AUJOURD'HUI LE MONT LYACOURA
Delphes, 9 octobre IBM.
Mont célèbre dans tous les âges, '* Que, sur les bords les plus divers, Dans les plus différents langages, Invoquent nos classiques vers !
Combien de fois, dès mon enfance, Je t'ai rôvé, sans espérance Que mes yeux te vissent jamais !
Est-ce bien là ta cime antique?
Ou quelque songe poétique M'a-t-il flguro tes sommets?
Non; des ondes Aganippides Hier j'ai franchi le vallon ; J*ai bu dans les sources limpides, Aux penchants du vert Hélicon ; Non, ce n'est pas l'erreur d'un rôve; Le Parnasse aujourd'hui s'élève Réel sous mon œil étonné ; C'est lui-môme et non son image
Qui porte là dans le nuage Un front de neiges couronné.
Le mont Etna plonge sa cime Plus profonde au-dessus des cieux ; L'Olympe d'un front plus sublime En Phrygie a frappé mes yeux ; Mais aucun, ni le haut Cyllène, Ni l'Hymette, parfum d'Athène, Ni rida, sans fleurs aujourd'hui, Ni l'Âthos, qui sous sa grande ombre Voit fleurir des îles sans nombre, N'a frappé mon cœur comme lui.
Ah î lu? seul le cœur du poëte Peut éprouver ou concevoir De quelle émotion secrète Le mien a senti le pouvoir, Lorsque, du haut de TÉrymanthe, Par delà les monts que Lépante Répète en son golfe si pur, D'abord d'une neige étemelle J'aperçus la blanche étincelle, Signal de son sommet d'azur.
Quel est, demandais-je à mon guide, Ce dernier sommet, si lointain.
Qui brille dans le ciel limpide Aux rayons dorés du matin?
Il répondit : c'est le Parnasse.
Alors, immobile à ma place,
Et frappé du magique nom, Je ne pouvais lasser ma vue, Et quitter l'image imprévue Qui m'attachait à l'horizon.
Et maintenant (je n'ose y croire ) Je puis le toucher de ma main!
Je puis cueillir la grappe noire Qui borde son rude chemin!
Voilà Delphe et ses rocs antiques Qui jadis, aux fûtes Pythiques, Virent le chantre d'Hiéron ; Et j'entends leur écho sonore, Le même que naguère encore Éveillaient les pas de Byron.
Cette fontaine qui murmure Près d'un couvent de caloyers.
Et cultive d'une eau si pure La fraîcheur de ces oliviers, Est-ce elle, est-ce bien Castalie, Qui, d'inspiration remplie.
Versait jadis tant de beaux vers!
Source aux poètes si sacrée !
Oh ! comme elle semble ignorée Au bord de ces sentiers déserts!
De quelque raïa solitaire.
De quelque vendangeur voisin , L'âne en passant s*y désaltère, Successeur du coursier divin !
Profane, retiens ta monture; Loin d'ici son image impure !
Il regarde, et ne répond pas, Et continue à laisser boire Celui qui sur Teau de mémoire Jette un souvenir de Midas!
Hélas I hormis cette fontaine Dont le bruit jamais ne cessa, Et qui court, entendue à peine, Mourir dans la mer de Crissa, Tout est muet sur le Parnasse ; Tous ses dieux ont quitté la place Où leurs chants seraient superflus ; Et les neuf vierges immortelles Sur la cime où posaient leurs ailes Aux hommes n'apparaissent plus.
Mais sur le sacré mont encore, Comme un souvenir de ses dieux.
Je ne sais quel esprit sonore Hante les rocs mélodieux ; Il vit dans la terreur sacrée Qui des grottes garde l'entrée.
Il dort dans leur muette nuit.
Avec la chaleur il bourdonne.
Avec les oliviers frissonne, Avec l'eau murmure et s'enfuit.
Dans la nuit prolongeant ma veille, J'ai, des rochers muets et nus,
Senti venir à mon oreille Des sons magiques, inconnus, Doux comme Éole qui soupire, Comme un chant vague, dont expire Le lointain et dernier accord.
Comme une musique cessée.
Qui n'est plus que dans la pensée.
Et que l'oreille écoute encor.
Ah I comme mon âme est troublée !
Que me veut ce secret désir?
Sur celte montagne isolée Quel espoir m'est venu saisir?
Je me sens, moi faible poëte, De cette puissance muette , Au delà de moi transporté ; Il semble à mon âme ravie Qu*en mon sein commence une vie Capable d'immortalité.
Parnasse 1 en ma chère contrée Je vais retourner désormais ; Qu'on sente à ma voie inspirée Que j'ai bu l'air de tes sommets!
Et comme, des champs de Syrie, Le pèlerin, vers la patrie.
Porte une palme à ses foyers, De mon sacré pèlerinage Qu'aux miens je porte en témoignage Un rameau pris à tes lauriers.