A M. ACHILLE DU PARQUET
Kenmore, septembre 1825.
Que la Grèce était loin, mémo de ma pensée I Sur ce beau lac reculé vers le nord Je regardais, assis rêveur au bord, La nuit descendre, et la lune glacée Faire au sein des vapeurs courir son disque d'or. Je songeais k la France, et non pas sans tristesse, A mes travaux dans l'abandon laissés, A mes amis, au temps de ma jeunesse, A nos beaux soirs depuis longtemps passés !
Puis, rêvant d'Abbotsford où j'ai dormi naguères. J'errais, du Ben-l'llomond vers la Tweed rappelé, Au magique château de l'enchanteur voilé Qui se couronne de bruyères; ** J'entendais encor retentir Les airs des ballades guerrières Que ses ûlies chantaient si ûères.
Et qui du lac semblaient sortir;
La claymore, les clans, les combats des frontières. Les héros écossais, par son art animés.
Renaissaient sur ces monts de bruyère embaumés. Et mon esprit roulait de confuses images, Comme roulent au ciel ces vagues de nuages, Au bruit du torrent inégal Qui dans l'ombre et dans le silence Semble grossi par la distance.
Et descend de Fillin oîj dort le roi Fingal.
Tout à coup, écartant la nue.
Dans un coin de ciel pur une étoile a brillé. J'étais chez Ossian, et, soudain reconnue, Dans le pays d'Homère elle m'a réveillé.
L'étoile de Vénus, sur les eauxv frémissante. De ce bord, m'a porté soudain Vers cet archipel si lointain Où je la laissai rayonnante.
Si loin de son doux ciel je ne l'attendais pas, Cette pure et constante amie.
Qui partout éclairait mes pas.
Et veilla tant de fois sur ma tête endormie.
Me voilà rendu de nouveau A ce temps si cher et si beau Où, brillante entre les étoiles.
Elle se balançait parmi les blanches voiles.
Et sur sa trace d'or attirait mon vaisseau.
Elle m'a ramené vers ses heures heureuses.
Lorsqu'aux plaines d'Asie à mes nuits voyageuses
L'ÉTOILE DE VÉNUS. Ul
Elle prétait son doux flambeau.
Combien de fois aussi, couché dans mon manteau. Aux monts Arcadiens, sous les nuits diaphanes, De ma tente, attachée aux branches des platanes. J'ai vu ses purs regards entr'ouvrir le rideau !
champs! ô vallons! ô montagnes!
Beaux jours! plus belles nuits! où loin de tous sentiers.
J'avais pour amis les coursiers
tt les étoiles pour compagnes!
Qui me rendra ces temps, ces pays que j'aimais? Lieux chers qu'incessamment les souvenirs me parent î Que de cieux et de mers et de jours nous séparent! Me sera-t-il donné de les revoir jamais?
Mais quel souhait formé-je encore!
Où vont malgré moi mes désirs?
Hélas! n'est-il pas temps de clore L'âge des vagabonds plaisirs?
Cher compagnon du beau voyage.
Ami, qui dès notre matin Avez, de rivage en rivage, Au mien mêlé votre destin ;
Depuis notre course première.
De Saint-Cyr au frais Port-Royal, Jusqu'à celle où sous la bruyère, A Fillin, nous cherchions Fingal,
Que de pays dont la poussière Porta l'empreinte de nos pieds!
Que de jours passés sur la terre, Du moins l'un sur l'autre appuyés!
De nos communs pèlerinages, A la fin de jours si nombreux.
Chez nous rentrerons-nous plus sages, Hélas! et surtout plus heureux!
A tant de courses si lointaines N'est-il pas temps de mettre fin Et de chercher de l'ombre enfin Au bord de nos propres fontaines ?
Le soir vient, et d'un air glacé Le vent, sur le lac, l'accompagne.
Déjà derrière la montagne Le soleil qui baisse est passé.
Malgré moi, de ma pauvre France Mes yeux ont cherché l'horizon.
Je vois, à travers la distance, Fumer le toit de ma maison.
A son foyer qui me rappelle Je vois, de ce lac obscurci.
Qui comme moi frissonne ici, L'âtre qui là-bas étincelle.
Mon chien à la grille m'attend ; Et tout ce que j'aime me crie.
D'une voix que mon âme entend :
Reviens, reviens dans ta patrie!
XXVII t.
Champrosay, juin 1830.
Je dormais. Fait-il jour? mais tout encor sommeille.
Pourquoi d'émotion mon cœur est-il si plein?
Et quelle voix, insensible à l'oreille, Me réveillant, a parlé dans mon sein?
Ah! mon âme a frémi par degrés échauffée.
C'est la muse. Elle est là. Je la sens arriver.
C'est la muse qui vient, c'est l'invisible fée
Qui, proche du matin, la nuit vient me trouver.
J'ai senti, tout à coup la poitrine tremblante.
Se poser sur mon flanc comme une main brûlante; Et dans moi vient d'entrer le jour.
En moi monte et descend un flux d'immense joie.
Si la fille du ciel défend que je la voie,
Je la sens à sa flamme, et mieux à mon amour.
Pourtant de sa subite étreinte J'approche avec frémissement.
Je frissonne, troublé d'une indicible crainte; Je n'ose aborder ce moment;
144 POKMES ET POÉSIES.
Je redoute cette tourmente.
Cette belle et terrible amante.
Qui dévore, et s'envole, et se rit de l'amant.
Je suis, frémissant devant elle, Comme un adolescent qui, l'objet d'un beau choix. D'une femme qui l'aime, et dont le sein l'appelle. S'approche en tressaillant pour la première fois. Si jeune il n'ose, il craint la lutte qu'il désire. Il voudrait reculer devant le prix offert.
Et puis, l'amour fait un sourire.
Et le ciel profond s'est ouvert.
C'est donc toi ! viens, capricieuse !
Tout entier viens me rallumer;
De mon bonheur reine envieuse,
Viens de ton àme m'animer.
Que je t'ai de mois attendue!
Je croyais ta flamme perdue, Et je disais : La Muse a cessé de m'aimer.
Et tu m'aimais encor! C'est donc toi! ta présence,
Après une si longue absence.
Le rire aux yeux, me fait pleurer.
Viens tout près d'une âme altérée,
Ouvre-moi ta source sacrée,
Viens dans ta source m'enivrer.
De mes rideaux l'air enflammé m'embrase.
Comme à Samos, il m'oppresse et m'écrase.
Loin, loin de moi ce liquide Vulcain,
Qui brûle chaque veine où si terrible il coule,
Cette fièvre de feu du lion africain,
Qui, dévoré du sable, avec rage s'y roule;
C'est trop, c'est trop. Veux-tu de mon fragile corps,
Emportant l'âme évanouie.
Briser tous les frêles ressorts?
Une heure dévore une vie.
Que le calme est délicieux Qui succède au brûlant orage, Qui des sens repose la rage,
Qui, leurs flots apaisés, vous laisse dans les cieux !
L'âme en conserve encor l'émotion immense;
Le sein est inondé, mais d'un air doux et pur ;
Le ciel échauffe encor, mais à travers l'azur;
Le tourment est fini, la volupté commence.
Qu'ai-je senti? déjà voudrai&-tu me quitter?
Muse, ô si rarement tu viens me visiter 1
Faudra-t-il que sitôt finisse
Un bonheur si cher acheté?
Est-ce quelque nouveau caprice ?
Oh ! n'imite pas la beauté I
Serait-il cette heure première Qui souvent te fait fuir sa profane lumière ? Oh! laisse-moi longtemps savourer ton doux miel ; Laisse-moi séjourner dans la paix de ton ciel.