‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 45 sur 99 · SUR LES FORTIFICATIONS DE PARIS · texte numérisé non relu

SUR LES FORTIFICATIONS DE PARIS

Sire, que m'a-t-on dit? et que viens-je de lire? Qui s'attendait en France à ce trait de délire? Qui de nous aurait cru qu'un roi si paternel Ait pu former jamais ce dessein criminel?

J'habite la province, et là, sans crainte aucune, Satisfait de gérer ma petite fortune, En citoyen exact, aux mains du percepteur Acquittant les impôts qui me font électeur, Aimé du sou»-préfet, estimé dans ma ville, Je me croyais heureux et je vivais tranquille.

Sans se douter de rien, le pays, comme moi.

Tranquille, se croyait gouverné par un roi Bon, sage, homme d'esprit, de sens et de mémoire . A régner par la paix mettant toute sa gloire. Parmi les factions patient, juste, humain.

Même à ses meurtriers prêt à tendre la main,

Aimant la liberté comme une ancienne amie, Prudent avec courage, et sage avec génie.

Et qui, bien que blâmé dans ses meilleurs projets, Semblait avoir peu soif du sang de ses sujets.

Soudain, en déjeunant, (peutr-étre on vous dénigre, ) J'apprends par mon journal que vous êtes un tigre, Qui, couvrant sa fureur de dehors doucereux.

Nous trame sourdement le sort le plus affreux; Sans figure, j'apprends que, secondé des membres Qui le plus librement votent dans les deux Chambres, Vous-même, aux étrangers favorable sous main , A Tentour de Paris, sous le prétexte vain D'en rendre à Tennemi moins facile l'entrée.

Vous bâtissez des forts, maîtres de la contrée; Que sur la capitale on voit de toutes parts Se dresser, se pointer des tours et des remparts. Et qu'un de ces matins, si par hasard il bouge. Vous devez sur Paris tirer à boulet rouge.

Mais c'est abominable I et, si l'on croit le fait. On a grande raison de crier comme on fait.

Voir tomber dans Paris des bombes et des balles! Sommes-nous revenus au temps des cannibales?

Comment, brûler Paris I comment, anéantir Ces mêmes monuments qu'on vous a vu bâtir!

La Colonne où, sans peur, vous avez eu la gloire De faire remonter le géant de l'histoire I Et cet arc triomphal par vos mains achevé. Où si près de son nom le vôtre s'est gravé !

Brûler la Madeleine! et lancer vos fusées Du Mont-Valérien jusque sur nos musées,

nh

Sauvage 1 incendier tous les trésors des arts!

Que l'ennemi du moins traitait avec égards,

Ne faisait qu'emporter, au jour de nos défaites,

Et fort soigneusement chargeait sur ses charrettes.

Et moi, qui projetais de venir ce printemps

Me fixer à Paris ! je prenais bien mon temps 1

Hélas 1 pauvres tableaux, qu'au Salon, dès qu'on Touvre,

J'allais voir tous les ans exposés dans le Louvre 1

Pauvre Palais-Royal, où nuit et jour on vend

Tout ce que l'étranger désire ! où si souvent

Au canon de midi j'ai mis ma montre à l'heure !

Je sens que je l'aimais, et déjà je le pleure.

Et mes chers boulevards 1 la Bourse I ces cadrans

Dont le gaz rend la nuit les chiffres transparents!

Ces journaux qu'on lisait, à l'ombre, aux Tuileries!

Le Muséum, les ours, les serres si fleuries.

Les singes! C'étaient là de vrais plaisirs de roi!

Mais me faire tuer! le beau plaisir! ma foi I

Habiter Paris, moi qui veux vivre tranquille,

Quand auprès de Paris vous placez Canonville !

Canonvillel un tel mot explique assez vos vœux.

Et rien que ce nom-là fait dresser les cheveux.

Canonville ! il faut bien que tout soit véritable.

Puisque de deux côtés arrive un bruit semblable.

Et que vos ennemis, de l'un et l'autre bord.

Pour crier contre vous sont tout à fait d'accord.

Mais n'avez-vous donc pas, sire, dans votre enfance , Lu l'histoire romaine ou l'histoire de France ? N'avez-vous pas appris dans votre Domairon •^ Comment mourut Tibère ? et combien ce Néron,

Qui par sa soif de tigre a perdu le nom d'homme,

Fut blâmé des Romains pour avoir brûlé Rome ?

N'avez-vous jamais vu, descendant du Pont-Neuf,

La fenêtre où jadis Tinfàme Gharlesr-Neuf

A tiré sur le peuple avec sa carabine ? ''^

Et cette inscription quelque peu jacobine

Qui montrait, au balcon du Valois favori,

Sa mémoire exposée ainsi qu*au pilori?

Voulez-vous mériter cette honte éclatante?

Ces exemples ont-ils un appât qui vous tente?

Êtes-vous las d'avoir un beau rôle à jouer,

D'entendre les Débats eux-mêmes vous louer?

D*être aimé de la France, admiré de l'Europe,

Et de remplir enfin votre bel horoscope?

Non, vous ne mettrez pas votre histoire en morceaux ;

J'embrasse vos genoux, comme dit Desmousseaux,

Non pas le Desmousseaux que la Chambre idolâtre.

Mais le vrai Desmousseaux, celui du vrai théâtre. ''*

Avez-vous entendu ce qu'il dit à Talma? ''*

Écoutez à son tour un cœur qui vous aima.

Vous n'étiez pas méchant. Quel conseiller infâme,

Quel Narcisse a jeté c« crime dans votre âme?

C'est Guizot, ce démon antinational.

Qui vous aura soufflé ce projet infernal.

Il n'était pas ministre alors, mais il n'importe.

Et tout prétexte est bon pour crier : A la porte!

Mais voyons, car je veux accepter le débat; Je Ben-; en moi pour vous quelque chose qui bat; Jugeons qui vous accuse, et raisonnons. Hais, sire, D'avance, j'entends bien ce que vous m'allez dire :

D'abord, « que mon journal, qui ne peut être un sot, De tout ce qu'il me dit ne pense pas un mot; Mais que, les plus vains bruits et les plus ridicules Ayant chance toujours de trouver des crédules, II prend soin savamment de grossir le total.

Afin. que, de la masse, il reste un peu de mal. »

— Cela peut être juste. — Ensuite, « qu'on vous crie Fort à Taise les mots. Peuple, France, Patrie,

Et qu'au combat pour eux conduisant nos aînés. Vous les sauviez déjà quand nous n^étions pas nés. »

— Peut-être ajoutez-vous ( réponse toujours prête) « Que votre intention au fond est très-honnête,

Et que, bien loin de nuire à notre liberté.

Dans vos seuls bastions vit sa sécurité.

Ainsi, comme Paris est le cœur de la France, Vous voulez que le cœur soit sûr de sa défense. Afin que, si du corps quelque membre est blessé. Le cœur jamais du moins ne puisse être percé. Et, rassemblant la force à ses membres ravie. Au reste jusqu'au bout conserve de la vie. »

Mais tous ces beaux discours ne sont que de vains mots

Pour des gens décidés à craindre vos complots ;

Et le plan de vos forts nous fait assez connaître

Que de nous tôt ou tard vous voulez être maître,

Et que vous prétendez, en canonnant Paris,

Reprendre au peuple un jour ce qu'au trône il a pris.

Je sais que ce qu'on dit des bastilles armées

Se pourrait aussi bien dire de ces armées

Que du recrutement maintient la sotte loi.

Et qu'on garde sur pied, je ne sais pas pourquoi.

Tous ces gros bataillons, vivantes citadelles, Forts qui marchent, remparts au mot d'ordre fidèles, Ils peuvent, contre nous prompts à tourner leurs rangs, Venir au premier jour tirer sur leurs parents; Je le sais. C'est un mal à joindre à tous les nôtres. Mais un danger nouveau n'empêche pas les autres. Je ne serai tranquille, à ne vous point flatter. Que quand nous n'aurons plus d'armée à redouter. La paix est. Dieu merci 1 pour jamais affermie ; Et désormais l'armée est sa seule ennemie.

Quand on porte un fusil, on aime à s'en servir. L'armée et des remparts! c'est à faire frémir. D'ailleurs, c'est une charge ; on n'a pas à revendre Des hommes, de l'argent. Et pourquoi se défendre? Quel préjugé! comment, avec le sens qu'il a.

Le roi Louis-Philippe en serait encor là !

— Mais les autres le font. En face de la France, Voyez Ehrenbreistein, et Cologne, et Mayence I

— Qu'importe 1 Je verrais le monde tout entier Mettre à bâtir des forts sa pierre et son mortier. Ou même, je pourrais croire à la convenance De faire à notre tour quelques murs de défense, Que Paris devrait être encor sauf de rempart. Paris, entendez-vous, est une ville à part,

Une ville en commun, qui doit rester sans porte, Afin que l'étranger à son aise entre et sorte. N'appartient^lle pas aux autres comme à nous ? Des peuples n'est-ce pas le commun rendez-vous ? Le centre universel de l'Europe et du monde ? L'immense confluent où la lumière abonde.

Où chaque nation puise son contingent,

Et nous vient en échange apporter son argent? Voulez-vous abolir ses riches destinées?

Décourager les juifs, dégoûter les guinées?

Voilà le vrai danger. Le commerce en effet Déjà tremble, et les forts, qu'à ses dépens on fait. Tirent sur les marchands et contre les boutiques. Tous les plaisirs déjà perdent de leurs pratiques ; La danse va périr, Tenceinte empêchera L'Europe de venir le soir à l'Opéra.

Ne mécontentez pas l'étranger, prenez garde 1 Il est très-susceptible et de loin vous regarde ; Et vos forts, malgré vous, sans vouloir l'offenser, Ont un air de soupçon dont il peut se blesser. Car enfin, dans Paris si l'on se fortifie.

N'est-ce pas témoigner que d'eux on se méfie ? J'irai même plus loin, n'est-ce pas leur montrer Que vous n'aimeriez pas chez vous les voir rentrer? S'ils allaient revenir, il ne faudrait s'en prendre Qu'à vos remparts, qui font mine de se défendre. Si d'un paratonnerre on munit sa maison, La foudre y vient tout droit du bout de l'horizon, Et grondant, du défi plus enflammée encore.

S'y brise quelquefois, mais souvent la dévore. Ainsi toute défense attire le danger ; Le rempart qu'on élève irrite l'étranger.

Lorsque de Tennemi les colonnes sont fortes, Je trouve plus prudent de leur ouvrir les portes. C'est surtout aux marchands que je pense en ce cas. Brûte-t-on la cité qui ne se défend pas?

Jadis Jérusalem a vu brûler son temple

Pour s'être défendue; et c'est un grand exemple, Qu'en un savant journal, que je lis avec fruit, Cite très à propos un monsieur très-instruit.

Mais je suppose enfin vos bastilles dressées.

Si par les ennemis elles sont menacées,

Cependant qu'ïiu dehors nos valeureux soldats

S'en iront vers le Rhin au-devant des combats,

Sans doute vous voudrez, tout le temps des batailles.

Laisser aux citoyens la garde des murailles.

Et (je vous vois venir ) les prier d'occuper

Tous ces forts, qu'un beau jour on peut envelopper?

C'est où je vous attends. Croit-on que le plus ferme

Dans ces forts avancés très-volontiers s'enferme ?

Et, séparé des siens, pense-t-on obtenir

Qu'il veuille jour et nuit là dedans se tenir?

Est-ce le citoyen qu'un tel poste regarde ?

Il veut pouvoir souvent quitter son corps de garde ,

Revenir visiter sa femme et son comptoir,

Et même dans son lit retourner chaque soir.

Tranquille par état comme par caractère.

Un soldat citoyen n'est pas un militaire.

La défense des forts n'est pas de son métier.

Pour moi, jadis marchand et maintenant rentier.

Si, selon mes projets, de ma petite ville

Je reviens à Paris fixer mon domicile,

EstK^e pour m'enfermer dans quelque bastion?

C'est tout au plus si j'aime à faire faction ;

Pour moi le jour de garde est loin d'être une fête.

Et le bonnet à poil me fait mal à la tête.

Du simple grenadier le rôle est exigeant.

LE DISCOURS DU BON BOURGEOIS. 23i

Autrefois j'ai porté les galons de sergent, L'uniforme me plaît, mais quoi I j'ai pris en grippe L'odeur du corps de garde et celle de la pipe. Passer la nuit me brise, et veiller me fait mal. Sans doute j'ai souvent passé la nuit au bal, Au whist, à l'écarté, surtout à la bouillotte; Mais faire, l'arme au bras, des rondes dans la crotte ! Mais me mouiller les pieds ! servir, au vent du nord, L'œil ouvert sur Paris qui chaudement s'endort. D'escorte aux polissons que les rondes ramassent, Ou crier le qui-vive aux ivrognes qui passent! Bonsoir. Rien qu'y penser me fait déjà frémir. Je suis bon citoyen, mais j'aime à bien dormir. Et puis, ma femme a peur, quoique fort peu bégueule, Quand la nuit dans son lit elle demeure seule. Que ferait-elle, alors que, loin de ma maison. Prisonnier de vos forts, j'y tiendrais garnison Et, triste sentinelle, y passerais mes veilles A croquer le marmot et bayer aux corneilles?

N'épuisez pas d'avance, et sans bien pour l'État, L'ardeur qu'il faut garder pour l'instant du combat. Ah! s'il fallait un jour voler à la frontière, Certe alors... je verrais ce que j'aurais à faire. Dans ce pays de France amoureux des clairons, Oui tout le monde est brave, excepté les poltrons, Nous serions, au besoin, de gens prêts à combattre Trente-trois millions... et même trente-quatre, Car en de tels moments en voit aux étendards. Courir femmes, enfants, malades et vieillards.

Mais la paix maintenant semble à jamais assise

Entre ses deux appuis, la Seine et la Tamise. A quoi sert de prévoir un sinistre avenir?

Les Alliés jamais ne sauraient revenir.

D'ailleurs, à vous parler en citoyen sincère, Si je ne souffre pas moi-même de la guerre.

Ils reviendraient, qu'au fond cela m'est fort égal. Us sont venus deux fois, nous ont>-ils fait du mal ? Ils ont bien, en entrant, brisé quelques croisées. Lâché quelques chevaux dans les Champs-Elysées, Et braqué leurs canons, protecteurs peu courtois, Contre le château même où demeuraient nos rois ; Mais quoi ! nous avions fait chez eux choses égales ; Nous avions visité toutes leurs capitales.

Dans leurs fleuves partout fait boire nos chevaux. Ramené des canons de tous leurs arsenaux, Couché dans tous leurs lits, sans le dire à confesse, Et pris tous leurs clochers, sans aller à la messe. Il faut donc être juste ; et si, sans leur congé, Cinq cent mille Français chez eux ont voyagé. Si leurs maisons vingt ans ont été nos auberges. Quand on s'est mal conduit, il faut souffrir les verges. Et nous-mème avouer que, battus si longtemps. Ils n'avaient pas de nous lieu d'être fort contents. Portant plus de respect aux aigles abattues.

Sans doute ils auraient dû prendre moins de statues. Charger sur leurs fourgons moins de tableaux de prix Pour les remettre aux lieux où nous les avions pris; J'en conviens; mais du moins ils étaient fort honnêtes. Et prenaient fort gatment part à toutes nos fêtes; Us avaient vraiment l'air d'aimer beaucoup Paris, De nos dames c'étaient les danseurs favoris ;

Ils avaient fort bon ton et les meilleures formes, Us portaient dans les bals de charmants uniformes, Us valsaient avec grâce, ils saluaient très-bien, Parlaient russe, allemand, anglais, italien, Très-instruits; j'en ai vu, dans un temps fort critique. Venir chez moi, le soir, faire de la musique, Chanter avec ma femme avec beaucoup de goût. Pour ma fille empressés, polis pour moi surtout. J*ai trouvé même en eux, en causant politique. Plus d'une opinion vraiment patriotique.

Ils aimaient mon pays, autant que moi vraiment. De son bonheur, à table, ils parlaient chaudement ; Et que de fois, causant arts, commerce et finance , Us ont bu de mon vin au bonheur de la France I lis n'en ont emporté qu'un très-bon souvenir; Et nous ont, en partant, promis de revenir.

Et nous irions songer à d'anciennes querelles I Lorsque les nations fraternisent entre elles. Est-ce à bâtir des forts qu'il convient de penser? A quoi bon des remparts si ce n'est pour danser. Pour jouer à la boule, et pour voir, les dimanches, Sous les ormes, le soir, passer les robes blanches ? J'en connais de charmants où je dansais jadis; Après vêpres, l'été, c'était mon paradis.

Heureux âge 1 beau temps ! illusions premières ! Voilà les seuls remparts d'un siècle de lumières. Les autres sont sans but dans ce siècle nouveau. A Paris, et partout, passons-y le niveau ; N'allons pas follement, en nos vaines bravades. Gêner les citoyens, gâter leurs promenades,

Surlout leur faire peur, et leur faire prévoir

Des maux qu'absolument ils ne veulent pas voir.

L'industrie a besoin de ses libres coudées.

Le canon doit partout faire place aux idées;

Le qui-vive les gène, et le bruit des tambours

Trouble dans leur chemin ceux qu'il ne rend pas sourds.

Plus de forts, de remparts, ni même de frontières !

Qu'entre les nations tombent toutes barrières 1

Quer, sans payer les droits, ma femme, à moins de frais.

Ait des foulards de l'Inde et des ciseaux anglais I

Que de ma France ainsi prospère l'Industrie!

Honneur aux étrangers, et vive la patrie !

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