‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 90 sur 99 · FRAGMENTS · texte numérisé non relu

FRAGMENTS

LA GOLOMBIADE

Je chante l'Océan et cet homme intrépide Qui, le premier, parti des colonnes d'Alcide, Chercha vers l'Occident, [lar des chemins nouveaux, Un monde, au sein des mers, ignoré des vaisseaux, Et, conduit par Dieu même en cet autre hémisphère, Du flambeau de la foi lui porta la lumière.

Viens me dicter des chants, muse inconnue encor, Dont l'Atlas solitaire entend la lyre d'or; Toi qui, de l'univers soulevant tous les voiles, Sais les secrets des flots, des vents et des étoiles. Et donnas aux nochers, égarés loin du bord.

Le guide merveilleux qui leur montre le nord. Muse amante des mers, couverte de nuages Tu suis incessamment le détour des rivages ; Rêveuse, tu te plais au bruit des flots mouvants, Et tu mêles ta voix au muiKnure des vents.

Souvent au bruit des flots, au bruit des vents unie,

J*ai cru de tes concerts entendre i'iiarmonie ;

Souvent j'ai cru te voir m'apparattre soudain,

D'étoiles couronnée, une lyre à la main,

Et, du héros des mers me présentant l'image,

A lui donner des chants inviter mon jeune âge.

Je t'appelle aujourd'hui. Viens donc me raconter

L'événement fameux que ma voix veut chanter.

Si ta brillante sœur aux plaines Idumées,

Pour soutenir la foi, conduisit des armées,

La foi t'ouvre un chemin plus vaste à parcourir.

Et c'est un monde entier qu'il lui faut conquérir.

Des sommets de l'Atlas, ta demeure étemelle.

Tu vis Colomb tenter une route nouvelle ,

Tu vis à ses destins s'opposer les enfers,

Les lies, les écueils, les prodiges des mers,

La tempête en fureur éclatant sur sa tôte.

Et les siens, plus à craindre encor que la tempête ;

Et tu le vis lui seul triompher des complots

Des siens, et des enfers, et des vents, et des flots.

Que ta voix immortelle à la mienne réponde.

Le sujet de nos chants intéresse le monde.

Alors que l'Éternel amena le moment Qui devait enfanter ce grand événement, Depuis l'heure où le Christ apparut sur la terre Quinze siècles à peine achevaient leur carrière. Et, pour les accomplir, l'astre qui fait les jours Devait huit fois encor renouveler son cours.

C'était au mois naissant où la Vierge rayonne, Et d'épis moissonnés compose sa couronne.

I>éjà, loin de Palos, aux vents abandonnées, Les voiles de Colomb, vers FOccident tournées, Fuyaient l'Andalousie et son riant séjour; L'aurore se levant annonçait un beau jour; Et des vents orageux la famille ennemie Dormait couchée au loin sûr la vague endormie. Seulement, dans le calme et des vents et des flots, L'air léger du matin apporte aux matelots Quelques confuses voix, quelques chants qu'au rivage Les prêtres achevaient pour conjurer l'orage, Que la foule répète, et qui, montant au ciel. Vont pour les voyageurs implorer l'Éternel.

En voguant les premiers vers des routes nouvelles, Les uns voyaient joyeux cingler les caravelles. Les autres regrettaient leur toit et leur pays. Celui-ci son vieux père, et celui-là son fils; Tous, de pensers divers agités en silence.

Tenaient leurs yeux fixés sur l'Océan immense ; Lorsque, de son tillac, le front calme et riant, Colomb parle, et du doigt leur montrant l'Orient :

« Compagnons, voyez-vous du côté de la terre Cette aurore, du jour brillante avant-courrière ? Le soleil n'est pas loin : le globe de splendeur Va se lever bientôt dans toute sa grandeur.

M'entendez-vous? Amis, nous sortons des ténèbres. Nos noms, hier obscurs, demain seront célèbres.

Le inonde entier sur nous a les regards ouverts. Dieu tiendra le timon sur les lointaines mers; Il est notre pilote aux terres inconnues Où les voiles encor n'étaient pas parvenues.

La gloire, les trésors, mais aussi les dangers, Attendent nos vaisseaux vers ces bords étrangers; La mer a des écueils, le vent a des orages; Mais allons, et que rien n'étonne yos courages, Car Dieu marche avec nous. Voyez, levez les yeux; Lui-même de sa gloire il a rempli les cieux.

Et, d'un concours divin flattant notre espérance. Fait luire son soleil en signe d'alliance. »

Il dit; le soleil brille, il monte dans les airs, Et peint de pourpre et d'or la surface des mers.

Cependant ^u'il parlait, les voiles fugitives Ont mis un vaste espace entre elles et les rives; Le vent enfle plus frais les joyeux pavillons. Et la proue en fuyant laisse de longs sillons.

De l'ombreuse Madère on a vu fuir les bords.

Après quinze soleils de tourmente, et d'efforts, Colomb avait touché ces fabuleuses terres Qu'au sein de l'Atlantique on trouve les dernières, Bornes de l'ancien monde, et que, pour s'enrichir. Les plus hardis vaisseaux n'avaient osé franchir. C'est là que, rejetés et brisés par l'orage, Les siens trouvaient enfin l'asile d'un rivage :

Cher et dernier repos à leur fatigue offert, Avant que de tenter un océan désert.

En que] état, grand Dieu ! touchent-ils cette plage : Vaincus, découragés, si, dans un court voyage, Leurs agrès sont perdus, leurs canots submergés, * Leur gouvernail rompu, leurs flancs endommagés. Trop faibles, pourront-ils, dans leur route perdue. D'une mer sans limite affronter l'étendue?

Oh I de combien de soins en secret tourmenté, Dans le fond de son cœur Colomb est agité I Mais s'il forme au dedans plus d'un triste présage. Le trouble de son cœur n'atteint pas son visage. L'œil fixé vers le but, il garde un front serein ; A la poupe debout, d'un geste souverain, H dispose, il ordonne ; à sa voix entendue.

Le câble est déroulé, la voile est descendue ; Sur les flots aplanis, tous regardent, joyeux, La terre qui s'approche et vient au-devant d'eux. On est au port enfin ; l'ancre tombe ; aux rivages Déjà les trois vaisseaux attachent leurs cordages. Le fort dé Sainte-Croix les salue ; et d'abord Le vieux chef castillan qui gouverne ce bord Et sait y faire aimer, à ses maîtres fidèle.

Le nom de Ferdinand et celui d'Isabelle, Le noble Alvar, au bruit tout à coup élevé Que des ports espagnols Colomb est arrivé, A fait à l'amiral parvenir un message.

Qui le presse, en son nom, de descendre au rivage : Lui-même il marcherait au-devant de ses pas, Si la lenteur des ans ne le retenait pas.

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