A UNE JEUNE AMIE
Il te ^arde ta place au bal ; Qu'au sortir de l'ardente fête Du froid il préserve ta tête ; Et, si parmi tes jours sereins, Bien que de tant de vœux suivie.
Il se glissait quelques chagrins Inséparables de la vie, Qu'aux yeux prompts à les épier Des tiens il cache les alarmes, Et n'y trouve jamais de larmes Qu'il ne puisse vite essuyer!
XXXFII.
LE DURTAIN »».
Proyins, 1822.
Septembre rarement se passe Sans qu'en ce mois de mes loisirs, Au lieu de mes premiers plaisirs, Je n'en vienne chercher la trace.
Comment, depuis mes jeunes ans, N'ai-je pas revu la prairie Qui, de mon souvenir chérie.
Voyait courir mes pas enfansi
Si souvent alors fréquentée.
Gomment, depuis, quelque hasard Ne Ta-t-il jamais présentée A mes pas, même à mon regard !
Je retrouve l'odeur connue Des herbages, dont la fraîcheur Parmi mes veines s'insinue.
Et passe jusques à mon cœur.
LE DDRTAIN. 165
Près d'une eau qui semble dormante, Je retrouve, avec mes sentiers, L'air tout embaumé de la menthe Qu'en passant écrasaient mes pieds.
Cette rivière calme et pure, Dont les basses et lentes eaux, Entre deux rives de roseaux.
Traînent un si faible murmure.
Est-ce le Durtain que je vois?
Luil le Durtain! le puis-je croire?
Si grand à mes yeux autrefois 1 Si large encor dans ma mémoire !
Depuis qu'a fui vers d'autres cieux Ma vie, en son cours dérangée, La nature est-elle changée.
Ou n'ai-je plus les mêmes yeux ?
C'était une rivière immense.
Dont les roseaux mêlés de jonc Semblaient à ma petite enfance Cacher des abîmes sans fond.
Je la retrouve murmurante Sur un lit qui, mousseux et doux.
Laisserait compter ses cailloux.
Comme une source transparente.
La Chloé qui dans ce ruisseau Du bain tenterait l'aventure,
A peine en verrait monter l'eau A la place où fut sa ceinture.
Et pourtant cet étroit Durtain, Qui ferait un pont d'une pierre, A failli, dès l'heure première.
Submerger mon naissant destin.
Dans son onde fraîche et limpide, Un jour, seul, et bien jeune enfant, Je me baignais, et le courant M'entraîna, pour moi trop rapide.
J'allais périr. Sans doute alors Gonflé de quelque gros orage.
Le ruisseau, couvrant le rivage, De ma main écartait ses bords.
Un autre enfant, qui vers un saule Épiait quelque nid d'oisoau.
Vint à mes cris au bord de l'eau, Et nue sauva, sur son épaule.
Celui sans q<ii j'allais finir Ma vie à sa première aurore, Qu'a-t-il pu, depuis, devenir?
Est-il heureux? vit-il encore?
A-t-il, enfant de ce doux sol, Dans la chaumière paternelle Grandi, sans élever son aile.
Tandis qu'au loin j'ai pris mon vol?
LE DURTAIN. 107
Saint-Brice ou Fontaine-Riante Lui prêtent-ils un de leurs toits?
Peut-être, en mainte course errante, Sans m'en douter, je le revois.
Le soir du dimanche, peut-être. Au rempart ou sur quelque pré, A mon insu, sans le connaître.
Mes regards l'ont-ils rencontré.
Qu'il soit heureux I et me pardonne D'ignorer quel est son sillon; Qu'il soit heureux! et s'il moissonne, ' Que Dieu bénisse sa moisson.
Et du souvenir que réveille Ce bord, où je suis revenu.
Que la voix parvienne a l'oreille De mon bienfaiteur inconnu.
LE RUBIS"
Saint-Saayeur, août 1838.
Sous leur beau ciel j'ai voulu voir Ces célèbres monts Pyrénées, Gravir leurs penchants, et m'asseoir Sur leurs blanches cimes, le soir De roses et d'or couronnées.
Si mon souvenir n'est obscur, Les Alpes s'élèvent moins belles.
Et font, sur leurs sommets d'azur, Dans un ciel moins vif et moins pur.
Briller leurs neiges étemelles.
Mais, seul, je me sens attristé; Au plus beau spectacle du monde Mon cœur reste désenchanté, Si je n'ai pas, à mon côté.
Un cœur ami qui me réponde.
Jeune, de ma vie autrefois J'aurais rempli ce beau voyage, Animé les rocs et les bois;
LE RUBIS
Et tristement je m'aperçois Du progrès rapide de l'âge.
Le Viguemale m'a montré
Sa cime entre toutes fameuse,
Bergoms, son pic tant célébré,
Et, dans le ciel, le xMarboré
Sa brèche immense et merveilleuse,
La brèche qu'au mur colossal Qui sépare France d'Espagne Ouvrit, par un coup sans rival, De sa magique Durandal, Roland, neveu de Charlemagne.
Tous ces beaux et célèbres lieux Qu'a recherchés ma vie errante.
Restés froids et silencieux, En attirant au loin mes yeux Laissaient mon âme indifférente.
Tout à coup la suave odeur D'une herbe fraîchement fauchée Attira mes pas et mon cœur Vers des prés oii, d'un buis en fleur, Une humble source était cachée.
Et mon âme, ouverte soudain Aux souvenirs qui l'ont saisie.
S'envole vers le ciel lointain Qui voit le limpide Durtain S'unir à sa sœur la Voulsie.
Pourquoi venir chercher si loin Des montagnes si renommées ?
Ce qui me charme, c'est un coin De prairie, où je vois le foin Monter en meules embaumées;
En face de ces grands tableaux, S'il en est quelqu'un qui me rie.
C'est le plus petit des ruisseaux»
Qui soudain fait luire ses eaux Sur le velours d'une prairie ;
C'est une humble touffe de buis, Qui, me rendant ma jeune, histoire.
Remet sous mes yeux, au pays.
Les sentiers grimpants du Rubis, Et leur parfum dans ma mémoire;
Ces jours pour l'enfance si beaux.
Lorsqu'au temps des saintes fériés.
On venait, de tous les hameaux.
De son buis cueillir les rameaux Pour en fêter Pâques-fleuries. **
Chemins du Rubis, mes amours.
Que hantait la troupe écolière !
Devant mes yeux je vois toujours Flotter leur image, et les jours De mon enfance buissonnière.
Mon souvenir, de toutes parts.
Avec les hommes d'un autre âge,
LE RUBIS. 17t
Erre, parmi ces vieux remparts, Jérusalem, où leurs regards Croyaient retrouver ton image; **
De ces coteaux et de leurs tours, Plongeant dans la fraîche vallée, Il va suivant dans ses détours L'eau qui promène un double cours, D'aulnes et de saules voilée ;
Il cherche ces champs de rosiers, Trésors conquis sur la Syrie, Dont, en ses odorants paniers.
Chaque aurore, aux mois printaniers, Récoltait la moisson fleurie. ^'
De quel ombrage éblouissant, Oasis de nos blondes plaines, Ton beau cercle entoure et défend La ville qui me vit enfant Jouer autour de ses fontaines ! **
Dans le monde est^il un séjour Où plus pur soit l'air qu'on respire, Où plus doux s'écoule le jour.
Où l'on sente avec plus d'amour Du pays l'indicible empire !...
Mais le Gave, au fond des ravins.
De son bruit frappe mon oreille.
Comme d'un songe je reviens;
J'étais endormi dans Provins, A Saint-Sauveur je me réveille.
Je me retrouve seul assis
Sur la meule où j'ai cherché l'ombre.
Et voilà les cieux obscurcis,
Les vallons sont au loin noircis,
Et l'herbe verte devient sombre.
Tous les pâtres vêtus de peaux Redescendent vers l'avenue ; Le son des alpestres pipeaux, Et les clochettes des troupeaux, Disent que la nuit est venue.
Allons, pendant qu'un bruit pareil Dans tous les vallons se prolonge.
De la nuit suivre le conseil.
Et demander au vrai sommeil De continuer mon doux songe.