III
Oh! que la Renommée est rapide courrière!
Déjà, par mille voix, on sait, dans Ttle entière, Qu'à suivre un grand dessein Colomb est attaché, Et va chercher un monde au bout des eaux caché. De toutes parts, des monts, des rives, de la plaine, On accmirt : on veut voir ce hardi capitaine. Cet élu du Trè&-Haut, cet homme merveilleux, Qui connaît les secrets de la mer et des cieux : «i EstrK^ lui, disent^iis? celui-là? son visage « Porte d'un grand destin l'assuré témoignage. » Et, des lieux élevés, un peuple curieux Regarde, et sur Colomb tient attachés ses yeux.
Mais lui, de son vaisseau descendu sur la rive, Portant sur toute Tlle une vue attentive, Parmi ce peuple entier pressé sur son chemin, Calme, et le saluant du front et de la main, Il va, suivi des siens, de Roldan, de Savage, De son fils Ferdinand, sa vive et noble image, De deux jeunes Français qui, d'un œil attristé, Du bord nouveau pour eux admiraient la beauté. Et de ce prêtre saint, en£aint de Dominique, Las-Casas, qu'aux pays qui seront l'Amérique Lui-même le Très-Haut envoie, ange mortel, Pour faire aimer son nom, son culte et son autel. Vers le vieux gouverneur ainsi Colomb s'avance.
11 dit, et le vieux chef admire l'entreprise. Parmi les Castillans, dont la foule surprise, Leïi regards sur Colomb fixés avidoment^ Suivait tous ses discours d'un long étonnernent, Uii jeune Portugais, qui, de? bords de l'Afrique Poussé d'un ouragan au geio de FAtlaotique, Donnait à son navire un moment de repos, D'un œil ardent^ surtout* écoutait le héros; Ou le ûomnriait Gamf^i. Né sur Ips bords du Tage, Célèbre, en son pays, par plus d'un beau voyage, En écoutant Colomb, il semblait dans son sein Concevoir à son tour quelque vaste dessein ; 11 a, sentant soudain sa pensée agrandie, Conçu vers l'Orient une route hardie :
Par des flots inconnus, vers les pays de l'or, A travers les terreurs du cap d'Adamastor, Il ira, donnant l'Inde à sa Lusitanie, Lutter avec Colomb d'audace et de génie.
Déjà le vent plus frais, ce messager du jour, De l'aurore voisine annonçait le retour.
Tandis que tout encor sur la flotte sommeille. Un jeune matelot de la troisième veille Regardait se lever l'aurore sur les flots :
« Elle doit être belle aux rives de Palos,
« Parmi les orangers qui bordent le rivage, » Dit-il; et de sa main il couvre son visage.
Sur le bord appuyé, dans son pays lointain Comme en un songe il voit le retour du matin : « Maintenant on s'éveille, on se lève ; c'est l'heure a OÙ, SOUS le jour naissant, s'ouvre chaque demeure; « Les coqs chantent; aux champs on s'apprête à partir; a Les agneaux, en bêlant, demandenl à sortir. » Je ne sais quel regret de la douce patrre Se glisse à ces tableaux dans son à me attendrie ; Et les pleurs d'un regret par degrés plus amer Ont roulé sur sa joue, et tombent sur la mer.
Us regardent au loin... espérance perdue!
Ils n'aperçoivent rien dans la vaste étendue,
Rien que la solitude; et l'oeil des matelots
Mesure avec effroi l'immensité des flots.
Us appellent; le cri qui dans les airs s'élance
De la mer immobile augmente le silence,
De moment en moment devenu plus profond
Lorsque leur voix appelle, et que rien ne répond.
Un même mouvement saisit la flotte entière :
Tous, élevant au ciel leurs mains et leur prière ,
Implorent à genoux des vents libérateurs.
Il était beau de voir ces fiers navigateurs,
Abandonnés, perdus sur des mers inconnues,
De chants religieux remplir les vastes nues.
Dans le calme de l'air montaient, montaient les voix.
Qu'entendaient s'étever pour la première fois Ces mers, qui des humains ignoraient la naissance, Et qui dormaient encor dans leur premier silence.
YIL
OLIVIER DR LILLBBONNE.
]6pisodb.
Cependant la nuit dure, et, calme dans les cieux, La lune poursuivait son cours silencieux.
Sur le lit de douleur, combattant avec Tombre, Une lampe à regret jette une clarté sombre ; Tout se tait; on n'entend que le bruit sourd de ('eau Qui d'instant en instant bat les flancs du vaisseau. Seul, auprès d'Olivier, dans un morne silence, Nurbel, désespéré, mais calme d'apparence, Veillait, quand Olivier, qui semblait endormi, Ouvre ses yeux, longtemps fixés sur son ami, Et, le sein oppressé, l'haleine défaillante, Lui dit enfin ces mots d'une voix faible et lente :
« Nurbel, je chercherais à t'abuser en vain; Déjà, près de mon cœur que ne sent plus ma main, Je sens le poids glacé d'une main inconnue ; C'en est fait, l'heure approche et la voilà venue. Ne pleure point la mort qui va nous séparer; C'est lorsque je vivais qu'il fallait me pleurer. Le Ciel exauce enfin ma prière assidue, Et je vais retrouver celle que j'ai perdue.
Mais si quelque regret vient attrister ma mort.
Ami, c'est le regret que je donne à ton sort.
Ah! si tu ne vivais que pour celui qui t'aime,
Vis pour lui conserver la moitié de lui-même ,
Vis pour m'aimer encore, et pour exécuter
Ce qu'un ami mourant à ta foi va dicter.
Bien qu'aujourd'hui perdu si loin de la patrie,
Tu reverras un jour notre chère Neustrie ;
Tu reverras ces bords où, jeunes tous les deux.
Si longtemps, seuls au monde, et l'un de l'autre heureux,
Pour tout autre bonheur sans yeux et sans mémoire ,
Notre seule amitié fit toute notre histoire. »
Par son émotion un moment arrêté.
Son œil s'est attendri d'une larme humecté.
Il reprend : « De retour aux champs de Lillebonne,
Si le ciel sur ces mers autrement n'en ordonne^
Va trouver mon vieux père, et de mon abandon
Fais que l'infortuné m'accorde le pardon. »
Puis, s'arrètant encor, comme si ses pensées
Cherchaient à se calmer, en son sein trop pressées :
« Tu m'as accompagné vers le dernier séjour
De celle dont la main me fut promise un jour;
Tu sais dans quelle église on a placé sa bière.
Ta main de son tombeau découvrira la pierre,
Et, remplissant mon vœu, près de son sein glacé.
Par mon ûdèle ami mon cœur sera placé.
Si du sort en courroux l'impitoyable envie
Voulut nous séparer pendant la triste vie,
Que la mort, dont le jour va luire enûn si beau,
Nous réunisse au moins dans le même tombeau. «
Ces mots interrompus à peine de sa bouche
Sont sortis, qu'Olivier retombe sur sa couche; Et détournant le front, sans répondre à ces mots, Son malheureux ami dévorait ses sanglots.
Et la nuit s'écoulait. Longtemps calme et tranquille, Il fixait sur Nurbel un regard immobile.
Mais ses yeux fatigués cessèrent de s'ouvrir, Et d'un sommeil profond il sembla s'endormir.
La nuit allait bientôt faire place à l'aurore. C'était l'heure où le jour ne paraît pas encore. Où déjà, sans le voir, on sent à l'horizon La douteuse clarté de son premier rayon.
Des entraves du corps l'âme alors moins chargée Sous un sommeil plus frais respire dégagée, Et, pleins de l'avenir, alors, songes divins. Vous descendez du ciel dans l'âme des humains.
Dans ce dernier sommeil qu'il dormait sur la terre ,
Près d'entrer, de la nuit, dans la pure lumière,
Olivier eut un songe. U lui sembla revoir
Celle qui de ce monde emporta son espoir,
Modeste et telle encor qu'il l'avait jadis vue
Quand d'abord le frappa sa présence imprévue,
Et que, de sa beauté reconnaissant les lois,
Il ressentit l'amour pour la première fois.
Son cœur se trouble encore à sa seule présence,
Et d'un ancien amour retrouve la puissance.
La mort n'a point changé ces traits chers et connus
Qu'en son âme profonde il avait retenus;
Même de sa beauté Tair timide et modeste
A pris je ne sais quoi de grand et de céleste. Sa stature est plus haute et ses beaux yeux d'azur Sous leur longue paupière ont un rayon plus pur. Ce n'était plus Téclat d'une beauté mortelle; Et l'odeur de l'encens s'exhalait autour d'elle.
Alors, pour lui parier, il crut prendre une voix
Et dire : « Est-ce vous, Blanche? est-ce vous que je vois?
Vous, dont j'ai tant de fois demandé la présence ?
Êtes-vous de retour de votre longue absence ?
Qu'elle a duré de jours I et, sous ces tristes cieux,
Que de fois vers la mer j'ai reporté mes yeux !
J'espérais tout le jour, assis sur le rivage;
Mon espoir, chaque soir, perdait force et courage ;
Je croyais que de moi votre amour détourné
Dans ce pays désert m'avait abandonné.
Venez; de notre hymen j'ai préparé la fête.
Votre robe de noce est-elle toute prête?
Mon père nous attend pour aller à l'autel. »
A ces mots douloureux, celle qui vient du ciel,
De sa présence encor reconnaissant l'empire,
Jette sur Olivier un triste et doux sourire,
Et sa touchante voix foit entendre à son tour
Ces mots pleins de pitié, de clémence et d'amour :
« Infortuné, pleurant dans la nuit de la terre,
Oui, c'est l'heure qu'à Dieu demandait ma prière ;
Oui, le jour est venu qui doit nous réunir.
Je t'apporte un bonheur qui ne doit plus finir.
Je reviens d'un pays, plein d'ineffable joie.
Dont la reine aujourd'hui pour te chercher m'envoie.
Va, je suis bien heureuse, et c'est un beau séjour Que ce lieu de lumière, et de paix et d'amour. Mon doux ami, viens donc, toi qui m'as tant chérie. Habiter avec moi ma nouvelle patrie.
Où, d'un nœud éternel réunis désormais.
Ceux qui se sont aimés s'aimeront à jamais. »
Alors il lui sembla, vers la sphère éternelle, De son bras soutenu, s'élever avec elle.
Le jour en ce moment à l'horizon lointain Déjà faisait pâlir l'étoile du matin ; Les vagues blanchissaient, et sur la flotte entière Recommençait le bruit ensemble et la lumière ; Nurbel sentit en lui comme un effroi confus ; 11 ouvrit les rideaux : Olivier n'était plus.
Ohî quel deuîl celte aurore et ses tristes nouvelles Répandifent soudain dans les trois cara\ elles 1 Que de pleurs, Olivier, suivirent ton tré|ias! Durant Crois Jours entiers Nurbel ne pleura pas; Le quatrièrae jour, il mourut ; et son âme^ Ainsi que vers sa source on voit monter la flamme, Abandonnant un monde oUf seule, elle eût gémi, Alla rejoindre au ciel Tàme de son ami.