‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 42 sur 99 · TRIOLETS · texte numérisé non relu

TRIOLETS

DB PLOMBIERES A MISECOUR.

7 septembre 1844.

Quand on dit : beau comme le jour, Sait-on bien tout ce qu'on veut dire?

Tout ce que renferme d'amour Ce seul mot : beau comme le jour?

Sur le chemin de Mirecour, Je viens d'en comprendre l'empire.

Quand on dit : beau comme le jour, Sail>-on bien tout ce qu'on veut dire ?

Sur les montagnes d'Orient Naissait la lumière dorée ; L'azur se colorait brillant Sur les montagnes d'Orient.

Tableau solennel et riant Dont mon âme est tout éclairée 1 Sur les montagnes d'Orient Naissait la lumière dorée.

D'un enfant le premier réveil Est moins pur aux yeux de sa mère, Et moins frais est le teint vermeil D'un enfant au premier réveil,

Quand son œil s'entr'ouvre pareil Au rayon de l'aube première ; D'un enfant le premier réveil Est moins pur aux yeux de sa mère.

Rien que de voir luire le ciel, Cela vaut la peine de naître; On doit se sentir heureux d'être, Rien que de voir luire le ciel.

Qui se plaindrait du lot mortel Quand un tel jour vient à paraître?

Rien que de voir luire le ciel Gela vaut la peine de naître.

Lorsque je pense à mon tombeau, Mon regret est pour la lumière.

Le soleil me semble si beau Lorsque je pense à mon tombeau.

Quoi ! cet admirable flambeau Ne rouvrirait plus ma paupière I Lorsque je pense à mon tombeau.

Mon re^et est pour la lumière.

Mais par delà le monument Il est une aurore éternelle; L'âme la voit incessamment Par delà le froid monument.

Dans la beauté du firmament, Dieu lui-même aux sens la révèle.

Par delà le froid monument Il est une aurore éternelle.

RETODR A TANGARVILLE

APRES TRBNTB ANS.

Septembre 1845.

A mon émotion je sens que j'en approche. ** Tancarville et ses tours, Pierre-Gante et sa roche Sont là I J*ai reconnu cet air si vif des bois, Qu'avec tant de plaisir j'aspirais autrefois. Le long frémissement qui court sous les ombrages, Semblable au bruit sans fin qui montait des rivages. Et cette odeur de mousse et de feuilles dans Tair, Et les pommiers penchés par le vent de la mer.

Ne me conduisez pas : j'en sais toutes les routes. Parmi ces bois grandis je les retrouve toutes. J'irais, fermant les yeux; et, si rien n'est changé, Au bout du chemin creux de hêtres ombragé, Le château va paraître. — Ohl de quelle âme émue J'ai revu, j'ai monté cette antique avenue Qui s'élève, en tournant, sous ses larges noyers, Jusqu'aux tours du portail, où nichaient les ramiers!

Arrêtons. Respirons. Presque tremblant, je sonne; La cloche au son connu jusqu'en mon sein résonne. La vaste porte, ouvrant ses battants vermoulus. Me demande mon nom, et ne me connaît plus.

Hélas ! je ne suis pas un de vos anciens maîtres

Qui vient redemander le toit de ses ancêtres.

Je ne suis pas un fils trente ans déshérité

Qui rentre dans le lieu par sa race habité,

Je ne réclame pas le château de mes pères,

Non , mais de ma jeunesse et de ses jours prospères

Je viens chercher la trace et les chers souvenirs.

Ouvrez-vous, lieux témoins de mes plus doux loisirs,

Reconnaissez la voix d'un compagnon fidèle;

C'est moi ! c'est votre ami, qui frappe et vous appelle.

Lorsque, de la vallée, ou du bourg ou des bois. Le soir, dans le château, je rentrais autrefois, De quel empressement l'agreste châtelaine Accourait à l'appel de la cloche lointaine!

Et de quels bonds joyeux, accourant à son tour. Le chien qui la suivait accueillait mon retour I

D'un air indifférent une femme est venue, Du château maintenant habitante inconnue ; Et, comme un étranger qui passant, curieux, Pour la première fois visiterait ces lieux.

M'introduit dans l'enceinte, hélas I qui fut la mienne, Me nomme chaque tour dont elle est gardienne, Me montre ces débris, pour moi si familiers, La salle et l'écusson des anciens chevaliers,

RETOUR A TANGARVILLE. 179

La pierre, qui. du haut des pentes ruinées,

Paraît prête à tomber depuis quarante années,

Le manteau du foyer qui, de lierres tendu.

Dans l'air, comme un balcon, demeure suspendu.

Et, près du mur croulant où pendent quelques treilles.

Le jardin, où jadis bourdonnaient mes abeilles.

Parmi tous ces débris, où j'ai souvent erré,

Où j'ai joui, souffert, aimé, rêvé, pleuré.

Mon heureuse jeunesse, en vingt lieux dispersée.

Soudain de toutes parts remonte à ma pensée.

J'éprouve, pour courir vers tout ce que je vois,

Une force inconnue à mes jours d'autrefois.

II me semble en mon sein sentir battre des ailes,

Un air intérieur me soulève avec elles.

Me porte, et je m'envole à chaque lieu connu,

Léger comme un oiseau vers son nid revenu.

Ahl se peut-il qu'un lieu, quelque cher qu'il puisse être. De l'âme tout entière ainsi devienne maître!

C'est qu'un temps regretté vous est en lui rendu, C'est qu'on retrouve alors tout ce qu'on a perdu. Le passé, la jeunesse, hélas I et tant de songes Qu'on fit en d'autres jours ! Illusions I mensonges 1 Qu'importe I on «fut heureux. Le cœur se reconnaît, Et l'homme tout entier quelques instants renaît. Soudain jeune, en voyant quelque pierre oubliée Où d'un ancien bonheur la mémoire est liée.

Quelque nom, que sa main sur le hêtre a gravé, Et que mieux que son cœur l'écorce a conservé.

Mais cette tour de l'aigle, autrefois tant aimée, Où la muse avec moi si souvent enfermée, Loin de tous les regards et loin de tous les bruits, Me livra tant de jours et de fécondes nuits, Oh 1 comment exprimer l'émotion profonde Que je sentis en moi se gonfler comme une onde, En montant ses degrés, en rentrant dans ce lieu Dont Corneille était roi, dont Homère était dieu ! Et quel étonnement alors en moi fît naître Celle qui m'y guidait, lorsque, sans me connaître. De moi-même, en l'ouvrant, soudain elle parla. Et que, me le montrant, elle me dit : « Voilà « La chambre que Lebrun a jadis habitée. *® « C'est là qu'était son lit dont la trace est restée; « Voyez, on trouve encore au-dessous des arceaux « Les clous du bâton d'or où pendaient ses rideaux. « Devant ce banc de pierre, et de papiers couverte, a Dans l'embrasure, était sa table à serge verte, ce  cette place assis il passait tous ses jours. « On entrait, on sortait, il écrivait toujours, ft Ou, lorsque la fraîcheur venait, renouvelée, « On le voyait, en bas, le long de la vallée, a De la source, en lisant, suivre seul le chemin, a Comme un prêtre qui va son bréviaire à la main. >3 Et moi, sans mouvement, muet à ce langage.

Je me crois un moment un homme d'un autre âge ; Il me semble à sa voix du passé revenir.

Triste et fier à la fois de ce long souvenir; Et, suivant son récit dans ma propre mémoire, Je me laisse, en rêvant, raconter mon histoire ; Comme si de quelque autre on racontait les jours.

RETOUR A TANGARVILLE. 181

Ah! c'est bien en effet d*un autre; et, dans son cours, Sur ma tête blanchie imprimant son passage, Le temps n'a pas changé seulement mon visage.

Mais, à ce que je vois comme à ce que j'entends, Dans le château magique ai-je dormi cent ans? Chaque pas vient pour moi continuer le rêve.

Il semble que vraiment du tombeau je me lève. De cette tour de l'aigle et de ces hauts remparts D'où j'ai vers la vallée étendu mes regards.

Du sein de ces débris, qui dans toutes leurs places Gardent de mon séjour jusques aux moindres traces Et, me rendant les temps depuis longtemps passés, Demeurent tels encor que je les ai laissés.

Oh ! si je porte en bas ma pensée et ma vue.

Que tout le golfe a pris une face imprévue I Que toute la nature est changée! et comment En croirai-je mes yeux, saisis d'étonnement ! Au pied de la falaise, on voyait répandue La Seine, de la mer imitant l'étendue; Je cherche sur le bord, comme en demi-sommeil. Les filets de pécheur qui séchaient au soleil, Les barques, les vaisseaux, la mer bleue et brillante ; Un pays inconnu devant moi se présente.

La mer s'est retirée. Aux barques sur les flots Succèdent sur les prés d'agrestes chariots; On fauche où l'on ramait. Je descends, je m'étonne ; Une prairie au loin s'étend et m'environne :

Qu'est devenu le port? On me dit : Le voilà.

Et l'on parle du temps où la mer venait là, Comme d'un temps lointain. Au pied de sa colline, m. 11

Pierre-Gante s*écrouIe et n'est plus que ruine ; Cette roche en surplomb, qui s'avançait dans l'air Comme une arche brisée au-dessus de la mer, Est tombée; et sa chute atteste des ravages Que semblaient pouvoir seuls entraîner de longs âges.

Hélas! depuis trente ans dix siècles ont passé. Un empire puissant a fini, renversé ; Son maître glorieux, exilé de la terre.

Sur l'Océan habite un tombeau solitaire ; Et les rois dont la France avait vu le retour, Comme lui, dans l'exil sont tombés à leur tour;^ Les révolutions ont transformé le monde.

Les arts, les lois, les mœurs, la liberté féconde. Précipitent le temps, renouvellent les lieux ; Les esprits sont frappés aussi bien que les yeux. Quand le génie humain change ainsi tout de face, Quand il vient, triomphant du temps et de l'espace. Sur la nature même étendre son pouvoir.

Est-il rien désormais qu'on ne doive prévoir? Aux prodiges qu'on voit sans cesse se répandre, A quelque étonnement peut-on se laisser prendre? Et dans le monde enfin rien peut-il en donner. Que l'homme, qui s'obstine encore à s'étonner?

Après tout, quels que soient les regrets du poêle. Résignons-nous : ainsi la loi du monde est faite. Au cap de Quillebœuf, si les sables mouvants Sans cesse déplacés par les flots et les vents Ont, dans un lieu jadis fameux par ses naufrages, Fait au fleuve aujourd'hui de solides rivages

RETOUR À TANGARVILLE. 183

Et livrent sur la Seine au commerce flottant

Un passage plus sûr, plus libre et plus constant;

Si rhumble port fait place aux vastes bergeries,

Si la mer a cédé son espace aux prairies,

Si les bœufs mugissants et le foin en monceaux

Ont occupé la place où passaient les vaisseaux,

Me plaindrai-je? d'un lieu que n'ouvraiU nulle route

Le charme solitaire a disparu sans doute;

J y vivais seul, la foule y descend aujourd'hui ;

Le plaisir môme y vient, les dames avec lui.

Du bord que j'ai connu tout l'ancien calme cesse.

Mais du bonheur de tous ferai-je ma tristesse?

Cet aspect d'abondance et de prospérité,

Certes, tient le regard doucement arrêté.

Et l'on jouit de voir la vase vagabonde

Par degrés devenue une terre féconde.

De ce sol abondant qu'on cultive à mes yeux,

Si le pays devient plus riche et plus heureux.

Faut-il que je m'afflige et, rêveur inutile,

Gronde le temps qui marche au lieu d'être immobile ?

Comment demeurer seul insensible, et comment

Ne pas ouvrir son âme à ce grand changement?

De ce siècle puissant acceptons les conquêtes.

Quelque trouble qu'il jette au milieu de nos fêtes.

D'un merveilleux progrès la France s'applaudit.

Le monde est en travail, l'humanité grandit ;

Qu'importe que ces bords en soient moins poétiques I

Irai-je ressembler à ces hommes gothiques,

Qui, du siècle nouveau se tenant à l'écart,

Repoussent l'avenir perçant de toute part ?

Quand partout le progrès s'est emparé du monde,

Quand la terre s'étend plus belle et plus féconde,

Quand le travail humain, suivant la loi du ciel.

Fait un destin meilleur à l'être universel,

Faut^il qu'au bien de tous un seul être s'oppose ?

Tout est bon, tout est bien ; l'homme est si peu de chose!

Et pourtant, le dirai-je? en voyant ces prés verts Par les sables formés et conquis sur les mers. Malgré moi, par moments, je ne puis me défendre De regretter le temps où l'on voyait s'étendre. Au pied du vieux château, le flottant horizon Que remplace immobile un immense gazon; Je me surprends encore à regretter ces grèves Où jadis à pas lents se promenaient mes rêves , Ces vagues dont le bruit me rendait autrefois Plus profond et plus doux le silence des bois. Enfin tout cet attrait d'un lieu si solitaire Où ne venait encor nulle voix de la terre.

Et de même, en voyant, par la vapeur conduit, Au bout de l'horizon, ce navire qui fuit Et dresse dans l'azur sa colonne enflammée.

Dont le vent vers les bois fait pencher la fumée. J'admire que, par l'art si puissamment formé, II marche sur les eaux comme un être animé, Que, sur sa double roue, à la rive lointaine Il suive, à tous les vents, une marche certaine, Et, maître des hasards, dans le port qui l'attend Sache de l'arrivée et le jour et l'instant; Mais alors que je songe à ces voiles si belles, Que je voyais jadis, comme de grandes ailes.

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