LES ROGATIONS. M
Vers le ciel, si plein de iiïmièro Et si beau de limpidité.
Ces chants qui montaient en prièro.
Semblaient devant moi sur la terre Redescendre en fécondité.
A mesure qu'on marche, on voit dans les prairies Les chemins se border d'aubépines fleuries ; La cerise en naissant j^rossir sur les rameaux ; La vigne bourgeonner, grandir les blés nouveaux; Des figuiers au soleil les feuilles se déplissent, Et, d'instant en instant, plus vertes s'élargissent; Et l'honime à ce spectacle, au chant fécondateur, A son tour ranimé, s'élève à son auteur; Et, sentant la nature autour de lui renaître. S'épanouit comme elle, et prend un nouvel être Sous le regard du Créateur.
Mais les processions, des tertres descendues. Au détour des sentiers se sont au loin perdues ; Les chants vont s'éteignant de coteaux en coteaux.
Comme d'un songe je m'éveille.
Rien ne frappe plus mon oreille
Que quelques bMements d'agneaux.
Le chant d'une alouette, et le bruit des ruisseaux.
Comme un oiseau, qu'au bois où tout encor sommeille
Un maternel amour avant l'aube réveille,
Dans l'ombre, l'œil ouvert, muet, sans mouvement,
Guette au bord de son nid le sombre firmament.
Afin qu'au jour naissant il vole à la pâture.
Et de son nid qui dort cherche la nourriture;
De Rome obscure encor devançant le réveil,
Tel j'attendais que l'aube annonçât le soleil.
Elle a paru; mon cœur devant mes pas s'élance.
Enfin, après les jours d'une longue espérance,
Je vais voir de mes yeux ce vallon enchanté
Que l'Anio féconde et qu'Horace a chanté.
Qui peindra de mon sein l'émotion secrète ?
bien aimé séjour de mon plus cher poëte I
Le soleil est brillant, l'air léger, le ciel pur.
J'ai des ailes. Lui-môme, en allant vers Tibur,
Sans doute il a souvent passé sur cette voie.
Dont l'antique pavé devant moi so déploio ;
C'est par là que, joyeux de quitter l'Aventin,
Il venait, cheminant au soleil du matin, Retrouver, à travers ces poudreuses campagnes, La Sabine et l'oubli de ses chères montagnes, Et, loin du bruit de Rome, avec tant de désir, Redemander à Tombre un studieux loisir.
Cet air suave et frais qui frappe mon visage. Accompagnait ainsi son matinal voyage, Ainsi comme les miens soulevait ses cheveux ; Ce même azur des monts brillait devant ses yeux ; Et la douce chaleur que le soleil envoie L'emplissait comme moi d'une secrète joie.
Non, pour d'autres objets je n'ai point de regards. Que me font les débris du palais des Césars?
La blanche Solfatare et le lac de Gabie?
Que m'importe Adrien, Agrippa, Zénobie?
Leurs ruines en vain viennent de s'approcher; C'est Horace lui seul, lui que je viens chercher. Comme un ami du cœur, un compagnon d'enfance Que de loin on vient voir en son lieu de naissance. Que dis-je? à Rome même, au milieu des splendeurs Qu'ont autour du Forum laissé tant d'empereurs, Tant d'orateurs fameux, tant de grands capitaines ; Parmi le bruit sans Gn de ses mille fontaines, La voix qui m'a parlé le plus haut, c'est sa voix. J'ai demandé les lieux qu'il hantait autrefois; Le suivant sur la voie, aux anciens jours, sacrée. De ses vers j'ai rempli ma mémoire enivrée ; Et quand d'abord j'ai vu, du tombeau de Néron, * Comme un point lumineux, au bout de l'horizon, Tibur au loin blanchir, Rome entière à ma vue,
5i POKMES ET POÉSIES.
Rome, comme éclipsée, est soudain disparue.
Monts, qu'appellent mes yeux, ma pensée et mes pas,
MonLs Sabins, est-ce vous? ne m'abusai-je pas?
Déjà leur pâle azur se rapproche, plus sombre ;
Leurs penchants, plus distincts, se sont tachetés d'ombro,
Et de verdure au loin paraissent se couvrir.
Au-devant de mes pas ils semblent accourir.
Venez; de ma jeunesse accomplissez le rêve.
TiburI voilà Tibur! il s'avance, il s'élève.
Avec les verts sommets dont il est protégé,
Et son riant coteau d'oliviers ombragé.
Et déjà l'Anio de loin se fait entendre.
Est-ce lui qui se hâte et que je vois descendre?
Comme il se précipite! et de quel bond puissant
Tout entier il se plonge au gouffre éblouissant,
Où tombé plein de bruit, d'écume et de colère.
Il se brise ! et le vent le relève en poussière.
Semblable à la fumée, il desrend des coteaux
Dans le vallon ombreux, où la vigne en berceaux.
L'olivier, le laurier, l'herbe brillante et pure,
Étendent aux regards leur profonde verdure.
Oh I que le bruit des eaux, leur pluie et leur blancheur
Y versent de beauté, de grâce et de fraîcheur!
Voilà donc le séjour que demandait Horace, ^ Le vallon dont ses yeux ont connu chaque place. Les sentiers que ses pieds ont foulés tant de fois. Qu'il sema de ses vers, qu'il frappa de sa voix ! Ce bruit étourdissant que l'Anio prolonge Est celui qui toujours le suivait mémo en songe ;
Ces vergers où j'entends l'abeille bourdonner, Comme elle, le matin, le voyaient butiner.
Vingt siècles ont coulé : de son vallon sonore Tout le cercle ombragé reste le môme encore.
S'il sortait do sa tombe et revenait au jour. Il pourrait, retrouvant si pareil son séjour. Croire qu il n'a dormi qu'une heure et qu'il s'éveille Au lieu qu'en s'endormant il a laissé la veille. Comme au siècle d'Auguste, il verrait aujourd'hui La maison de Catulle étendre autour de lui Son vert amphithéâtre, et, couronnant la scène. Celle oii Virgile est là qui l'attend chez Mécène.
Dans ce vallon qu'il semble avoir hier quitté. Sous les pins dont' son toit encore est abrité, Quel charme de chercher ses traces immortelles ! De relire, en marchant au pied des cascatelles, Parmi les aloès, les myrtes, les lauriers, Ces écrits tour à tour sublimes, familiers.
Où s'unissent si bien la sagesse et l'audace. Le génie et le goiH, la raison et la grâce!
Ici, l'esprit rempli d'un double enchantement. On sent mieux les leçons où ce maître charmant Enseigne à l'homme à vivre avec juste mesure, A puiser sobrement dans une source pure, A devenir meilleur, plus content de son sort, Plus doux à ses amis, et contre soi plus fort. Et, montrant la sagesse et riante et sereine, La rend plus accessible à la faiblesse humaine. Comme il nous fait aimer tous ses heureux penchants! Le bien, le vrai, le beau, la retraite, les champs.
Les tranquilles sommeils sous l*ombre fratche et noire, Les livres, les amis, les loisirs non sans gloire, Tout ce qui donne aux jours et leur charme et leur prix, Et même (pardonnez) Lydie et Tyndarisl
Oh ! comment concevoir que mon aimable Horace Ne rappelle à Byron que l'ennui de la classe 1 Et que de vers latins que par force il apprit, Il lui garde rancune au fond de son esprit!
Du Soracte, de loin aperçu sous la neige, "^ Le nom seul le reporte aux dégoûts du collège. Ahl qu'il vienne à Tibur! qu'il y vienne oublier, Grand poëte aujourd'hui, ses haines d'écolier. Viens, Byron; c'est ici qu'Horace aime à t' attendre; Pour l'aimer, le sentir, dirai-je le comprendre, Viens le voir de plus près au lieu qu'il habita; Et, de ces blancs degrés du temple de Vesta, Ensemble descendons dans la fraîche vallée Du souvenir d'Horace encor toute peuplée.
Allons, son livre en main, sur sa trace attirés. Lire ses vers aux lieux qui les ont inspirés: Toi-même, en les lisant, tu sentiras peut-être L'émotion qu'ici dans mon sein ils font naître. Et le charme des vers, de tes dédains vainqueur, Avec celui des lieux passera dans ton cœur.
Vous n'êtes pas tous deux de famille semblable; Mais bientôt, au contact de ce penseur aimable, Tu verras, entraîné par son doux entretien, Ton génie orageux s'apaiser près du sien.
Adorateur conquis de mon divin poëte, Sicambre, à nos autels viens incliner ta tête.
"Ali! celui que la Muse un jour a pu toucher, De ce Heu, sans respect, ne saurait s'approcher. Quelque élevé qu'il soit, il doit porter envie A ce grand précepteur de l'art et de la vie, Ce poëte inspiré, d'immortel souvenir, Légué par un grand siècle aux siècles à venir, Qui, prêtant tous les tons de la lyre romaine Aux plus chers sentiments de la nature humaine, Peut ainsi, d'âge en âge, instruire l'univers. Ainsi nous attirer des bords les plus divers, Et, deux mille ans encore après son court passage, Dans le lieu qu'il aima, que remplit son image. Du sage, du poëte, et de l'homme de bien.
Faire battre le cœur comme ici bat le mien.
L'ABllUZZIENNE.
A DOMENICA LOLLI.
Tivoli, mai 1818.
Oui, Lolli, j'en fais le serment, J'en jure la belle contrée, La place, l'heure, le moment, Où mes regards t'ont rencontrée ;
J'en atteste ce ciel si pur.
Et cet Anio si limpide, Que vers sa chute et vers Tibur Je vois se hâter si rapide;
Dos filles de ces monts fameux, J'ai rencontré la plus jolie, J'ai bafsé les deux plus beaux yeux Qu'enflamme le ciel d'Italie.
Quel trouble! d*un subit carmin Tout son visage se colore, Comme la neige que l'aurore Peint de rose sur l'Apennin I
L'ABRUZZlEiMVE. 59
Lève ces yeux pleins d'innocence, Ces yeux noirs dont la vive ardeur Appelle avec tant d'ignorance Tout ce que défend ta pudeur.
Pourquoi, sous leur longue paupière Baissés ainsi d'un air grondeur, Tiennent-ils fixés sur la terre Un regard muet et boudeur?
Sur la fleur d'un naissant visage Imprimer le premier baiser, list un plaisir que le plus sage Ne sait pas toujours refuser.
Peut-être, montant vers Mandèlc, Horace, en ce même chemin, S*il t'eut rencontrée aussi belle.
T'eût fait un bien autre larcin.
Reprends ton sourire, et m'écoute.
Le nom de Laure t'est connu?
Celui de son amant sans doute Jusqu'à la Sabine est venu?
Dans les amoureuses annales.
On conte qu'un de nos Valois Sur les yeux de Laure une fois Appuya ses lèvres royales.
Loin d'en rougir, ainsi que toi, Elle en fut fière et satisfaite.
00 POÈMES Eï POÉSIES.
Lolli, le baiser d'un poëte Vaut autant que celui d'un roi.
II vaut plus, il rend immortelle; Il dure dans tout l'avenir; Celle qu'il lègue au souvenir Demeure à jamais jeune et belle.
De nos vers merveilleux crédit!
Qui maintenant saurait encore Qu'un roi baisa les yeux de Laure, Si Pétrarque ne l'avait dit? *
Moi, toutefois, je le confesse.
Je verrais trente potentats Baiser les yeux de ma maîtresse, Que je ne m'en vanterais pas.
Tout mon respect pour la couronne Jusque-là ne peut me porter, Et je ne veux jamais chanter De baisers que ceux que je donne.
Mais voici le joyeux essaim De tes sœurs et de leurs compagnes ; Avec elles, vers tes montagnes, Retourne au beau lac de Fucin.
Bien court fut notre doux voyage.
Que du moins le pur talisman.
Qu'en ton sein cache ce ruban, N'en écarte pas mon image.
L'ABRUZZIENNE. 61
Tu ne .saurais plus oublier, Quelque heureux ami qui t'adore.
Cet inconnu qui le premier Ferma tes yeux vierges encore.
Le temps, sans jamais demeurer, Fuit comme Tonde entre ces rives; Mais de ses traces fugitives Un long souvenir peut durer.
Un jour alors que mariée, Déjà mère depuis longtemps, Tu te rappelleras le temps De l'adolescence oubliée.
Rêveuse et venant à songer A ta plus printanière histoire, Tu sentiras dans ta mémoire Revenir le jeune étranger.
Alors, de tes lèvres de rose Sortira peut-être un soupir, Et sans en connaître la cause, Ton mari te verra rougir.
Et moi, rentré dans ma patrie, Comme toi sans doute à mon tour.
Du chemin qui mène à Varie, Je verrai parfois le détour.
Et si je chante ces collines.
Qu'au temps de l'antique grandeur, ni.
65 POKMES ET POÉSIES.
Belles de force et de pudeur, Fréquentaient les vierges sabines,
Tu seras là, plus belle encor, Avec tes yeux noirs, ton jeune âge, Les rubans bleus de ton corsage.
Et tes colliers de perles d'or.
Dans tes montagnes ignorée, Tandis qu'assise au bord des eaux.
Tu feras tourner les fuseaux, De nombreux enfants entourée,
A l'autre coin de l'univei's.
Aux doux bords de Seine et de Loire.
Sans que tu soupçonnes ta gloire, On dira ton nom et mes vers.
lIiNE NUIT
DxVNS LE GOLFE DE NAPLES.
Juin 1818.
M'a barque, aux six rameurs, dans la mer des sirènes* A vogué tout le jour sous Tardeur d'un ciel pur; Voici l'heure où du soir les étoiles sereines De la mer et du ciel rafraîchissent l'azur.
Caprée est déjà sombre; et sa baie étincelle ^^ Sous les derniers rayons qu'lschia jette encor; Posé sur rÉi)omée ainsi qu'un globe d'or**, Le soleil va descendre, et Naples me rappelle.
Partons. Qu'avec plaisir, debout sur ces hauteurs. Où ramj>ent les débris du palais de Tibère, J'ai foulé rh?rbe rare et les arides- fleurs Où, symbole vivant, se cache la vipère,
Où le plus ombrageux des plus cruels tyrans 0? l'effroi des Romains fit si longtemps sa joie, Où d'en haut, comme un aigle aux regards dévoranls. Tourné vers l'ftalie il planait sur sa proie!
Quel contraste! au milieu de ce golfe enchanté,
Où la terre et le ciel, en leur magnificence,
Luttant avec les eaux d'attrait et de beauté,
Semblent si pleins d'amour, de douceur, de clémence !
Partons, partons. Le jour rapidement s'enfuit. Je craindrais de dormir dans cette île abhorrée; Kn vain Naples est loin, je veux quitter Gaprée, l)ussé-je dans ma barque en mer passer la nuit.
Aussi bien, que la nuit est douce et ravissante^* !
Du golfe par degrés elle éteint les contours,
Et prête à cette mer, pour moi si caressante.
Un charme que n'ont pas même les plus beaux jours.
Lu lune, qui déjà de Sorrente est montée.
Et semble accroître encor la pureté de l'air, S'avance sans nuage et traîne sur la mer Le reflet scintillant de sa face argentée.
Le calme raccompagne, et le vent qui s'abat A quitté par degrés la voile enflée à peine.
La voile, que du vent abandonne l'haleine.
Faible et sans mouvement tombe le long du màt.
Aux rames, compagnons! la nuit est claire et belle. Quelle autre nuit jamais eut plus de majesté, Et de plus de silence a des eaux enchanté La vaste solitude à mes yeux si nouvelle!
Ce calme solennel qu'interrompt pour tout bruit L'accord des avirons qui tombent en cadence.