RETOUR A TANCARVILLE
Si blanches dans Tazur à Thorizon passer ; Lorsque mon souvenir vient à se retracer Le navire partant pour les lointains voyages, Qui sur le bleu du ciel dessinait ses cordages, Et dont le matelot, aux rayons du couchant, Envoyait jusqu'à moi son monotone chant; AJors, ahl malgré moi, je regrette ses voiles, Ses voyages, flottants sur la foi des étoiles, Sa destinée errante au gré des vents légers, Sa vie aventureuse et jusqu'à ses dangers.
20 jaiUet 1830.
Il n'est pas inutile, si cette pièce est destinée à un avenir quelconque, de placer ici plusieurs faits et plusieurs dates qui expliquent ce que plus tard elle pourrait avoir d'obscur; car les événements en ce siècle se pressent, se succèdent, se recouvrent les uns les autres, comme les vagues; chaque jour a le sien, qui vient effacer incessamment celui de la veille, de telle sorte que ce qui fait un moment parler tout le monde comme l'affaire importante de l'Europe est oublié l'instant d'après, pour une affaire également importante et également oubliée le lendemain.
Il n'y a peut-être rien de plus philosophique qu'un vieux numéro de journal, ou une vieille affiche de proclamation royale restée au coin d'un mur ; rien qui fasse mieux voir combien le temps marche et combien sont vains ces grands et illustres événements qui occupent tous les intérêts, tous les yeux et toutes les pensées.
La Grèce a été neuf ans le spectacle de la France et de l'Europe. Elle a joué devant nous, durant ce long période,
un beau drame, bien héroïque, plein d'intérêt et de péripéties. Les spectateurs à la fin se sont mêlés à la pièce, et lui veulent faire aujourd'hui un dénoûment de leur façon. Or, pour prix du secours faible et tardif que les Grecs ont reçu, feront-ils l'abandon de leur indépendance et l'hommage-Iige de leur liberté? et doivent-ils se voir définitivement imposer un roi? un roi étranger? dirai-je, un roi Anglais? c'est là la question : question pour un temps suspendue, et que je n'établis ici que pour mémoire, car l'ordre du jour est tout entier à la guerre d'Afrique. Le canon des Invalides, qui vient d'annoncer dans Paris la prise d'Alger, domine tout autre bruit, et de si graves intérêts se soulèvent à la suite de cette conquête, qu'ils font taire tout à fait aujourd'hui ces intérêts de la Grèce dont les esprits étaient hier si animés et les feuilles publiques si pleines. C'est pour cela qu'il est d'autant plus nécessaire de fixer l'état actuel d'une question qui reviendra plus tard et des détails, nécessaires du moins à l'intelligence de mes vers.
Il était difficile que l'Angleterre et la Russie, voisins immédiats du nouvel État grec, s'entendissent, non sur la forme de son gouvernement, mais sur la personne de son roi. Ce choix a été remis à la France, plus désintéressée par position, et peut-être par nature, que ses deux alliées. Pour prix de nos généreux sacrifices d'argent et d'hommes, l'Angleterre trouva d'autant plus juste de nous témoigner cette déférence, qu'elle-même, grâce aux ministres qu'elle nous a donnés, était bien sûre de dicter le choix. Et en effet, cette combinaison a produit pour roi de Grèce une altesse royale anglaise, le prince Léopold de Saxe-Cobourg.
Tout le monde sait que le prince Léopold avait désiré cette couronne. Il connaissait très-bien, en la demandant, le protocole signé à Londres par les trois puissances le 42 juillet 4827. Il n'ignorait pas quelles limites ce protocole accordait à la Grèce. Des difficultés financières l'avaient quelque temps arrêté; mais enfin, ces difficultés aplanies, et après avoir obtenu pour un emprunt de 60 millions la garantie des trois puissances, il songeait au départ. Son vaisseau se préparait à Portsmouth ; il allait s'embarquer sur un beau bâtiment de la marine royale de 74, sur le Gange; tout à coup on apprend que le prince Léopold abdique.
Et voici ce qu'il donne pour raison. D'abord , les frontières qu'on a faites à la Grèce ne peuvent pas lui suffire et ne garantissent pas son indépendance; et ensuite, les Grecs veulent être gouvernés par un roi grec. Il ne peut donc avec dignité aller gouverner des gens malgré eux.
Ces sentiments sont très-nobles, tout le monde a bien fait d'y applaudir; il fallait les avoir plus tôt; mais il n'importe, cette abdication n'en est pas moins un hommage rendu à un peuple libre, et me plaît surtout parce qu'elle ne peut manquer de jeter dans un grand embarras les cabinets protecteurs. Ce qui a été dit a été dit, et il faut que la Grèce s'en souvienne. Il importe peu de rechercher ici les vraies causes de l'abdication de Léopold, si elles viennent du caractère du prince, ou des intérêts et des intrigues des partis, ou de toutes ces causes à la fois; ce sont les affaires de Léopold et de l'Angleterre. Croyons-en jusqu'à un certain point les feuilles anglaises, mais ne les répétons pas.
Maintenant le choix d'un roi devient si difficile, qu'on
finira peu(>-ètre par laisser les Grecs se tirer d'afifôire tout seuls, sous l'autorité de leur président.
Au reste, la Grèce n'est pas abandonnée et ne saurait manquer de roi. Plusieurs princes se présentent; tous n'ont pas encore été découragés. On nomme MM. Paul de Wurtemberg, Charles et Othon de Bavière, Guillaume et Frédéric de Prusse, le prince Frédéric des Pays-Bas, le prince de Hesse-Hombourg, etc., etc.
Tel est l'état des choses ce matin, mardi %0 juillet de Tan de grâce 4 830, et de l'indépendance grecque le neuvième.
Le refus fort inattendu du prince Léopold m'a inspiré une pièce que j'ofifre au public, avec le désir qu'elle ne soit pas tout à fait inutile à la cause dont mes vers ont pris depuis longtemps la défense. Maintenant que les cabinets sont comme étourdis de cette abdication et ne savent plus trop qui donner pour roi aux Grecs, peut-être n'est-il pas sans opportunité de revenir sur la question primitive et de chercher à leur prouver qu'ils feraient en vérité mieux de laisser les Grecs s'arranger entre eux et choisir eux-mêmes, je ne dis pas un roi, mais la forme môme de leur gouvernement. Si les arguments d'une discussion sérieuse ont été vainement épuisés, peut-être en reste-t-il d'assez puissants dans les plaisanteries. On peut triompher d'une cause par l'arme du ridicule. Ne fût-ce qu'en réveillant dans le public, grâce à une forme nouvelle, une question qui commence à s'assoupir, ce poëme ne serait pas inutile. Les politiques me pardonneront de cacher la vérité sous cette apparence légère ; on n'a jamais vu que le sens commun ait perdu de son autorité pour parler en vers et avec gaieté. Il y a telle ode d'Horace, et tel vers de
Despréaux ou de Racine qui ont agi sur les résolutions d'Auguste et de Louis XIV, et empêché les maîtres du monde de faire une sottise.
11 est à peine nécessaire d'ajouter ici que les trois personnages à qui j'ai dédié cette épltre familière, s'ils décident des destinées des peuples, ne sont toutefois .ni empereurs ni rois, mais seulement ministres. C'est donc (car les grands hommes d'État en ce temps s'usent vite et on pourrait avoir oublié leur règne demain), c'est donc au duc de Wellington, au comte de Nesselrode et au prince de Polignac que je m'adresse, dans la personne de leurs trois représentants à Londres, lord Aberdeen, le prince de Lieven et le duc de Laval.
Si la gaieté de la muse s'exerce quelquefois sur des choses royales, on comprend que cela ne touche en rien aux personnes mêmes, placées, comme de raison, dans une sphère trop élevée pour qu'elles n'y soient pas hors de toute irrespectueuse atteinte. Il faut du reste pardonner quelque chose à la difficulté du vers, à la nécessité de la rime, et à la liberté de langage née des temps nouveaux et des habitudes constitutionnelles.
Le poëme du roi de Grèce était imprimé, du moins en épreuves, et allait paraître au moment où éclatèrent les événements de juillet 4830. Je venais en apporter à Paris les dernières feuilles à M. Firmin Didot, le jour même où parurent les trois fameuses ordonnances de Charles X, qui Crent, d'abord arrêter la publication de l'ouvrage, et ensuite, quelque chose de plus, une révolution.
Je parlais le 20 juillet, dans cette préface, de la succession rapide des événements du siècle, et je parlais ainsi en songeant à la conquête d'Alger, et aux discussions qu'elle paraissait de nature à élever entre les puissances. Cette préoccupation, qui était venue soudainement remplacer celle dont la Grèce avait été l'objet, allait bientôt se perdre dans une autre, plus grande et plus pressante. Sept jours à peine écoulés, au canon de fête qui annonçait le succès de notre armée en Afrique, avait succédé le canon de bataille dans les rues de Paris; et le roi tranquille et puissant, qui venait de faire tomber le dey d'Alger, était déjà tombé lui-même d'une chute plus rapide et plus profonde, précipité par le succès même dont il croyait accroître son pouvoir, et qui lui avait peut-être inspiré l'audace insensée de violer les lois.
Avant que le dey d'Alger fût arrivé à Livourne, Charles X était déjà à Holyrood.
Ainsi des événements autrement importants que la conquête d'Alger étaient venus s'emparer pour longtemps de l'attention de la France et de l'Europe, et mettre dans l'ombre la question grecque, qui n'était plus qu'une misère, comparée à celle que la révolution de 4830 venait soulever.
Un ouvrage qui, en même temps qu'il combattait pour l'indépendance de la Grèce, faisait la satire du gouvernement de Charles X, ne pouvait plus songer à se montrer dans les circonstances nouvelles. La question grecque ellemême a bientôt entièrement disparu; la Grèce a été, tant bien que mal, constituée; elle a accepté un roi bavarois, elle a élevé pour le loger une grande bâtisse en regard du Parthénon, elle a amené au Pirée les fiacres et les om-
nibus, la civilisation moderne; si elle est contente, à la bonne heure. Un gouvernement tel quel étant établi, le poëme qu'on va lire devenait sans objet, et des vers qui y raillaient un roi sur le trône étaient devenus après sa chute aussi inopportuns qu'ils eussent été peu généreux. La publication de cette pièce a donc été indéfiniment remise, et de telle sorte, qu'elle paraît ici pour la première fois, sans nul inconvénient sans doute, sans blesser aujourd'hui personne; le temps a marché, la mort est venue, tout n'est plus que de l'histoire.
Cette pièce a naturellement perdu l'intérêt que semblaient lui donner son à-propos, ses allusions, ses vivacités, dirai-je ses témérités. Elle n'a plus aujourd'hui qu'un intérêt de souvenir, et peut-être aussi celui que peuvent lui prêter quelques peintures vraies de la Grèce moderne. J'ai essayé de montrer ailleurs la Grèce héroïque; on trouvera ici la Grèce intime, familière, réelle. Ce poëme-ci est une sorte de complément de l'autre. Ce sera, si l'on veut, la petite pièce après le drame : petite pièce plus triste peut-être que gaie, si l'on songe à tant d'années de luttes, d'efforts, de courage, à tant de vœux, d'excitations, d'espérances généreuses, et au résultat où un si noble pays est parvenu.
Champrosay, juin 1830.
Ma belle et pauvre Grèce, il te faut donc un roi ! Dans l'Europe à la ronde on en cherche un pour toi. Il paraît qu'en ce temps les maîtres sont fort rares; De ceux qu'ils ont du moins les peuples sont avares ; Nous ne les cédons guère, et verrions trop jaloux D'autres peuples si vite heureux autant que nous.
Trois grands hommes d'État, rêvant de compagnie. Dans un de ces moments qui naissent au génie, Conduits par l'intérêt si bien nommé commun, A Londres cependant venaient d'en trouver un, Beau, bien fait, de bon air, et de haute stature; Un vrai portrait de prince et plus grand que nature. Peu satisfait du choix, M. de Metternick,*'' A Vienne, d'en jaser; à Paris, le public.
Dans maint cercle on en ût mainte plaisanterie; Quand on n'est pas content, il faut bien que l'on rie. Le Courrier, mon ami, qui ne rit pas du tout, ** Comme français , trouvait le roi peu de son goût. Moi-même à qui parfois un salon politique A montré cet hiver l'altesse flegmatique.
Je m'étais dit : Ce roi qu'en Grèce l'on appelle,
Est trop Anglais pour nous, trop Allemand pour elle.
Eh! pourquoi demander qu'il soit si séduisant! Un roi n'a pas besoin d'être très-amusant.
Est-ce pour leur plaisir qu'on régit les provinces? Et pour nous amuser qu'on nous donne des princes? Tout pouvait aller bien, et c'était un bon choix : Un homme fort sensé, mérite rare aux rois.
D'ailleurs, la Grèce a-t-elle à choisir entre mille ? Fille sans dot n'a pas droit d'être difficile; Un homme raisonnable en peut être chéri ; Et, comme dit la mère, enfin c'est un mari.
Mais qui l'eût pu prévoir ? un si sanglant outrage ! Reculer tout à coup le jour du mariage!
Rompre quand le contrat avait été signé, *® Les bans mi? ii Té^^li^e H le jour {issigné.
L'ameublement choisi, la voilure dorée.
Les laquais retenus et prèle la livr<^el A la noce en espoir s'invitait Car!o*fonï Les parents s'embrassaient^ et le hùn Wellington, Déjà de Polii^nac mrtmi la main joyeuse.
Disait : Je suis content, et la Grèce est heureuse.
JV crois à peine encore. Et puis, te refuser, Lui que trois ans le monde a vu te courtiser!
S'il trouve pour ses pieds ta terre trop brûlante. Et de tes beaux torrents l'onde trop turbulente.
Profane! je le plains, et n'en dirai pas plus.
Je me tais, par respect pour d'honnêtes vertus;
Et puis, trois jeunes sœurs me viennent en mémoire,
Que j'aime, et qui tout bas m'ont prié pour sa gloire. '^^
Maintenant, Messeigneurs, grands auteurs de traités.
Qui pour les nations avez tant de bontés,
Vous voilà donc contraints de vous gratter la tète,
De ravoir du génie et vous remettre en quête.
Je vous vois, consolant Wellington interdit,
Tous trois fort attrapés, et fort sots, comme on dit.
Je veux vous conseiller, bien qu'en paix comme en guerre,
Vous donniez des conseils et n'en acceptiez guère;
N'importe. H faut qu'un roi se retrouve aujourd'hui ;
Or, voyons ; quel mérite exigez-vous en lui?
Vers l'autre quel mérite, emportant la balance,
A fait pencher ce choix, dont il vous récompense?
Sa naissance ? peut-être : un éclatant blason
Le proclame cadet d'assez bonne maison ;
Mais combien de cadets de maisons assez bonnes
A qui l'on ne dit pas : Voulez-vous des couronnes?...
Non, vous avez pensé : la Grèce a peu de bien ;
Il faxLi un riche prince à peuple qui n'a rien ;
Et Cobourg fait parler le mérite intrinsèque
De trente millions placés sur hypothèque,
De trente autres encor : c'est un auguste poids ;
Vive le roi Cobourg I — A Paris quelquefois
Allez-vous dans ce temple entouré de colonnes,
Oii ce pouvoir, qu'à Londre on nommé des couronnes,
Règne; où, l'après-midi, trois mille suppliants
Vont adorer des dieux arrondis et brillants,
La Bourse ; car enfin, en vers ainsi qu'en prose, Ce siècle par son nom appelle chaque chose ?
Eh bien I vous qui cherchez un roi riche, entrez là. Là, Turcs, juifs ou chrétiens, Jésus, Moïse, Alla, Sous leur figure d'or tous dieux ont leur chapelle, Et d'empreintes de rois l'or partout étincelle. Là, prodigues enfants, les rois mauvais sujets. Qu'un peuple paternel corrige en leurs budgets , Vont d'avance en emprunts manger leur héritage, Et chez le roi des juifs mettent le sceptre en gage. Là, sont des potentats de toutes les hauteurs, Qui, jusqu'en leur comptoir, ont des rois pour flatteurs; Le comptoir est la place oi!i toute cour abonde; Le comptoir est un trône et dispode du monde. Là, vous trouverez gens, qui, fort bons à soigner, Ont d'esprit et d'argent ce qu'il faut pour régner; Et, maîtres d'un État, feraient bien leurs affaires. Mettez donc simplement votre Grèce aux enchères. Mariez la couronne au plus gros revenu.
Si par Jérusalem Rothschild est retenu, ^^ Laffitte est, je crois, libre, et pour une couronne N'est encore engagé, je pense, avec personne; Voyez ; pesez ce choix. Bien qu'un peu libéral, ** Laffitte aux pauvres Grecs ne conviendrait pas mal. Polycrate au besoin deviendrait Démosthènes.
Vive Jacques premier, roi de Sparte et d'Athènes 1
Mais Laffitte est moins sot. A d'autres. Il sait mieux User des dons brillants dont il luit sous nos cieux. Être roi I si c'était dans la lointaine Asie, Passe encor : les sultans suivent leur fantaisie, —
Tant qu'ils vivent; — mais roi, quand les divins élus Font des rôles usés et qu'on n'applaudit plus ; Quand la grâce de Dieu voit sa mode passée ; Quand l'huile est par le gaz tout à l'heure chassée ; Quand, riant au récit des pères nourriciers, L'enfant, dans son berceau, ne croit plus aux sorciers ! Roi, pour régir les temps, les pays où nous sommes ! Roi, lorsqu'on ne lait plus tout ce qu'on veut des hommes ! C'était bon l'autre jour, mais non plus aujourd'hui, Que le peuple indiscret veut qu'on règne pour lui. Qu'il met chaque matin le nez dans vos registres, S'il est mal gouverné, veut changer vos ministres. Et, si vous les gardez, sur ce mince sujet Menace insolemment de rayer le budget.
Trompé, sans peine, hélas ! il croit ses mandataires S'ils viennent lui crier : Ne payez rien, mes frères ; Et bien vite il est prêt, dans un cas bien urgent, A montrer son courage en gardant son argent.
Non, non. Régner I n'est pas Sybarite qui l'ose, Ni blessé seulement par des feuilles de rose. Pour moi, j'aimerais mieux, misérable rentier. Faire apprendre à mon fils quelque honnête métier Que le métier de roi. Moi, la bourse bien ronde. Si j'entre quelque part, aimé de tout le monde, El prince souverain de trente millions.
Acheter des ennuis avec des nations I De tristes jours bercés d'ennuyeuses aubades! Au temps des sessions, des nuits toujours malades I Car c'est le sort des rois : Laffîtte le sait bien. Oh! comme il aime mieux, d'abord garder son bien,
Puis jeter au scrutin sa boule noire ou blanche, Et, comme un bon bourgeois, tout l'été, le dimanche, Au château de Maisons respirer l'air des bois, Ou, bien vivre, à Paris, dans son palais d'Artois , Que d'aller, se nichant sur Athènes brisée, Entendre en roi la messe au temple de Thésée ! ^^ Au Géphise, à ses bords pauvres et parfumés, Qu'il préfère la Seine et ses ponts affermés ! Au Parthénon, la Bourse ! et, sans lire la carte. Son dîner aux dîners de l'héroïque Sparte 1 Monarque, il quitterait ses plaisirs casaniers? On ne le verrait plus, dans ses riches foyers. L'hiver, faire le soir son vieux piquet classique, Ou son beau monologue en prose politique.
Avec des amis vrais, et point contrariants.
En cercle, autour de lui, visages souriants !
Qui donnerait ces bals où tout Paris se presse. Où dansent confondus le change et la noblesse, Où, se prenant la main, ultras et libéraux.
Sans esprit de parti trouvent bons ses gâteaux? Pays neutre, pays de plaisirs, oà la guerre Dans la valse s'oublie ; où, combattants naguère. Des faubourgs ennemis chaque peuple invité Ne lutte que d'éclat, de grâce et de beauté.
Certes, quand le plaisir, sous les salles dorées. De musique enivré prolonge les soirées; Quand les lustres en feu, des glaces répétés. Les diamants plus vifs errants de tous côtés, Et les yeux, de plaisir brillants plus vifs encore, Ont enflammé la nuit voisine de l'aurore,
Si la valse s'emporte au galop favori, Plus aimé du valseur qu'agréable au mari, Et que toutes les fleurs, au même instant mouvantes, Se bercent, comme au vent, sur leurs tiges charmantes, Qui laisserait ce peuple, heureux, jeune et riant. Pour être prince ou roi, même dans l'Orient?
Qui pense au ciel d'Asie en sentant cette flamme Que les sens par degrés font passer d'âme en âme? ' Qui contre son soleil changerait cette nuit ? Et, voyant le plaisir et son magique bruit Enivrer, dans la danse en cercle regardée, La brillante de Guiche et la belle Amédée, Ou sa sœur, la légère et svelte Paméla, Ou Blanche et ses yeux bleus, qui des ûlles d'Alla Se souvient, ou voudrait sous le soleil d'Attique Voir les Grecs aux pieds nus danser la Romaïquel **
Pourtant la Romaïque est agréable à voir.
A Smyrne, il m'en souvient, je l'ai vue, un beau soir.
Rendre un œil noir bien vif, et mon cœur bien profane.
Sultan, j'aurais changé Terpsichore en sultane.
Mais le galop vaut mieux, c'est un plus joli pas;
La danseuse en tournant se jette dans vos bras.
De salle en salle on fuit contre le sein qu'on aime ,
On l'enlace, on l'enivre, on l'emporte. Hier môme.
Chez Madame... le nom en ce lieu ne fait rien.
J'ai vu deux jeunes gens qui le dansaient très-bien.
Mais le bal, à mon tour, et son galop m'entraîne.
Comment y suis-je entré? Je m'en souviens à peine.
Pardon. Je ne sais plus où nous étions, ma foi ;
Ha! c'était à la Bourse, et nous cherchions un roi.
Suivons donc cette affaire encor mal décidée.
Mais, messieurs, tout à coup il me vient une idée ,
Et je ne comprends pas que, "naturelle en soi.
Personne encore ici ne Fait eue avant moi.
A la Grèce empruntant sa fameuse lanterne,
Vous lui cherchez un homme, un homme qui gouverne,
Et qui gouverne bien , car trop infortunés
Les peuples, dites-vous, qui sont mal gouvernés ;
Vous cherchez ce phénix, dont un jour Alexandre
Dans un canal du Nil a fait jeter la cendre ;
Mais, et pardon d'un mot si simple et si commun.
Pour lui chercher un roi, la Grèce en. veut-elle un?
A-t-on su son désir? consulté sa pensée?
Et d'un envoi d'Europe est-elle très-pressée?
D'un envoi d'argent, oui ; de l'autre, en est-on sûr ?
Il me naît dans l'esprit un souvenir obscur :
La Grèce, à Sparte un jour, m'a fait sa confidence ;
Elle m'a dit tout bas : j'aime l'indépendance.
Et cette confidence, alors faite à huis clos.
Au Taygète indiscret a trouvé des échos.
Ils traversent la mer, ils semblent se répandre,
Et, plus haut répétés, paraissent faire entendre
Que les Grecs, gens grossiers et sourds à la raison,
Veulent rester là-bas maîtres dans leur maison ;
Qu'ils trouvent fort mauvais que d'un peuple on dispose.
Et fort impertinent ministre ou roi qui l'ose ;
Que, s'ils aimaient pour chefs des hommes couronnés,
Ils en feraient chez eux, et de très-bien tournés,
Et qu'il n'est ni d'un roi ni d'un ministre honnêtes
De dire à tous les Grecs : vous êtes tous des bêtes.
Et n'ont-ils pas raison, Messeigneurs? et pourquoi, S'il ne nous sert du moins, leur envoyer un roi? Eh! qu'en ferait Ja Grèce en ses pauvres vallées De ses monts éternels entre elles isolées?
Par la nature ainsi divisée en États, L^ pacte américain n'y suflBrait-il pas?
Diverse d'intérêts, de peuples, de rivages, Comme elle l'est d'habits et de mœurs et d'usages. Sous un pouvoir unique, à de semblables lois Saurait-elle en tous lieux obéir à la fois?
Verrait-on, bien unis sous des mains souveraines. Marcher tant de coursiers contents des mêmes rênes? Les Klephtes indomptés vivre aux raïas égaux ? Le Magne avec l'Attique, et Sparte avec Argos? Et ceux qui d'île en île en mer font leurs campagnes Subir les intérêts des champs et des montagnes?
A peine sufiSsante en des temps plus heureux Peut-être à contenter ses besoins peu nombreux, La Grèce, maintenant si faible et si meurtrie, Qui, presque sans travail, sans bras, sans industrie, Hélas! ne peut nourrir ses enfants orphelins. Ni vêtir ses soldats nus au bord dés chemins, Ni relever ses murs, ni réparer ses rues, Nî pour ses sillons même acheter des charrues, Pourra-t-elle d'un roi supporter le fardeau ? Le navire est pesant et tire beaucoup d'eau ; Surtout s'il vient des ports de la bonne Angleterre. Des rois simples qu'a vus cette héroïque terre Différents sont nos rois ; ils ne ressemblent pas Au grand Agamemnon, au puissant Ménélas.
Si pauvre, pourra-l>-elIe avec son térébinthe, Avec son riz d'Argos, son raisin de Gorinthe, Ses blés du Pamisus, ses pins du mont Œta, Ses ûgues de Messène et de Galamata, Le lin de Livadie et de Sparte la soie, Et les roses qu'en foule à l'Asie elle envoie, SuflBre à soutenir tout le poids d'un palais, Porter toute une cour, roi, princes et valets, Fournir aux chambellans grand et petit costume, Garnir leur frac d'argent, et leur chapeau de plume. Nourrir bètes et gens, cavaliers et piétons, Cinquante cuisiniers et deux cents marmitons, Tout ce qui fait enfin l'éclat de la couronne? Et puis les favoris de l'auguste personne.
Les menins, les abbés, le père de la foi.
Et la maîtresse, enfin ce qui compose un roi !
Lui-même, Messeigneurs, car vos yeux favorables Montrent que mes discours vous ont pour agréables , Lui-même, je poursuis, le roi qu'on aura fait Trouvera-t-il son sort confortable en effet?
Le peuple grec est plein d'un naturel génie. Beau, chez lui la grandeur à la grâce est unie. Brave, de ses hauts faits assez l'éclat a lui. Et sur sa tête brille un 'ciel digne de lui : Mais le ciel n'est pas tout, on règne sur la terre; Mais ce peuple est sauvage, encor que militaire. Que faire en un royaume où l'habitant grossier N'aime que son fusil, son âne ou son coursier, Et l'air libre! où le fils d'une héroïque mère Prépare son dîner comme au siècle d'Homère,
Et pour le cuire, Ajax ou Patrocle nouveau,
Aux broches d*olivier suspendant le chevreau,
N'a ( qu'on ]e lui pardonne, il fut longtemps esclave, )
Ni fourneau de Harel, ni marmite autoclave? '*
Sans nappe et sans fourchette, il mange avec ses doigts.
Allez donc inviter ces gens-là chez des rois!
Pour les voir, sans respect de rang ni d'intervalle,
Venir tremper leurs doigts dans Técuelle royale !
Que faire d'un pays où l'on vit sous le ciel.
Où le dôme d'azur est le toit paterôel.
Où l'homme dort sans lit sous la nuit étoilée,
Et, d'un plaisir sauvage, en sa vie isolée.
En retrouvant le jour et son libre destin.
Jouit de frissonner sous le frais du matin? *•
Barbares I quelques-uns, sans doute, moins sauvages.
Habitent par les champs quelques rares villages.
Qu'ils nomment Sparte, Argos, Athènes : quel séjour I
Quelles villes, bon Dieu, pour tenir une cour !
D'abord, point de trottoirs; et même point de rues;
Des maisons aux toits plats et sans ordre, où les grues
Amassent leur gros nid comme un dôme posé ; ^'^
Des palmiers; triste aspect I rien de civilisé :
Ni promeneurs assis comme aux Champs-Elysées,
Ni messieurs à cheval, ni dames aux croisées ;
Les dames tout le jour allaitent leurs marmots ,
Qui ne sauront pas lire et seront des héros.
Là, croit-on qu'un journal dise : « Le roi de Grèce
Est sorti pour la chasse, ou rentré pour la messe ? » **
Le matin, nul journal; le. soir, point d'Opéra ;
Point de maisons de jeu, de joie, et caetera;
Londres I ô Paris! ô villes fortunées!
Pays d'aise! et l'hiver, où sont les cheminées? ** Le plaisir du foyer en Grèce est inconnu ; L'hiver même avec lui. Là, jamais n'est venu Un réverbère, ô nuit, jaunir du moins tes voiles ; Le gaz n'a pas encor remplacé les étoiles ; La vapeur n'y rend pas le travail trop aisé; Dans les champs, quel chemin est macadamisé?
Aucun. On n'y voit pas, d'elles-mêmes rapides. Les voitures courir sans chevaux et sans guides, Ni d'aucune façon; .à^Jieine sans broncher Les mulets, sous leur selle, y peuvent-ils marcher: Car, sans ingénieurs, par l'eau du ciel creusée, ®^ La route est comme au temps où voyageait Thésée ; En Grèce, les chemins sont au lit des torrents, Comme quand Thrasybule en chassait les tyrans; Et le char du vainqueur, lorsqu'il en passe encore, Y verse, ou seulement passe par métaphore.
Or, que ferait en Grèce un carrosse royal?
Les Grecs allaient à pied, l'empereur à cheval; Les rois vont en voiture ; il leur faut plus d'espace; Dans un large carrosse il convient qu'un roi passe ; Que môme en ses plaisirs avec pompe gardé.
Il soit sur les chemins, s'il se peut, regardé. Qu'est-ce en effet qu'un roi si, montrant sa dorure. Il ne passe à nos yeux puissant dans sa voiture, S'il n'est pas regardé par un peuple béant, Si trente cavaliers, cortège bienséant.
De poussière entourant le royal équipage, Ne font de leur monarque un dieu dans un nuage.
LE ROI De GRÈCE. 209
Alors, majestueux, aux cris des polissons Gomme un père il s'incline, et, selon les saisons, Couvrant son peuple heureux de boue ou de poussière Le laisse de sa gloire ébloui dans Tomière.
G'est ainsi qu'on impose au respect des humains ; Mais pour tant de poussière, il faut de beaux chemins.
Voilà donc ce pays qu'on veut qu'un prince envie ! Et puis, un ciel très-chaud; jamais un jour de pluie; Des champs souvent sans ombre, et des fleuves à sec ; Des gens qu'on n'entend pas^ qui ne parlent que grec; Il conviendrait du moins qu'ils sussent votre langue ; Gomment, le jour de l'an, répondre à la harangue? D'un peuple plus inculte encor que son séjour. Gomment au prince enfin composer une cour?
Les aigles de l'OEta, du Pinde et d'Érythrie Viendront^ils habiter dans sa ménagerie ?
Les Rlephtes au front brun, à l'œil noir, aux pieds nus, A la tunique blanche, aux longs manteaux velus, De leurs monts, comme un jour on vit aux Tuileries Nos fiers républicains se prendre aux armoiries, Viendront-ils à la cour, soudain apprivoisés, Masqués en courtisans, en seigneurs déguisés, Les cheveux plats et courts, la moustache coupée, Porter l'habit français et la petite épée?
Oh I le bon carnaval I que je voudrais te voir, Vieux Colocotroni, faire ta cour un soir I ®* Oh ! le retrouver là des Suisses capitaine, Et duc et pairl Moscho, lectrice de la reine; La Bobolina, dame ou d'atour ou d'honneur; Petro-Rey, chambellan, Gouras, premier veneur;
Botzaris de Souli, Nikitas d'Albanie, Maîtres de garde-robe ou de cérémonie!
Et pages (on doit bien aux pères un te] prix), Les enfants d'Odyssée et ceux de Canaris !
Ahl messieurs, si l'on fait des duchesses nouvelles, Pardieu, dans le pays j'en sais trois, et fort belles, Qu'une cour aimerait peut-être à regarder, Et qu'au roi dès demain je veux recommander. •*
Ges^ns. Et pardonnez si de plaisanterie
J'assaisonne un sujet qui permet peu qu'on rie.
Du bon roi Léopold le refus amusant
M'avait mis en gaîté, tant j'ai cru voir plaisant
L'air surpris et confus de trois nobles visages,
A ce soufflet subit leur tombant des nuages.
Certes, on redevient bien vite sérieux
Si sous le ridicule apparaît l'odieux.
Et si devant l'esprit naît l'image soudaine
De tant de sang versé pour une fin si vaine.
Oui, mon rire s'éteint, quand tout à coup je vois
Combien du peuple grec se sont joués les rois,
Et pour quel intérêt lui prêtait son épée
La France, hélas I toujours généreuse et trompée.
Après neuf ans entiers d'un héroïque effort, Quand le plus juste glaive est trouvé le plus fort, Quand le droit de conquête au sultan de Byzance Fait reconnaître enfin votre droit de naissance, Vous, de votre salut premiers et vrais auteurs. Vous verrai-je subir ces royaux protecteurs,
LE ROI DE GRÈCE. 21i
Qui, ]e combat fini, les luttes terminées,
Viennent, soudains amis, saisir vos destinées,
Dire à la Grèce : Arrête, et ne va pas plus loin:
Au fleuve, si longtemps de vos luttes témoin,
Aux monts, du vieux pays naturelles barrières,
La Grèce n'est plus là, sortez de ses frontières; ^'
Et, du trait dont leur plume efface vos remparts,
Vous décimant vous-même, aux Turcs de toutes parts
Rendre, pour satisfaire à de vains équilibres,
Des peuples qui, vainqueurs, avaient droit d'être libres.
Hélas! riche Candie! indomptable Samos!
Héroïque Ipsara ! belle et triste Chios I C'était donc pour ce but que, jusqu'aux Dardanelles, Nos flottes vous gardaient à l'ombre de leurs ailes ! Au bruit de Navarin, et des Balkans franchis. Crédules, vous rêviez tous vos bords affranchis; Vous vous réjouissiez sans soupçon et sans crainte. Aux monts d'Acarnanie ainsi que dans Corinthe, En Crète comme à Sparte, on entendait crier En agitant partout des branches d'olivier :
Gloire aux libérateurs! et les voilà qui viennent; Ce qu'ils vous ont promis, voilà comme ils le tiennent 1
Et ceux que dans la Grèce ils laissent Grecs encor, Quelle est leur liberté ? que devient leur trésor. Aux mains de ces tuteurs dont le secours avare. Pour le leur ménager, tout à coup s'en empare? Êtes-vous les vaincus ? Nous en pourrions douter Lorsque, de leur plein choix, et sans vous consulter, Des princes étrangers chez vous placent un prince.
Pareil au gouverneur que dans une province Des vainqueurs placeraient, utile à leur repos, Pour y dicter leurs lois et lever leurs impôts. Ainsi vous verriez donc une puissance altière De vos illustres morts s'établir l'héritière ! Vous verriez succéder, trop bien liés entre eux, A des maîtres cruels des maîtres dédaigneux.
Dont la chaîne plus douce et plus civilisée Sera, remplaçant l'autre, à rompre moins aisée, Et qui, serrant le nœud, diront avec fierté : Ces gens-là ne sont pas mûrs pour la liberté. Car n'imaginsz pas qu'un moment arrêtée, L'Angleterre en ses plans reste déconcertée.
Elle vous garde encore un maître de sa main; Un nouveau Léopold peut vous naître demain ; Et d'une île, longtemps du monde séparée, Derrière ses brouillards des vieux Grecs ignorée, Toute obscure durant vos siècles lumineux.
Vous viendra quelque Altesse, inconnue à vos yeux, Et même à votre oreille, autant qu'à vos ancêtres L'était ce bon pays qui pour tous a des maîtres.
Si Charles-Dix disait au colonel Fabvior : ®* Mon ami, va régner sur ce peuple guerrier, Sans doute il lui dirait la plus absurde chose. Surtout si Charles-Dix le lui disait en prose. Mais du moins ce roi-là des Grecs serait connu; Fabvier, à leur appel, des premiers est venu; Fabvier, sous le platane, en son manteau de guerre. Cinq ans au milieu d'eux, a dormi sur la terre. Et brave, infatigable, au feu sans nul repos.
Est trempé du métal dont on fait les héros.
Du moins vous seriez sûrs que ce roi militaire Ne vous régirait pas vassaux de l'Angleterre, Que de lord Wellington il ne serait pas fou, Qu'il prendrait rarement ses ordres à Gorfou, Qu'il ne camperait pas, aux bords qu'elle regarde, Sous le service anglais général d'avant-garde. Que des Russes eux-môme il serait peu touché, Et qu'il ferait enfin un prince à bon marché.
Puis-je sur tous ces points aussi bien vous répondre Des princes mendiants qui cheminent vers Londre, Et vont quêter le sceptre abdiqué par Gobourg : Paul, Maximilien, Frédéric et Hombourg, Bons Allemands, connus du Rhin jusqu'à la Hesse, Qui vont se faire Anglais pour régner sur la Grèce ?
mes chers compagnons, mes Grecs, mes vieux amis,
Voulez-vous d'un poëte entendre un bon avis?
Le voici. Quand du haut de Nauplie ou d'Athènes,
Surveillant l'Archipel, l'œil de vos capitaines
Au loin apercevra du monarque nouveau
Sous pavillon anglais accourir le vaisseau,
En le voyant entrer dans le golfe limpide.
Que de l'Acropolis, que de la Palamide, ^*
Où les drapeaux du Christ remplacent ceux d'Alla,
Les canons en grondant, demandent : Qui va là? —
Le roi de Grèce. — Au large; — et, sans souffrir l'approche.
Alors qu'il tirera son brevet de sa poche.
Et vous l'aura montré, de loin et du tillac,
Signé lord Wellington et plus bas Polignac,
Savez-vous, mes amis, ce qu'il faut qu'on lui dise? Mais du haut des créneaux, de crainte de surprise, Sans colère, en faisant au prince souverain, ®^ £t fort civilement, un salut de la main :
« Monsieur, vous avez foit sur mer un beau voyage,
Vous avez vu la Grèce, et c'est un avantage.
Car le pays est beau, surtout vu de la mer.
Quand l'Archipel est calme, et quand le ciel est clair.
Mais si vous avez cru loger dans cette Grèce,
Vous avez, peu prudent, compté sans votre hôtesse.
L'abeille désormais fait pour elle son miel.
Nous n'avons pas pour vous affranchi notre ciel ;
Nous n'avons pas d'un joug brisé l'ignominie
Pour reprendre aussitôt une autre tyrannie.
Son aspect sera-t-il à nos yeux plus riant.
Pour nous venir du nord au lieu de l'orient?
Quels que soient ses discours, sa couleur ou sa forme,
Sous le doliman vert, ou le rouge uniforme.
Qu'elle invoque le Christ ou jure en Mahomet,
Qu'elle porte un turban, ou balance un plumet.
Que son sceptre, pendant ou devant ou derrière.
Droit ou courbé, se nomme épée ou cimeterre.
Sous le masque et l'habit qui la cachent le mieux,
Toujours la tyrannie est la même à nos yeux;
Autant vaut, à subir une main despotique.
Un pacha d'Istamboul qu'un préfet britannique. »
Dites-lui, dites-lui : « Si, pleins de lâcheté.
Nous pouvions condescendre à cette indignité,
Les morts qu'autour de nous ce noble sol rassemble,
Tous, pour nous accuser, se lèveraient ensemble;
LE ROI DE GRÈGE. 2t5
Trois cent mille héros, paraissant devant nous,
Nous (liraient : « Mes enfants, nous sommes morts pour vous,
« Notre sang, dont la trace est sous vos pieds flétrie,
« Coula pour vous laisser une libre patrie.
a Honte à qui cède un bien qui nous a tant coûté;
« Rendez-nous notre sang, ou criez : Liberté! »
Ainsi diraient les morts, réclamant leur conquête;
Et devant les tombeaux nous baisserions la tète.
Au large I et loin de nous, loin vos dons insensés !
Nos dieux frissonneraient près de vos dieux glacés.
Ah ! si les Grecs chez eux croyaient utile un maître,
Es sauraient dans la Grèce en trouver un peut-être.
Nous choisirions un roi qui connaîtrait du moins
Nos usages, nos mœurs, nos désirs, nos besoins.
Dont notre sol eût vu s'élever la jeunesse.
Dont le cœur palpitât au seul nom de la Grèce,
Dont tous les souvenirs, dès les plus tendres ans.
Eussent grandi mêlés à ceux de nos enfans,
Qui parlât avec eux la langue maternelle,
Et, dans la Grèce né, mourût content pour elle.
Allez donc, et tournant la voile à l'occident,
Portez cette réponse aux maîtres du trident.
a Monsieur, vous nous semblez un brave gentilhomme ; A quelque autre royaume obtenez qu'on vous nomme ; Puisse sans mal de mer vous conduire un vent frais. Et priez Wellington de rembourser vos frais. »
Dites ceci, mes fils, le front haut, la voix claire, Dans votre belle langue, en vrais enfants d'Homère, Et tous battront des mains, tous les peuples, s'entend. Surtout si votre épée en paraît dire autant.
Un peuple, quel qu'il soit, qui prétend être libre, Le sera. Du Céphise aux rivages du Tibre, Du Tessin à la Seine, et du Tage à l'Escaut, Tout peuple est entendu qui veut bien parler haut. *' Nul homme assez puissant, pour saints que soient ses titres, Ne peut aux nations imposer leurs arbitres, Garder au ministère, ou donner aux États, Ceux dont décidément un peuple ne veut pas.
Assez, assez longtemps a régné l'Angleterre:
Je le dis à la Grèce, à la France, à la terre.
Lord Byron, dans Athène, entendit un oiseau Qui chantait et disait : L'avenir sera beau.
Le monde sera libre. Et moi, j'entends encore Ce même oiseau qui chante et dit : Voici l'aurore, Voici la liberté! Les nuages, au ciel.
En vain pensent voiler son éclat éternel ; Espérez, espérez, si, sans peur des orages.
Votre souffle assez fort monte jusqu'aux nuages. Chassez-les, chassez-les, et sous un ciel nouveau Le monde sera libre et le jour sera beau.
C'est ce que ce matin, sous les grappes fleuries. Parmi les marronniers il chante aux Tuileries ; Et si l'on ferme encor l'oreille à la leçon, J'irai demain l'entendre... et je crains sa chanson.**