‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 88 sur 99 · SCÈNE DE GORIOLAN · texte numérisé non relu

SCÈNE DE GORIOLAN

GORIOLAN.

Oui, mais j'ai dit : C'est là que sont mes oppresseurs;

Là que de mon exil respirent les auteurs :

Que Sicinius... ah! tout mon courroux s'enflamme 1

La vengeance, à ce nom, aiguillonne mon âme !

Moi, je pardonnerais! Sicinius!... Eh quoi!

De la pitié pour eux! En ontr-ils eu pour moi?

Us m'ont banni ; comme eux je suis impitoyable.

Guerre, guerre au méchant, point de grâce au coupable !

YÉTUHIB.

Eh bien! puisque mes pleurs sont enfin superflus,

Barbare ! venge-toi, je ne te retiens plus.

Va, cours du sang des tiens abreuver ta furie ;

Déchire, fils cruel, le sein de ta patrie;

Père dénaturé, de tes bras tout sanglants,

Va, porte le poignard au cœur de tes enfants;

Il est, il est des dieux amis de l'innocence.

Grands dieux! je vous remets le soin de ma vengeance.

Toi, protecteur de Rome» ô roi des immortels!

Foudroie un sacrilège et venge tes autels.

Mais non, non, laisse en paix ta foudre qui sommeille :

Qu'il vive, et près de lui que l'infortune veille,

Que le remords rongeur empoisonne ses jours.

Et que tous ses forfaits le poursuivent toujours !

Dans son cœur déchiré que, toujours renaissante ,

Vive de Rome en sang l'image menaçante ;

Que les mânes plaintifs de ses fils au tombeau

Jusqu'au seuil de la mort accusent leur bourreau;

Que nos derniers neveux, partageant ma colère,

Au fond de son tombeau tourmentent sa poussière,

Et, prolongeant sa peine au delà de la mort,

Quand il ne sera plus le maudissent encor 1 Voilà les derniers vœux, la demande dernière, Qu'aux dieux que tu trahis fait en mourant ta mère.

GORIOLAN.

Ma mèrel...

VÉTURIE.

Voilà donc ce héros tant vanté !

Ce modèle de foi, d'honneur, de piété l Perfide!... voilà donc cette amitié si tendre Que de ton cœur le mien semblait devoir attendre ! Comme tes faux respects avaient su m'abusert Comme ton masque à Rome en osait imposer I Son âme, disait-on, des vertus est le temple ; Le père à ses enfants te donnait pour exemple, Et de son fils, la mère aux dieux, pour tous souhaits, Demandait d'être aimée autant que tu m'aimais. Que tu m'aimais! que dis-je! ô douleur trop amèrelj Tu n'as jamais aimé ta malheureuse mère.

GORIOLAN.

Moi ! ne vous point aimer ! qu'ai-je donc fait, grands dieux ! Qui m'ait pu mériter ce reproche odieux ?

Tous les soins, chaque jour, que j'ai pris pour vous plaire Ne devraient-ils donc pas vous dire le contraire ? N'avez-vous point assez, de mes plus jeunes ans, Éprouvé de mon cœur les tendres sentiments?

N'avez-vous point trouvé dans ma reconnaissance Le prix de tous les soins donnés à mon enfance? Quand de mes jours accrus le généreux auteur Sur un lit de lauriers mourut au champ d'honneur, Mon cœur, vous le savez, plein d'un amour sincère, Vous rendit tout l'amour qu'avait pour vous mon père.

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