commencent à subir les premiers phénomènes de décomposition ; comme si, pour s'organiser, les êtres nouveaux attendaient la désagrégation des autres, afin de s'emparer des molécules de la substance expirante, à mesure qu’elles se trouvent mises en liberté. Il est évident que l’organisme ne puise ses éléments matériels qu'a méme les cadavres des anciennes générations...
« Ainsi donc, sous l'empire de la fermentation ou de la putréfaelion, les corps organisés se décomposent et dissocient leurs molécules organiques ; puis, après avoir erré en liberté pendant un temps illimité, lorsque les circonstances plastiques viennent à se manifester, ces molécules se groupent de nouveau pour constituer un nouvel étre...
« Bientôt après la manifestation des phénomènes de fermentation et de putréfaction, on reconnait qu'il se forme, à la surface des liquides en expérience, une pellicule d’abord inapparente, et que le microscope découvre à peine; puis celle-ci s’épaissit successivement, et finit même parfois par devenir assez tenace. Cette pellicule est évidemment composée par des débris d’animalcules, d’abord de l’ordre le plus infime, et ensuite par ceux d’espèces de plus en plus élevées dans la série des microzoaires. C’est cette même pseudo-membrane que j'ai nommée pellicule proligère, parce qu’il est évident que c’est elle qui, à l'instar d’un ovaire improvisé, produit les animalcules. On peut y suivre leur développement à l’aide de nos instruments, et reconnaître qu'ils s’'engendrent à même les débris organiques dont elle se
compose.
« Les protozoaires, qui forment d’abord la pellicule proligère, sont
1. Poucuer. Hétérogénie ou Traité de la génération spontanée. Paris, 1859, in-80, p. 337 el
suivantes.
lisse
des monades, des bacteriums et des vibrions. Comment ces animalcules sont-ils produits? Nous ne pouvons le dire, leur extrême petitesse les dérobant à toute espèce d’investigation..…. Lorsque ce sont des végétaux qui apparaissent à la surface des macérations, la pseudo-membrane proligère est alors formée presque uniquement par l’enchevétrement des myceliums, des champignons rudimentaires, qu'on observe à sa surface... On pourrait done ajouter qu'il y a une pellicule proligère cryptogamique. »
Par la réunion des parties des pellicules proligères se forment spontanément les ovules des êtres inférieurs. M. Pouchet décrit toutes les phases du phénomène.
Voilà le système du savant naturaliste de Rouen, œuvre d’une imagination féconde guidée par des observations erronées (1.
En rapportant ici les principes des systèmes sur la génération spontanée qui ont eu le plus de retentissement, mon but principal est de montrer que, dans tous, on fait jouer un rôle essentiel à la matière organique des infusions. Par elle-même, elle jouirait de propriétés spéciales acquises dans l'acte de sa formation antérieure sous l'influence de la vie.
Les matières albuminoïdes conserveraient en quelque sorte un reste de vitalité, qui leur permettrait de s'organiser au contact de l’oxygène, lorsque les conditions de température et d'humidité sont favorables.
Nous allons reconnaître que ces opinions sont tout à fait erronées, et que les matières albuminoïdes ne sont qu’un aliment pour les germes des infusoires et des mucédinées ; qu’elles n’ont pas d’autre rôle dans les infusions, car on peut les remplacer par des matières cristallisables, telles que des sels d’ammoniaque et des phosphates.
Ainsi se trouvent privées d’une de leurs bases essentielles toutes les théories relatives à la formation spontanée des êtres les plus inférieurs.
L'expérience m'a montré, en effet, que l’on pouvait remplacer, dans les essais des chapitres IV, V, VI, l’eau de levüre de bière sucrée, urine, le lait, etc., par une infusion composée de la manière suivante :
AUS DULO RE ie ie «10 LOU SUCRES CAN ie AS M: 10 Tartrate d'ammoniaque. . . . RTE 02%à1075 Cendres fondues de levüre de De OU MER RE 0,1.
1. On peut lire dansles Annales des sciences naturelles, 3° sér., III (z0ol.), 1845, p. 182-181, des assertions non moins nettement formulées de M. le docteur Pineau sur la génération spontanée des infusoires, des cryptogames.
Voir aussi un ouvrage intitulé : Etudes physiologiques sur les animaleules des infusions végétales, comparés aux organes élémentaires des végétaux, par M. Paul Laurent, ancien élève de l'Ecole Polytechnique. Nancy, 1854-1858, 2 vol. in-4° (46 pl.).
Si l’on sème dans cette liqueur, en présence de l'air calciné, les poussières qui existent en suspension dans l'air, on y voit naître les bacteriums, les vibrions, les mucédinées, etc. Les matières azotées albumineuses, les matières grasses, les huiles essentielles, les substances colorantes propres à ces organismes, se forment de toutes pièces à l’aide des éléments de l’ammoniaque, des phosphates et du sucre.
Composons la liqueur de la même manière avec addition de craie :
au PURE EE... Se PCR NP Er OT SUCTEICANTERS EL 2. PE RENE TD) Tartrate d'ammoniaque. RL dlo.c 0,2 à 0,5 Cendres fondues de levüre de bière . . . . . . . 0,1 Garbonate delchaux pur PERMETTRE 3 à 5 gr.
et les mêmes phénomènes se produiront, mais avec une tendance plus marquée vers les fermentations appelées lactique, visqueuse, butyrique, et tous les ferments végétaux ou animaux propres à ces fermentations prendront naissance simultanément ou successivement.
Je publierai prochainement un travail détaillé sur les résulats que j'ai obtenus dans ces études, qui m'ont toujours paru offrir un grand intérêt pour la question des générations dites spontanées.
C’est par elles que j'ai été conduit à entreprendre les expériences suivantes dont le succès a dépassé mon attente.
Dans de l’eau distillée pure je dissous un sel d’ammoniaque ceristallisé, du sucre candi et des phosphates provenant de la calcination de la levüre de bière; puis je sème dans le liquide quelques spores de penicillium ou d’une mucédinée quelconque (1). Ces spores germent facilement, et bientôt, en deux ou trois jours seulement, le liquide est rempli de flocons de myceliums, dont un grand nombre ne tarde pas à s’étaler à la surface de la liqueur où ils fructifient. La végétation n’a
1. Voici la composition de quelques-unes des liqueurs qui m'ont servi :