‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 92 sur 99 · ET POÉSIES · texte numérisé non relu

ET POÉSIES

LE BONHEUR DE L^ÉTUDE

Dans les rapides jours qu'il passe sur la terre.

Ce podme a été couronné par rAcadémie française, dans sa séance annuelle du mois d'août 1817.

Le bonheur que procure Vétude dans toutes les circonstances de ta vie, un pareil programme devait tenter, non-seulement de Jeunes concurrents, mais des poètes déjà formés. Il avait tout Tattrait d*un sujet qu'on aurait choisi soi-même. Ce fut un concours où se présentaient, indépendamment de M. Xavier de Saintine, dont le poëme a été également couronné, des concurrents tels que Casimir Delavigne, Victor Hugo, très-jeune encore, Charles Loyson, enlevé de si bonne heure aux espérances des lettres, et une muse célèbre et charmante, la princesse Constance de Salm^ cachée cette année-là parmi les combattants académiques, comme Clorinde parmi les chevaliers de la Jérusalem,

A contempler sa fin Pétrarque nous inyite.

Od sait que Pétrarque a été trouvé mort dans son cabinet d'étude et appuyé sur son livre. On montre encore dans sa maison d*Ârqua cet étroit réduit, témoin d*unemort si tranquille qu*elle ressemblait au recueillement profond de Tétude.

J*ai visité cette maison que tout voyageur qui va de Ferrare à Venise ne peut s*empècber d*aller cbercher, et que tout poète n*aborde qu'avec émotion et respect. Je me suis assis dans ce cabinet où Ton a trouvé Pétrarque mort sur ses livres ; j*ai eu du plaisir à écrire sur sa table, à tremper ma plume dans Técritoire où il a trempé la sienne, devant cette fenêtre ouverte sur son petit jardin et sur les collines Euganées.

On conserve là le fauteuil en bois dans lequel il est mort, religieusement protégé par un grillage.

Le fanatisme de ses enthousiastes a même été jusqu'à conserver son chat, qu'ils ont empaillé et placé honorablement dans une niche dorée et sculptée.

l'amo-cir du pays natau

A-insi, cher vojî^geur, par delà l'Atlantique.

V Amour du pays natal n'est pas un poëme de pure imagination, et m'a été inspiré par le projet très-réel d'un ami qui, après la seconde invasion, dans un mouvement de désespoir patriotique et aussi de crainte pour la fortune publique et pour les fortunes particulières, avait résolu d'aller chercher un pays plus sûr et plus tranquille, et se faisait les plus belles illusions sur cet Eldorado qu'il avait rêvé. Mais sa propre raison et son

propre cœur le détournèrent bientôt d*un projet qui n'a laissé de trace que dans mes vers.

Ce poôme a été traduit un soir en italien ; mais de cett« traduction il n'est rien resté que le souvenir de ceux qui Font entendue. La chose est assez remarquable et mérite peut-être que j'en dise ici quelques mots.

C'était à Rome, au mois de mai 1818, chez madame la maréchale Ney, qui s'était comme exilée en Italie, avec ses jeunes fils, après le jugement terrible porté par la chambre haute contre leur illustre et malheureux père. Prié par elle un soir de dire des vers, je récitai l'Amour du pays natcU, qui lui causa beaucoup d'attendrissement, car il lui rappelait la France qu'elle avait quittée. Un improvisateur, fameux alors dans toutes les villes d'Italie, et qui l'est devenu depuis en France, était assis au nombre des auditeurs. Le poème fini, il se leva, et, ce qu'il avait jusqu'alors refusé à nos prières, il proposa d'improviser. Quel fut l'étonnement de tous, et surtout le mien, quand il se mit à dire : V Amour du pays natal , c'est-à-dire une traduction à peu près littérale de mon poëme, et cela avec une inspiration singulière, un choix d'expressions d'une élégance et d'une pureté rares, sans, hésiter sur un seul mot, et comme s'il eût eu l'ouvrage présent sous les yeux ou fixé depuis longtemps dans la mémoire. Il ajouta à mes vers quelques vers charmants sur l'Italie; il en ajouta même en l'honneur de la France : « La France, s'écriait-il avec un enthousiasme qui avait lieu de nous plaire à nous Français, la France d'où s'élève du milieu de ses malheurs mêmes un si grand cri de gloire. » Et il termina son improvisation par un épilogue, trop flatteur pour moi, mais qui toucha beaucoup l'aimable et bonne maréchale, contente de voir un de ses compatriotes loué par un étranger et devant des étrangers.

Je n'avais jamais entendu d'improvisateurs avant ce soir-là, et, de même que beaucoup de gens, j'y croyais à peine. Je ne pouvais me figurer qu'ils chantassent sans nulle préparation, m. 19

11 m*a bien fallu, du premier coup, me rendre à l'évidence. Car j'étais bien sûr de n'être pas le compère de M. Sgricci. Je n'avais communiqué mes vers à personne, je n'en avais même pas de copie, je les avais dits de mémoire. M. Sgricci, que je n'avais jamais vu, venait de les entendre pour la première fois, et l'efifort merveilleux de mémoire qu'il lui fallait faire pour se les rappeler en même temps qu'il les reproduisait en vers italiens, dut me paraître aussi incroyable que l'improvisation même.

Au surplus, je me trouvais rencontrer là le plus grand improvisateur qu'ait peut-être encore vu l'Italie, le plus étonnant du moins : homme vraiment extraordinaire, qui faisait, à bien juste titre, l'admiration des capitales italiennes, et que, pendant mon séjour à Rome, il était question de couronner au Capitole, comme le furent Pétrarque pendant sa vie, et le Tasse après sa mort. Jusqu'à lui, les Italiens s'étaient contentés d'improviser des canzone, des odes, de petits poèmes. Tomaso Sgricci improvise des tragédies. On met dans une urne un certain nombre de sujets donnés par les spectateurs eux-mêmes; on en tire un au hasard; Sgricci alors médite cinq minutes, puis se met à réciter cinq actes, et, entre les actes, pour tout repos, il chante des chœurs pleins souvent de la plus brillante poésie. Nous avons été témoins sur un grand théâtre de Paris de plusieurs de ces créations soudaines. Nous lui avons vu improviser la Prise de Missolonghi et là tragédie de CromwelL Cette dernière pièce a même été recueillie, au moment de sa création, par des sténographes qui l'ont publiée; et bien des poètes qui travaillent péniblement une pièce pendant six mois seraient fiers de cette tragédie faite en deux heures. La sténographie a également recueilli et publié à Turin une tragédie de la Mort d'Hector, qui respire un grand parfum d'antiquité, et qui semble être la traduction noble, simple et élégante d'une pièce grecque. Quel regret ne doit-on pas avoir que plusieurs centaines de drames ainsi improvisés n'aient laissé aucune trace ! Sgricci aurait renouvelé, avec moins d'imagination, mais

plus de goût, de style et de poésie, le prodige de Lope de Vega, qui n*était vraiment lui-même autre chose qu*un improvisateur. Pendant son séjour à Paris, j'ai eu l'occasion de le voir et de l'entendre assez souvent, et toujours avec étonnement et admiration. Je me souviens particulièrement d'un cinquième acte de Françoise de Riminif qu'il improvisa, à ma prière, devant quelques amis, à la campagne, et qui nous donna autant d'émotion que l'aurait pu faire la plus touchante de nos tra-

Doux lieu! je reviendrai vous demander encore Le laurier de Pétrarque et les traces de Laure; Laissez-moi m'éloigner de votre frais séjour, Où j'ai seul et rêveur vu fuir uu si beau jour.

Ejctrait de ilotes écrites en voyage.

Jeudi 9 avril 1818.

Mon PtHrarque à lu mflin, j*ûî qtiitt*H IMsItHa route que prennent ordinaire oient les voyageurs, et, continiiantmon excursion h pîcd, suivi sur le gaion im petit secitier qui accompagne la rivière dans toaa ses diHoura.

La Sortie est une jolie rivière; on rto saumit voir une eau plus fraU'Ue et plus pure; tuUe yst ssi transpRrenee, qu'on compterait au foîîd ]m caiUnax et les lirtiis dljcrbe. Ses bords sont tupbsés d'mie lierbo abcïiidante; de^ i^aulos y trempent dans Teaij leur feuîNagc Çà et là on rencontre rks iles bien vertes et bien plantée: s que la Borgne presâe de sc<t mille bras. Dès ruisseaux vienneut de tous côtés se mêler k son cours. A la fraîcheur dos eaux, & leur agréable bruit, à la verdure de la rive, qu^oa ^out<! la beauté diu Jour, ta douce chaleur de la saison,

le charme d*uae divine poésie et le souvenir de Pétrarque et de Laure dans ce même temps de Vannée renaissante, et presque au môme jour et à la même heure où Thistoire de ces pures amours a commencé et fini i, et Ton concevra l'impression qu'a laissée en moi cette promenade, et Toubli long et profond dans lequel y ont coulé les heures. Je sentais en mon cœur je ne sais quoi de tendre, de passionné, comme un amour sans objet. Quelques-uns des jours de ma jeunesse venaient se présenter sans suite à ma pensée ; je rêvais, je pleurais. Les vers de Pétrarque ne m'avaient jamais causé une émotion aussi grande.

Je m'acheminais vers la fontaine, léger d'aise, plein d'une joie douce et continuelle ; et je regardais de moment en moment la hauteur du soleil, dans la crainte de voir le jour trop vite finir.

L'histoire de Pétrarque dit qu'il alla voir la fontaine de Vaucluse pour la première fois avec son père, à l'âge de dix ans. Elle produisit sur lui une impression tellement profonde, qu'il s'en souvint vingt-trois ans après, et voulut s'y fixer. C'est là qu'il allait, non pas retrouver Laure, car Laure n'a jamais habité Vaucluse, mais chercher à affaiblir dans la solitude les impressions trop vives qu'Avignon lui faisait éprouver. Laure, qui n'était pas sans coquetterie, est bien venue faire quelques pèlerinages à la fontaine et attiser ainsi la flamme de son amant quand elle craignait de la voir s'éteindre ou s'affaiblir dans la solitude; elle venait répandre parmi les prairies de la Sorgue des souvenirs que Pétrarque transformait ensuite en beaux vers. Les dames d'Avignon faisaient sans doute de

1. c Laure (a écrit Pétrarque sur le premier feuillet de son Virgile, conservé à Milan dans la bibliothèque Ambrosienne), Laure parut pour la première fois à mes yeux, au premier temps de mon adolescence, Tan 1327, le 6 du mois d'avril, à la première heure du jour (6 heures du matin), dans l'église de Sainte -Claire d'Avignon, et dans la même ville , au môme mois d'avril , le môme jour 6 , et à la môme heure , l'an 1343, cette lumière fut enlevée au monde. »

Vaucluse, alors comme à présent, le but de leurs parties de plaisir. Laure d'ailleurs habitait probablement, pendant la belle saison, le château de Saumane, qui n'est qu'à une lieue de la fontaine et qui appartenait à la famille de Sade. Ainsi, on peut trouver la place de beaucoup de scènes du roman de leurs amours.

Pétrarque habitait donc seul à Vaucluse. Il y avait acheté, en 1337, une petite maison et un petit champ. On montre une place carrée qui se creuse un peu dans le roc et qui domine la vallée, au pied des hauts rochers d'où sort la fontaine, et sur lesquels s'élève le château en ruine de l'évèque de Gavai lion. C'est là qu'était, dit-on, la maison de Pétrarque. La première année de son séjour, il y habita, sans même un domestique, et servi par un pauvre pécheur. Là, il s'amusait à cultiver son jardin. Il cherchait à le remparer contre les eaux entraînantes de la Sorgue. Il faisait la guerre aux nymphes, comme il l'écrivait lui-même à ses amis. Il est donc clair que sa maison et surtout son champ étaient au bord de l'eau. Dans une dé ses canzone, il nous apprend qu'il se tient sous un grand rocher, dans une vallée fermée, d'où sort la Sorgue. Or sa maison est au pied d'un grand rocher, et le jardin qu'on dit avoir été celui de Pétrarque est aussi au pied d'un grand rocher. Mais le jardin est un peu distant de la maison. J'ai cherché si, pour descendre de celle-ci au petit champ, la pente n'était pas trop rapide, et en supposant abattues les maisons qui obstruent cette place, il m'a semblé que la communication en était facile. Il n'est donc pas impossible que cette maison et ce champ aient véritablement appartenu à Pétrarque. On montre encore le laurier qu'il a planté de sa main au bord de l'eau, en mémoire de Laure, ce laurier à qui il a consacré tant de vers, et sur lequel il appelait la protection de toute la nature. L'arbre qu'on montre n'est qu'un rejeton ; mais, en creusant un peu autour, on trouve qu'il sort d'un tronc séculaire, et qui peut dater du temps de Pétrarque. Une chose digne de quelque remarque,

c*est que, dans toute la vallée de Vaucluse et les plaines même d'Avignon, le jardin qu'on dit avoir été celui de Pétrarque est le seul lieu où j'aie vu des lauriers.

Cet homme, qui est devenu pour moi un ami, est généralement assez peu et assez mal connu en France i. On a eu longtemps, et il reste encore dans certains esprits, môme fort distingués, une idée assez fausse de ce poète qui fait depuis près de quatre siècles l'admiration de l'Italie. D'abord on met en doute la réalité de sa passion, et quand on a ri de cet amour plar tonique, on est fort tenté de le croire ridicule ; quand on a dit : c'est un poëte alambiqué, plein de jeux de mots, d'antithèses et de mauvais goût, on croit l'avoir jugé. Pétrarque a sans doute quelques-uns des défauts qu'on lui reproche; mais si l'on se donne la peine de le connaître moins superficiellement, on voit bien vite ces taches qui sautaient aux yeux disparaître sous l'éclat et le nombre des beautés. Quand on fréquente Pétrarque un peu de suite et sans prévention, on ne tarde pas à reconnaître quelle h%ute nature, quelle vérité de sentiments, quelle profondeur de pensée, quelle chaleur d'àme, quelle force, quelle grâce, quelle pureté de style, enfin quelle abondance de mouvement et d'images renferme ce poëte longtemps mal apprécié chez nous. Quel autre a connu comme lui, a mieux exprimé ces secrets d'une àme mélancolique, ces rapports intimes du cœur de l'homme et des objets de la nature, ce charme passionné de la solitude unie à l'amour ? L'on met en doute s'il a véritablement aimé, si ses vers ne sont pas des jeux de l'esprit, plutôt que l'expression d'une âme vraiment émue : c'est donc l'esprit qui aurait trouvé ces sonnets ravissants qui font si délicieusement rêver : Quel vago inipallidir che *l dolce riso, etc.^ Se lamentar augeUif etc., Levommi il mio pensier m parte ov' era, etc., et mille autres semblables? C'est donc

1. Il convient de se rappeler que ces notes, comme beaucoup de celles qui les suivent, ont été écrites en 1818.

l'esprit qui aarait inspiré ces canzone admirables, Di pensier in pensier, etc., Chiare, fresche e doîci acquêt etc., et vingt autres aussi touchantes et aussi belles? C'est peut-être encore Tesprit qui a produit le Trionfo délia morte : Questa leggiadra e gloriosa donna, etc., et qui enfin a écrit sur le Virgile de Milan ces lignes si douloureuses : Laura , propriis virtutibus Ulustris^ et meis longum celehrata carminibus^ etc., et Ton doute si Pétrarque a aimé Laure ! Il est impossible, quand on Ta bien lu, de méconnaître en lui une passion véritable, élevée, profonde, telle qu'aucun autre poëte ne Tavait encore sentie, ou du moins exprimée. Tous les poôtes qui ont peint Tamour ont parlé à nos sens. Pétrarque seul a parlé à Tàme seule; il a idéalisé l'amour. C'est uu sentiment qui chez lui se dépouille de tout ce qu'il pourrait avoir de la terre; c'est une vertu tendre, qui échauffe et enflamme, en les épurant, toutes les autres vertus ; qui lui fait voir, pour ainsi dire, le bien, la gloife, la religion elle-même sous les traits de la beauté. Toutes les pensées, tous les sentiments, toutes les actions de sa vie semblent naître de ce premier amour qui l'est venu prendre au sortir de l'adolescence, pour le guider dans sa longue carrière et le suivre même dans la mort. Dans la poésie de Pétrarque, on sent, même quand l'expression n'est pas naturelle, que le sentiment l'est toujours. Il serait absurde de nier que Pétrarque montre en beaucoup d'endroits des traces du goût de son temps. Mais si l'on songe à ses contemporains, aux Brunetto Latini, aux Guido, aux Jacopone, aux Cino di Pistoia, ses amis ou ses maîtres, on est forcé d'avouer que Pétrarque, même sous le seul rapport du goût, est à une grande distance en avant de son siècle; et le reproche se change bientôt en admiration. Pétrarque fut en Italie le créateur de la langue poétique, comme Boccace son ami le fut de la prose. Dante avait paru. Mais Pétrarque ne connaissait pas la Divine Comédie, du moins dans sa jeunesse , et, l'eût-il connue, il garderait toujours le premier rang; car, en mettant à part quelques-uns de ces

morceaux terribles ou tendres où le génie de Dante brille de la plus étonnante pureté, Pétrarque a surpassé de beaucoup l'auteur de la Divine Comédie pour le goût, la beauté du langage, le choix et Tharmonie des images et des expressions, et il lui est égal pour le naturel, le charme passionné, et même la force et la concision. Dans les vers de Pétrarque, plus de cette rouille dont si peu de vers de Dante sont exempts. La langue du can-xoniere est devenue la langue de la poésie moderne, le modèle à suivre, pure, claire, précise, gracieuse, élégante et forte.

Si Ton se rappelle que le cansoniere ne fut pour Pétrarque qu'une sorte de délassement auquel il ne crut pas d'abord qu'on dût jamais attacher d'importance; que ces vers qui font sa gloire naquirent pour ainsi dire sans qu'il s'en occupât; que l'amant de Laure était l'homme le plus savant de son siècle; qu'il fut à la fois philosophe, théologien, orateur, poète, et homme d'État; qu'il a laissé des ouvrages immenses et auxquels il semblerait que sa vie n'ait pu suffire, poôme épique, églogues, épltres, traités de politique, d'histoire, de philosophie, de morale; qu'aucune des sciences connues de son temps ne lui fut étrangère; qu'il a répandu enfin dans l'Italie et dans l'Europe le goût des connaissances, par le soin qu'il mit à faire rechercher et copier partout les manuscrits; si l'on se rappelle que le grand poète pouvait devenir, quand le bien public le demandait, habile politique; que des ambassades importantes lui furent confiées ; que les princes, les rois, les républiques, se disputaient l'avantage de le posséder ; que Florence le priait de reprendre son titre de citoyen ; que Venise lui assignait un palais public pour sa demeure; que le couronnement, cette cérémonie interrompue à Rome depuis tant de siècles, fut rétablie pour lui ; enfin, qu'il était, par son caractère, digne de ses honneurs et de son génie; qu'il ne fit jamais servir son influence et son talent qu'au bien commun et à la gloire de la morale publique; qu'il n'a jamais dit aux princes que des vérités utiles ; jaloux de l'indépendance, ami de la liberté, passionné

pour a patrie, qui lui a dicté ses plus beaux vers, (il se trompa une rois quand il crut que Rientzi rétablissait de bonne foi la Rome antique, la république des Camille et des Scipion : il fut abusé par les promesses généreuses de Tambitieux tribun, mais son erreur eut une cause trop belle pour qu'elle ne lui soit pas elle-même encore un sujet de gloire;) certes, quand ou >r jLijipelle toutes ces choses, on sent qu'il iif^ faut juger légèrement un tel liomme^ qu1l mérite qu'on TohserTtî, c^u'cm Tétudie, qu'on l'approrondîâSË^ cl qu'une fréquentation un peu suivie Qvet lui fera bien vite comprendre et partager Tadmira' Uon dont il est Tobjet en Italie^

Bt quâ^nâ j'ai vu d'abord, du tombeau de Néron, Comme un point luminânx »a boat de l'horizon, TibuT au loin bLunchir,

tTeai après avoir traversé quatre lieues d*un véritable désert, en vanaui de Spolelo et de Civita-CastellaïiÛT que tout à coup on aperçoit Borne i maiâ c'est seulement à fendroit on Ton rencontre le lombetau de Néron qu^clle sa montre enfin tout entière. Du haut de cette ék^?ation, gû distingue à Phorizon, sur les collines qui 8*élèvent derrière Rome, parmi des teintes verdàtres, quelques taches blanches, c*est Tusculumî à gauche, de semblables blancheurs se font voir, c'est Tlbur, Du côté du midi, c*est Albano*

Voilé fioae le séjour que domondait Hoi^ace.

J'extrais de mes notet écriim m voyage le récit d'une excursiot) à la vallée ^ Tibur et k la ferme d'Ustique.

Tivoli, samedi ^ mai 1815.

Après avoir gravi le coteau de Tivoli, on arrive à l'auberge de la Sibylle, à travers beaucoup de rues étroites et sombres, et on se trouve tout à coup sur une grande terrasse qui environne le temple de la Sibylle et celui de Vesta, et qui domine les cascades et toute la vallée. Cette terrasse est en quelque sorte la couf de l'hôtel. A droite est la chute de l'Anio. Devant, sont les arcades en ruine de la villa de Mannius Vopiscus, favori de Domitien, et, au-dessus des arcades, le cône nu et rocailleux du mont Catilie; là commence la Sabine. A la gauche du mont, au milieu des oliviers, c'est la maison de Catulle ; enfin, à gauche encore mais plus rapprochée, la maison d'Horace.

On descend dans la vallée, véritable gouffre de verdure, par un chemin tournant, bordé de lauriers et couvert en partie de berceaux de vigne. D'en bas, de tous les points divers, vous apercevez le temple de Vesta comme suspendu sur le rocher, à côté de celui de la Sibylle. Ce dernier temple, plus ancien que l'autre, paraît remonter au temps de Numa et peut-être, à celui des fondateurs de Paestum. Ses formes sont effacées et rongées par l'âge. On en a fait une église, et sa couverture pointue l'empêche d'être fort pittoresque, surtout; à côté de la rotonde charmante de Vesta.

Il est difficile de détacher sa vue de cette cascade éblouissante qui élève du fond de la verdure comme une vapeur blanchâtre; les corbeaux noirs passent au milieu de ce nuage humide; ils semblent se plaire au milieu du bruit des eaux.

Le site de la maison d'Horace est ombragé. L'Anio coule au bas dans une petite vallée très-profonde. Il subsiste de cette maison, ou plutôt on y montre, des bains, et an-dessus, une petite salle où on distingue les restes d'un pavé en mosaïque. Il y a là des berceaux de vigne soutenus par des piliers qui m'ont rappelé le joli tableau de M. Duperreux, où est peint Horace, jeune encore, lisant ses vers à Mécène. Ce lieu est main-

tenant Abandonné; c'est un couvent sans habitants, le couvent de Saint-Antoine. On en jouirait davantage s'il ne pouvait exister absolument aucun doute sur la réalité du séjour qu'Horace y a fait jadis ; mais du moins il a parcouru tous ces environs, il les a vus souvent, il y a trouvé des inspirations, et ils n'ont pas besoin d'un plus grand charme pour attacher.

En sortant du couvent de Saint-Antoine, on aperçoit, à travers le léger voile des oliviers, les cascatelles dans toute leur beauté. Deux rangs d'arcades antiques dominent et leurs eaux et la plaine : c'est la maison de Mécène.

Horace voyait de sa maison la demeure de son bienfaiteur. On aime à réunir leurs deux mémoires en ce lieu même qui les a vus vivre ensemble. Là, Mécène; ici, Horace! Quelle alliance que celle de ces deux noms ! de quels souvenirs ils nous environnent ! Qu'Horace a de fois jeté les yeux sur ces mêmes arcades ! Il suivait souvent ce chemin pour aller voir Mécène. Il revenait le soir au bruit de ces mêmes eaux.

A l'extrême droite de la montagne, on aperçoit, au-dessous des arbres qui la couronnent, un pan de mur antique : c'était la villa de Munatius Plancus, Tiburtin, fondateur d'Augusta et chanté par Horace. Ses titres sont oubliés, ses villes tombent, quelques beaux vers le font immortel.

Les rives de l'Anio, dans cette vallée, sont encore ce qu'elles étaient au temps du poëte. Pomaria uda mobilibus rivis. Il y croît des figuiers, des mûriers, des pommiers, des cerisiers, des oliviers si beaux que trois hommes les embrasseraient à peine.

Le chemin qui monte à la ville laisse encore voir par places les pierres de la voie antique. Le soir arrive, les ombres descendent, les travailleurs reviennent des champs, les hommes avec les instruments de leurs travaux sur l'épaule, et les femmes un panier sur la tête. Ils couvrent le pont, le chemin qui s'élève, en tournant, vers Tibur, et font de ce site un ravissant tableau. L'Anio se hâte, s'enfonce et se cache sous les ombrages de ses bords. Son eau, sur laquelle se découpent les arbres déjà noircis

et les trois arches du pont, brille comme un miroir au milieu des ombres. Il parait bleu&tre, tandis que la ligne de l'horizon est aurore.

Je vais dormir, heureux de passer la nuit à Tibur. J'entends de ma chambre le bruit de TAnio qui se précipite. Anio prœceps. Tout à rheure j'ai voulu voir, du temple de Vesta, l'aspect nocturne des cascades et de la vallée; mais la lune ne luit point encore et ne doit se lever que dans une heure. La nuit rapproche le mont Catiiie ; il semble toucher au temple de Vesta : il est plus haut que dans le jour, et le bruit des cascades plus fort. Le ciel pur est presque sans nuages. Les étoiles sont scintillantes et nombreuses. Leur lumière bleue forme un contraste singulier avec les lumières jaunissantes qu'on aperçoit çà et là dans les maisons de Tivoli.

OB TIBUR A USTIQUIi.

Dimanche 24 mai 1818.

Festus in pratis vacat otioso Cam boye pagus.

Le soleil n'est point encore parvenu à s'élever au-dessus de la montagne qui protège le couvent de S^^-Angelo : toute la vallée où coule l'Ânio est encore dans l'ombre : seulement il éclaire du côté gauche la cime du mont Catiiie et blanchit d'une lumière dorée les maisons de Tivoli et les montagnes moutonneuses qui s'étendent à leur droite. Le temple de Vesta, dans lequel je suis, n'est point encore atteint par la lumière.

Pendant que je prends du lait sur la terrasse, à la fraîcheur du matin et au bruii des eaux, le soleil monte; il se répand déjà le long des sommets au-dessus de la maison d'Horace. Il parait enfin tout entier, couronné de rayons. Il forme un cercle vaporeux au-dessus de la maison de Catulle non encore éclairée, et projette sur le pavé du temple.de Vesta l'ombre de ses colonnes circulaires. Les arbres et les vignes de la vallée commencentà

se peindre et à s'animer des couleurs du soleil ; et il fait paraître Tair tout plein de cette poussière humide qui s'élève jusqu'à moi du lit profond de l'Anio. — Nous partons.

Le mont Catilie, alla mœnia Catilli, est si ardu et si pénible à gravir que je suis arrivé tout hors d'haleine à son sommet. Il est absolument nu; Tivoli, si élevé, parait en bas, à ses pieds, avec son petit temple et les circuits de TÂnio. L'ombre . de son sommet se projette sur le fleuve et en obscurcit une partie, tandis que le reste brille et se dore aux rayons du soleil. Derrière, ce sont les montagnes de la Sabine. Celle où je suis les commence.

Nous suivons maintenant la voie Valérienne, cette voie que suivait Horace pour aller à sa ferme. Je vais voir Mandèle et la vallée de la Digence ; c'est là, c'est à Ustique que je vais trouver Horace tout entier. La route pittoresque accompagne l'Anio, qui court en sens contraire dans un lit assez profond et bien ombragé. Le fleuve s'éloigne et se rapproche, paraît et disparaît; quelquefois ses eaux brillantes se montrent à travers les feuillages et font étinceler mille diamants au milieu de la verdure ; ailleurs on le voit couler à découvert, verdoyant et limpide. Tout le pays est agréable. La route est souvent ombragée. Mais les uiuiit^igrurs qiii ïi éU*M;nr. <;;l fi'I [^^ inégu Mûrement, ^arit, pour fa plupart, dépouî liées. Vico-Vam, que déjà J'aperçois, rantiqu© Varie, piu-aît à gauche sur un mamelon entièrement nu, A droita, de Vautre côté de TAnlo, le p(?tk vîllagf* de Castel-Madama sa découpe dans le ciel pur fiur un sommet qui n'e^t pas sans arbres. Le soleil est dt^Jà asseï élevé et prtijettc à gauelie sur le papier Tombre du crayon avec lequel j'écris. Tous l<3s objt^tâ que je vois étaient soinblablua du temps dUlorare, car \v «ioldi et ]pa montagnes ne changent pas. Le poète voyait ainsi couler à sa droite l'Anio. Il méditait peut-être sur ce chemin les vers que je lis. Oh ! que la lecture de son livre est une chose délicieuse sur ce chemin même et dans tous ces lieux qu'il remplit de son souyenir! Je suis, depuis hier matin, dans une ivresse de joie : je

sens continuellement un battement de cœur qui me fait vivre plus vite,, ou plutôt qui double en moi le sentiment de la vie. Le ciel est si pur, le soleil a une si bonne chaleur, les sommets des monts sont si harmonieux de formes et de teintes, les cimes plus lointaines qui laissent apercevoir derrière elles encore d^autres cimes se colorent d'un si doux azur, le fleuve suit de si gracieux contours sous de si frais ombrages , enfin le souvenir d'Horace et sa ravissante poésie remplissent tous ces lieux d'un si grand charme, que ce jour à peine commencé prend déjà sa place parmi les plus beaux de mes jours.

En suivant cette route charmante de Vico-Varo, nous n'avons rencontré personne, qu'un petit groupe de voyageurs et de voyageuses qui venaient de Rome et qui retournaient dans les Âbruzzes, leur pays. Nous avions remarqué la beauté des femmes. L'une d'elles portait des pains sur sa tête, et dans sa main une poupée qu'elle rapporte de Rome pour son enfant. Nous étions déjà loin. A une montée, la petite troupe nous rejoignit, et nous demanda place dans notre calèche pour une des jeunes voyageuses qui était très-fatiguée. Au lieu d'une place, nous en offrîmes deux, qui furent acceptées avec grande joie. Nous voilà donc roulant avec deux Abruzziennes qui auraient pu servir de modèles à David pour ses Sabines , et qui nous rendaient ces femmes antiques qu'Horace offre comme le tjT^e de la force et de la pudeur. Ce long corset qui serrait leur taille, ces manches qui laissent en haut voir la chemise bouffante et font flotter des rubans bleus, leurs colliers de grosses perles d'or, leurs cheveux serrés contre la tête et relevés au sommet qui s'arrondit en tresses, leurs fichus relevés mollement au-dessus du sein, les bagues qu'elles avaient à presque tous les doigts, tout ce costume m'a paru charmant et pittoresque, et j'avais d'autant plus de plaisir à causer avec elles de leur pays, qu'elles étaient fort belles, et que leurs yeux noirs et leurs dents blanches suppléaient merveilleusement à ce que je n'entendais pas de leurs paroles. Au-dessus de leur collier, j'aperçus un petit ruban, et

je demandai à voir ce que c'était. On me montra un petit sachet, caché dans le sein, qu'elles appellent comme au temps antique un carminé. Ce sachet, qui renferme des mots mystérieux, a été béni par un prêtre, et les préserve de tout danger et de tout mal, pourvu qu'elles ne mangent pas de viande le mercredi. L'air crédule et sérieux qu'elles prirent en parlant du sachet, et la dévotion avec laquelle elles le baisèrent, m'amusa et m'intéressa beaucoup. Rome, qu'elles viennent de voir pour la première fois, a excité en elles un grand étonnement et une grande admiration. La procession du pape les a surtout frappées. Elles retournent à Avezzano, leur pays, auprès du lac Fucin. L'une se nomme Domenica LoUii, et l'autre Archangela Orlandi. Toutes deux sont sœurs. Domenica, la plus belle des deux, m'a beaucoup étonné en me disant qu'elle n'avait que quinze ans. Elle doit se marier cette année-ci. Elle a sept prétendants, mais son choix n'est pas fait encore. Une troisième sœur, qui vient à pied derrière nous, n'a que treize ans, et elle est forte et formée comme l'est en France une fille de vingt. Le sang est très-beau et très-pur dans ces montagnes. Les filles s'y marient souvent dès l'âge de douze ans.

Domenica joignait à la beauté la pudeur des antiques Sabines. Au moment de l'adieu, j'ai baisé ses beaux yeux noirs, pour qu'elle se souvienne du jeune Français de Vico-Varo : ses deux joues sont devenues roses comme la pêche, et tout son air s'est rempli soudain d'une réserve et d'une modestie charmantes. Nous avons déposé nos compagnes à San-Gosimato, où est restée notre voiture ; et nous entrons sur des mulets dans la vallée qui conduit à la ferme d'Horace.

Contmui montes, nisi dissocientur opacà Valle.

Depuis Tivoli, en effet, les montagnes se joignent aux monta- 1. Voy. page 58, VAbruz tienne.

gnes et elles sont interrompues seulement ici par la vallée queforme la Licenza, dans laquelle rivière il n'est pas difficile de reconnaître la Digentia du poôte :

Me quoties refîcit gelidus Digentia rivus, Qaem Mandela bibit , rugosus frigore pagos.

En entrant d'abord dans la vallée, on aperçoit le lit de la Digence, en ce moment presque à sec, et de l'autre côté de la rivière, sur un mamelon. Cantal upo di Bardela. Ce dernier nom indique suffisamment Mandela, qui s'étendait autrefois un peu plus bas, et jusqu'au bord de l'eau. Vico-Varo, que nous avons laissé sur le bord de l'Anio, indique également bien l'ancienne Varie, qui était le chef-lieu de ce canton, comme par son importance elle semble l'être encore.

Yillice silvarum et mihi me reddentis agelli, Quem tu fastidis, habitatum qoinque focis et Quinque bonos solitum Yariam dimittere patres.

Il est donc clair, et par la disposition des lieux et par les noms mêmes qui leur sont restés, que cette vallée est celle où Horace se retirait pour goûter la solitude :

H89 latebrffi dulces et jam, si credis, amœnœ, lucolumem tibi me prsestant septembribus horis.

 mesure qu'on avance dans la vallée, où l'on suit un sentier plutôt qu'un chemin sur le penchant du mont occidental, on voit descendre les ruisseaux qui vont se réunir k la Digence dont les sources sont à côté et au-dessus de Licenza. Enfin, après avoir laissé sur la gauche Rocca-Giovine, où nous verrons au retour les ruines ou du moins l'emplacement du temple de Vacuna, on trouve, à cinq milles environ de l'Anio, la villa d'Horace.

Au-dessous du mont Lucrétile, que les habitants du pays appellent monte Campanile, il y a un enclos appelé les vignes de Saint-Pierre. C'est là la place que l'on assigne à la villa d'Ho-

race. Nous avons fait creuser dans ces vignes à différents endroits, et nous avons trouvé un pavé en mosaïque très-bien conservé. Mais la maison que révèlent ces vestiges me semble avoir été plus riche que ne devait l'être celle du poëte ; elle est d'ailleurs placée trop bas, trop au niveau de la vallée, et j'aime mieux y voir celle de ce voisin qui racontait la fable du rat de ville et du rat des champs :

Cervius hœc inter vicinus garrit aniles Ex re fabellas.

n y a, un peu plus haut, des ruines où je reconnaîtrais plus volontiers la maison d'Horace. Elle est mieux située et plus conforme à la description qu'il en donne lui-même. En se plaçant du côté où l'on trouve un débris de colonne, on a à sa gaucho Licenza et les montagnes derrière lesquelles le soleil se lève, et à droite les montagnes du couchant.

Continui montes nisi dissocientur opacà

Yalle, sed ut veniens dextrum latus aspiciat sol,

Lœyam decedens curra fugiente vaporet.

Il court auprès de ces ruines un ruisseau très-limpide. Il faut monter plus haut pour arriver k la source, qui sort de pierres qu'ombrage un figuier. Ces eaux sont encore bonnes comme au temps d'Horace pour guérir l'estomac : elles sont légèrement purgatives, et on vient quelquefois de la ville s'établir, pour les prendre, au bourg de Licenza.

Fons etiaro rivo dare nomen idoneus, ut nec Frigidior Thracam nec purior ambiat Hebrus, Infîrmo capiti fluit utilis, utilis alyo.

Ftn bu un verre de ces eaux, puisi^ à la source, et je îea ai trouvées excellenfes. C'est as$îs aiipri^$ de cette source que J'éâls eu ce moment. Je suis entouré ici comme d'un ceicîe de montagnes. Licence est devant mol, abaiaséo ven ïa giuche. La

montagne où je me repose est plus fertile que celle qui s'élève en face. On y trouve quelques oliyiers, quelques vignes, surtout des chênes, dont plusieurs sont fort beaux.

Quercas et ilex, Multà fmge pecus, moltà dominum juTat umbrâ.

Assis à Tombre du figuier, j*ai donc là sous les yeui le pays et le lieu qu'Horace aimait tant, les champs dans lesquels toute son ambition était renfermée :

. . . Satis beatas onicis Sabinis.

La retraite où se portaient sans cesse ses plus ardents désirs :

O rus, qaando ego te aspiciam, quandoqae licebit Nunc veterum libris , nunc somno et inertibus horis Dacere sollicitœ jucunda oblivia yitœ!

L'abri caché où il oubliait le monde et voulait en être oublié:

Obliviscendus et illis.

C'est ici qu'on le voyait, tantôt errant et faisant des vers, tantôt couché au bord des ruisseaux , tantôt occupé de travaux champêtres :

Rident vicini glebas et saxa moventem.

Son champ s'étendait jusqu'aux bords de la Digence, qui en dévastait les confins quand elle était grossie par la pluie :

Addit opus pigro rivas , si decidit imber, Multà mole docendas aprico parcere prato.

C'est là qu'il venait se remparer, comme dans une citadelle, contre les soucis de la ville, les envieux et les méchants :

Non istic obliqao oculo mea commoda quisquam Limât, non odio obscure morsuque venenat.

Cœna brevis juvat, et propè rivum somnus in herbâ.

C'est là qu'il jouissait d'un sort qui surpassait à ses yeux celui des rois et de leurs plus chers favoris; c'est là enfin ce qu'il préférait à toutes les richesses de la terre :

Cur valle permutem sabinà Divitias operosiores?

Cette place où je suis est le commencement du mont Lucrétile, dont je vois un des sommets, couvert de taillis. Sa partie la plus haute est voisine du sommet que je distingue, et se nomme Monte Gennaro, Mais le Lucrétile n'est plus ombragé comme lorsqu'Horace disait :

Velox amœnum sœpè Lucretilem Mutât Ljceo faunus, et ignearo Défendit sestatem capellis.

Je viens de courir à la recherche de la fontaine de Bandusie. Je suis en ce moment dans l'état d'un homme qu'on retire de la rivière. L'eau coule sur tout mon corps, et les gouttes inondent mon visage ; mais je suis bien payé de ma peine, je suis assis sur une pierre, au soleil, en face de la chute de la fontaine de Bandusie. A force de bondir de pierre en pierre, de roc en roc, de monter, en suivant les détours de mille et mille cascades éclatantes aux rayons du soleil et pleines d'un bruit délicieux, j'arrive enfin au lieu où sa plus haute chute tombe au fond d'une espèce de grotte très-sombre et presque noire, vêtue de mille fraîches plantes et environnée d'ombrages et de chênes. Le soleil mêle quelques rayons brillants parmi les feuilles vertes. L'eau dégoutte des mousses, des bruyères et des lierres qui tapissent une des parois. L'autre paroi est formée de pierres pointues comme des stalactites, et qui semblent taillées et usées par les eaux. Je veux croire que c'est la Bandusie d'Horace, et

je lui répète avec bonheur les beaux vers qu'Horace lui a chantés autrefois :

O fons Bandusiœ , splendidior vitro , Dulci digne mero, non sine floribus.

Nous avons parcouru toutes les vallées et suivi tous les ruisseaux qui viennent, du nord, de l'occident et du levant, former la Digence. Nous allions appelant Horace, et cherchant ces échos qu'a retrouvés l'abbé Chaupie, ces échos qui répétaient jadis les sons de la flûte iïhampêtre :

Utcumque dulci, Tindari, fistulà, Vallès et Usticœ cubantis Lœvia personuere saxa.

Mais, quoi qu'en dise l'abbé Chaupie, Ustique n'a point répété le nom d'Horace. Peut-être faut-il seulement entendre par personuere saxa que les vallons sont sonores; et, dans ce cas, nous les Avons trouvés aujourd'hui tels qu'ils étaient autrefois. Ce fond de la vallée d'Ustique n'est pas, maintenant même, sans fécondité. Il paraîtrait bien plus fertile sans le lit de cailloux blancs dont la Digence le dépare. Les hautes vignes, les larges noyers et les ruisseaux limpides y répandent de la gaieté et de la fraîcheur.

Maintenant, le soleil a passé d'une montagne à l'autre. J'ai dit adieu, un adieu plein de regret, à la vallée si connue d'Horace. Je retourne vers le lieu d'où je suis venu; et le soleil que j'avais à ma droite ce matin est encore à ma droite ce soir. Ses rayons qui s'abaissent brillent à travers la cime transparente des chênes, et colorent leur verdure d'une belle teinte d'automne. La fin du jour emprunte les couleurs de la fin de l'année.

Me voici à la place où fut le temple de Vacuna. Horace venait sans doute jusqu'ici en suivant le penchant de la montagne. Il n'y a plus de ruines. Une petite source sort en ce lieu au-

dessous d*un ch&talgnier : voilà tout. Mais Taspect que présente le cercle des montagnes n'a du moins pas changé, et Horace, quand rapproche du soir mettait à Tombre de la montagne du couchant et le temple et les bois dont il était environné, voyait, comme moi, sur les montagnes éclairées en face, les arbres jeter de petites ombres sur les gazons.

Hase tibi dictabam post fanum putre Yacunœ.

L'emplacement de Vacuna est à un mille environ au-dessus de Rocca-Giovine, dont le roc blanc domine à pic la vallée, d'une manière très-pittoresque. Le temple était à distance égale de ce roc et de la villa d'Horace.

Je ne me lasse point de peindre cette vallée, à qui je vais bientôt dire un dernier adieu. Le soir arrive. Le frais se fait sentir. L'ombre à ma gauche monte incessamment et gravit le long des montagnes, qu'elle va bientôt occuper tout entière. Leurs sommets seuls se teignent encore de la lumière jaune du soleil du soir, qui descend derrière Lucrétile. Quelquefois le globe resplendissant se montre entre deux sommets, pour disparaître soudain. Une teinte vaporeuse se répand sur les montagnes les plus lointaines. L'air est calme, le ciel est pur. Nul bruit qu'un léger frémissement du feuillage et le son lointain des cloches de Varie; nulle rencontre qu'un berger et son troupeau qui reviennent du p&turage; et, plus loin, deux capucins qui remontent lentement à leur couvent de San-Gosimato.

San-Cosimato s'élève sur de beaux rochers qui dominent à pic l'Anio. Il est d'un bel effet, vu de loin, au milieu des hauts cyprès qui l'entourent.

Nous sommes rentrés à Tivoli à la nuit. On nous avait donné quelques craintes sur la sûreté de ces montagnes, et notre cocher lui-même y avait déjà perdu sa montre et sa bourse ; aussi nous a-t-il menés d'un très -grand train pour ne pas y être pris une seconde fois. Quant à moi, je ne pensais, en revenant, qu'aux jouissances de cette journée. Je ne craignais point.

J'étais trop heureux pour que je ne me sentisse pas l^objet d'une protection secrète :

Non sine dis animosus infans.

Veste r, camenae, vester in arduos Tollor Sabinos.

J'ai éprouvé une impression singulière dans ces montagnes, pleines pour moi de tant d'oubli. Je ne songeais plus à tous ces événements du monde qui roulent tandis que je me promène; j'avais perdu la mémoire de nos révolutions, de nos triomphes, de nos défaites ; je vivais dans les âges passés, au milieu des anciens Romains, avec mon cher Horace, sans songer qu'il fût un autre univers que la vallée d'Ustique. Un vieillard , qui nous servait de guide, vint à prononcer le nom de la Pologne, où son fils avait combattu sous nos aigles; et une jeune femme, celui de Moscow, où était mort son mari. Ces mots de Moscow, de Pologne, prononcés dans un lieu qui ne semble prendre part aucune aux événements du monde, me réveillèrent comme d'un songe, et me reportèrent tout à coup vers la France. L'ambition des rois a donc aussi troublé ces montagnes presque inconnues! Ce vieux Sabin, cette jeune Abruzzienne, ont donc vu couler leur sang le plus cher pour une gloire dont ils n'ont aucune idée! Je ne puis dire combien j'ai été frappé de retrouver du Napoléon dans des lieux qui me semblaient exclusivement voués aux souvenirs du temps d'Auguste. Je me suis senti tout à coup rajeuni de dix-huit siècles.

Ceci me rappelle ce que me racontait avant- hier, à Rome, M. Mazois^ Il était à la chasse, assez loin de la ville, dans des coins tout sauvages et tout déserts. Jl y rencontra un pâtre habitant une petite cabane solitaire. Cet homme ne savait rien de Rome, ni des lieux voisins, ni d'aucun lieu du monde. Rien de ce qui se passe sur la terre n'avait pénétré jusqu'à lui; il

Page 1