‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 34 sur 99 · III · texte numérisé non relu

III

Contre mon sein demeure encore.

Tu pars! non, ce n'est pas Taurore;

Les sylphes sont en plaine, et j'entends Ariel.

Muse, sais-tu combien je t'aime !

Sai&-tu depuis quel temps? l'aimeras-tu toujours Celui qui t'a donné les plus beaux de ses jours, Ses belles nuits, et tout lui-môme?

Notre vie a fait un long cours, Depuis que je t'ai devinée Dans ce cher et doux Prytanée, Heureux berceau de nos amours.

Vivront-ils les enfants de ce long hyménée?

Si peu nombreux et si faibles, hélas !

J'ai trop matin commencé ma journée ; Avant qu'ils soient fleuris j'ai cueilli mes lilas; Bien jeune encor! j'avais douze ans à peine.

Que la journée ouverte si matin Vous paraît longue I il la vaudrait mieux pleine. Mais elle fut du moins pure et sereine ; Puisse un beau soir en couronner la fini

Te souviens-tu. Muse adorée, Du premier temps où je t'aimais?

Beau de sa promesse dorée, Pourrais-je l'oublier jamais, Ce temps de ma brillante enfance, Ce soleil levant d'espérance.

Ce bel arc-en-ciel d'avenir;

Et qui, de larmes bien amères, Si tes serments sont des chimères, Fera pleurer mon souvenir I

Contre mon sein demeure encore.

Tu pars! non, ce n'est pas l'aurore; L'étoile de Vénus songe à peine à venir.

Te rappelles-tu les jacinthes De nos bois secrets de Saint-Cyr, Où de tes premières étreintes Presque enfant tu vins me saisir?

Et les châtaigniers de Racine, A Port-Royal, sur la colline, Où Pambroisio est dans l'éther?

Dans ces deux berceaux du génie, Tu soupirais ton harmonie, Et moi, je t'appelais Esther.

Contre mon sein demeure encore.

Tu pars! non, ce n'est pas l'aurore; Et près du cygne encor rayonne Jupiter.

Te souviens-tu de Tancarville?

Du vallon caché dans les bois Où, près de la source immobile, Tu m'as enivré tant de fois?

Dans ma tour, si loin de la terre, Comme Pétrarque solitaire.

Que de bonheur tu m'as versé!

Moi, dans la voix Éolienne Je' croyais entendre la tienne, Et que ton souffle avait passé.

Contre mon sein demeure encore.

Tu pars ! non, ce n'est pas l'aurore ; Pégase à l'orient est loin d'être effacé.

Te rappelle&-tu l'Italie?

Dans Tibur avec toi j'errais. Tu disais au mont Gatilie Qu'à son Horace j'atteindrais!

Et notre Grèce? notre mère!

Et Chios, où, du roc d'Homère Parfumé comme un encensoir, Dans toutes leurs métamorphoses Nous suivions les nuages roses Que l'Archipel berce le soir ?

Contre mon sein demeure encore.

Tu pars! non, ce n'est pas l'aurore; La lyre est au zénith, si belle encore à voir!

Te souviens-tu de la soirée Où, près du tombeau de Fingal, Sur la bruyère si pourprée, Nous pensions au pays natal?

Près de Kenmore! elle était belle!

Dans le lac encore étincelle La large lune au disque d'or.

Sous l'eau transparente et profonde Semblait dormir un autre monde, Ceint de cristal comme un trésor.

Contre mon sein demeure encore.

Tu pars I non, ce n'est pas l'aurore ; Diane au beau chasseur n'a pas rendu son cor.

Elle est partie. Eh bien! Qu'est devenu mon rêve? De mon sein qui s'éteint avec elle il s'enfuit.

Oui, voilà le jour qui se lève;

Et dans moi retombe la nuit.

Le jour, de sa clarté première,

Allume un ciel riant et beau ;

Mais de ma secrète lumière

11 vient d'éteindre le flambeau.

La muse est un divin mystère,

Elle craint le monde et le jour; La lampe de Psyché, le regard de la terre,

La fait enfuir comme l'amour.

Ah! que le charme se prolonge!

Reviens multiplier les jours où je le plus!

Reviens demain encor m'enchanter d'un beau songe. Si rare en mon séjour, ne reviendrais-tu plus ? Gomme toute autre maltresse La Muse aime la jeunesse ; Et mon front s'agrandit, et l'âge sérieux De cheveux grisonnants sème mes noirs cheveux.

Suis-je à cet âge qu'accompagne

Un triste et douloureux hélas?

Suis-je au sommet de la montagne.

Où l'on s'arrête déjà las?

Ai-je donc gravi tout entière

La côte où le soleil reluit ?

Me faut-il descendre, derrière,

Celle qui penche vers la nuit?

Bientôt, (hélas, demain!) adieu, belle jeunesse I Adieu, Muses, plaisirs, voyages, vaste espoir!

Il faut vous dire un long bonsoir.

Et pour vous regretter sans cesse.

Me voilà sur la cime oii, reportant les yeux

Vers cette Italie enchantée

Que tout à l'heure on a quittée, On prolonge longtemps le charme et les adieux.

On regarde ces belles plaines

D'ombrage et de soleil si pleines, Oh brillent des yeux noirs, brûlants comme leurs cieux On revoit les beaux lacs comme en un doux mirage, Aux vignes en festons les ormes enlacés;

On songe aux plaisirs du voyage.

Peut-être à des amis sur la route laissés!

On s'arrête, on regarde encore ;

Dans son âme qui s'en colore On voudrait emporter ces champs, ces cieux bénis ;

Les yeux un moment sont humides,

Puis on suit les pentes rapides

Vers les neiges du Mont-Cenis.

Mais, du sein des regrets, dans notre âme attendrie. Un penser consolant par degrés est éclos.

Par delà cette neige et sa froide Hespérie,

On sent qu'il est une patrie

Et qu'en son sein est le repos.

Champrosay, juin 1830.

Avez-vous cette nuit entendu la tempête?

Le toit semblait au vent se mouvoir sur ma tête ; Je me suis réveillé dans ma chambre en sursaut, Comme si la maison, soudain prise d'assaut, Eût senti secouer sous des mains violentes Ses portes, ses volets, ses fenêtres tremblantes. En entendant, autour, les grands arbres du bois Rouler leurs flots, enfler leurs gémissantes voix. Sur la mer ma mémoire à l'instant s'est portée. Il m'a semblé la voir, de ce vent tourmentée, Se rouler, se débattre, et sur les vastes eaux, Au loin, en les brisant, disperser des vaisseaux. Alors : « Alger! Alger 1 » c>es mots involontaires Ont volé de ma bouche, et nos mâts militaires Sont venus sans repos devant mes yeux flotter ; Et j'ai dit : « Dans quels ports pourront-ils s'abriter ! « Hélas! la flotte! hélas! nos bons soldats de France! « Hélas! des jours nouveaux, la plus jeune espérance!

« Hélas, tous nos amis! » Puis, sur chaque oreiller J'ai cru sentir partout les mères s'éveiller, Et, prêtant à l'orage une inquiète oreille, Toutes, au même vent, d'une crainte pareille Frissonner, et ce cri de tous les cœurs sortir : « mon fils! ohl pourquoi l'ai -je laissé partir! » La jeune sœur qui tremble en écoutant l'orage, £t que rendort bientôt le sommeil de son âge. En rêve par sa crainte est poursuivie encor.

Voit des flots, des rochers, des cadavres au bord Dont les traits sont cachés sous l'algue qui les souille. Le Bédouin hideux qui rit et les dépouille.

Le bagne, le désert, la faim ; prête à crier. Son sein bat; elle a vu son frère prisonnier. Senti le yatagan qu'à la gorge on lui plonge; Réveillez-la, courez ! Enfant, c'était un songe.

Ainsi jusques au jour de pénibles tableaux Ont autour de mes yeux flotté sous mes rideaux. Dans ces sentiers ombreux ott seul je me promène, A mon esprit encor le matin les ramène.

Ces ravages du vent, que les bois de Sénart A mes yeux consternés ofl'rent de toute part, Ces branches dont l'orage a les routes jonchées. Et ces feuilles sans nombre aux chênes arrachées, Tout porte ma pensée aux rivages lointains Oii la France, imprudente, a lancé ses destins.

Fatale guerre 1 ainsi la saison qui s'avance Viendrait de nos vaisseaux repousser l'espérance!

Quel danger maintenant, si les vents en courroux Sur les bords africains se rangeaient contre nous I Suivrons-nous l'entreprise à grands frais commencée ? Ou ramènerons-nous la flotte dispersée?

Déjà d'un tel retour, dans son petit sérail, Le corsaire d'Alger rit sous son éventail.

Pour l'intérêt de tous, la France se hasarde ;

Au lieu de nous aider Albion nous regarde,

Contente si le vent nous vient contrarier.

Si le sort nous trahit, prompte à s'y rallier.

Occupés seulement de leur propre avantage,

Les Anglais, sur la mer croisant devant Carthage,

Nous observent, tout prêts à venir partager

Le butin, s'il en est, et non pas le danger.

De vaincre sans combattre ils ont le privilège ;

Pareils à ces vauriens échappés du collège,

A ces grands écoliers, avides et prudents.

Qui, voisins d'un verger qu'un chien garde au dedans,

Laissent, sans peur pour eux, un hardi camarade

De la haie ou du mur essayer l'escalade.

Et dans l'arbre où des fruits pendent pour les tenter.

De loin, du coin de l'œil, le regardent monter ;

Puis, quand il redescend tout saignant du visage.

Soudain les garnements accourent au partage.

Serons-nous donc partout tels qu'en Espagne un jour Ce chevalier fameux, poussé du fol amour De courir sans repos les grandes aventures?

Sans doute c'est l'erreur des plus nobles natures ; Si, le voyant aux champs, on craint pour la raison D'un héros, qui devrait penser à sa maison.

Du moins nul ne lui peut refuser son estime, Car il est le soutien du faible qu'on opprime; Seul, la lance en arrêt, il s'attaque aux géants, Il garde pour lui seul les coups des mécréants : Héroïque folie I et dans l'œil qui l'admire, Une larme souvent vient se joindre au sourire. Mais avec Don Quichotte il serait pourtant bon De faire enfin cesser toute comparaison.

Sur de lointaines mers quand la flotte engagée Par les vents et les flots peut-être est assiégée, Le vaisseau de l'État de plus terribles flots Voit assaillir partout ses tristes matelots.

Et n'a, pour le sauver, qu'un bien pauvre pilote, Dont le vieux gouvernail à tous les vents ballotte. Mais courage, ô ma France 1 et tiens tête au danger. Le vent qui te menace en un jour peut changer ; Un autre peut venir aussi vite à ton aide Que dans le ciel du Nord le jour au jour succède. On a baissé les yeux sous la nuit qui venait, Soudain on les relève, et c'est le jour qui naît.

Et le jour va venir, j'en crois mon espérance. La liberté ne peut périr plus que la France.

En vain se voile encor son éclat immortel.

La liberté chez nous est ce bel arc-en-ciel Dont la lumière, au vent sans cesse tourmentée, Habite de Terni la cascade agitée.

Il brille, et disparaît pour briller de nouveau ; Il vit, sans s'altérer, dans le nuage d'eau Qui le brise sans cesse et semble le détruire ; Il subsiste toujours, toujours prêt à reluire. Flottant comme un drapeau qu'au milieu du combat La poudre quelquefois cache à l'œil du soldat, Il s'agite, voilé dans l'humide poussière Dont le nuage monte autour de sa lumière.

Sous ses belles couleurs, bientôt victorieux, Plus brillant de l'éclipsé, il éclate à nos yeux. On le revoit alors, l'air serein et sublime, La tète dans le ciel et le pied dans l'abîme. Brisant des folles eaux l'assaut continuel.

Garder dans la- tourmente un sourire éternel.

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