‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 94 sur 99 · UNE NUIT DANS LE GOLFE DE NAPLES · texte numérisé non relu

UNE NUIT DANS LE GOLFE DE NAPLES

Ma barque , aux six rameurs , dans la mer des Sirènes A vogué tout le jour sous Tardeur d'un ciel pur.

On donne ici le nom de mer des Sirènes au golfe de Naples

tout entier, bien qu'il n'appartienne réellement qu'à un coin écarté du golfe.

Les lies des Sirènes sont cachées du côté d'Amalfi , derrière le cap avancé de Sorrente, dans une petite baie très-solitaire. Ces lies, au nombre de quatre, sont petites, nues, dépouillées, sans arbres, sans eau, sans habitants. La plus grande porte sur son sommet une petite tour ruinée.

Rien n'égale la solitude de la baie des Sirènes; quelques barques lointaines paraissent, de là, comme des pointes noires et immobiles. Du reste, le plus profond silence, l'eau est claire, calme et muette, sans vagues et presque sans rides , elle ne frappe son rivage d'aucun bruit. Mais en face de l'île principale, s'étendent de hautes roches plçines d'échos, qu'a pu frapper la voix d'Homère et celle de Virgile.

Caprée est déjà sombre, et sa baie étincelle Sous les derniers rayons qu'Ischia jette encor.

Le soleil semble en effet, le soir, en descendant sur Ischia, rendre cette baie toute lumineuse.

c Ât Cœsar... perosus... municipia et colonias, omniaque in continenti sita, Capreas se in insolam abdidit, trium mlUium freto ab extremis Surrentini promontorii disjunctam, etc. »

(Tac. Ann., liv. iv.)

L'Ile de Caprée a huit milles de tour, et est distante de quatre milles de la pointe de Sorrente. A la voir de loin, elle paraît assez semblable à la description qu'en fait Tacite, et l'on conçoit que Tibère y trouvât «a sûreté. Du côté qui regarde Naples, on n'aperçoit qu'un seul endroit où la terre s'abaisse, et où il soit possible d'aborder.

Tibère, non content d'être gardé par Plie de Caprée, qui est une Téritable forteresse , s'était placé sur l'un des sommets de Tile, comme dans une forteresse nouvelle. On ne monte pas à son palais, on y gravit. Une colonne de marbre brisée indique encore la première entrée de ce nid du tjrran. Il reste peu de ruines en ce lieu. Mais, si les ouvrages de cet empereur ont disparu, l'aspect de la nature est toujours à peu près le même autour de Caprée. A l'exception du Vésuve, qui alors n*était point encore un volcan, rien n'a changé, et la vue qu'on a, de la place qu'occupait le palais, est très-belle. L'œil embrasse à la fois, d'un côté, le cap de Misène, ses lies, et les rives de Pouzzole et de Baîes ; de l'autre, à la suite des deux grands écueils voisins du promontoire de Sorrente, les îles Galli, Amalfi avec son promontoire qui ressemble à une île, la pointe de Salerne derrière, plus loin, les monts de la Calabre, Pestum et Leucosie. En face, c'est Naples et le Vésuve. Le soleil couchant, si l'on se trouve à Caprée le soir, ajoute à ce spectacle une grande magnificence.

Posé sur répomée ainsi qu'un globe d'or.

Le mont Epomeo occupe le milieu de l'ile d'Ischia ; il paraît à peu près de la même hauteur que le Vésuve ; son sommet est nu, terreux et plein d'énormes roches, quelques-unes jetées çà et là les unes sur les autres, et ressemblant par leurs formes, unies à la fois et crevassées , à des carcasses de têtes de chevaux et d'animaux inconnus.

En regardant, du haut de cette montagne, l'île dTschia et les autres îles parsemées autour d'elle, on pourrait se croire transporté dans un archipel du sud. Sur la pointe de ce roc, la chaleur est grande, le silence et la solitude sont extrêmes, on se sent loin des hommes; les montagnes de Naples paraissent des

nuages, et le Vésu?e une île, ainsi que Pausilippe et que Misène. L'illusion est complète. Les nuages se forment bien loin et bien bas à tos pieds , et ces légers nuages blancs qui se peignent sur le bleu des eaux semblent se peindre sur le ciel lui-même.

Le sommet de TÉpomée est habité par trois ermites dont les cellules sont taillées dans la pierre, ainsi que leur chapelle et leur réfectoire. Leur vie est la plus simple du monde, l'occupation de leur journée est d'aller le matin en bas chercher des vivres et de revenir en haut le soir les manger.

Si le sommet du mont est stérile, l'ile qui s'étend régulièrement autour est féconde, riche en vignes, pleine de beaux aspects. Les étuves et les eaux minérales d'Ischia sont célèbres. Cet établissement, fondé en faveur des pauvres, est magnifique.

NOTE 1î, PAGE 6 4.

Aussi bien, que la nuit est douce et ravissante I Du golfe par degrés elle éteint les contours.

Extrait de notes écrites en voyage.

14 juin 1818.

Je me suis décidé à retourner à Naples ce soir même, ou plutôt cette nuit. C'est une bonne fortune pour les études d'un poète qu'une belle nuit d'Italie, passée au milieu de la mer de Naples.

Je viens d'éprouver une singulière impression , lorsque, m'éveillant dans ce bateau, j'ai vu le ciel et les étoiles sur ma tète. La nuit est claire et sereine, la lune brille sans nuages, les étoiles sont nombreuses. Cette solitude de la mer a pour mot je ne sais quel charme inconnu. J'ai du plaisir à écrire ces notes, éclairé par la lune. Jamais je n'ai vu de nuit plus calme, plus pure. Point de fraîcheur, point de vent ; elle a quelque chose d'enchanté.

Pauvres matelots ! pour le plaisir, pour le caprice d*un jeune homme, passer la nuit sur la mer à pousser la rame!

La cruche de vin circule souvent pour réparer les forces épuisées.

Je reporte en ce moment les yeux vers Paris et vers Rosalie; on y dort; on ne se doute guère que je suis à cette heure seul au milieu de la mer, que je passe la nuit dans une barque, flottant à la lueur des étoiles.

J'aperçois comme une ligne blanche au pied du Vésuve, c'est Torre del Greco. J'aperçois encore, mais plus à gauche, comme plusieurs petites lumières presque imperceptibles, c'est Naples; c'est là qu'est mon lit. Je sens que j'y étendrais avec plaisir mes membres fatigués; mais je n'y arriverai guère avant le jour.

Bien que la nuit soit pure, une légère humidité s'est peu à peu répandue sur les habits, sur les bancs, sur les rames. C'est une vapeur insensible comme celle que le soufQe laisse sur un miroir.

A notre droite, une voile passe. Elle semble pâle , muette, immobile comme un fantôme.

Une autre paraît de loin à gauche : elle est noire.

La lune se promène lentement, comme une reine, au-dessus de ce silencieux empire ; rien n'égale, en ce moment, la fraîcheur de sa lumière.

En face de moi, à Portici, une petite clarté brille et disparaît, et semble se mouvoir sur la mer. Que les lumières de la terre sont jaunes et ternes en face de ces lumières fraîches et argentées du ciel!

Peu à peu les matelots , l'un après l'autre , se sont abaissés sous les rames et ont en quelque sorte disparu au fond du bateau. Le dernier qui ramait vient de s'étendre : les voilà tous endormis ; et je suis seul debout dans la barque abandonnée à elle-même. Seulement le patron est assis à la proue, il veille en silence, et par moments J'entends le timon qui flotte

échappé à sa main, car le pilote aussi lutte en vain contre le sommeil. Cependant le yent souffle à peine dans la voile; elle reste flasque et flottante , et la barque demeure à peu près immobile. J'entends le bruit que fait la mer autour du bateau, aussi doux que celui d'un ruisseau qui coule. Par moments, le ronflement des matelots vient s'y mêler. La lune jaunit et ne me permet plus d'écrire qu'au hasard.

Je distingue, au-dessous de la voile, une petite ligne lumineuse du côté de Naples ; ce sont les réverbères de la ville endormie.

La lune me quitte. Elle touche l'horizon. Elle ne jette plus sur les eaux qu'une lueur eflfacée : on dirait un globe de fer rouge qui peu à peu s'éteint.

Maintenant la lune ressemble, à l'horizon, à la réverbération d'un feu de pêcheur.

Les matelots, appelés par le patron, se réveillent en allongeant leurs bras fatigués, et remettent leurs rames à la mer. La barque recommence à marcher. Nous rencontrons un bateau sans mouvement, et, dedans, un pêcheur immobile qui nous regarde passer en silence à la lueur des étoiles. Nous ne sommes plus éclairés dans notre route que par cette lueur qui se réfléchit et se balance en scintillant derrière la proue. Étendu au fond de la barque, je vois le ciel se mouvoir autour de la voile.

Les étoiles commencent déjà à s'eff'acer de l'orient. Le ciel blanchit à la gauche du Vésuve. Un petit vent frais et piquant s'élève. Les lumières de la ville s'approchent. Le Vésuve, tout à l'heure encore gris et vaporeux, se découpe à présent en noir sur le ciel légèrement rougissant. Les flots insensiblement s'éclairent. On pourrait maintenant compter sans peine les étoiles qui brillent au ciel. Un grand feu de pêcheurs flamboie sur le rivage au pied du mont Pausilippe. Voilà enfin le jour qui naît.

Cependant, la première teinte rougissante du ciel se môle aux couleurs du safran.

La colline est vaporeuse ; quelques bateaux , quelques yoiles se découpent sur cette tenture grise , légèrement teinte d*azur. Deux autres grands feux allumés pour la pèche flambent au pied de la villa Reale. Les teintes du ciel deviennent peu à peu plus vives, plus pures, plus harmonieuses. Elles font ressortir de plus en plus les découpures des monts. Rouges, jaunes, safranées, oranges, elles mêlent et fondent leurs nuances dans l'azur encore pâle d'un ciel qui s'éclaire.

Le canon du port se fait entendre. Il annonce aux matelots qu'il fait jour et qu'il est permis aux vaisseaux de sortir.

L'étoile du matin brille seule encore dans le ciel, au-dessus dlschia. Les maisons du Pausilippe et de la Ghiaia sont blanchies par le jour, tandis que le reste de la ville allonge encore dans l'ombre ses dômes, ses clochers et les mâts de ses vaisseaux.

J'ai baissé un moment les yeux, je les relève et je trouve l'orient plein de magnificence. Les belles couleurs du joar commencent à s'étendre derrière la ville et derrière le Vésuve dont le sommet est clair et sans fumée. L'eau de la mer reparaît verte, les arbres de la montagne de Saint-Elme se colorent. Les riches teintes de l'aurore montent de toutes parts dans le ciel avec une grande abondance. Elles annoncent dignement la magnifique arrivée de l'astre qui se cache encore.

Par degrés, cette couleur aurore s'anime, se dore, prend de la chaleur, du reflet, de l'éclat. Une teinte rose, légèrement violette, monte dans le ciel et s'étend derrière toutes les montagnes azurées de vapeurs. Le ciel est pur et sans aucun nuage.

Voilà les cloches de Naples qui se réveillent et sonnent ri4figelus; nous sommes entrés dans le port. Le bruit de la ville se réveille avec elles. Les coqs chantent. J'entends parler de toutes parts un grand nombre de voix, j'entends un grand roulement de voitures. Dans le port, sur les vaisseaux, partout, renaît le mouvement et la vie avec le jour. Les montagnes de rhorizon opposé semblent seules dormir encore.

Le ciel s'éclaire tout entier. Il devient net et pur. Les couleurs sont de plus en plus chaudes et dorées.

Enfin, le globe du soleil parait. Il s*élèye avec mi^esté et pourtant avec vitesse. On le regarde naître, et déjà il ne pose plus sur les montagnes maternelles. Il est déjà seul dans le ciel. La vapeur des monts de l'orient devient chaude et étincelante, ou plutôt la chaleur devient vaporeuse, tandis qu'une légère teinte violette arrive encore à Thorizon de l'occident. Les voiles des pêcheurs sont blanches devant le soleil.

Une fumée noire s'élève en ce moment en colonne lentement mouvante du sommet du Vésuve et se dessine sur la pureté du ciel. Le volcan a cessé bientôt de produire, mais la fumée un peu élevée au-dessus de sa cime reste immobile à la même place et semble trop lourde pour être remuée par le vent léger du matin.

Le frais que j'avais senti sur la mer, au premier réveil du jour, a entièrement cessé. La chaleur est compagne de la lu» mière. Les maisons de Naples se dorent aux rayons du soleil, les vitres étincellent, tout s'anime, tout se réveille, tout se lève, et moi je vais aller dormir.

Celait par use nuit semblable que, là même, Agrippine voguait, promenant son loisir, Quand s'ouvrit sous ses pieds la perfide trirème Qui lui cachait la mort sous Tattrait du plaisir.

Golfe de Baies, 9 juin 1818.

J'ai eu du plaisir à repasser aujourd'hui, en retournant à Naples, le long de ces rivages de Mîsène, de Baies et de Pouzzole, si remplis de souvenirs; à revoir successivement les lieux où furent les maisons de Marins, de Lucullus, d'Hortensius, de Cicéron, de Pompée, de César, d'Auguste, de Néron, d'Âgrippine. Je lisais, dans ma barque, le sixième livre de V Enéide;

je portais tour à tour les yeux sur les Champs-Elysées, rAverne, la grotte de la Sibylle, et sur les descriptions qu'en fait le poëte. Mais ce qui me frappait bien plus que tous les souvenirs de la fable , c'était la scène de Thistoire ; c'était ce Baula, témoin d'un si épouvantable parricide. J'ai lu les pages terribles que Tacite consacre à la mort d'Âgrippine, en suivant de l'œil les différentes places où le crime s'est accompli.

D'abord, Je passai devant le port de Misène, où l'affranchi Anicetus commandait alors la flotte, et prépara le vaisseau. Je me figurais ces Jours de fêtes , ces quinquatriennes qui amenaient en foule à Baies les voluptueux Romains. Je relevais tous ces palais dont on voit maintenant les ruines sous l'eau. Je couvrais cette mer, aujourd'hui déserte et silencieuse, de barques, de fleurs, de chants de joie, d'hommes et de femmes cherchant de toutes parts sur la mer, dans les grottes, le long des rivages, la fraîcheur et le plaisir. Au milieu de cette allégresse, au fond d'un palais dont l'eau claire et transparente laisse voir encore les fondements, je me figurais Néron, seul et tremblant, méditant la mort de sa mère. Je le voyais ensuite, plein d'une dissimulation infernale, allant recevoir au rivage avec respect et déférence celle que dans son cœur il avait résolu de tuer. Mes yeux, en suivant le contour de la baie, se sont certainement posés sur la place, quelle qu'elle soit, où Néron, en voyant sa mère s'éloigner de lui pour la dernière fois, la suivit longtemps des yeux, « soit pour mettre le comble à sa dissimulation, soit que le dernier aspect d'une mère prête à mourir adoucit la férocité de son cœur. »

C'était par une nuit semblable à celle que j'avais hier soir, en voguant sur ces eaux mêmes, par une nuit brillante d'étoiles et paisible aussi bien que la mer, qu'Agrippine alla prendre le plaisir de la promenade; là que s'est entr'ouverte sa trirème; là qu'Agrippine, frappée d'un coup de rame, se sauva, eu nageant, à la faveur du silence et de la nuit; là, du côté du lac Lucrin, qu'elle est parvenue à toucher la terre.

Je me figurais Tagîtation de toute cette rive à la nouvelle de révénement, tous ces courtisans ignorant la volonté du maître, venant en hâte féliciter Agrippine de son salut, tous les habitants de Baia, toute la foule, sortant des maisons, sur la rive, sur des barques, avec des lumières, entourant la demeure de rimpératrice, s*informant, répondant, poussant des cris ; enfin, tout ce mouvement d'un peuple content d*ordinaire de voir arriver un événement quel qu'il soit, parce que c'est un aliment à la curiosité, au bruit et à la licence.

C'est dans l'enceinte de cette ruine de Baula , maintenant ouverte de toutes parts, qu' Agrippine , enfermée pendant cette nuit terrible, à la faible lueur d'une lampe, attendait avec tant d'anxiété que son fils se déclarât; c'est là que cette femme, si forte auparavant, craignait de rester seule et disait à celle de ses femmes qui la quitta la dernière : « Et toi aussi, tu m'abandonnes? » C'est de là que regardant de sa fenêtre vers le rivage, et le trouvant tout à fait solitaire, elle comprit toute sa destinée. Quelques-unes de ces pierres enfin, témoins du parricide, l'ont entendue dire aux assassins son mot sublime : Ventrem feri.

Enfin, c'est à Naples, c'est au pied de ce Vésuve que je vois, que Néron s'est allé réfugier après son crime, parce qu'il entendait h Baies des voix surnaturelles, des bruits de trompettes et des gémissements sortir du tombeau de sa mère.

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